‹ Jeunes amours; mémoires d'un adolescentChapitre 24 sur 29 · FIN D INNOCENCE · texte numérisé non relu

FIN D INNOCENCE

Je suis presque sûr que je ne suis pas lâche. Deux ou trois fois, j'ai vu les vrais périls de tout près. Je n'ai pas songé à les fuir; même, puisque c'était le devoir, j'ai fait un pas en avant, vers eux. Mais, ce jourlà, je fus pis que lâche : de la chair tremblante que nulle pensée ne soutenait plus.

Je voulais fuir. Sans savoir où, sans une idée nette d'un refuge à atteindre. Si la porte de l'école se fût trouvée ouverte, je le crois bien, je me serais sauvé dans la rue. J'aurais couru devant moi, tête nue. Elle était fermée.

Je montai donc au dortoir, parce que c'était le lieu le plus éloigné de l'endroit où M. le Supérieur nous avait surpris. Et, instinctivement, comme si quelqu'un me poursuivait, derrière moi, je verrouillai la porte.

Au loin, j'entendais toujours l'orgue du dimanche. Il jouait la Valse des Roses. Son rythme me servit à régler la saccade de mes dents. Mais le bourdonnement de mes artères enveloppait cette musique d'un grondement d'eaux débordées, et, dans ma poitrine, mon cœur tremblait toujours.

Je ne redoutais pas d'entendre heurter la porte par quelqu'un qui serait venu m'appeler de la part de M. le Supérieur. Je ne souffrais pas pour Elle. La pensée même de mon « moi » n'était pas bien distincte. Je m'enlisais dans l'épouvante comme s'elïace, dans l'asphyxie, un homme tombé à l'eau.

Encore aujourd'hui, je ne comprends pas nettement pourquoi j'eus si peur.

Que pouvais-je redouter ?

Mon renvoi de l'école ?

Il en avait été question une fois déjà, parce que, dans une poche de paletot, on avait découvert mon exemplaire de Candide, Sûrement, j'avais souffert à la pensée que cette honte me serait infligée et que beaucoup de douleur en rejaillirait sur mes chers parents. En cette occasion, j'avais passé des nuits sans sommeil, des journées avec un cœur étouffé d'angoisse. Mais enfin, dans cette épreuve, j'étais demeuré un homme, dominant mon chagrin, pesant mon erreur à son poids. J avais su me défendre, j'avais gagné ma cause.

Non, ce n'était pas du renvoi que j'avais peur.

Était-ce du motif qui, cette fois, déterminerait mon expulsion ?

Pas davantage. J'avais comme un instinct que mes maîtres le tiendraient secret, qu'ils le laisseraient io;norer à mes camarades, à la

famille de mon amie, peut-être même à mes parents. Si l'on était décidé à se défaire de moi, on chercherait un autre prétexte.

Je me suis encore demandé, — quand on parle de soi, il faut être tout à fait sincère, — si mon épouvante n'avait pas pris sa source dans la crainte des violences auxquelles se livrerait, sur mon amie et sur moi-même, ce mari que nous avions ofTensé. Mais, on s'en souvient, il était absent, séparé de la France par des milliers de lieues... Il n'aurait pu connaître notre faute que par une révélation du Supérieur... Et, en tout état de mal, cette trahison n'était pas à redouter.

Enfin, — j'ai déjà dit que j'avais l'âme religieuse, — je ne voyais pas quel reproche d'infidélité à mes engagements de chrétien, M. le Supérieur aurait pu m'adresser dans l'occasion. Je saisissais fort bien l'intention des commandements jéhoviques qui conseillent de lutter contre la folie des sens. Or,

j'en étais sûr : c'était mon cœur que j'avais mis au jeu. Et si, en cherchant à m'accabler de ses foudres, M. le Supérieur m'avait dit :

— Il a été écrit : « Tu ne désireras pas la femme du prochain... »

J'aurais répondu avec une candeur très sincère :

— Mais je ne désire pas cette femme... Je l'aime.

Voici ce que je crois :

Cette terreur qui s'était emparée de moi est vieille dans les os de l'homme comme l'instinct même de l'amour. Elle remonte à ces époques préhistoriques où, sur la terre, la vie n'était qu'un combat de toutes les heures contre la voracité des plus forts. Elle est liée à cette inquiétude, ancienne comme le monde, qui a porté les êtres épris l'un de l'autre à cacher au fond des forêts, dans l'obscurité des grottes, l'ivresse de leur amour. Ils le savaient, à ces minutes, l'ennemi aurait pu les surprendre sans vigilance

ni forces. Alors ils exposaient leurs vies, chaque fois qu'ils s'unissaient pour allumer la Vie.

Jamais le Supérieur ne me parla de cette aventure. Sans doute, il n'avait pas considéré comme un acte de bravoure, mais comme un remords de la coupable, ce cri que mon amie avait poussé dans le premier mouvement de la surprise :

— C'est ma faute I

Cédait-il à ses préjugés de prêtre, ou simplement à son expérience d'homme déjà vieux? Il était d'avis qu'un enfant de mon âge ne pouvait pas résister aux tendres avances d'une femme. Une fois de plus, ma chute lui était une occasion de louer l'Église qui, dans le désir où elle est de s'attacher toute l'âme de ses prêtres, ferme sur leurs adolescences les portes des Séminaires et leur interdit l'accès du Paradis Terrestre, de peur qu'ils n'y rencontrent l'Eve et qu'ils ne s'enchaînent à ses cheveu:!^*

Mais, si aux yeux de M. le Supérieur, je n'étais pas très coupable, tout de même j'étais souillé. Je ne faisais plus partie de ce qu'il appelait « son troupeau d'innocence ». Entre lui et moi, il y avait un secret si honteux qu'il le fallait couvrir avec le voile du silence.

Il avait chargé mon amie de me faire connaître la décision. Donc, le samedi suivant, j'eus la surprise de ne point trouver mon nom sur la liste des réprouvés qui, le lendemain, n'auraient pas la permission de franchir la porte de l'école.

11 n'était pas question de m'enfermer, ce dimanche-là, par un sacrifice volontaire, avec mon Thésaurus et mes vers latins. Je ne pouvais vivre plus longtemps sans nouvelles. Je quittai l'école après la grand'messe. Je vins guetter la mère de Ned dans une chapelle de l'église oij je savais qu'elle fréquentait.

Comme elle priait avec beaucoup de ferveur, elle demeura longtemps sans m'aper-

cevoir. Ses yeux se remplirent de larmes tandis que je lui tendais Feau bénite. Pour sortir, nous attendîmes que la foule se fût un peu écoulée. Nous n'étions plus innocents. Nous avions peur des yeux qui pouvaient nous voir. C'est cela que d'abord j'aperçus, répandu sur elle comme une nouveauté. Ce prêtre l'avait troublée jusqu'au fond de l'âme. Il l'avait obligée à toucher du doigt le désir que jusque-là elle n'avait pas voulu reconnaître.

Il lui avait crié :

— Adultère I . . . Adultère I . . .

Et elle était encore meurtrie de ces paroles comme d'un jet de pierres.

Jamais je n'avais senti, à un pareil degré, la volupté qui se dégageait de sa trentaine. Ses yeux, maintenant baissés, me brûlaient plus qu'au temps où ses prunelles se noyaient dans mes prunelles. Ses lèvres, dont je me sentais si loin, me paraissaient crier notre commun désir. Sûrement, nous

étions tout proches du dénouement, quel qu'il fût, celui du devoir ou l'autre.

Nous allions à côté l'un de l'autre, sans nous donner le bras, sans nous parler. Elle suivait le chemin qui ramenait de l'église chez elle. Je m'étais mis à marcher à son côté, sans lui en demander la permission.

Qui sait?

Si j'avais eu l'audace?

Si je lui avais dit :

— Non... Pas par là...

Si seulement je lui avais saisi le coude, si je l'avais entraînée du côté de cette gare de banlieue dont, tant de fois, en compagnie de Ned et de la mie Nanou nous avions pris le chemin? Peut-être elle m'aurait suivi aussi docilement qu'à cette minute moi-même je me laissais conduire ?

Je savais qu'en elle, à cette heure, elle portait un jugement qu'elle avait accepté, pour nous deux. Je le sentais aussi : l'ayant abandonnée au moment où, pour elle seule,

elle réclamait tout le poids de notre faute, je n'avais plus le droit d'attaquer sa décision.

Comme le soleil était chaud, en ce dimanche de mai, comme il me brûlait les épaules I

Elle voulut passer par la boutique d'un pâtissier et lui commander quelques friandises qu'elle me savait agréables. J'avais refusé d'entrer avec elle dans le magasin. Il y avait une disproportion trop cruelle entre cette douceur de bouche qu'elle voulait me donner encore et ce qu'on m'enlevait I

J'en étais humilié jusqu'à la colère. Je lui dis avec des larmes :

— Me prenez-vous pour Ned? Pour un enfant que l'on console avec des dragées?

Sa pitié nous couvrait tous les deux. Elle répondit comme un écho :

— Mon pauvre enfant ! . . .

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