‹ Jeunes amours; mémoires d'un adolescentChapitre 22 sur 29 · SANS LA NOMMER · texte numérisé non relu

SANS LA NOMMER

Je rentrais d'une répétition de vers latins, seul, par le Luxembourg et l'allée des Veuves. Le destin mit mon ami Jean sur ma route. Je désirais le voir, et pourtant j'eus la pensée de l'éviter ; car, je prévoyais la question qu'il me poserait, et je n'étais pas prêt à y répondre.

Mais lui m'aperçut, et il vint délibérément à moi avec un sourire de curiosité mêlée d'un peu de mépris, dont je devinais trop le sens :

— Eh bien ! demanda-t-il en m'abordant. Ça y est-il?

Jean et moi, nous avions presque le même âge, mais quelle différence entre nous I

Avec mon feutre bas, mes mains encore tachées d'encre, ma serviette gonflée des livres où il fallait apprendre des leçons, j'avais tout à fait Tair d'un écolier. Lui, portait un chapeau à haute forme, en soie ; il étalait des gants de peau de chien. Plusieurs journaux sortaient de la poche de son pardessus, son portefeuille de maroquin était plat et brillant comme un miroir, une canne élégante moulinait dans sa main droite.

C'était un étudiant, un affranchi, un homme. Comment ma philosophie n'aurait- elle pas baissé pavillon devant la sienne? Des hauteurs de son chapeau à haute forme, il apercevait un horizon que je ne découvrais point. Il était naturel que mon ignorance vînt à lui pour se renseigner.

Jean était tout à fait dégagé à cette minute de l'influence de Musset. Il l'estimait pleurard propre « à charmer des femmes, des

garçons coiffeurs et des séminaristes ». C'était la rude franchise de Dumas fils qui l'hypnotisait alors. Vous savez, cette audace à nommer un chat qui donnait un petit frisson à nos mères dans un temps où on ne les avait pas habituées à tout entendre de la bouche du premier venu.

Le « ça y est-il » si insultant pour ma délicatesse sentimentale, si outrageant pour la chère âme qu'il visait, n'avait pas son origine dans un désir de me blesser. C'était une application à mon cas particulier de la manière nouvelle de Jean, la définitive, la vraiment virile.

Pour gagner du temps, je feignis de ne pas comprendre.

— Comment « ça y est-il »?... Quoi?... Que veux-tu dire?...

Jean haussa les épaules. Il témoigna, par une moue de complet dédain, qu'il n'était pas dupe de mon manège et que ma juvénile épouvante des mots lui donnait la nausée.

Il n'était pas disposé à me faire une concession sur ce terrain d'enfantillage, mais bien plutôt à aggraver sa brutalité comme on porte le fer rouge dans une plaie : pan ! pour en finir.

Il prononça donc avec flegme :

— Je demande si toi et ta dulcinée vous vous êtes enfin fait plaisir, si vous avez partagé la « petite convulsion » ?

Il avait encore trouvé ce mot-là chez Dumas, dans une préface.

J'en ignorais l'origine et il me jeta dans une colère qui me servit fort à propos pour masquer mon embarras.

— Pardon I... J'ai bien entendu?

— A moins que tu ne sois sourd?

— Alors, tu es fou I...

— Ou toi un cornichon ! . . .

Nous étions si satisfaits de nos répliques, de leur netteté, de leur à-propos, que cela bannit d'abord toute aigreur d'une conversation si mal engagée. Et puis, il y avait là,

derrière nous, à droite, visible à travers les arbres encore mal garnis de feuilles, la silhouette de l'Odéon. Il nous faisait un fond de décor qui nous soutenait, qui nous imposait l'allure correcte, la courtoisie de controverse, les gestes sobres, les expressions sérieuses de deux personnages en habit noir discutant un cas d'élégance passionnelle devant une salle de « première ».

Et, involontairement, cette sensation du public aux écoutes élargissait nos conceptions. Elle donnait de la généralité à notre dissertation particulière. Je plaidais pour toutes les femmes qui veulent rester sous le voile. Il attaquait au nom de tous les hommes qui prétendent au droit de leur arracher le « loup ».

Je pris donc affectueusement le bras de mon ami :

— Est-ce bien possible? demandai-je. Toi, Jean, toi, la délicatesse mêmel — car tes crudités de paroles sont de la fanfaronnade,

tu vis de nuances, dans Tordre du sentiment comme dans le reste... Toi, Jean I Tu me demandes de commettre cette action monstrueuse : trahir une femme qui, dans la sincérité de sa tendresse, aurait pu se donner à moi I Il répondit du tac au tac :

— Tu aurais raison si je la connaissais, cette femme, mais je ne la connais pas.

— Alors, pourquoi t'intéresses-tu à son aventure ?

— Parce que tu m'as parlé d'elle I

— J'ai eu tort...

— Ça, c'est bien possible...

0 mystère de la vanité masculine, j'aimais mieux accepter ce blâme, même aller audevant d'un reproche, que découvrir ce qu'il y avait de plus sincère dans mon amour ; les ménagements de mon respect I

— Veux-tu, dit Jean, que nous fassions abstraction des personnes pour discuter schématiquement ton cas ?

Il prit mon éclat de rire pour une approbation, et continua :

— A est un jeune homme sensible, B une femme langoureuse, C est le confident de A et de B. Or, G est une espèce d'ours, un homme qui n'a pas le sens des délicatesses sentimentales, mais qui perçoit clairement le but de l'instinct.

Je l'interrompis au passage :

— Un homme qui n'a pas le sens des délicatesses sentimentales I . . . Que faisait donc, sur ta cheminée, ce portrait de comédienne que tu ne pouvais pas regarder sans rougir ?

Jean ne broncha point :

— Nous avons dit, reprit-il, que nous écarterions les personnalités... Et puis tu parles du passé, mon ami ! Je reviens à ma démonstration schématique.

Jean jeta un coup d'œil dans la direction de l'Odéon. Il constata avec satisfaction que ce monument n'avait pas bougé. Il reprit en fronçant les sourcils, sans doute aCn de

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mieux suivre, sur l'écran noir de la pensée, sa démonstration abstraite :

— Je fais le crédit à mon ami A de penser qu'il n'est plus un enfant, mais un homme tout à fait complet. J'entends qu'il distingue l'amour tout court de l'amour qu'on a pour le bon Dieu, pour sa maman, pour les petits oiseaux. Il en voit la fin naturelle et les moyens. Je tiens d'autre part pour certain — par les récits mêmes de A — que B est follement amoureuse de A. Elle lui a passé les mains dans les cheveux, elle lui a noué les bras autour du cou, peut-être autour des reins, et, comme dit le poète de chez le Père Lunette : « Ils se sont fait un amoureux bâillon de leurs deux bouches. » Entre nous soit dit : une femme ne peut pas aller beaucoup plus loin dans la voie des avances. Tout inexpérimenté qu'il est, A s'en doute. Il vient trouver G, lui demande conseil. G est une espèce d'ours...

— Tu Tas déjà dit...

— ...Je le répète. Il connaît la vie. Il dit à son camarade: « Mon cher ami, j'ai toujours remarqué qu'en ce monde, il fallait tâcher de deviner ce que désiraient faire les gens qui viennent vous demander un avis et leur conseiller tout justement de faire cette chose-là. Or, je suis parfaitement sûr que B... et toi, vous tournez autour de la « petite convulsion » avec un égal désir de tomber dedans. Vous souhaitez seulement que quelqu'un vous pousse un peu par les épaules pour avoir une excuse, plus tard, et pour vous dire, quand passera la convenance du remords : « Ce n'est pas notre faute ! » Je l'ai compris. Et la dernière fois que j'ai eu le plaisir de te voir, je t'ai donné ce petit choc-là, de bonne amitié, pour t'obliger à te déclencher... Et allez donci Aujourd'hui, je repasse en médecin qui a indiqué le remède, et je demande à mon client : « Vous en etes-vous bien trouvé ? »

Vraiment, j'enviai à mon ami Jean l'aisance de sa tirade. Fallait-il donc me rendre, avouer que ce benêt de A avait persisté dans ses irrésolutions ? Tranchons le mot : qu'il avait eu bien envie d'oser, mais qu'il avait manqué de courage ?

Qu'aurait dit l'Odéon, je vous le demande, et la salle de « première » , et Jean lui-même, si j'avais battu en retraite, après un tel aveu ?

J'eus une inspiration que je n'espérais pas :

— Voilà qui va bien, répondis-je, mais A s'appelle Guillaume, G s'appelle Jean, B... tu pourrais, demain, deviner son nom. Et si dans ces conditions, A répondait à G: « Ça y est I... Ton remède a réussi I » de cette minute, A aurait cessé d'être un galant homme.

Je vous prie de remarquer qu'à la faveur de cette déclaration de principes, j'omettais d'examiner le cas où A n'aurait point essayé de la recette que G lui avait proposée.

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Jean recula d'un pas et me loucha l'épaule, pour m'obliger à le regarder en face :

— Alors, dit-il, ça y est I

Je demeurai les yeux baissés :

— Comment a-t-elle pris cela?... Tu as dû employer la force pour mériter sa reconnaissance... Les égratignures avant les caresses?...

Mais le doute lui traversa l'esprit comme un éclair. Il ne croyait pas à ma discrétion stoïque. Il me contempla, moi, mon petit feutre d'écolier et ma grosse serviette bourrée de livres. Et, moulinant sa canne :

— Tu ne me fais pas l'effet, dit-il, d'un homme de corps à corps.

— Qu'en sais-tu ?

Ce mensonge jaillit de mon orgueil offensé avant que j'aie pu le peser ou lui mettre un frein.

C'était fait. Je répétai deux ou trois fois:

— Qu'en sais-tu ?

Et, par lâche vanité, je livrai Celle que j'aimais aux soupçons d'un morveux.

Seigneur mon Dieu, vous le savez pourtant bien, je l'aimais de tout mon cœur, — du plus pur de mon cœur, ma chère amie I

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