‹ Jeunes amours; mémoires d'un adolescentChapitre 20 sur 29 · NE TE MÉPRENDS PAS I · texte numérisé non relu

NE TE MÉPRENDS PAS I

Ce premier baiser que mon amie m'avait donné dans la fièvre, fut suivi d'innombrables baisers. Ils devaient se grouper comme des gouttes d'eau, jusqu'à former ce grand lac d'amour où, pour quelques semaines, je vécus, suspendu entre mes rêves et sa tendresse, comme un nageur matinal qui, audessus de sa tête, voit l'aurore et l'aperçoit aussi dans l'eau empourprée que ses bras remuent.

Quel scrupule de pudeur aurai-je à vous parler de ces choses ?

Comme la mienne, votre jeunesse a tourné autour du baiser. Il a été la lumière qu'au matin de la vie vous aperceviez devant vous. A votre occident, il sera la dernière flamme qui brûlera derrière vous, lorsque devant vos pieds votre ombre se couchera pour vous avertir que l'heure du sommeil approche.

Dans le tête -à- tète avec mon ami Jean, j'avais affirmé que le baiser m'apparaissait comme le péristyle de l'amour, une porte qu'au besoin je forcerais, puisque imprudemment on l'avait entre-bâillée. Dès que je me retrouvais seul, cette belle audace tombait. Je ne me sentais aucune fringale de pousser plus avant ma conquête, mais je voulais m'installer dans ce qui était à moi. Je voulais jouir à nouveau des délices dont le souvenir me brûlait, sans cette peur de surprise qui les avait accompagnées. Je ne soupçonnais point que c'était précisément cette angoisse qui donnait tant de saveur à ma volupté et

que le jour où elle s'évaporerait, je toucherais la satiété au fond de la coupe.

— Elle ne peut plus te refuser, m'avait affirmé Jean...

Il ne voulait pas dire :

— A présent que ton amie a goûté tes lèvres, elle n'est plus maîtresse de sa faim.

Il pensait, et j'entendais avec lui :

— A présent qu'elle t'a fait cette avance, elle ne peut plus reculer sans félonie !

Dans ce cas de reprise, de quelle morale eût relevé sa faute ?

L'un comme l'autre, nous aurions été bien embarrassés de le dire, mais, nous le sentions, ces préceptes devaient être écrits en lettres capitales sur ce code d'amour qui flotte dans l'air, reflet des mœurs de la vie des parfaits amants dont, avec piété, l'humanité entretient le souvenir.

J'arrivai donc chez mon amie très sûr de mon « droit ». Ma confiance dura pendant toute la montée de l'escalier. Elle était à

peine ébranlée au moment où je tirai le cordon de la sonnette; elle se pulvérisa comme une cloche de verre sous un choc de marteau, dès que je fus en présence de celle que j'aimais.

Ma visite avait un motif naturel : à ma première sortie de convalescent, je lui apportais mon merci pour sa sollicitude. La vieille Nanou était sortie avec Ned. Nous étions seuls , en face l'un de l'autre , au milieu de la chambre.

J'étais démoralisé. Pourtant j'avançai mes bras (comment se fait-il qu'il n'y ait pas un tribunal d'honneur pour récompenser de tels héroïsmes I) afin d'emprisonner en même temps sa taille et ses épaules.

Elle fit un pas en arrière comme si je l'offensais. Sûrement, dans mes yeux trop brillants, elle avait lu ma pensée : « J'ai le droit I » et son amoureuse honnêteté en était révoltée.

Gomme je fus prompt à jeter à ses pieds

mon audace et mes armes I Si jamais elle eut besoin d'être encouragée par cette pensée que j'étais un enfant, la sincérité de mon amour m'inspira, pour l'attendrir, la plus corruptrice des habiletés. Je lui découvris dans un geste de mes mains ramenées vers ma poitrine l'abîme de mon désir et de mon désespoir. Ce qu'elle avait devant elle, ce n'était pas un comédien qui préparait une sortie tragique : c'était une âme affamée d'amour qui venait à son baiser comme au banquet de vie et qui, repoussée par elle, allait vraiment défaillir.

C'était bien là ce qu'il fallait pour lever les derniers scrupules de son âme. La pitié pour ma souffrance physique qu'elle avait eue deux semaines auparavant lui remonta dans le cœur pour ma souffrance d'amour. Mais cette fois, elle ne pouvait plus l'ignorer, la blessure me venait d'elle. Il était juste, alors, qu'elle aggravât la réparation. J'en jurerais devant vous autres qui sourie^ :

toute sa bonté de cœur, toute sa droiture instinctive, le sens qu'elle avait de la justice, sa culture religieuse de charité, tout cela concourut à la rejeter dans mes bras.

La première fois, j'avais reçu. Plus tard, il arriva que je lui donnai. Mais, ce jour-là, personne ne reçut ni ne donna. Il n'y avait plus « elle » , il n'y avait plus « moi » . Après avoir un instant vacillé autour de nous, la chambre avait disparu comme un vain décor. Sans commencement, sans fin, nous étions rentrés dans ce baiser qui crée toutes les apparences du Monde et soutiendra les œuvres de la vie jusqu'au triomphe de la mort.

Elle rouvrit les yeux la première. Elle se sentait rappelée à la réalité par une inquiétude qui n'était pas née en elle, mais qui lui venait de moi. Ainsi doit se troubler la neige, quand le sillon qu'elle a couvert de sa blancheur, le sillon pour qui elle a quitté le ciel, tressaille soudain dans son étreinte soulevé par la verdeur du printemps. Alors, dans

un déchirement, elle aperçoit son destin. Elle prévoit que la loi d'amour va changer sa candeur en boue. L'espoir de la fécondité ne la console pas encore ; aussi son éclat fond dans des larmes.

Il y en avait sur le visage de mon amie, quand, brusquement, elle s'arracha de mes bras, et, par la main, m'attira vers le canapé. Je voulais me jeter à ses genoux ; elle m'obligea de m'asseoir à côté d'elle :

— Je vous en supplie, dit-elle, ne vous méprenez pas sur le sentiment que j'ai pour vous.

Voulait-elle me tromper ou se tromper soi-même ?

Je le prévois, encore la plupart de nos railleurs vont bafouer ma naïveté.

Ils diront :

— Est-ce sérieusement que vous posez une pareille question ? Quand vous étiez un jouvenceau de dix-sept ans, on conçoit à la rigueur que ce point d'interrogation vous

ait barré la route. Mais à cette heure I Quand vous avez derrière vous plus de la moitié de votre vie I... Le cas de votre amie était clair. Vous nous avez dit qu'elle avait dans les trente ans ? qu'elle était tendre ? involontairement coquette? que son mari était absent depuis plus d'une année? qu'elle s'était penchée sur votre bouche sans malice?... A la rigueur, nous voulons croire à cette innocence dernière, mais le crédit qu'on peut vous accorder s'arrête là. Quand votre amie soupira : « Ne vous méprenez pas »... elle vous criait : « Grâce I » C'est-à-dire elle vous avertissait qu'elle était à votre merci.

Je le sais pour les don Juan qui se croient sanguins, cette vérité est évidente comme deux et deux font quatre. Ne me demandez pas si, par la suite, je partageai leur croyance, si, en de pareilles occasions, je me déterminai, comme ils en usent. Les « succès » qu'aurait pu me rapporter l'application de leur méthode, ne prouveraient rien, sinon

que la force et le vertige de l'instinct ont des chances de l'emporter souvent sur la faiblesse de la défense et sur les délicatesses individuelles de l'âme.

J'aime mieux m'en rapporter aux inspirations de mon adolescence. Elles prenaient leur source dans la tendresse que j'avais pour elle et l'amour illuminait ma route comme un flambeau que l'on élève au bout du bras.

Je me demandai donc avec elle :

— A-t-elle raison?... Est-ce que tout cela serait de la tendre amitié?...

Une voix répondit (peut-être celle de Jean) :

— Et si elle se trompe ?

Je répliquai d'une voix ferme :

— Alors, je ne dois pas la détromper, car, de l'amour, elle aurait peur et, peutêtre, elle me retirerait ce qu'elle m'a donné.

Dans la crainte de ce malheur qui, en une seconde, aurait fait la nuit sur ma vie, je répondis ce qu'elle voulut pour la rassurer. J'accueillis presque comme une

délivrance le retour de Nanou et de Ned. Il m'était précieux que l'impossibilité de lui désobéir vînt, non de ma soumission, mais des circonstances extérieures. Je sentais que rassurée sur le vertige de mes initiatives, elle se reprendrait moins, elle s'éloignerait moins de moi, dans cette réaction de conscience qui succédait en elle à l'abandon du bonheur.

Délicieuses Inquiétudes I Elles sont le vrai cortège de l'amour. Elles l'annoncent comme ces processions murmurantes de vierges voilées sous des mousselines, qui, le long des rues tendues de blanc, décorées de roses, préparent l'approche du fulgurant soleil qu'on ne peut contempler sans incliner la tête. Ceux-là seuls railleront qui ne croient point au Mystère, ceux pour qui toute hostie est du pain, et qui, fermés à l'Adoration, ne connurent nulle chair sacrée.

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