‹ Jeunes amours; mémoires d'un adolescentChapitre 8 sur 29 · L ALLEE DES VEUVES · texte numérisé non relu

L ALLEE DES VEUVES

L'appèllent-ils toujours ainsi, les adolescents qui, quatre fois le jour, alignés deux par deux, ainsi qu'un convoi de prisonniers, entrent, — comme nous autrefois, — par la grille orientale du Luxembourg, descendent les degrés de la terrasse, longent le bassin, l'ancienne orangerie, et, après cette traversée d'air, d'arbres, de fleurs, d'eaux jaillissantes, de marbres, ce côtoiement d'enfants libres, d'étudiants, bruyants comme des affranchis, déjeunes femmes mystérieuses, sortent par la grille de l'ouest et vont s'enfermer dans

leurs prisons, pour faire parler en vers latins un stoïcien qui aurait connu les doctrines de Port- Royal.

En ce temps-là, j'ai pensé qu'un détenu, dont la cellule n'a d'ouverture que sur le préau de la prison, souffre moins que le malheureux qui, à travers des grilles étroitement scellées, voit onduler des prairies, cheminer des êtres libres dans la poussière de la grande route, et, vers les châteaux de l'horizon, le soleil pousser son char.

— Quand vous habiteriez les cités bruyantes, quand vous vivriez de la vie des hommes mondains, affranchis du devoir, que connaîtriez-vous dont vous ne puissiez vous former une idée? dit, ou à peu près, accoudé à la fenêtre de sa cellule, le solitaire de V Imitation.

Il se peut que cette fleur de sagesse s'épanouisse tout en haut de l'Arbre du Renoncement. A dix-sept ans, on est encore trop près de la terre nourrice pour ne pas sentir

le cœur se gonfler de désir et d'incertains espoirs quand les abeilles bourdonnent autour des lilas.

Au temps que je dis, l'Allée des Veuves commençait à la grille Médicis. Elle finissait au bord de cette Terrasse d'où, de leurs yeux de pierre, les Reines de France contemplent des parterres d'enfants, plus blancs, plus roses que les roses, rieurs et pâmés d'aise aux bras des nourrices.

; Suivant à mon rang d'écolier la « chaîne » qui, à travers les tentations du grand jardin, cheminait de notre pension au lycée, je n'apercevais pas alors le regard d'envie qui, du haut des trônes, tombe sur ces tendresses de lait. Toute ma curiosité allait aux surprenantes créatures que je voyais rôder sous le plafonnement des marronniers.

Il y avait des mois où elles se réunissaient toutes là, les « Petites Veuves ». Elles s'empilaient sur les bancs comme ces oiseaux des Iles, éclatants et frileux, créés pour les

caprices du vol, dans des rayons de lumière, et qui, chez nous, ne sont plus que de la plume ébouriffée, de la souffrance blottie, aile contre aile, sur le perchoir des volières.

C'était après le grand isolement des vacances, à l'heure où, plus paresseuses que les collèges, les Quatre Facultés prolongent encore leur loisir. Alors, le Quartier Latin est vide, et, par les couchers d'octobre , sanglants entre les arbres dénudés, dans le frou-frou des feuilles tombées qui suivent les traînes mélancoliques de leurs robes, elles venaient, les « Petites Veuves », pleines de regrets d'amour ou seulement affamées, apporter sur les bancs de l'Allée Médicis leur attente à bout de forces.

De quels regards elles nous fixaient au passage, nous, les enfants qui n'étions pas mûrs pour elles I

Avant que l'expérience de mes compagnons me renseignât, j'avais deviné qui étaient ces jeunesses lasses, vêtues de robes fanées,

immobiles, dans des poses de regret. J'avais bien plus pilié d'elles que des pauvres qui mendient aux portes des églises. Elles me faisaient un peu peur, puisqu'elles étaient impures ; elles me touchaient l'âme, puisqu'elles avaient l'air de souffrir. Je sentis bien, dans ce temps-là, que la vertu farouche ne serait jamais mon fait ; que toute la vie je me sentirais des indulgences illimitées pour les fautes d'amour.

Je n'aurais pas osé m 'approcher d'elles pour leur dire :

— Est-ce que je ne peux pas vous consoler ?

Je souhaitais que le courage me vînt de leur toucher l'épaule et de murmurer près de leur oreille :

— Patience. . . IL reviendra ! . . .

Mais nous passions, deux à deux, pris dans la « chaîne » ; nous passions sans nous arrêter. Il me fallait dissimuler le chagrin que me causait les mépris de mes camarades

« bien pensants » au frôlement des « Petites Veuves », — l'indignation que soulevaient en moi les réflexions injurieuses ou cyniques par où nos « gommeux » s'imaginaient affirmer une supériorité virile.

Qui donc avait doté ces promeneuses d'octobre de leur surnom de « veuves » ? Il ajoutait à leur langueur la grâce d'un deuil. Beaucoup de ceux qu'elles avaient aimés, sincèrement, éperdument, tout un jour, tout un mois, voire une année, étaient retournés dans leurs provinces. Ils s'y disposaient à devenir de graves médecins, de parfaits notaires. Ils avaient pris ces jeunesses-là sur leur route comme un relais de plaisir. Déjà, ils avaient oublié — quitte à les retrouver plus tard dans la cendre des souvenirs — tant d'heures joyeuses, tant de querelles vaines, tant de folles brouilles, tant de réconciliations qui avaient été l'histoire amoureuse de leur jeunesse.

Et, sans doute, les « veuves » qui appor-

taient là, fanées, presque en loques, les robes de la dernière partie de campagne, ne devaient pas regretter éternellement ces disparus.

Les plus fidèles songeaient dans leur attente :

— Pourvu que la rentrée me ramène un garçon aussi gentil que Lui î . . .

D'avance, elles étaient résignées à remplacer un blond par un brun, un Normand par un Valaque. Elles étaient prêtes à sourire au premier passant qui serait venu s'asseoir à côté d'elles et qui leur aurait dit avec l'accent de Toulouse ou de Lille :

— Bonjour, Olympe... ou Thérèse. Tu ne me reconnais pas?... C'est peut-être que nous ne nous sommes jamais vus!... Viens donc dîner avec moi... On fera connaissance au dessert...

Elles étaient toutes disposées à nommer mon « chéri » le débarqué du matin, impatient de dépenser en mauvaises œuvres le

billet glissé dans sa main à l'heure du départ, par une marraine provinciale.

Comment résister à qui vous propose :

— Veux- tu un chapeau neuf, ou une paire de boUines ?...

Une nuance de mélancolie aussi vague que l'écharpe de brouillard qui, par ces couchants d'octobre, s'effilochait aux squelettes des marronniers, descendait sur les bancs de la Terrasse de Médicis. Elle versait dans les cœurs, avec le parfum des regrets, la contrition sincère et fragile.

Hélas I combien faut - il en accumuler autour de l'adolescent de ces défaillances de « petites veuves » pour que son désir, avec le temps, s'épure et se change en amour î Elles sont les pauvres feuilles mortes qui, après avoir eu leur vie frissonnante, un jour, dans la lumière, vont nourrir de leur décomposition le rosier à la fin choisi.

Le Bon Dieu des braves gens règle tout cela. Et Lui qui tient les balances où les

mérites se pèsent, Lui qui sait que nous arrivons à l'idéal de l'amour unique par l'allée des marronniers défleuris, j'ai comme une idée qu'il sera indulgent pour ces Petites Veuves qui, tous les octobres, en robes déteintes, viennent s'asseoir sur les bancs vermoulus de la Terrasse Médicis, afin d'écouter les reproches que, de sa voix meurtrie, l'Automne adresse à la folie de leur Printemps.

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