‹ Jeunes amours; mémoires d'un adolescentChapitre 18 sur 29 · LA PREMIERE FOIS · texte numérisé non relu

LA PREMIERE FOIS

Qui dira où finit la sincérité, où commence le mensonge dans le cœur des adolescents? A supposer que, plus tard, l'intégrité de leur âme se rétablisse, tous traversent une minute trouble : l'enfant qui subsiste en eux regarde avec admiration l'homme qui naît ; l'homme qui commence à naître sait que, pour spectateur, il a l'enfant émerveillé.

Quand, si fiévreuse sur sa chaise longue, mon amie me déclara qu'elle cédait au devoir, qu'elle obéissait aux conseils de son

mari, que désormais elle me cacherait sa tendresse, de peur « de me faire du mal », je pris la porte de sa maison comme un acteur irrité qui vide la scène.

Je ne jouais pourtant point la comédie pour une galerie qui n'était pas là, mais pour elle et pour moi-même.

C'était mon premier différend d'amour, et, je le sentais, les amants d'aujourd'hui ne sont plus libres d'agir comme s'ils étaient des primitifs, un couple de paradis terrestre gouverné par ses instincts. Depuis le temps que l'on aime, qu'on raisonne de l'amour, qu'on en discute dans les poèmes, dans le livre, sur le théâtre, il s'est formé en la matière une espèce de loi. Tout amant est tenu de s'y conformer ; il n'est pas seulement le serviteur de ce code, il en est le gardien.

J'étais donc très persuadé qu'en reculant brusquement dans le scrupule et dans l'obéissance, après s'être si délibérément

avancée vers moi, mon amie ne manquait pas seulement à moi-même, mais à ces convenances de l'amour que je sentais planer au-dessus de notre idylle. Elle n'avait plus le droit d'invoquer le devoir envers son mari, puisque volontairement, elle s'était créé un devoir nouveau envers moi. Certes, à cette minute, l'enfant que j'étais encore aurait souhaité tomber à ses genoux et lui dire en sanglotant avec un désespoir sincère :

— Pitié!... Ne m'abandonnez pas si vous ne voulez pas que je meure I...

Mais ce ne fut pas cette lâche sincérité qui eut la parole. Je n'étais pas seulement un écolier aux pieds de sa seconde mère, j'étais l'amant devant l'amante. Il me fallait faire le geste des amants. Je devais défendre leurs droits avant mon bonheur. S'il y eut, dans mon cas, quelque cabotinage, ce fut cette illusion que, volontiers, se forgent les acteurs tragiques.

Je fis comme ces illustres artistes ; je n'entendis point la voix qui, peut-être, me rappelait. Je poussai devant moi comme un fou, drapant la sincérité de ma douleur dans la défroque de mon rôle. Je m'étonnais vraiment qu'on ne se retournât point au passage. J'allais, les tempes bourdonnantes ainsi que dans une ivresse. Et aussi bien encore aujourd'hui, je ne saurais dire où je me trouvais au juste, quand le hasard me fournit cette porte tragique que je cherchais pour sortir de mon angoisse avec l'auréole de l'héroïsme...

... De fait, les bonnes gens entrés dans la pharmacie où l'on m'avait transporté sans connaissance m'instruisirent, un quart d'heure plus tard, de ce que j'avais fait tout au juste :

— La carriole, disaient-ils, était bien emballée... Le cheval avait dû prendre peur pendant que le laitier était entré dans la maison pour livrer sa marchandise... Ce

jeune homme là s'est jeté à la tête de l'animal avec beaucoup de décision... Il a été traîné sur une douzaine de mètres... Il a dû recevoir un coup de brancard dans les côtes. . .

Je me sentais très faible, mais heureux délicieusement. Le superstitieux que j'étais et qui, bien des fois, s'était forgé une Providence moitié Dieu, moitié Diable (comme j'étais moi-même moitié homme, moitié enfant), ne pouvait imaginer que cette occasion de tenir l'emploi d'un héros m'eût été fournie si à propos, sans quelque complicité divine.

Et les sensations qui suivirent, mêlées de fièvre, de torpeur et d'un peu de délire, m'ont laissé le souvenir d'un chapelet de voluptés égrainées.

... A présent, je suis dans mon lit, tout blanc. Comme l'infirmerie est pleine, on m'a couché dans un dortoir vide. Je bois une potion très rafraîchissante. Le gaz est baissé « au bleu » . Vaguement j'aperçois la statue de

sainte Anne à qui le dortoir est consacré. De temps en temps, des ombres bienveillantes s'approchent de mon lit. On murmure pour ne pas troubler mon somme. Et je savoure cette jouissance du malade qui ferme les yeux pour s'épargner la fatigue des remerciements.

Comment a-t-elle été prévenue ? Comment a-t-elle quitté sa chaise longue? Comment est-elle là?

Elle a dû s'approcher de mon lit à pas muets, car, si bas que sa voix eût chuchoté, je l'aurais reconnue. Tout justement je suis plongé dans une phase de torpeur. L'opium qu'on m'a fait prendre me transforme en une inconscience heureuse. Dans le dortoir à demi obscur, elle a pu se pencher sur mon visage, tout près, tout près, sans que son souffle m'avertit. Ses lèvres se sont posées sur les miennes quand je m'éveille.

J'avais dix-sept ans et c'était la première fois.

Je le reçus, ce baiser, comme une jeune fille qui, au soir de ses noces, défaille en sentant que les autres et elle-même l'ont livrée à l'Amour. Bénies soient les contraintes de pudeur, les règles sévères du Nord qui, jusque-là, si tardivement, avaient écarté ce baiser de mes lèvres I II a fleuri mon adolescence d'une blanche étoile. Il devait porter un fruit précieux : il m'enseigna que le bonheur, qu'il faut poursuivre, cueillir sur la femme qu'on aime, n'est point l'ivresse anonyme de l'espèce, mais le contact avec une âme. Pour toujours, ce baiser a fait de moi l'Amant du Baiser.

Elle me le versa longuement, comme si elle avait voulu m'emplir le cœur. Je le reçus et je ne le rendis point. Elle n'était pas venue demander : elle m'apportait. Elle se penchait sur ma léthargie pour m'éveiller à la vie divine. Elle venait au-devant de moi sur le seuil du Temple comme au-devant du néophyte, pour m'initier;

Chères lèvres qui, — si les destins s'accomplissent selon le vœu de ma prière, — me donnerez un soir le dernier baiser, ne soyez point jalouses de ce premier-là. Il vous annonçait comme l'aurore annonce le jour. A jamais, il devait m'imposer le goût des âmes. Après ces premières ivresses où il est fatal que tombe celui qui touche au vin encore inconnu, il m'a éduqué au goût de votre âme à vous, calice chaste et sonore, où j'ai bu la Certitude. Soyez indulgente pour celle qui fut l'échanson du banquet où vous deviez vous asseoir. Des amours d'autrefois, comme des feuilles du dernier automne, surgit à la fin la rose mystique que l'on apporte à l'autel...

Maintenant, elle s'était relevée près de mon chevet. La sœur infirmière était debout au pied du lit. Par-dessus sa cornette, j'apercevais vaguement sainte Anne, la branche de buis béni et le gaz baissé « au bleu ». Elles parlaient de moi ensemble^ mais leurs

paroles m'arrivaient comme un bourdonnement, je ne cherchais pas à les comprendre.

Je me souvenais.

Il me semblait que je venais de passer une immense rivière. Derrière moi j'entendais comme un murmure de grandes eaux; de ce côté-là de la rive, c'étaient les Paysages du Passé. A présent que le secret de la vie m'était révélé, je m'étonnais d'avoir cru à la réalité de ces ombres.

... Elle m'avait vu fuir désespéré. Sur mes pas, elle avait envoyé sa vieille nourrice. Elle avait su que je m'étais jeté dans le péril comme si la vie, désormais, m'était à charge... Quels scrupules après cela, quels conseils de mari, quelles défenses de médecins, quels soucis de sa réputation auraient pu la retenir sur sa chaise longue?

Elle m'aimait et je l'aimais.

Elle était venue, elle s'était dit :

— A cette minute, il est plongé dans la

froidure et dans l'obscurité de la douleur... Je me pencherai sur son visage... Je rallumerai son soufTle... Je rouvrirai ses yeux sur des étoiles.

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