CE N EST PAS SA FAUTE
Bons parents, qui voyez grandir vos fils, et, parfois, songez dans une subite angoisse : « Pourvu qu'un jour, il ne nous fasse pas pleurer I... » rassurez- vous I Vos enfants, après tout, ne sont que vous, hors de vousmêmes. Si toujours vous avez eu avec le Bien des rapports délicats, le Remords visitera vos fils, à votre place, le jour où ils auront définitivement besoin d'une remontrance.
Ce fut ce qui m'arriva après cette causerie, où, dans la crainte des ironies de mon ami
20i . JEUNES AMOURS
Jean, j'avais exposé au soupçon une femme qui m'aimait. Le Remords prit, dans cette occasion, le visage de ma chère amie ellemême. Il me semblait qu'elle me regardait avec des yeux de reproche — et cela était insoutenable.
Il n'était plus question de « droit à la joie ». Je rentrai en moi. Et, tandis que je contrôlais mes mauvaises actions, je découvris que j'en ferais une détestable si, à la veille des examens, je ne donnais pas ce que les âniers et les marchands de soupe nomment un « coup de collier » . Il convenait que je fusse au moins admissible au concours de l'École Normale ; autrement, les miens seraient affligés, et je n'avais pas le droit d'ajouter une déception à leurs peines.
Je résolus donc de m'enfermer, tous les dimanches, avec mes livres, tandis que mes camarades allaient prendre en famille leurs ébats hebdomadaires. C'était pour moi un soulagement d'être débarrassé de leur pré-
sence. Seul dans l'étude, je n'étais plus un écolier à qui un maître demandait compte d'un sourire. Je me sentais homme ; je choisissais volontairement entre ma joie et mon devoir; ma plate besogne se relevait à mes yeux de toute la grandeur de mon sacrifice.
Beaucoup sont ainsi : petits conscrits, ils auraient tremblé dans le rang; mais leur chef les en fait sortir. On les place en sentinelles dans un lieu isolé. Il s'agit de veiller sur tous les autres, de protéger leurs vies. Et alors, le courage qui manquait, pour le devoir banal, afflue en eux, soudain, pour l'accomplissement du devoir héroïque. Ils n'étaient pas capables de faire comme tout le monde : ils peuvent mieux. Direz-vous : « Ce sont des vaniteux I » Toute ma vie, j'ai trop ressemblé à ces conscrits-là pour vous croire sans tristesse.
Je les entends encore en moi, ces bruits du dimanche, de mes dimanches de collège, mes dimanches de mai, mes dimanches de
dix-sept ans I De petits moineaux s'ébattaient dans les gouttières ; ils y becquetaient les morceaux de pain que nous avions jetés en l'air à l'heure du goûter. Contre les ardoises, ils faisaient un bruit doux avec leurs ailes. Parfois, je me levais pour les voir : le soleil, déjà oblique, dorait le toit; une balle en peau pendait au bout d'une ficelle à la branche d'un sycomore ; la cour du préau se découpait vide ; au loin, dans la rue, sans roulements de charrois, les promeneurs endimanchés passaient : un soldat, en gants de filoselle, des petits bourgeois avec des enfants par la main.
Vers quatre heures, l'harmonium de la chapelle poussait dans le grand silence un gémissement plaintif. Le Supérieur qui gardait la maison, les élèves punis, le cuisinier, un ou deux garçons de peine, se réunissaient pour chanter le « Salut » . Leurs voix m'arrivaient étouffées. Et j'avais comme un étonnement qu'à tant de monotonies de
la terre, à l'exactitude accablante des heures, aux rythmes des saisons, aux cycles invariables du jour et de la nuit, l'homme eût bénévolement ajouté la monotonie de la prière.
A cinq heures, une autre musique montait de la rue.
Tous les dimanches, un joueur d'orgue, portant sa boîte à notes, venait s'installer dans un carrefour voisin. Il avait une jambe de bois, il se tenait un peu renversé en arrière, soulevant, avec le genou, sa machine inclinée. Le menton levé, les yeux au ciel il moulait son air, dans une expression de songerie.
J'aimais cet homme. Je lui jetais toujours quelques sous. Il me semblait mon frère, un blessé qui accomplissait une besogne mécanique, tandis que son âme était au loin. Il jouait la Valse des Roses.
Je le sais : les gens qui vont à Bayreuth disent que ce n'est pas là de la musique. J'ai
entendu Parsifal chanter au milieu des Chevaliers son antienne sacrée, et la Valse des Roses, je Taime toujours. Faites -la- moi entendre, un dimanche d'été, par une boîte à notes, dans un carrefour un peu sonore; je ne suis pas sûr que mes yeux ne se mouilleront pas. Je reverrai les dimanches d'autrefois, tant d'espoirs illimités qui n'aboutirent point. Je remercierai aussi, car bien des angoisses qui flottaient autour de ma jeunesse se sont évanouies et des visages m'ont souri, qu'en ce temps-là je n'apercevais pas. Mais c'est toi surtout que je reverrai, ma première amie I Je croirai respirer l'odeur de ces quelques violettes que tu portais toujours à ton corsage, dans une place chaude. Et sur ma joue, je sentirai une caresse dont je ne saurai dire si c'est le frôlement de ton boa de plume ou le contact désiré de tes cheveux.
Elle avait approuvé, la Très Chère, mes projets de recueillement et de retraite. Elle
ne voulait pas être un obstacle à mes succès scolaires. Elle déplorait de sentir que mon âme n'était plus dans mes livres , que je l'avais laissée sur ses lèvres. Peut-être même, chez elle comme chez moi, se mêlaitil un peu de remords à la douceur d'aimer ? Cette âme mienne qui avait passé en elle causait avec la sienne perpétuellement. Elle m'avait avoué qu'elle entendait ces âmes chuchoter ensemble, même quand elle écrivait à son mari, même quand elle priait. . .
Le matin du mélancolique dimanche de mai auquel je pense à cette heure, j'avais reçu d'elle un petit billet, par son fils.
Il disait :
« Mon cher enfant,
» Prenez courage. Aujourd'hui, de toute la journée, vous ne me verrez pas... Non... Pas même ce soir. Il faut que je me rende à la campagne chez des parents de mon
mari. Dix fois, j'ai refusé Finvitation. Cela devient suspect... Mais ma pensée ne vous quitte pas, mon petit ami... Mon fantôme sera assis en face de vous, pendant que vous travaillerez dans le grand silence. Si vous levez les yeux, vous ne me verrez pas, car je ne dois pas vous distraire. Mais dès que vous les baisserez, je serai là... Et je vous aimerai plus pour avoir préféré, au plaisir de nous voir, votre devoir qui, à vous comme à moi, m'est plus cher que tout. »
Ce jour- là, la Valse des i?oses me troublait plus qu'à l'ordinaire. Pour la vingtième fois, j'avais sorti sa lettre de ce beau porte cartes qu'elle-même m'avait donné. Je l'avais baisée pour y chercher le parfum de violettes.
Soudain, la voix du portier m'appela.
C'était un Corse, redoutable comme sa consigne.
Il me dit d'un ton renfrogné :
— La dame... la dame qui vient souvent vous voir?... Elle est en bas...
Je le suivis machinalement. Je pensais qu'il se trompait. Elle avait dit :
c( Je serai absente toute la journée... »
C'était bien elle...
Certes son image était installée dans ma mémoire I Et pourtant, je ne la reconstruis plus aujourd'hui tout entière. J'y ai conservé deux ou trois portraits d'elle, pris en de singulières occasions où elle m'apparut sous des aspects nouveaux, comme si, vraiment, je l'apercevais pour la première fois.
Dans l'indécise lumière du petit parloir vide où je distinguais à peine ses traits, où debout et venant vers moi, elle n'était qu'une silhouette, une ombre, j'eus la sensation d'une de ces révélations de mon amie que je ne devais jamais perdre. Ce n'était plus la mère de Ned qui était là, c'était bien ma maîtresse, une jeune femme qui était venue
vers son jeune amant. Et l'aveu, malgré elle, en monta à ses lèvres :
— J'ai essayé... je n'ai pas pu... Je leur ai dit n'importe quoi... un mensonge... Et me voilà I... J'avais besoin de te revoir...
Je ne répondis point ; le baiser nous avait repris, le baiser frère du silence.
Il nous enchaînait, si charmés, que le pas qui s'approchait, la main qui tournait le bouton de la porte, nous ne les entendîmes point. M. le Supérieur était là, devant nous, avant qu'un double cri d'effroi eût fini de détacher nos lèvres.
Je vivrais mille ans, que je n'oublierais pas l'expression de ses yeux de prêtre. Tout son mépris de la femme flambait dedans, sa haine d'éducateur d'hommes contre les tentatrices. Il me dit impérieusement :
— Montez en étude. . .
Puis à elle :
— Suivez-moi.
J'étais figé. Je ne pouvais obéir. Mais
déjà, elle suivait le juge en robe noire, si pâle, si calme, mon Dieu I
Elle prononça, sans hésiter :
— Ce n'est pas sa faute...
Elle avait une âme d'héroïne.