SON MARI
Où est l'amoureux, — je ne dis pas l'amant, — qui jamais n'a eu peur du mari de celle qu'il aimait ?
Je le sais, il court sur ce chapitre des mensonges qui s'habillent bien :
— Un amoureux qui a peur?... Peur d'un mari I
Certainement. Car un mari, cela s'appelle tout d'abord « le droit » , c'est-à-dire une force morale terrible, appuyée sur les gendarmes, les juges, l'opinion publique... Et cela s'appelle encore « le passé », c'est-à-dire
un secret qui, sur la nouvelle tendresse, pèse de tout le poids des œuvres commencées. Et cela s'appelle encore « les intérêts de la femme qu'on aime », toutes ces tyrannies du pain, du vêtement, du toit, dont ne se rit pas longtemps l'amour tout nu. Un mari, enfm, c'est le « mensonge nécessaire d'une femme adorée », son mensonge envers lui, son mensonge envers nous... N'ya-t-il pas dans tout cela de quoi frémir, aii moins par contre-coup? Les cavaliers les plus hardis vous diront qu'à cette minute où la peur, entrée par les yeux de leur monture, passe comme un éclair entre leurs genoux, il leur faut une seconde pour se rasseoir. De même, l'inquiétude de celle qu'on aime vous effraie. Sa subite pâleur pour un pas dans l'escalier, son angoisse pour un doigt qui a heurté la porte... Si jamais rien de tout cela ne vous a ému une seconde, croyez-moi, ce n'est point parce que vous étiez des modèles dé
bravoure, c'est parce que vous ne l'aimiez pas.
Le mari de celle qui régna sur mon cœur aux jours de ma dix- septième année, ne pouvait pas venir nous troubler. Des semaines, des lieues de mer, le séparaient de nous. A supposer qu'un jour on manquât le courrier des mers d'Indo-Ghine pour me consacrer une heure qui lui appartenait, il ne pouvait pas connaître l'occasion de cette négligence, si mon amie elle-même ne lui avouait pas son péché.
Elle le confessa et cela lui valut en réponse une lettre qu'elle me montra.
Les termes en subsistent dans ma mémoire, plus profondément gravés que tant de pages de moralistes qu'on me fit ânonner au collège. Oui, toutes les petites circonstances de cette lecture sont incrustées dans mon souvenir. Je sens la légère odeur d'éther qui flottait dans la chambre à coucher où elle était souffrante, allongée sur une chaise
longue et où j'entrais pour la première fois. Je vois le Christ janséniste, aux bras élevés au-dessus de la tête, dont l'ivoire jaunissait sur une croix de velours fané; j'entends le bruit que Ned faisait dans une pièce voisine en tapant des dominos sur une table; j'ai chaud de la tiédeur du feu que l'on avait rallumé auprès d'elle, à cause de la bise de mars.
— On dit, fit-elle en me tendant sa main très blanche, on dit que j'ai pris froid...
— Et on défend que vous vous fatiguiez à parler, gronda sévèrement la vieille Nanou.
— Ce ne sont pourtant pas, dit-elle dès que nous fûmes seuls, les giboulées qui m'ont donné la fièvre... Voilà ce qui m'a fait du mal.
De dessous un coussin, elle tira une lettre. Elle me la tendit.
— Lisez...
Je connaissais l'écriture. Mille fois, j'avais dû me rappeler aux plus élémentaires notions de la délicatesse pour résister au
désir de jeter à la dérobée un coup d'œil dans ces lettres que son mari lui écrivait. Cette fois, l'enveloppe me pesa dans la main comme une grosse pierre.
Je murmurai :
— Épargnez -moi ce supplice...
Mais elle voulait. Il fallut obéir.
Raisonnablement, sans excès de mots, l'absent disait la déception qu'il avait éprouvée en ne recevant pas à l'arrivée du paquebot ce message accoutumé qu'il nommait « sa manne ». Il avait hésité entre la certitude que la lettre avait dû se perdre et l'appréhension de quelque brusque malheur :
« Enfin, » disait-il, « dix jours plus tard, je l'ai reçue, cette lettre tant espérée I — par la voie anglaise. Faut-il vous avouer quelle ne m'a pas consolé? »
« Ma chère fille... »
Tout le long de cette longue épître, il l'appelait ainsi, « ma chère fille », comme
pour souligner cette fragilité d'enfance, que j'aimais ainsi que le plus rare de tous les charmes et que lui, le mari, il considérait avec inquiétude.
« Ma chère fille, je devrais tout d'abord vous remercier de cette sincérité qui une fois de plus témoigne que vous n'êtes pas née pour les compromis de conscience où l'on voit tant de femmes se complaire. Je croirais vous manquer si je vous en louais. Mais vous n'avez plus l'âge où l'aveu d'une erreur l'efface entière, et ceci m'attriste : vous ne vous confessez pas seulement dans votre lettre, — à votre insu vous plaidez I Vous voulez que ce soit moi qui mette votre conscience en repos. Vous attendez que je vous écrive : « Vos scrupules sont enfantins. Continuez à voir ce jeune garçon librement, ne vous défendez pas contre la tendresse qu'il vous inspire. » Et cette parole-là, ma chère enfant, je ne la prononcerai pas.
» Quand un homme quitte son foyer, comme j'ai fait, il ne donne pas seulement l'exemple de l'amour, mais de la foi dans sa femme. Je le savais : si, en mon absence, une voix tentatrice prononçait à côté de vous des paroles trop douces, vous ne les entendriez pas. Vous étiez prévenue contre ce péril. Vous vous doutiez du reste que plus d'un chercherait à profiter de votre solitude, à vous surprendre dans une de ces minutes, — vous étonnerai-je en vous disant que je les connais ? — où l'âme est bien bas et où l'on est près d'accueillir, sans méfiance, l'amour qui se présente avec le visage de la consolation. Votre cœur d'épouse était fermé à toute entreprise de l'homme, mais pourquoi vous seriez- vous défiée d'un enfant ?
» Vous m'écrivez que vous êtes la « seconde mère » de celui-là, que lui-même se considère comme « votre fils... » Mais vous avez un fils, il a une mère, et cette nouveauté que vous cherchez, l'un et l'autre, doit vous
être une preuve que, sans le vouloir, vous vous dupez avec des mots trop rassurants.
>■> Pour Dieu, ne m'obligez pas, ma chère amie, à vous apprendre, moi, votre mari, que ce sentiment qui vous charme, qui comble le vide de votre vie est un amour naissant. Vous en instruire est sans doute une maladresse insigne. Je ne veux pas, je ne peux pas être habile avec vous. C'est la banale expérience de l'univers entier qu'en tremblant je vous apporte.
» Vous rappelez -vous cette vieille gravure qui un jour nous fit tant rire dans le salon d'une de nos cousines ? Cela représentait une jeune femme de votre âge ; sur ses genoux, elle tenait un de ces fades Amours qui semblent moitié Cupidons, moitié Séraphins. La légende, au bas de la page, disait : « Il grandira. »
» Comme je lisais votre lettre, cette plate estampe a reparu devant mes yeux. Elle ne me faisait plus rire avec ses grâces manié-
rées. Sa vue me serrait le cœur ; elle rendait témoignage , et contre qui , grand Dieu ? Contre vous.
» Je pourrais vous dire :
» Renoncez à un jeu qui me fait mal... L'absence est un verre grossissant, elle change un écolier en don Juan, en danger un innocent plaisir. Vous ne refuseriez certes pas de m'entendre, et à supposer que votre épaule se soulevât avec un peu de malice, vous diriez sans colère : « Il est jaloux I C'est l'air de Cochinchine... »
» Je n'aurai pas l'indélicatesse de spéculer sur l'indulgence de votre cœur ; aussi bien est-il entendu dans l'association de notre tendresse que ce n'est pas moi qui ai droit aux enfantillages... Je suis condamné à remplir les emplois moins séduisants de la Règle, de la Loi, et sans doute ils me conviennent mieux qu'à vous-même.
» Vous remarquerez que je ne m'étends pas d'avantage sur le péril que vous allez
courir. Vous avez dans le caractère une grande bravoure, elle est capable de vous inspirer les actions qui vous rapporteraient le plus d'honneur et celles qui vous feraient juger avec le plus d'injustice. Il ne faudrait pas trop vous pousser là-dessus. En tout cas, on ne vous arrêterait guère en agitant devant vous le fantôme du danger. J'aime mieux vous convaincre par l'argument dont il semble que, dans l'état d'esprit où vous êtes, vous serez le plus sûrement touchée :
» C'est dans l'intérêt même de ce jeune homme, que vous devez cesser de le voir.
» Ce n'est point pour qu'il se grise l'imagination de tendresse que ses parents l'ont enfermé dans un collège : ils s'imposent des sacrifices — vous me dites qu'ils sont lourds pour eux — afin que ce jeune homme prépare un examen difficile dont sans doute dépend son avenir. Prenez garde de vous placer trop souvent entre lui et son livre. Vous serez un obstacle à ses progrès en
« métrique », — car si je ne suis pas trop renseigné sur les devoirs de notre petit Ned, je sais que votre « second fils » est mal doué pour les vers latins.
» Surtout, ma chère enfant, si c'est vraiment du bien que vous voulez faire à cet adolescent, ne lui apprenez pas qu'une honnête femme peut cultiver une tendresse qui l'oblige au mystère envers son mari. 11 n'est pas indispensable qu'un jeune homme entre à l'École Normale : il est nécessaire qu'il estime les femmes en attendant qu'il ait le droit d'en aimer une. »
J'avais lu avec stupeur. Je n'osais plus lever les yeux sur mon amie. Je murmurai :
— Qu'allez-vous faire ?
— Obéir...
Déjà, j'étais sur la porte.
Elle dit d'une voix que la douleur brisait :
— Puisque je vous fais du mal...