‹ Jeunes amours; mémoires d'un adolescentChapitre 19 sur 29 · FAUT-IL OSER · texte numérisé non relu

FAUT-IL OSER

Il n'y a pas bien des années, je possédais encore une chère grand'mère dont jamais je n'ai parlé dans ces pages. Elle était née dans l'autre siècle, elle en avait la tradition. Comme elle touchait à la fin de sa vie, ma mère aurait souhaité qu'elle s'orientât vers la piété. Elle lui apportait des livres où l'on parle des âmes. Elle, la chère vieille, n'aimait que les histoires d'amour, les romans qui finissent par le bonheur des amoureux, voire sur l'herbe et sans le consentement de la loi;

C'était moi qui étais chargé de lui fournir ces livres-là. Elle les lisait en secret, dans sa chambre, au coin de son feu. Si quelque bruit de pas l'avertissait qu'on allait la surprendre, bien vite elle cachait sous un petit tablier de soie noire le livre pernicieux. Elle ouvrait l'autre, le bon livre, au hasard, parfois la tête en bas, toujours trop tard, car elle avait l'oreille un peu paresseuse.

Je me souviens donc qu'un jour — c'était la première fois que des vacances me ramenaient à la maison provinciale, après mon exil — elle me fit monter chez elle avec beaucoup de mystère, et, quand nous fûmes seuls, en face l'un de l'autre, elle me demanda :

— Eh bien I mon petit garçon ?

— Eh bien I grand'maman ?

— Qu'est-ce que tu dis de Paris ?

Je ne voyais pas où elle en voulait venir. Je répondis par une tirade sur les monu-

ments, les ressources des bibliothèques, l'activité intellectuelle. Elle m'interrompit d'un léger haussement d'épaules :

— Bien sûr... Mais ce n'est pas cela que je te demande...

Puis, coupant court, et allant à son but avec une grâce sans détour, elle soupira :

— Vois-tu, mon petit garçon, je suis bien vieille, et, quand on me l'offrirait, je ne voudrais pas recommencer la vie... Pourtant, il y a une chose que je regrette : c'est le baiser...

Je dus lui répondre comme un niais, car le jour où, avec cette sincérité affranchie, elle me dit si simplement le fond de son cœur d'octogénaire, je n'avais encore touché de mes lèvres que la main de mon amie. <c Si vieillesse pouvait », dit la classique lithographie. Et le « pendant », répond avec un autre soupir : « Si jeunesse savait ! »

Ma jeunesse à moi, ne savait pas encore. Mais le jour où elle suti

Ce fut comme les débuts faciles d'une première promenade que l'on fait en barque, par une belle brise. Il semble que la poitrine s'enfle avec la voile. On est ravi aux fatalités coutumières; on devient soi-même un être ailé. Et, en même temps que cette aisance est délicieuse, elle enferme une peur secrète. On se dit :

« Cela va si bien qu'il faut en rester là. Rentrons au port... Débarquons. »

La volupté jaillit de la même source que la douleur. Au début de l'expérience d'amour, on les sépare à peine l'une de l'autre; il faut du temps pour que le palais s'éduque et apprenne à distinguer leurs crus.

Ce premier baiser que mon amie m'avait mis sur les lèvres, — comme un sceau qu'on appuie sur de la cire brûlante pour lui donner une forme de beauté, — m'avait laissé tremblant. Il me semblait que tous devaient l'apercevoir, qu'il se lisait sur moi comme un

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cachet sur une lettre, qu'il me transfigurait, qu'il m'avait fait homme. Et, pourtant, j'aurais voulu l'effacer. Par quoi ? Par un autre baiser de la même bouche... Hélas! me le donnerait-elle? Et si elle le refusait, faudrait -il le lui arracher par la force?

Je ne savais que résoudre . J'avais besoin d'un conseil. Je résolus d'aller le demander à mon ami Jean.

Il avait déménagé et son nouveau logis ne valait pas l'ancien. Mais il s'y plaisait davantage à cause de la liberté totale dont il jouissait dans ce garni médiocre : .

— Imagine-toi, me dit-il, que là-bas j'étais surveillé. Le patron de l'hôtel a osé me déclarer, un soir, que si je continuais à rentrer au milieu de la nuit, il avertirait ma famille. Ah çàl pour qui me prenait-il? Je lui ai demandé s'il préférait que j'amenasse dans sa maison les dames qui m'honorent de leur sympathie. Ça m'a fait une sortie brillante. Sa femme n'était pas remise de la

crise de nerfs où elle est tombée quand on a chargé mes malles sur la voiture.

Jean avait acheté deux râteliers de bois pour y installer ses pipes. Il en possédait maintenant tout un jeu, merveilleusement culotté. Mais je remarquai que le portrait de la grande actrice, qui autrefois trônait sur la cheminée, avait disparu du cadre. Jean l'avait remplacé par une feuille de papier blanc, sur laquelle, de sa main nerveuse, il avait écrit : Ci-gît.

Évidemment, cette inscription était de nature à provoquer la curiosité du visiteur et ses questions. Je me proposais bien d'interroger Jean, mais seulement après que nous aurions raisonné de mon cas. Et il nous passionna si bien, que nous nous séparâmes sans que j'eusse demandé des nouvelles de la décédée. Elle se porte d'ailleurs encore assez bien à l'heure qu'il est, et, j'en ai conclu qu'au temps où Jean avait cessé de l'aimer elle n'était défunte qu'en effigie.

Bien entendu, j'avais présenté mon cas sous une forme quasi schématique et je n'avais pas dit un mot qui pût désigner, — du moins, je me l'imaginais, — la mère de Ned.

Jean fit preuve, dans l'occasion, d'une clairvoyance admirable :

— Sortons des cachotteries, dit-il. C'est de toi qu'il s'agit ?

Je gardai le silence.

Jean était trop galant homme pour faire violence à ma délicatesse. Seulement, il sourit avec un air d'indulgence et prononça :

— Allons, raconte...

Je relatai tout ce qui pouvait militer en faveur de l'audace que je voulais me faire conseiller : la câlinerie naturelle de mon amie, le tendre romanesque de son esprit, la froideur de la famille qui l'entourait, l'éloignement de son mari.

Jean m'interrompit :

— Et tu dis, fit-il, que l'initiative est venue d'elle ?

Il fronça le sourcil avec une expression de mécontentement qui m'inquiéta :

— Sacrédié ! Voilà une affaire bien mal engagée !

Je sentis qu'il fallait plaider les circonstances atténuantes au profit de ma naïveté :

— Comment aurais-je pu deviner, lui dis-je, qu'elle finirait par m'aimer? Je la voyais bonne mère, pieuse, assidue aux offices, vivant retirée, écrivant régulièrement à son mari... J'aurais craint...

— Que craignais-tu ?

— Mon dieu I lui dis-je, il me semble qu'il y a dans i 'audace de l'homme qui, en pareil cas, ose dire à une femme vertueuse : « Je vous aime et je prétends que vous soyez à moi », un amour-propre grotesque, tout à fait haïssable. Or, je le constate, le premier effet de l'amour, c'est de diminuer à nos propres yeux toutes les pauvres qua-

lités qui peuvent avoir quelque relief en nous...

Jean ôta sa pipe de ses lèvres. Il demanda brusquement :

— Tu l'aimes donc cette femme? Là...

Pas de blague?...

Je répondis avec une indignation contenue :

— En doutes-tu?

Il soupira :

— Hélas î mon ami, voilà le mal. Jamais les femmes ne sont possédées par ceux qui les aiment vraiment. Ceux-là seuls les conquièrent qui osent beaucoup avec elles et, précisément, ces audacieux sont les hommes qui les méprisent.

Il y eut un silence. De tout leur poids, sur notre jeunesse, nous sentions peser les malentendus de l'amour.

— Alors?... demandai-je avec mélancolie.

Jean m'affirma qu'il avait beaucoup réfléchi sur ces questions. Conduite par lui.

notre conversation prit des allures balzaciennes (font l'élévation nous consolait un peu par le sentiment qu'elle nous donnait de la vigueur de la pensée et du courage avec lequel nous regardions le mal en face.

— Tiens, me dit Jean, je viens de lire un roman de Feuillet qui répond à toutes tes questions. La scène se passe, bien entendu, dans un château. Un homme du monde fait la cour à une femme du monde ; lui, aime vraiment, au moins, il désire. Le soir venu... (tu sais comme Octave Feuillet est romanesque) ce Roméo escalade le balcon de sa Juliette, sans la prévenir. Il pousse la fenêtre, il la trouve dans un déshabillé de nuit. L'heure, le décor, la surprise qui bouleversent la jeune femme, tout est favorable à l'exécution de ses projets. Il s'avance, il tend les bras, il va la saisir, l'emporter vers le lit... Elle se précipite à ses pieds, elle le supplie, elle le conjure, elle plaide. . . avec

quelle éloquence ! Le malheureux est ébranlé (je t'ai dit qu'il aimait). Il songe : « Je ne peux pas abuser de ma force I . . . Ce serait une lâcheté 1 un crime I » Il a honte de son audace. . . Il demande pardon à son tour. . . Il bat en retraite... il recule vers la fenêtre. La femme outragée le repousse. . . le remercie. . . Le voilà sur le balcon, elle, derrière la fenêtre qu'elle referme... Et, au moment de pousser l'espagnolette, sais-tu quel mot elle prononce, cette femme outragée? Sais-tu de quelle épithète elle salue ce départ, la vertueuse qui se tordait, qui demandait grâce?...

Une seconde, il me tint en suspens, sans doute pour mieux m'asséner le coup ; puis, il prononça :

— Un mot... un seul mot : « Imbécile! » Je me levai :

— Conclusion? demandai-je.

La flamme de mon regard indiquait que ma résolution était prise:

— Conclusion ? reprit Jean avec autorité. Puisque tu aimes cette femme et que tu veux lui plaire, comporte-toi avec elle comme si tu ne Taimais pas.

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