LE PORT DE CHAIR
La chronique monotone des crimes que les « reporters», nous content dans les journaux finit toujours de la même manière.
Après que le meurtrier a dépensé beaucoup d'ingéniosité pour préparer son coup, beaucoup de décision pour s'y résoudre, beaucoup d'affreux courage pour l'accomplir, subitement, sa volonté se détend, sa prévoyance s'affole, sa sensibilité ressuscite. Il court, en quelque lieu louche, appuyer son front trop lourd sur une gorge louée. Et là, le vertige des aveux finit de l'étourdir.
Ses lèvres se détachent du baiser impur afin de raconter le crime. Il ne veut plus fuir devant la tempête. Il est trop las.
Allez, si cela vous plaît, pendant qu'il sommeille, chercher les menottes, le juge et le bourreau. Cet homme-ci n'ira pas plus loin. Il a trouvé le port de chair.
Mon crime à moi, c'était cette folie que j'avais eue de lever sur elle la main du désir furieux. Elle n'avait pas besoin de me poursuivre I C'était devant moi que son image se dressait, accusatrice, la natte dénouée dans notre lutte impie, les yeux dilatés, la bouche entr'ouverte pour un cri d'épouvante qui n'avait pu jaillir. Telle, elle me précédait, menaçante, gonflée d'une force inconnue, moins terrifiante pourtant dans sa défense décidée que dans cette suprême prostration où je l'avais aperçue, du seuil, une dernière fois, avant de fermer la porte: sa face écrasée sur le tapis, disparue sous l'éparpillement des cheveux, sa jambe musclée et fine,
— sa jambe que jamais je n'avais vue, dépassant, sans pudeur, le volant de sa robe.
Je m'arrêtai dans ma course époumonée.
L'air m'avait rendu des forces et de la clarté de jugement. Je me demandai où j'allais. La peur, encore une fois, disparaissait devant la colère. Je revins sur mes pas. J'avais toutes les peines du monde à m'empêcher de courir. Ma décision était prise : je reparaîtrais devant elle. Je lui dirais :
— Voyons ! . . . Veux-tu ?. . . Oui ou non ?. . .
Un espoir se levait de cet accablement dernier où je l'avais aperçue. Peut-être que ses lèvres ne diraient pas le mot du consentement, mais elle ne résisterait plus à ma prise. Je la marquerais de moi. Et après cela, elle pouvait partir : je serais vengé.
Je gravis les marches de son escalier deux à deux, si rapide que mon pied les effleurait à peine. En une seconde, je fus devant sa porte. Je ne soufflais pas, mais mon cœur
était dans Tétau. Je sonnai avec la résolution d'un maître.
Sûrement, elle était là; car, à supposer que dans la terreur de mon retour, elle eût voulu fuir sa maison, je ne lui avais pas laissé le loisir de rajuster ses cheveux ni le désordre de sa toilette. J'étais certain, d'autre part, que Nanou et Ned n'étaient pas rentrés de leur promenade. Je sonnai, une seconde fois, avec la même autorité.
La maison était silencieuse, vidée de ses habitants. Très haut, quelque part, sous les toits, un musicien maladroit tourmentait une petite flûte.
Surexcité comme j'étais, j'aurais entendu le bruit de son pas, son souffle même derrière la porte. Mais j'avais beau prêter Toreille, je ne percevais rien.
Que se passait-il ?
Elle était toujours à terre ?
L'idée qui aurait dû m'attendrir, m'eiï févolta. Seigneur Dieu ! je m'emportai en
pensée contre elle. Je me suspendis à la sonnette. Je tirai sans discontinuer. Je frappai avec mon poing fermé le battant de la porte. Enfin, je fis tant de bruit dans l'escalier sonore, que le concierge, qui prenait l'air dans la rue, en causette avec un voisin, finit par s'en émouvoir.
Il rentra dans la maison, et, du pied de l'escalier, m'interpella avec brusquerie :
— Les locataires du troisième?... Je crois que les ai vu sortir...
— Mais je suis sûr que madame est là !...
— En ce cas, c'est qu'on ne veut pas vous recevoir. . .
Cet homme était bien décidé à me faire descendre. Je le suivis en baissant la tête. Comme il se rasseyait, narquois, à côté de son compagnon de commérage, je n'osai me poster sur le trottoir, en face de la maison, et rester là, en sentinelle, afin de l'obliger à m'apercevoir lorsqu'à la fin elle se déciderait à se relever et à entr'ouvrir la fenêtre*
Je ne songeais pas à rentrer à l'École. La pensée que, dans l'étude vide, j'entendrais le petit orgue et les chants du « Salut » alterner avec le sanglot de la Valse des Roses, me jetait dans la fureur. Et vraiment, si, à cette minute, je m'étais trouvé en face du Supérieur, je ne sais à quelle folie d'irrespect j'aurais pu céder.
Ceci, hélas I était le plus net dans le désarroi d'âme où je me débattais : à cette heure où j'avais perdu mes jeunes illusions sur l'amour respectueux, sur la tendresse qui tremble, sur l'ingénuité qui vit de baisers, il me le fallait, à moi aussi, ce port de chair, où les désespérés se réfugient entre la faute et la prison.
Et quand je pensais que ceux-là, par qui je souffrais tant, ce prêtre dur, cette coquette sans loyauté, avaient tout fait pour me fermer ce refuge, je ne rêvais plus que de lui, j'y aspirais comme à l'oubli, comme à la consolation, comme à la vengeance.
Ce « port de chair » prenait pour moi Taspect connu de cette Allée des Veuves que, depuis une année, je traversais deux fois par jour, sans que la discipline de l'École et mon amour pour la mère de Ned, m'eussent permis de m'y arrêter. C'était là que j'irais, puisque, lui comme elle, le Supérieur comme mon amie, ils m'avaient prié de nem'attarder jamais au passage du lieu maudit.
— Trois heures et demie, me dis-je à demi-voix. Je suis libre jusqu'à neuf heures... C'est plus de temps qu'il ne m'en faut pour ce que j'ai à faire... Ce serait bien le diable si je ne trouvais pas une femme disponible sur les bancs de l'Allée î . . . Il en traîne toujours là quelques-unes, en quête d'un client...
Je me dis encore :
— Je prendrai la première venue.
Il y avait, au fond de cette décision, un mépris de la femme qui me soulageait.
Il collait comme un baume à cette crevasse
immense que me laissait dans l'ame le respect disparu.
Par ce dimanche de juin, le Luxembourg était presque désert. Tout le peuple des enfants était allé porter ailleurs ses cris de joie l'agitation de ses jeux. Tous les étudiants déjeunaient sur l'herbe, et, à cette heure, ils regardaient encore l'envers des feuilles aux côtés de leurs camarades dégrafées. Pourtant, dans l'allée presque vide, j'aperçus de loin celle que je cherchais. Je la reconnus à sa solitude désolée, à son insignifiance qui m'encouragea.
Oui, certainement, mon audace était plus factice que sincère, et d'une belle, je crois que j'aurais eu peur. J'approchai sans tremblement de cette anonyme. Elle était mise comme une ouvrière pauvre, sans chapeau sur ses cheveux, qui n'étaient ni roux ni blonds et qui se tordaient à sa nuque en une maigre petite queue de rat. Son front était trop bombé et sa figure parsemée de
taches de rousseur. Elle avait la maigreur de ceux qui ont connu la maladie, la douleur et la faim. Le pauvre petit ruban bleu fané qu'elle portait noué au cou en « suivez-moi jeune homme » était plus mélancolique que tout le reste, que ses cils blonds, que sa ténuité de marionnette, que son tablier à grands carreaux, prétentieusement taillé comme un devant de soubrette. Sa figure n'était pas laide : ingrate. Elle appartenait à la race de celles qui n'eurent jamais ni enfance, ni virginité, ni bonheur, si indistinctes, que leur souffrance ne compte presque pas sur la terre et semble une fatalité indifférente, telle que la banalité de la paille, en qui nul ne reconnaît la lige radieuse des épis.
Je ne vois plus ses yeux, je ne vois plus sa bouche, vraiment j'ai oublié son nom. Je me souviens seulement que je m'assis assez craintivement à côté d'elle, et que, plus audacieuse que moi, elle parla la première :
— C'est si triste d'être seule... Vous aussi, vous êtes seul, monsieur?...
Elle n'était guère rouée ou elle devina que je ne l'étais pas du tout, car, au risque de déplaire, elle m'ouvrit son cœur.
Il y avait quelqu'un dedans, un impitoyable qui l'avait prise, autrefois, à la sortie d'un atelier. 11 avait consommé sa misère. Depuis qu'il l'avait abandonnée, elle ne savait pas si elle était encore une ouvrière ou une fille du trottoir, prête à ceci comme à cela. Car après tout, il faut un toit et quelquefois manger.
A la sentir si facile à prendre, mon impatience de possession s'était soudain calmée. J'avais un peu de dégoût pour elle, mais je ne la méprisais plus. Même, elle me rassurait par sa maigreur, par l'imprécision de son corps de fillette, par la tristesse dolente de sa voix.
Le soir tombait que nous causions encore sur le banc, à côté l'un de l'autre. Mainte-
nant, je savais toute sa vie, sa vie qui lui ressemblait, incolore et douloureuse. Dans le soir tiède, nous n'étions plus un désir dédaigneux et une flétrissure à vendre, mais deux amours blessés qui se supportaient.
Quand elle vit que je me levais pour la quitter, elle parut se réveiller d'un songe :
— Tu me laisses?... Gomme ça?...
Je lui avais fait perdre sa soirée. Je lui devais une réparation. Je glissai une pièce blanche dans la poche, de son tablier, avec des précautions qui la touchèrent.
— Oh I dis, fit-elle, tu n'oublieras ni mon nom, ni mon adresse? Tu viendras un soir ?...