MES NOUVEAUX CAMARADES
La ville cosmopolite où j'étais né, — ville de jeu, habituée à voir au matin dans Fornière ceux qui s'étaient endormis au pinacle, — m'avait, à mon insu, façonné une âme libérale. Il se développe, entre gens exposés aux mêmes périls, un instinct de solidarité que nourrit l'égoïsme bien entendu, et qui, pourtant, a quelque chose de divin.
Donc personne, dans mon collège provincial, ne songeait à distinguer ses compagnons sur leur mine, sur leurs habits, sur les opinions politiques ou religieuses de
leurs parents. On vivait, entre fils de patrons et d'employés, sur un pied d'égalité parfaite.
Le matin même de mon réveil, dans mon école parisienne, je m'aperçus que ces jours de tolérance étaient passés. Mes nouveaux camarades n'étaient plus des jeunes gens quelconques, assemblés par le vulgaire hasard qui permettait à leurs parents d'acquitter, à la fin de chaque trimestre, le montant des charges universitaires : nous étions un troupeau de choix, les fils de parents « bien pensants ». On nous mettait à part, pour nous abriter contre les contagions du siècle, pour nous protéger contre les contacts qui souillent, pour nous séparer des camaraderies qui corrompent... Et il me parut qu'un des premiers effets de cette sélection avait été de développer chez mes futurs camarades un esprit aussi éloigné que possible de cette humilité et de cette charité que l'on nomme très justement chrétiennes.
Le premier soir, tout le monde était rentré avec des yeux lourds de sommeil. On s'était déshabillé à la hâte, sous les becs de gaz, baissés « au bleu » . Mais à la tiédeur du rayon d'automne qui versait dans le dortoir comme une dernière clarté de vacances, les amours-propres, les concurrences, les vanités, toutes nos petitesses d'adolescents, se réveillaient, alertes.
Il y avait parmi nous des écoliers qui déjà appartenaient à la classe des « gommeux » : on les reconnaissait à leurs raies admirables, à leurs cheveux soigneusement pommadés, à leurs moustaches naissantes, à leurs cols largement cassés, à leurs vestons à carreaux, à leurs pantalons sans faux plis, aux bagues-chevalières qu'ils portaient, comme un insigne distinctif, à leurs petits doigts.
Le mépris que ces beaux fils professaient pour le reste de notre gent écoliôre prenait sa source très élevée dans les particules, plus
OU moins authentiques, qu'ils attelaient devant leurs noms, dans les gants de peau de chien dont ils chaussaient leurs mains pour se rendre aux cours, dans les indulgences spéciales dont ils se savaient l'objet dans la « Maison », en somme, dans la fortune de leurs parents.
Un second groupe était formé par des jeunes gens beaucoup moins bien mis, beaucoup moins bien peignés, qui n'avaient
pas de bagues aux doigts, pas de gants
de peau de chien, mais de bons gros cachenez autour du cou, d'excellents snow-bools on temps de neige, des pèlerines qui leur descendaient jusqu'aux genoux, le teint florissant, l'embonpoint précoce. Rien ne brillait en eux, ni les souliers, ni les chapeaux, ni les regards. Il semblait qu'ils fussent nés ternes, appliqués, dociles, un peu sournois, avec des cache-nez, des pèlerines et des snow-boots; qu'ils eussent mérité un bon point, dès leur entrée dans le monde, par la
façon dont ils avaient tout d'abord tété leur nourrice. Ils étaient nés pour être inscrits au tableau d'honneur, pour observer les règlements, pour exercer les menues charges que l'on réserve dans les écoles religieuses aux élèves tout à fait méritants. Je ne sais s'ils s'aimaient entre eux : en tout cas, ils professaient pour le reste de l'humanité, pour les « gommeux » de moralité suspecte, pour le vil bétail dont je faisais partie, une morgue de disciples préférés à l'endroit des
« gentils
On disait de ces jeunes gens :
— Ils ont l'esprit de la maison...
Je ne savais pas encore ce qu'il fallait entendre par cet « esprit »-là; mais, je le confesse, à la honte de ma médiocre philosophie, il me fut déplaisant, dès le premier jour, à cause de l'allure de ceux en qui il éclatait.
A cause aussi de la tournure de leurs mères. On les voyait apparaître réguliè-
rement, à toutes nos cérémonies, religieuses ou profanes. Les « gommeux » les désignaient, avec une bonne fortune d'expression dont ils n'étaient pas coutumiers, par ce sobriquet :
— Les mères de l'Église...
Ces « mères de l'Église » étaient, sans doute, dignes de tous les respects, mais leur vertu avait trop pris au pied de la lettre le dédain de toute coquetterie. Leurs pèlerines, leurs chaussures, leurs voilettes semblaient sortir des boutiques où elles avaient acheté les snow-boots, les cache-nez et les capuchons de leurs fils. Elles n'étaient que de noirs paquets de bonnes intentions, de pusillanimités et de neuvaines.
Je leur en voulais de leur manque de grâce, de leur fémininité disparue, de ce qu'elles mettaient de sombre, de fagoté, de laid, autour de la vertu.
Indifférent pour le dédain des « gommeux », décidé à ne pas faire le sacrifice dfe
ipon indépendance aux jeunes gens qui avaient V « esprit de la maison », je me tournai vers les écoliers qui, là comme ailleurs, représentaient le mortier indispensable dont on se sert pour assembler les différents morceaux d'une architecture.
C'étaient ces « quelconques » qui forment partout le corps d'une « maison » , quels que soient son « esprit » et son programme, de ces jeunes fils qui ont des épis debout sur la tête, qui finissent les pantalons de leurs frères aînés, qui étudient dans des livres tachés d'encre, qui vont en retenue plus souvent qu'à la Saint-Charlemagne . Il leur manque des cases dans le cerveau et des boutons à leurs culottes.
Je m'attendais à être reçu à bras ouverts par ces compagnons de misère.
Ils m'accueillirent comme en usent les francs-maçons avec un compagnon suspect.
— Gomment t'appelles-tu?
— D'où sors-tu ?
Je dis mon nom et mon lycée normand.
— Alors, tu es un provincial ?
Eux, ils étaient « parisiens » — parisiens pur-sang pour la plupart. Cela suffisait pour qu'on me toisât avec un mépris souverain, comme un être de race tout à fait inférieure, un indigène du Congo, une espèce de Papou. . .
J'aurais pu me souvenir du temps où, en ma qualité d'enfant de la Colline, je dédaignais moi-même les jeunes gens "que l'indifférence du sort avait fait naître dans la Ville Basse. Alors, ma souffrance n'aurait pas été perdue. Mais j'avais dix-sept ans, et j'ignorais encore qu'il faut faire la moisson de ses chagrins aussi soigneusement que la récolte de son blé.