JALOUSIE PITOYABLE
S'il est vrai que la jalousie est un empoisonnement du sang, un vertige du cerveau, une maladie comme une autre, elle évolue de façons bien différentes I Rappelons avec exactitude la nature de mon cas :
Nous avions donc, moi, dix-sept ans, et mon amie trente à peu près. Son mari était séparé d'elle par des milliers de lieues. J'avais l'intuition qu'elle le respectait et le craignait, plus qu'elle n'avait vers lui d'entraînement de tendresse... Et pourtant j'étais jaloux des lettres que mon amie lui écrivait.
Quand les gens sont si loin, au delà des mers, il ne suffit plus, pour qu'une lettre arrive à bon port, de la jeter à la boîte. Il convient de se préoccuper des courriers, des paquebots qui vont « via par-ci... via parlà... », d'interroger les journaux; enfin, d'avoir les yeux fixés sans cesse sur cet invisible point du monde où l'absent respire et pense à nous.
Mon amie, qui faisait tant de concessions à mes tendres caprices, me sacrifiait impitoyablement à cette nécessité d'écrire à son mari aux dates fixes. Cela passait avant tout. Avant moi.
Que pouvait-elle donc mettre dans ces lettres si volumineuses, si fiévreusement écrites ?
Si ellô y racontait sa vie, elle y parlait de moi. Avec quelle figure me dépeignait-elle à ce mari inquiet? Je craignais d'être, entre eux, l'occasion d'un redoublement de tendresse : de la part de l'exilé qui, sans doute.
devait flairer le péril ; de sa part à elle, que je sentais trop fine pour ne point masquer d'amour sa défaillance d'amour.
Ma pensée les suivait, ces lettres de mon amie, depuis le moment où elles étaient sorties de ses mains, jusqu'à la minute où son mari les décachetait avec une impatience fiévreuse. Pour elles, en route, je souhaitais le naufrage, les abordages, les cambuses qui éclatent, les incendies tragiques de la mer.
Sans doute, lui aussi, le long des pages, il baisait le frôlement adoré de ses doigts; il lisait, il relisait, il se nourrissait de ces lettres comme de pain; d'un paquebot à l'autre, il les conservait pliées sur son cœur.
Je ne me disais point :
— 11 a le droit...
Mais :
— Il me vole !
Un jeudi d'avril, nous étions réunis tous
les quatre dans le jardin du Luxembourg; je veux dire elle, moi, son fils et sa vieille nourrice. Nous regardions Fenfant courir après son cerceau. Soudain, je lui demandai :
— Si nous allions finir cette journée à la campagne, dans les bois?... La gare est proche... Cela fera du bien à Ned...
Elle semblait tentée :
— Mais, dit- elle, j'ai promis à de vieux parents que j'irais les visiter vers cinq heures...
— Vous leur enverrez un télégramme pour vous excuser...
Nous entrâmes tous quatre dans le bureau de poste. Sa dépêche était déjà lancée, quand, au-dessus du guichet, un avis imprimé en grosses lettres attira ses regards. Elle poussa un cri : le départ du courrier d'Indo-Ghine était avancé de vingt-quatre heures.
— Ah I mon Dieu I dit-elle... nous ne pouvons pas partir pour cette promenade...
Il faut que je rentre... que j'écrive à mon mari...
Je la regardai.
Elle céda.
Je ne crois point que dans toute la durée de notre tendresse elle m'ait fait une concession qui lui ait tant coûté. Sûrement, à la minute où elle télégraphiait à ses vieux parents un de ces mensonges bien attifés dont toute femme qui aime est adroite habilleuse, elle considéra comme un avertissement d'en haut cet avis qui la rappelait au devoir. Et pourtant, elle passa outre.
J'aurais dû profiter de la première obscurité de tunnel, de la joie que Ned avait à regarder par la fenêtre, de la simplicité de la bonne Nanou, pour me jeter sur les mains de mon amie et pour les couvrir de baisers. Je n'y pensai pas. Je lui en voulais un peu. Moi, à elle I
Immédiatement, j'avais éprouvé une pitié irrésistible, immense, pour ce mari qu'elle
venait de sacrifier, qui, à l'arrivée du bateau, accourrait pour chercher sa lettre, qui ne recevrait rien et qui s'en retournerait avec l'inquiétude. Je sentais la jalousie passer de mon cœur dans ce cœur. Et plus il semblait que j'aurais dû éprouver de joie de mon triomphe, plus j'avais de chagrin à songer qu'il faisait un malheureux.
J'entends bien qu'une telle pitié semblera à beaucoup de gens monstrueuse.
Les femmes vont dire :
— Voilà bien les hommes I On leur sacrifie ce qu'on a de plus cher, ce qu'ils considéraient comme un obstacle à leur bonheur, et, dans la minute même où on se fait une si cruelle violence, ils cessent d'être amants, ils redeviennent seulement un homme, le premier venu , l'associé de celui qu'on trompe I On leur donnait sa place, ils se mettent à la sienne. Les liens de maçonnerie qui les unissent entre eux contre nous, sont si forts, que, lorsqu'on préfère l'un d'eux,
celui-là même songe tout d'abord au tort qu'en le distinguant nous faisons à son rival. D'autre part, les Chevaliers de la Liaison Dangereuse refuseront de croire à la sincérité de mon étonnement :
— Comme si vous ne saviez pas, dirontils, que pour un raffiné, l'amour n'est qu'un jeu de malice I Ce qui nous attire dans le vertige qu'une femme a pour nous, c'est la facilité qu'elle nous offre de la faire souffrir. Tout le beau de la passion disparaît si les amants sont heureux. Après la joie de voir que celle-ci avait eu de la souffrance à vous céder, vous ne pouviez plus accroître votre plaisir qu'en lui démontrant l'inanité de son sacrifice.
Enfin, les amateurs pratiques du dénouement de l'instinct, ceux qui trouvent que le meilleur chemin de l'amour est le plus court vers le don anonyme que la femme fait de soi-même, hausseront les épaules :
— Votre pitoyable jalousie prouve seule-
ment, mon cher monsieur, que vous ne désiriez pas réellement cette femme. Allez voir si un beau cerf qui vient d'ensanglanter ses cornes dans le flanc d'un rival, s'arrête à pleurer sur le vaincu? Il ne prend même pas le loisir de lécher ses propres blessures. Il est victorieux : il profite.
Ces impitoyables se considèrent assurément comme les parangons de l'amour. Ils raillent la cruauté morale des raffinés, sans s'aviser que la leur, pour être brutale et toute physique, n'en est pas moins perverse. Ils parlent de désirs et de victoire ; ils ne s'aperçoivent pas qu'ils sont incapables de se hausser au-dessus du plaisir et de l'amour propre. Si, dans un premier choc où l'on n'a pas le temps de se reconnaître, leur décision fait un instant illusion à leurs amantes, avec quelle mélancolie ces femmes abusées ne rédigeront-elles point le second chapitre du roman ?
Je l'avouerai donc : aujourd'hui que mon
adolescence est loin et qu'entre ces naïvetés et ma présente sagesse, j'ai connu d'autres jalousies plus viriles et, sans doute, trop justifiées, la pitié du premier jour a persisté longtemps chez moi pour ceux que je voyais tomber dans le tourment dont on venait de me faire sortir. Acteur de la tragédie, j'en demeurais, par certains côtés, le spectateur. Une de mes mains a toujours été prête à panser les blessures que l'autre avait faite à un adversaire digne d'estime. Est-ce niaiserie incurable ou chevalerie? Est-ce dédain de l'amour ou prodigieuse estime de ses douceurs ? Laissez-moi faire le choix qui m'est le plus doux.
Choix viril, — quoi que vous en décidiez, — car, sur ce chapitre, je n'espère pas plus convaincre les femmes de notre temps qu'avec ma mélancolie je ne consolai la mère de Ned de m'avoir sacrifié le devoir. Qu'il s'agisse de joies ou de larmes, de brutalités ou de délicatesses, de jalousies ou de désirs,
il est écrit que les hommes et les femmes ne s'entendront sur rien dans Tamour.
Nous errâmes dans le bois de Chaville, tous quatre, avec des cœurs différents. La vieille Nanou, née aux lisières d'une foret, était ravie de retrouver des arbres; Ned découvrait le printemps.
Elle et moi, nous marchions un peu loin, derrière. Pourtant, je ne profitai pas des tournants du chemin. Ce n'était point le jour d'oser, car nos âmes étaient mal accordées. Tous les deux, nous lui reprochions l'oubli de son devoir, et, si elle souffrait de s'entendre condamnée dans sa conscience, quelle dut être sa déception, lorsqu'elle sentit que ce jugement éveillait une approbation dans la mienne I Elle était plus brave que moi, et ce fut elle qui finit par prononcer la parole dont nous pouvions être soulagés :
— Cela prouve, dit-ellesoudain, — comme si nos muettes pensées avaient dialogué au cours de cette triste promenade, que, — ni
VOUS ni moi, nous ne sommes faits pour la tromperie...
J'aurais voulu protester. Il me semblait qu'elle m'accusait d'une insigne faiblesse.
Elle secoua la tête :
— Vous, pas plus que moi... Ne nous mentons pas I