BAISER BLANC
Elle m'avait trop sincèrement aimé, la mère de Ned, pour que tout finît ainsi entre nous, sur ma violence et sur sa résistance physique. Dans le trouble où m'avait plongé mon effort désespéré de le saisir, et sa décision de ne pas aller plus loin, j'ai perdu la mémoire des circonstances. Je ne saurais dire à cette heure si elle m'écrivit, si je retournai vers elle, si elle revint à moi.
Je sais seulement que je nous revois, pour la dernière fois, marchant à côté l'un de l'autre, dans ce jardin du Luxembourg où
tout le mélancolique poème de nos amours a évolué. Je suis morne et obéissant. Elle parle avec une voix lointaine. Nous voici au bout de l'allée de l'Observatoire. Notre promenade a été longue et lente, comme tout ce qu'on ne peut se décider à finir.
— Plus tard, dit-elle, en pensant à moi, vous vous souviendrez que je vous ai ramené à Dieu.
Elle m'a arraché la promesse que, demain, je viendrais m'agenouiller à côté d'elle au confessionnal de son directeur.
J'ai cédé, bien que mon cœur, à cette minute, soit hostile à la prière. Mais je désire surtout la paix. Je veux que, sans me tourmenter davantage, on me laisse écouter cette chanson de douleur qui, à travers les voix confuses, innombrables de ma souffrance, sanglote en moi :
« Dans deux jours, elle part I »
Je lui ai obéi comme on observe les dernières exhortations d'une mère à son lit de
mort. Et voici qu'à présent, la grande église où elle m'a dit de la rejoindre, la grande église avec ses deux tours formidables, m'apparaît ainsi qu'une tombe démesurée où je viens enterrer mon cœur.
Est-ce que je suis en retard au rendezvous ?
Non. Et il y a une cruauté dernière dans cette hâte qu'elle a eue de me devancer, pour que je la trouve déjà agenouillée dans le confessionnal, pour que je n'aie plus le vertige de la supplier, pour qu'il soit trop tard.
Ceux qui se révoltent conservent en eux plus de force qu'il ne m'en reste. Je la regarde, je l'entends chuchoter. Certes, je ne distingue pas ses paroles, mais je n'ai pas besoin d'en saisir le sens pour savoir ce qu'elle dit au prêtre :
« J'ai glissé irrésistiblement sur la pente. J'ai cru que je le chérissais comme un fils ; je me suis réveillée quand j'ai senti que je
Taimais comme un amant. Dieu m'a arrêtée à temps. Je vous l'amène. Allez à son secours. Car, à cette heure, j'ai déchaîné son désir dont je ne connaissais pas la force. J'ai fait un homme révolté avec un enfant tendre. J'ai mis le désespoir dans son cœur... Au moins, que son âme ne soit pas perdue à cause de moi I »
Et, dans le silence grave qui succède à ce murmure et qui est la réponse du confesseur, j'entends triompher la cruauté inflexible de la Doctrine :
« Péché î . . . Péché I . . . Votre tendresse ne fut que péché! Vos grâces?... Impuretés... Vos délicatesses?... Souillures... Votre bonheur?... Damnation I... »
Gomment est-ce qu'elle ne se révolte pas ?
Il serait si simple de se relever, de venir à moi, de prendre mon bras, de m'attirer vers la place, au grand soleil, et là, sous le ciel bleu, dans la lumière ruisselante, de me dire :
— Allons-nous-en!... Il ne comprend
pas... C'est lui qui ment, quand il affirme que nous nous sommes menti I Si son Dieu a créé l'Amour pour s'en faire un spectacle de tentation, un outil de torture, son Dieu n'est pas le nôtre I
Peut-être, cette idée la traverse comme elle me visite moi-même ; — chimère de prisonnier qui, un instant, croit que son désir pourra déraciner les barreaux d'une cellule ! La tradition de notre foi est, à une telle évasion, un obstacle plus redoutable que toutes les geôles. Donc, je ne m'emporte pas. J'écoute la lamentation intérieure qui me paraît déborder de moi, emplir la formidable église.
S'éleva-t-elle vraiment jusqu'à Dieu, comme me l'affirmait le prêtre, au moment où il levait sur ma douleur le geste de l'absolution ?
Fut-elle la cause des larmes que je vis, quelques heures plus tard, dans les yeux de la pauvre Nanou, tandis que, discrète dans
son service, elle tournait autour de notre table muette?
Éveilla-t-elle un écho de mélancolie, même dans le cœur d'enfant du petit Ned ?
Renforcée de toutes ces détresses, auraitelle pu, dans son cœur et dans le mien, triompher du souvenir de la Contrition et des engagements de la Pénitence?
Mon amour agonisant trouva enfin ces paroles pour exprimer sa pensée unique :
— Qu'est-ce que je vais devenir quand vous ne serez plus là?
Les meubles du salon étaient déjà emballés, cloués dans des caisses; elle m'emmena dans sa chambre. C'était là que j'avais lutté contre elle et que je l'avais terrassée. Le souvenir de cet égarement planait entre nous comme une protection plutôt que comme un péril.
Après l'acte pieux qu'elle m'avait arraché, les initiatives ne m'appartenaient plus. Je respectais en elle le Mystère derrière lequel
sa faiblesse s'était abritée. Je crois que je l'aurais regardée avec horreur, si, toute purifiée comme elle était, elle avait rallumé sur ma bouche le charbon ardent. Et pourtant, jusqu'à la dernière seconde, jusqu'au moment où la porte retomba sur mes talons, sur son adieu ferme, j'espérai désespérément qu'elle oublierait tout. Dieu et le Ciel, pour se perdre dans le sacrilège avec son frère du démon.
L'approche des grandes vacances avait désorganisé nos cours. Déjà, nombre d'élèves bouclaient leurs malles, ils partaient pour la mer ou pour les eaux. Nous étions libres d'aller et de venir à notre guise. D'ailleurs, si j'en avais fait la demande au Supérieur, si je lui avais dit :
— Ce matin, on célèbre, à des intentions pieuses, une messe matinale où des amis m'ont prié de communier avec eux...
Sûrement, il m'aurait répondu :
— Allez-y. Vous êtes libre...
Je n'aurais pas menti, car je me rendis à cet office comme à une cérémonie funèbre. J'étais surpris de ne pas trouver l'église tendue de noir et qu'il n'y eut ni larmes d'argent sur les piliers, ni alignements des cierges dans la nef. Du moins, la chapelle où nous devions entendre la messe que son directeur célébrait pour nous, était obscure et fraîche. Accablé comme j'étais, brûlé de larmes dévorées, cette obscurité me fut bienfaisante. Pour la première fois, de ma vie, je haïssais la splendeur indifférente de la lumière.
Elle m'attendait. Nous nous saluâmes sans nous toucher la main. J'osais la regarder à peine. Nous voici à genoux, elle, à droite, moi, à gauche de l'allée que le prêtre doit suivre pour monter à l'autel. Nous ne nous sommes pas donné le mot. Mais nous n'osons pas nous asseoir à côté l'un de l'autre. Entre nous, il faut laisser la place libre à celui qui nous a séparés
2o4 JEUNES AMOURS
Il passe dans ses vêtements blancs et or. Il est rentré dans le recueillement anonyme de son ministère ; il semble impersonnel, comme si le souvenir du double secret qu'il a reçu ne survivait pas en lui et comme s'il ne nous reconnaissait point.
Sur les marches de l'autel, je le regarde aller et venir, s'agenouiller, baiser les livres, baiser la patène, accomplir toutes les obligations du rite. Vague et incertaine, ma pensée ondule comme cette fumée d'encens qui s'efforce de monter vers la voûte et, tout de suite, retombe. Je songe que des couples sont venus s'agenouiller ici, pour échanger l'anneau des engagements. Alors, ce même prêtre consacrait leurs amours.
D'autres fois, debout sur ces marches, il a levé sa main pâle pour bénir des cercueils.
Nous deux, nous ne venons pas pour qu'on nous unisse ni pour qu'à un sur-
vivant en larmes, ce prêtre affirme le mystère d'outre-tombe. Nous demandons des forces pour la séparation volontaire, le secours de la prière sur la ruine de notre illusion.
... Trois fois, la clochette d'argent avait sonné dans la main de l'enfant de chœur. La minute était venue. Je m'agenouillai à côté d'elle. Si près de Dieu, n'est-ce pas, nous pouvions impunément nous frôler?
L'enfant qui servait la messe avait retourné la nappe de communion.
Le prêtre descendit les marches. Il s'approcha pour elle, pour moi. Il était remonté à l'autel, elle priait toujours, son profil si incliné qu'il touchait la grille.
Elle s'assurait en Dieu avant d'agir.
Soudain. — comme à ce jour où elle m'avait couvert contre le courroux du Supérieur, — sa résolution n'hésita point. Elle se pencha vers moi, sur mes doigts, encore joints parmi les plis de la nappe, ^ mes doigts
qui Tavaient laissée s'échapper intacte. Et je sentis qu'elle les baisait, dans le vertige de sa gratitude, — comme les mains d'un roi qui a fait grâce.