LA DÉROUTE
Encore une fois, nous déjeunâmes, tous les trois, dans la petite salle à manger, servis par la vieille Nanou. Elle tournait autour de la table en étouffant ses pas, comme on marche dans une chambre de souffrance. Ned était assis en face de sa mère, joyeux ainsi que de coutume. Sûrement, le secret qui flottait dans l'air, lui ne le soupçonnait pas. J'eus le sentiment que Nanou était mieux instruite. Elle se donnait tant de mal, la chère vieille, pour ne pas heurter les assiettes en nous servant I
Ned parla seul. Sa mère et moi, nous répondions pour éviter l'effroi des silences. Je crus que le beau gâteau qu'elle avait acheté allait m'étouffer au passage. Du moins, cela me fut un prétexte à laisser couler, sans contrainte, quelques larmes que je ne pouvais plus retenir.
Après le repas, Nanou conduisit Ned à un rendez- vous d'enfants. Mon amie s'assit au piano, elle joua.
Je me rappelais ce jour où, pour la première fois, j'étais venu dans sa maison sans la rencontrer. Ma main s'était posée sur ce clavier qui chaque jour recevait la caresse de ses doigts... Dans la musique éparse, j'avais cherché le secret de ses préférences, quelque aveu de ses pensées, un peu du mystère de son cœur. Gomme je souffrais, alors, de ce qui commençait entre nous I Et pourtant, pas autant qu'à cette minute, oii, je le pressentais, entre elle et moi, ce que j'avais tant souhaité,
ce que j'avais saisi de mes mains, peut-être allait finir.
Elle jouait VAdieu, de Schubert. Depuis, je n'ai jamais pu entendre cette page de musique. Quand je vois le cahier posé sur quelque pupitre, je ne cache pas mon émotion, je demande grâce et les gens sourient:
— Gomment? Après tant d'aventures sur tant de routes, vous avez gardé de ces superstitions?...
Je l'avoue sans honte: cette phrase qui, sous ses doigts, chantait désolée, a, dans mon cœur, l'infmie répercussion de telles dernières paroles, confiées par de chères bouches que la mort a scellées.
Elle avait eu raison de ne pas craindre. Nulle initiative ne m'appartenait plus. J'attendais un geste pour savoir ce qu'elle ordonnait. Elle me prit la main, et comme elle avait fait autrefois dans une circonstance identique, elle m'emmena dans sa chambre, approcha pour moi un fauteuil de son petit
bureau ; puis, s'étant elle-même assise devant son buvard, elle fit tourner la clef d'un tiroir.
— Vous vous rappelez, dit-elle, ce que j'enferme là?
— Les lettres de votre mari...
Elle prit la dernière reçue et me la tendit. Je lus :
« Ma chère amie,
» Il y a aujourd'hui plus d'une année que nous sommes séparés. L'épreuve que je m'étais imposée touche à son terme. Il ne tiendra qu'à vous qu'elle cesse bientôt, et j'ai la foi que vous ne retarderez pas l'heureux instant de notre réunion.
» Vous le savez : avant de vous emmener si loin du pays, je voulais juger par moimême la vie queje pourrais vous faire là-bas, à vous et à notre cher enfant. Mes inquiétudes de mari et de père sont, aujourd'hui, si fort atténuées, que je puis, sans imprudence, vous inviter à me rejoindre. Le climat
d'ici n'est vraiment dangereux que pour ceux qui vivent sans discipline et qui refusent de se plier à ses exigences. Les missionnaires ont dans la ville un collège fort bien tenu. Edouard pourra y continuer ses études aussi sérieusement qu'à Paris.
» Je ne prétends pas, ma chère amie, qu'une telle décision soit sans risques. Examinezles, pesez -les dans votre conscience. Vous vous déciderez ensuite librement. J'y tiens. Je vous prie seulement de vous demander si la sécurité morale qu'une jeune femme de votre caractère peut trouver auprès de son mari, ne compense pas, et au delà, quelques périls qui viennent du climat.
» J'attends votre réponse avec confiance ; quelle qu'elle soit, je l'accepterai avec affection. »
Elle m'avait écouté lire, les mains jointes, les yeux baissés, immobile, comme dans la prière.
JEUNES AMOURS TI!â
Je demandai d'une voix imperceptible :
— Que répondez-vous ?
— Ceci.
Elle dénoua ses mains, tira de son buvard quelques feuilles de papier couvertes de ratures. Ici, là, des éclaboussures de larmes étaient visibles au milieu des pages.
Elle lut :
« Le désir que vous m'exprimez, mon cher ami, prévient ma résolution. Il ne la crée pas. J'étais décidée à vous rejoindre sans délai. Vous le savez, les périls qui viennent du climat n'ont jamais été pour moi un objet d'effroi ; c'est par obéissance, qu'au moment où vous partiez, je suis restée derrière vous.
» En ce qui concerne les études de Ned, je n'ai pas non plus d'inquiétude. Je commence à comprendre que j'ai peut-être élevé notre fils trop doucement. Il est tard pour feindre avec lui une fermeté qui ne m'est pas
naturelle. Nous n'y croirions ni lui, ni moi. Vous remédierez à cet inconvénient. Notre fils grandit, et je vois clairement à cette heure, qu'un homme ne peut être élevé que par un homme.
» Vous avez raison une fois de plus, quand vous dites qu'une femme peut contracter, loin de son mari, telle fièvre plus dangereuse que la contagion qui sort de vos marais. J'avoue humblement que j'en ai été atteinte. A cette heure, je ne sais plus si vos sages conseils sont venus trop tard ou si j'y ai mal obéi. Contentez- vous de cet aveu dont l'honnête sincérité doit vous rassurer suffisamment. Je sais que je suis moralement malade. Je sais aussi que je veux guérir. J'espère dans votre sagesse et dans votre indulgence pour faire ce miracle. »
Elle avait lu d'une voix blanche, comme une coupable condamnée à répéter la sentence qui la juge.
JEUNES AMOURS 2âi
Je lui arrachai ces pages des mains. Je les froissai, je les jetai sous le bureau :
— Cette lettre, — m'écriai -je avec une décision d'autorité, une exacte notion de mon droit qui me soulageaient enfin, — cette lettre ne partira pas I
Elle baissa la tête et murmura plus qu'elle ne dit :
— Elle est déjà partie...
Combien dura le silence qui reçut son aveu ?
Nous suivions, elle et moi, la même vision : ce steamer vomissant des torrents de fumée qui, vers notre juge commun, emportait l'engagement qu'elle ne pouvait plus révoquer.
Soudain, j'eus cette pensée atroce :
— Cette lettre irréparable, elle se réjouit de ne pouvoir l'atteindre et que par elle tout soit fini I
Sur mon visage bouleversé elle lut ma révolte.
— Mon enfant I... Je vous en supplie... Mais ce n'était plus à un enfant qu'elle
avait affaire, c'était bien à un homme. La douleur de ce que je prenais pour une trahison me soulevait, décuplait ma force. J'étais le maître de la frapper. Je ne suis pas sûr que je ne levai point le bras sur elle. En tout cas, ma passion désespérée s'échappa en injures :
— Lâche I... Lâche!... Partez donc!...
Partez aujourd'hui mêmel... Allez retrouver ce mari à qui vous n'avez jamais cessé d'appartenir... oui, de cœur, d'âme, de regrets I . . . Tout entière I . . . A la minute même où vous faisiez semblant de m'aimer, vous songiez à lui... Vous vous divertissiez de ma naïveté, pour passer le temps... Vous me regardiez me débattre entre le désir et le respect!... Ah! mon respect pour vous ! . . .
Je ne me retenais plus, lancé jusqu'à la haïr.
Elle voulait bien tout accepter, hormis l'accusation de mensonge. Je sentis que sa
dignité allait à son tour se révolter contre moi. Et vraiment, je n'avais de la force que contre sa stupeur. Je m'arrêtai court dans ma rage, je tombai à ses genoux, j'appuyai ma figure à sa hanche, je versai un torrent de larmes :
— Pardon ! . . . Pardon I . . . Je n'ai que vous I . . . Ne m'abandonnez pas ! . . .
L'attendrissement remontait de moi vers elle. Enfin, je sentis qu'elle frémissait. Je me relevai sur les genoux. Je mis mes mains sur ses épaules. Nous nous regardions face à face.
Pressant comme si quelque lueur d'espoir venait de paraître dans ses yeux, je demandai :
— Voyons, pourquoi as-tu fait cela?
— J'avais juré...
— A qui?
— Au Supérieur... quand il nous a surpris, dimanche dernier...
Je crois bien que je vis du sang et de
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la flamme. Il roulait devant moi, ce rideau de feu où les incendiaires allument leur brandon:
— Lui I m'écriai-je. Lui!... Je m'en doutais I . . . Eh bien I nous allons régler nos comptes : toi d'abord, lui ensuite I
A la fougue dont je l'avais saisie, elle comprit qu'il fallait se défendre co ntre ma résolution.
Nous luttâmes une seconde, sans cris, affreusement. Elle n'était pas la plus forte, mais j'étais à bout d'émotion et je l'adorais. Je me sauvai de chez elle comme un meurtrier qui, ayant manqué sa victime, craint qu'on le poursuive. Sûrement, je laissais un mort derrière moi : mon pauvre amour, mon amour de jeunesse, cet amour respectueux et tendre que les femmes — à les en croire — poursuivent toute leur vie, mais qu'elles font mourir dès qu'elles l'ont rencontré.