‹ Jeunes amours; mémoires d'un adolescentChapitre 7 sur 29 · CHERES LETTRES · texte numérisé non relu

CHERES LETTRES

Au milieu de toutes les incertitudes de ma vie nouvelle, un réconfort ne me manqua jamais : les lettres que, deux fois chaque semaine, le mercredi et le samedi, ma mère envoyait à son enfant exilé.

Toujours, elles m'arrivaient avec le même cérémonial.

Nous rentrions du collège, en fde indienne, déséquilibrés par le poids des livres entassés sur notre hanche. Du bas de la cour, sur le seuil des réfectoires j'apercevais M. l'abbé Testenoir. 11 était chargé de nous distribuer

nos correspondances. Mission délicate entre toutes ! car, parfois, nos « gommeux » recevaient des billets trop ambrés. L'excellent abbé hésitait à les ouvrir ; il oscillait entre la crainte d'y lire de vilaines choses et le regret de constater que des « mères chrétiennes » écrivent sur du papier à lettre qui a un relent de galanterie.

L'abbé Testenoir n'eut point l'occasion d'hésiter en ce qui me concernait. Car les lettres que l'on m'envoyait, si régulières, ressemblaient à celle qui les avait écrites.

Pour beaucoup de mes compagnons, ces lettres familiales étaient plutôt une corvée. Longtemps, sans les ouvrir, ils les laissaient traîner dans la poche de leurs vestes, avec de la mie de pain et des tablettes de chocolat. J'ai cette preuve qu'à moi elles m'étaient une indispensable nourriture de l'âme : on ne me les avait pas plutôt remises que, pour les lire, j'éprouvais un impérieux besoin de me cacher. Ne dites point que c'était respect

humain; cette pire lâcheté m'a toujours été inconnue. Elle n'est pas enfilée dans le chapelet des remords que, parfois, j'égrène entre mes doigts, la nuit.

Je m'isolais pour lire les lettres de ma mère comme une bête à qui on vient de jeter une nourriture convoitée fuit pour la dévorer dans un coin, à l'abri des surprises. A ces minutes, le contact de mes camarades, leurs jeux bruyants me devenaient insupportables; il m'est arrivé de me cacher dans les soutes au charbon pour me mirer dans mes chères lettres.

Mirer. C'est le mot propre. Derrière cette petite feuille de papier blanc, j'apercevais le visage de ma mère, ses yeux purs où mon image, à moi, s'était si souvent réfléchie.

Ils ne se trompent point, ceux qui affirment que l'écriture est un geste vivant. L'écriture de ma mère disait sa vie. J'ai des livres qui datent presque de son enfance, du temps où elle venait jouer dans le jar-

din royal qu'était alors le parc Monceau. Déjà, sur les marges de ces cahiers, ma mère avait l'écriture que je lui connais — si fixe, dans son énergie presque intransigeante que, à quarante années de distance, deux de ses lettres se ressemblent comme deux de ses actions.

C'était cette écriture-là qui, durant d'interminables fiançailles, avait visité mon père dans les lointains pays d'Orient où on l'exilait. C'était cette même écriture qui, maintenant, apportait au fils les paroles dont il avait besoin pour panser la plaie de son cœur.

Et, ce qu'elle disait, cette écriture chérie, c'était la certitude que, par une loyauté qui ne dissimule rien, une transparence de pureté cristalline, on trouve sa pente à travers le pays de l'épreuve, jusqu'à cet océan de lumière qui est au bout des fleuves et du cours des vies.

Que de fois, portées sur cette force tran-

quille, mes résolutions ont vogué comme des voiles blanches. Elles savaient alors où était recueil, où était le port. Alors, je me sentais de taille à recevoir le choc même du mascaret. Je n'avais plus peur de ce mugissement de taureau qu'il pousse, quand il se rue dans le lit des rivières, les reins creusés par le désir, les yeux aveuglés d'écume.

Ce n'était pourtant pas de la joie de vivre qu'elles m'apportaient, ces lettres maternelles ! Elles notaient les étapes de cette agonie de mon père qui dura dix années et qui, à toutes nos pensées, à toutes nos entreprises, imposa cette certitude que demain serait pire qu'aujourd'hui.

Dans cette angoisse, jamais les chères lettres que je relis souvent avec des yeux pleins de larmes n'ont trahi une seconde de révolte. Jamais, non plus, je n'y ai vu poindre cette résignation passive, qui enlève aux âmes leur sonorité. Il semblait qu'il fût

normal qu'au milieu du voyage de la vie, entre le ciel et l'eau, le capitaine du navire reçût la foudre. Jamais cette parole qui, si facilement, jaillit de mes lèvres : « Ceci n'est point juste ! » n'est montée, des insondables profondeurs où l'on songe, à cette transparente surface de vie qu'est une lettre, écrite dans la communion complète des cœurs, par une mère à son enfant.

Ce qu'elle m'expliquait en fdant le récit de la vie de chaque jour, c'était ce que devait être l'adolescent désigné par le destin pour une tâche virile. Elle ne prêchait pas; elle ne faisait point de morale. Sans le vouloir, elle me donnait la sensation de ce qu'elle-même elle eût été, à ma place, si le sort qui avait trempé cette volonté de diamant eût permis qu'avec une autre figure elle soutînt un rôle d'homme.

Toutes les dix lignes, je m'arrêtais de lire pour effleurer de mes lèvres la place où les mains de ma mère avaient passé.

Je les voyais si clairement, si matériellement, avec les deux bagues au quatrième doigt de gauche, l'alliance pâle, le diamant des fiançailles, limpide comme de la rosée. Je notais la coupe régulière des ongles, certains traits sur la peau, surtout un geste des doigts joints et des paumes, l'une contre l'autre frottées, qui, chez ma mère, accompagnait toutes les expansions de ses joies innocentes.

Peu de jours encore, et ce sera moi qui, au fils aîné, écrirai les paroles par oii l'on forme le cœur. Toujours, j'aperçois la trace des chères mains au-dessous des lignes élégantes et nettes qui, chaque semaine, continuent de m'apporter la pensée de ma mère.

Gela commence comme autrefois :

« Mon petit enfant... »

Et quand sur moi je sens peser tant de responsabilités lourdes, quand parfois je me débats avec tant d'angoisse parmi les erreurs

4i JEUNES AMOURS

de la justice, de l'amitié et de l'amour, ce m'est une infinie douceur de penser qu'en ce monde il y a encore une ame pour qui je suis un « petit enfant ».

Les fleurs continueront-elles toutes les années à embaumer le printemps ? Dans le cœur des chers fils que j'élève, ai-je su me faire une place dont nul ne me détrônera? Dieu le sait ! Je suis sûr que, chaque semaine, la poste du samedi m'apportera la petite enveloppe, — à jamais bordée de noir, — que, depuis tant d'années, la mère envoie à son écolier pour lui dire qu'il faut être un frère aîné sur qui les plus faibles s'appuient, que l'épreuve est bonne, que les morts sont tout près de nous, que les yeux à jamais fermés voient la lumière.

D'avance je sais, je sais par cœur ce qu'elles vont me dire, les chères lettres I Je sais que si quelque nouveauté fleurit maintenant entre leurs pages, c'est la certitude que le devoir a été pleinement, longuement

rempli. Que nul en ce monde n'a plus le droit de demander des comptes à qui supporta vaillamment la fatigue du jour. Les responsabilités sont finies pour elle. Elle est arrivée à ce point d'où l'on aperçoit toute la vie à vol d'oiseau comme un paysage qui, dans le lointain, s'efface.

Dans cette douceur de crépuscule, une épaule lui manque où elle aurait aimé d'appuyer sa tête pour refaire, à deux, avant l'obscurité complète, le songe de la vie.

Laisse ton fils s'asseoir dans cette place vide, mère, et parle, parle comme si l'Absent te tenait la main.

L'écolier a grandi dans des routes difficiles. Il a passé par des chemins que tu lui avais défendu de suivre. Tout de même, il est parvenu où tu voulais le conduire, à ce tournant où Augustin s'arrêta, autrefois, à côté de Monique, pour écouter la voix qui lui parlait du Ciel.

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