LE FARDEAU DU DEVOIR
J'ai toujours subi, comme un enivrement, le charme de la parole. Il me détache du monde extérieur, de mes angoisses intimes. J'étais donc heureux, pendant ces belles classes de rhétorique, où, avec une chaleur d'âme qui faisait de lui un maître incomparable, notre professeur commentait les scènes de beauté que l'on aperçoit au tournant des livres antiques. Mais, dès que nous étions en étude, dans la torpeur des veillées interminables, avec la chanson du gaz susurrant, au-dessus de nos attentions indéfiniment
tendues, ce qu'il y avait de factice dans la vie d'écolier qu'on me faisait vivre, dans les idées que l'on m'inculquait, dans les sentiments que Ton m'invitait à feindre, tout cela, ainsi que dans l'illumination d'un éclair, m'apparaissait sous des couleurs de criarde sottise et de mensonge.
Je regardais mes camarades penchés sur leurs encriers dans un complet silence. Les uns relisaient avec fatuité la page qu'ils venaient d'écrire. Bonnement ils s'imaginaient qu'ils avaient sauvé la République, en vers latins. Les autres plongeaient désespérément dans leur dictionnaire, avec des mains d'angoisse, crispées dans leurs tignasses hirsutes. Corps à corps, ils luttaient avec le contresens, comme Michel, avec le Mauvais Ange.
Et pourtant, ils avaient seize ans, dix-sept ans, dix-huit I Des ombres de moustaches se posaient au coin de leurs lèvres ; leurs voix résonnaient dans des profondeurs de puits ;
ils ne jouaient plus dans la cour; ils dissertaient, gravement, sur les « monades ». Les petits les nommaient des « philosophes » ; ils admiraient leur gravité d'emprunt ; ils s'ébahissaient autour de leurs discussions scolastiques I
Moi, je les considérais avec cette nuance de mépris que le jeune homme professe pour l'enfant. Et quand je contemplais toutes leurs têtes baissées, l'orgueil de ma souffrance mettait aux coins de mes lèvres un mauvais rire. Je ne sais plus quel moine du moyen âge conte, qu'ayant perdu la foi, il lui sembla, un soir, à l'Office de Ténèbres, que tous ses frères avaient changé leurs figures humaines pour des têtes d'ânes et de bœufs. Ils ne priaient pas : ils ruminaient avec des grondements de mâchoires lourdes et secouées.
— Alors, dit-il, je rayonnai d'orgueil. Seul, parmi des bêtes, je me sentis un homme.
Moi aussi, j'avais perdu la foi dans cette vaine science que mes camarades poursuivaient avec tant de zèle. Je savais, maintenant, que le secret de la vie n'était pas là. Je les regardais comme un soldat qui a passé par le feu toise dédaigneusement des recrues.
Ces jeunes garçons grassouillets, qui avaient « l'esprit de la maison », recevaient chaque semaine la juste récompense de leur docilité. Ils devenaient experts dans l'art de « délayer » la « matière » d'un « sujet de style » ; ils retendaient comme de la guimauve entre leurs doigts, sans dénaturer sa saveur, sans changer sa couleur. Parfois, on nous lisait, avec de grands éloges, ces petits chefs-d'œuvre de l'application terne. Ils valaient à leurs auteurs, outre les compliments de nos maîtres, les premières places de la classe. Ils faisaient dire d'eux :
— Un tel est un esprit sur.
Ces bons jeunes gens recevaient ces éloges avec une modestie qui était peut-être bien
sincère, mais que mon mauvais vouloir estimait feinte. Je ne leur pardonnais pas d'être si différents de moi; au fond, je crois que ma conscience me reprochait de ne point leur ressembler.
Dans cet état d'âme, les lettres de ma mère, ces chères lettres, qui, au début de l'année, étaient toute ma consolation, me causaient un peu d'ennui, au moins d'inquiétude. Je n'avais plus de hâte à m'approcher du directeur qui les distribuait. Sûrement, j'aurais souffert si elles m'avaient manqué, mais je les recevais sans joie, je les ouvrais sans empressement, je les lisais, une seule fois, pour connaître les nouvelles. Souvent encore, je les baisais à la dérobée, je ne les méditais plus. Il n'y avait pas jusqu'à la régularité admirable de leur écriture qui ne me causât une nuance d'impatience.
Je me disais :
— C'est toujours la même lettre que je reçois I . . .
JEUNES AMOURS i87
Entre ma mère et moi, je sentais se creuser un gouffre. Pouvait-elle être la confidente d'états d'esprit qu'elle ignorait?
J'aurais souhaité qu'elle les soupçonnât. Je lui en voulais de ne point se douter que mon cœur avait des besoins nouveaux, aussi impérieux que la faim ou la soif. Je le savais, elle aurait accueilli mon aveu avec un regard d'étonnement et de reproche. Certes, je n'accusais pas sa tendresse. Mais, entre la divine faculté de comprendre, d'excuser, d'encourager, et ma vraie souffrance, se dressait un mur infranchissable : il s'appelait le Devoir. Ses fondations se perdaient dans les profondeurs de la terre, son faîte atteignait si haut, qu'il cachait le ciel bleu. Il me semblait qu'il faisait de la vie une prison pleine d'ombres, et déjà, je rêvais de m'en évader.
« Tes sœurs et moi, disaient les chères lettres de ma mère, nous mettons toutes
nos espérances en toi, car ton père ne se relèvera point. Qu'est-ce que la souffrance physique qui, jour et nuit, le torture, auprès de cette douleur-là I L'autre matin, à son réveil, il semblait plus triste que de coutume. Je me suis approchée de lui, j'ai pris ses mains et je lui ai demandé : « Pourquoi ?» Il m'a répondu : « J'ai rêvé que je pouvais travailler ». A présent, sa tête est si inclinée qu'il faut nous mettre à genoux pour rencontrer ses yeux. Il est supprimé du nombre des vivants. Seuls, sa pensée et son cœur demeurent intacts pour souffrir et pour se résigner. ïu sais quelles sont ses douleurs? Jamais je n'ai entendu sa chère voix s'irriter contre moi, parce que, incapable comme il est de rien faire pour soi-même, j'étais trop lente à le secourir. » Ta tâche sera lourde, mon cher fils ; pourtant, elle ne te rebutera pas. L'exemple d'honneur et d'abnégation que ton père te lègue suppléera à tes forces. N'imite donc
pas ces âmes pusillanimes, qui, pour se dispenser d'accomplir le devoir, accumulent devant elles le monceau des difficultés, puis disent ensuite avec un hypocrite soupir : « Comment aurais-je soulevé une pareille masse sur mes épaules? Le fardeau était trop lourd I » Considère seulement ton devoir d'aujourd'hui et accomplis-le, quotidiennement, de toute ton âme. C'est encore un devoir d'écolier. Tel quel, il te prépare à ton devoir d'homme. Oserais-tu dire qu'il est trop lourd, quand tu as le spectacle de ce qu'ont supporté à côté de toi ceux que tu aimes? Mais non, tu ne le dis pas. Tu fais chaque jour tout ce que tu peux. Le pain de l'épreuve ne te paraîtra pas amer, s'il nourrit les tiens. »
J'ai dit que je confesserais ici mon cœur avec une sincérité entière, car ce n'est point pour le vain plaisir de me réchauffer au souvenir de mes jeunes amours que je remue
ces cendres du passé. Le spectacle de notre égoïsme adolescent est une leçon qu'il ne faut point perdre. J'avouerai donc que ces lettres de ma mère me causaient une sourde révolte.
Quelle nécessité y avait- il de m'obliger à mettre ainsi le doigt dans nos plaies ? La douleur avait couché notre pauvre père hors du combat ? Je ne le savais que trop I La charge que ne pouvait plus soutenir sa défaillante épaule, retomberait bientôt sur la mienne? Je ne l'ignorais pas. Encore devait-on laisser grandir mes forces, pour que le fardeau, qui allait tomber sur moi, ne m'écrasât pas, le jour venu, sous sa pesanteur énorme.
Ce qu'il me fallait pour croître, ce n'était pas de la douleur, c'était de la joie.
Hélas I Mon droit à la joie î
J'en eus, en ce temps-là, une vision qui me sembla nette, dans un vertige de colère contre les miens et leur infortune.