LE CHOIX D UNE CARRIERE
L'événement le plus remarquable des vacances qui suivirent ma réception au baccalauréat, fut un voyage à Paris, en compagnie de ma mère. Nous allions visiter un professeur de grec et de latin, très illustre, pour qui l'on nous avait donné une lettre.
Nous nous rendions là à peu près comme chez la somnambule. Vous savez que les demoiselles viennent lui poser cette question, dont la réponse — paraît-il — est écrite dans la main :
— Ferai-je un beau mariage?
Nous autres, nous voulions savoir si j'aurais des chances d'être un jour reçu à l'École normale. J'avais demandé à tourner ma vie de ce côté-là, et mes parents n'avaient pas résisté.
Mon père avait eu tant de déboires avec ses navires I II était entré dans un bureau par pieuse soumission à la volonté paternelle, alors que la netteté de son esprit l'attirait vers les belles études du droit, tout ce qui est probe et logique.
Certes, il aurait pris peur, si, de but en blanc, j'étais venu lui dire :
— Moi, je vivrai de ma plume...
Mais je ne m'étais pas découvert si maladroitement. Les grandes passions sont diplomates. Il me fallait Paris. — Pour le joindre, j 'étais prêt à tous les sacrifices, voire à passer, tant qu'on voudrait, par la torture des examens.
Ma mère gardait dans une boîte une composition de style dont je m'étais donné le
sujet à moi-même, en mon âge de cinq ou six ans. L'orthographe en était, bien entendu, fléchissante, mais l'inspiration avait paru pleine de promesses à ceux qui m'aimaient.
Sous ce titre : « Plainte du soldat mourant » , on y lisait :
« Les corbeaux tournent au-dessus de ma tête... Le drapeau royal est teint de mon sang. . . Je ne reverrai plus les yeux bleus de ma mère... »
La mienne, sage comme elle était, songea sans doute que, si mon rêve d'écrivain devait demeurer le mirage qu'on n'atteint pas, il m'embellirait du moins le chemin de la vie. Elle encouragea ma résolution.
En attendant, un frisson nous tomba sur les épaules à gravir l'escalier humide et noir du savant helléniste que nous allions consulter.
Ainsi, celui dont le nom brillait au-dessous des gloires attiques, l'illustre commen-
lateur que, dès l'enfance, mes lèvres avaient appris à citer avec respect, finissait sa vie de labeur comme un petit employé, sur la cour d'une maison vermoulue, avec des carreaux boiteux dans son antichambre, des casiers de sapin pour aligner ses livres I
Je cherchais des yeux quelque profil de la beauté grecque, un de ces gestes de marbre derrière lesquels on aperçoit un pan d'azur. Il n'y avait là que des dos brochés, cassés, poussiéreux de livres rébarbatifs, anglais, allemands ou philologiques, — toutes langues étrangères... Cet homme, qui s'était usé les yeux à lire les poètes de la Grèce, n'avait pas le culte de la beauté I
Cela me donna encore plus froid dans le dos que le vilain escalier, que les carreaux boiteux de l'antichambre, que les bizarres questions par où cet oracle m'inter-
rogea :
— Êtes-vous ferré sur vos rudiments?
La grammaire?... Les grammaires?... Tout
est là!... Et, en province, on est si négligent...
Il me sembla que, ma mère et moi, nous recommencions de respirer seulement au bas de l'escalier de l'éminent helléniste. Sa rue était aussi vieille que sa maison ; Tair y était sans doute moisi; pourtant, je me dilatai les poumons, et ma mère soupira :
— Tu vois comme il va falloir travailler I J'achevai mentalement sa pensée :
«... Pour arriver à si peu de chose ! » Elle songeait à sa maison provinciale oii, après les douceurs du début de la vie, elle avait connu tant d'heures tristes, mais qui, malgré tout, était chargée de glycines, et qui, par ses fenêtres larges ouvertes, regardait le soleil s'éteindre dans la mer.
Moi, je me disais :
— Voilà donc ce que les Muses font aujourd'hui pour ceux qui les aiment I
Et, pour la première fois, j'eus le pressentiment que l'École normale n'était peut-être
pas la porte par où il convenait d'entrer dans le Royaume de Beauté.
Depuis, j'ai su que cette vérité-là était dans le domaine public. Les écoliers parisiens, ceux — s'il en reste — qui jouent encore aux billes, la transportent dans leurs sacs. J'arrivais de province, niais comme Parsifal, et je devais tout apprendre à mes dépens.
Mes parents avaient décidé que, trop jeune pour être livré à moi-même dans une ville de perdition comme Paris, trop habitué aux douceurs de la maison paternelle pour m'emprisonner, à dix-sept ans, dans l'internat de l'Université, j'habiterais dans une maison tenue par des ecclésiastiques qui conduisaient leurs élèves aux classes d'un lycée célèbre .
L'institution était logée aux abords du boulevard Montparnasse, dans un quartier d'ateliers d'artistes. Les prospectus, que nous avions étudiés avec soin, annonçaient que
chaque élève aurait là sa chambre pour y dormir, voire pour y travailler.
On ne nous montra que des dortoirs logés dans le cadre d'un ancien café-concert. On avait installé des lits partout, dans le foyer, dans une sorte de lanterne où, jadis, les couples de cabinet particulier avaient une belle vue sur le jardin d'un hôpital. A la place des glaces où les amoureux écrivaient leurs noms avec des bagues, on avait établi des images pieuses ; de la peinture à la colle, que l'on emportait à ses habits, avait badigeonné ce décor provisoire. Ici, là, ces sommaires peintures s'écaillaient. Alors, on distinguait d'étranges silhouettes, des petits « culs roses d'amours », des thyrses, des flammes de torche, dont les rameaux de buis bénit, accrochés un peu partout, en travers des crucifix de plâtre, conjuraient de leur mieux les provocations déplorables.
Plus tard, on m'a affirmé que j'avais été tout seul à apercevoir ces fantômes des galan-
teries passées. Les jeunes gens « qui avaient l'esprit de la maison » ne les distinguaient pas. Il faut donc croire que « l'esprit de la maison » me manquait en effet, car, dès cette première visite, je m'avisai que je souffrirais dans cette cage de verre et que je la traverserais sans grand profit.
La place de mon lit était marquée et je savais maintenant que tout l'avenir tenait dans les rudiments. Nous en avions fini avec les corvées, nous descendîmes vers la rivière, nous entrâmes dans le Jardin des Tuileries.
A travers les arbres, au-dessus des arcades, nous apercevions les maisons de la rue de Rivoli. Ma mère montra une fenêtre :
— La chambre qui est là derrière, me ditelle, a été la mienne, quand j'avais le même âge que toi. Ma vie était sérieuse. Je ne prévoyais pas encore mon destin, mais, déjà, j'avais le sentiment que la force ne manque point à ceux qui abordent l'épreuve avec un cœur pur. Quand tu seras seul dans ce grand
Paris, ne passe jamais sous cette fenêtre, par où ta mère a regardé dans sa jeunesse, sans que tes yeux se lèvent, sans que ta pensée me visite...
Je promis ce qu'elle voulait. A présent, la vie me faisait peur, si loin de ceux qui m'avaient chéri. Je me disais tout bas :
— As-tu raison de les quitter?