‹ Jeunes amours; mémoires d'un adolescentChapitre 5 sur 29 · PARIS ET MOI · texte numérisé non relu

PARIS ET MOI

Et pourtant, j'avais le cœur serré d'une joie délicieuse, ce matin d'octobre où le train s'ébranla, emportant ma jeune destinée vers le rêve d'avenir.

Par la vitre, je regardais glisser la campagne connue. La Seine tournait entre les falaises crayeuses et les prés toujours verts ; emprisonnés par des « chênées » , les toits des châteaux familiers bleuissaient dans l'air. Je saluai en passant, une de ces demeures seigneuriales. Mes parents me l'avaient fait remarquer bien des fois. En eux qui n'en-

viaient rien, j'avais senti le regret que ce manoir ne fît pas, à la fin de leur vie, un cadre de repos. C'était cette « Madeleine » que le poète Delavigne pleura après sa ruine dans les vers les plus touchants qu'il ait composés :

Et qu'un autre qui te possède, Soit heureux où nous Tétions tant !

La vue de cette belle campagne me ramena vers le souvenir de ceux que j'oubliais. Quel bon fils, partant pour Paris,'n'afait, le long du chemin, un songe de générosité et de gloire?

Je pensai :

— Cette « Madeleine » que leurs yeux ont caressée, qui sait, un jour peut-être, moi, je la leur donnerai?...

J'eus la vision qu'ils avaient été vaincus parce qu'ils étaient trop purs. Je conclus en moi-même, avec une nuance de philosophique pitié :

— Ils n'étaient point adaptés à la vie!...

Et je me félicitai de la résolution que j'avais prise.

Ma mère qui m'aimait tant ne m'avait pas vu grandir. Une rupture était nécessaire, un nouveau déchirement pour briser ce lien mystérieux par où, tout adolescent que j'étais, elle prétendait encore régler mon cœur sur les battements du sien. Je ne voulais pas, je ne devais pas continuer à être hors d'elle, un simple prolongement de sa volonté. Le groupe familial où la voix de mon père, hélas I ne s'élevait presque plus, était trop étroit pour ma curiosité de dixsept ans. J'étais impatient d'entrer dans la vie du monde, de connaître des hommes qui, de l'existence, avaient une conception différente de celle qu'on vantait chez nous ; qui s'exprimaient librement sur tous les sujets, qui faisaient crédit aux audaces de l'art et de l'amour, enfin qui bousculaient d'un haussement d'épaules, les barrières où, jusque-là, on m'avait parqué.

Voilà le bagage de sagesse et de folie que j'emportais vers la grande ville. A Tentrée de Paris, les bruits des plaques tournantes que les roues font résonner, comme des enclumes, me dressa sur ma banquette.

Certes, je l'avais souvent foulé, le pavé de la capitale ; niais, cette fois, je ne débarquais point comme un passant. Je venais à Paris pour m'y fixer. J'y venais seul I

Je résolus de me donner tout de suite la sensation de cette liberté. J'étais mon maître pour toute cette première journée. Il convenait de la meubler avec quelque souvenir qui, par la suite, me vibrât dans l'âme, indéfiniment, quand j'en évoquerais les émotions évanouies.

Ah I l'écho de ma voix tandis que je jetais au cocher ces mots fatidiques :

— Au Quartier Latin I

J'étais tombé sur un brave homme. Au lieu de me conduire tout droit à quelque brasserie, il s'arrêta sur la place de l'Odéon-

C'était une indication du destin. Je n'y résistai pas ; je pénétrai sous les galeries.

Est-ce que j'allais m'approcher de l'étalage et feuilleter les livres nouveaux, tranquillement, comme un habitué, comme un Parisien qui a le droit?

Je l'osai et j'eus l'impression que, pour la première fois, je communiais à quelque table sainte.

Quand j'eus remué plusieurs volumes en fronçant les sourcils, un commis s'approcha afin de s'informer de ce que je désirais.

Je répondis spontanément, comme si j'eusse été à la recherche de ce livre :

— Donnez-moi Candide... Candide, de Voltaire I

L'homme voulait envelopper mon emplette. Je ne le permis pas.

J'entrai délibérément dans le Luxembourg, je m'assis sur un banc aux pieds des Reines de France, et j'ouvris le livre merveilleux.

Mes yeux glissaient sur les pages ; au fond, je me regardais feuilleter le Candide de Voltaire aux pieds des Reines de France, dans le jardin du Luxembourg. Il me semblait que les statues m'épiaient, et aussi les arbres, et les bassins, et ce Paris formidable que j'entendais bourdonner au delà des grilles... Mon attention en était grisée.

Cela fut cause que je lus trop distraitement ces premières lignes du roman de ma vie :

« Il y avait une fois un jeune garçon à qui la nature avait donné les mœurs les plus douces. Sa physionomie annonçait son âme. 11 avait le jugement assez droit avec l'esprit le plus simple : c'est, je crois, pour cette raison qu'on le nommait Candide... »

Page 1