III
Jacques, après avoir salué Marthe, instinctivement chercha des yeux autour de lui.
— Mlle Nayrtal? fit Marthe moqueuse.* Soyez tranquille. Elle est làl Au fond de laga-^ lerie, salle à manger, porte à droite.
Jacques nota au passage le ton d'irritatioa sourde... Bon, cela!
— Voulez-vous que je vous conduise?
Il remercia :
— Ce serait touchant. Joli sujet de pendule t Les Deux Aveugles 1 Un grand dadais à qui sert de guide...
— Allez!
— L'amour, un bandeau sur les yeux !
Elle haussa les épaules.
— Vous n'êtes pas un dadais. Vous êtes un fat. L'amour? Moi... Retenez d'abord ceci, mon cher, je n'aime personne...
— Parce que tout le monde vous aime!
Il soulignait le madrigal d'un regard sincère, qui laissait Marthe rêveuse. Elle se demanda : « Qui trompe-t-il?... » Et la voix qu'on écoute, la voix de son amour-propre et de son espérance lui chuchota : « Pas toi!... » Mais le comte Cœuret et Jean Lafaille s'élançaient. Cœuret glapit, de sa voix pointue :
' — Un de perdu, deux de retrouvés!
Elle leur sourit et pensa : « Ils sont laids, et ils sont stupides! »
• Jacques, au milieu des habits noirs et des robes claires, évoluait avec une précision élégante, d'autant plus ému qu'il levoulait paraître moins. Tout avait disparu. Marthe même n'était plus que fumée. L'image d'Hélène seule était debout, devant lui, comme une grande flamme. Elle, et rien qu'elle, donnait au monde lumière et chaleur.
De la galerie il l'aperçut, assise sous les palmes retombantes d'un grand quincia. Elle était accoudée à l'angle d'un monumental bahut- Renaissance, et sa beauté fière s'harmonisait, sœur
gracieuse des cariatides aux longues lignes. Geneviève et Annie Ferrus l'entouraient. Mais il ne vit qu'elle. Il n'était venu que pour elle.
Et erî même temps, à sa vue, il comprit que l'explication qu'il souhaitait lui serait pénible, infiniment. Renoncer, oui, et le lui dire, c'était le seul parti sage. Mais comment renoncer, entièrement, à un bonheur semblable?
Depuis le hasard heureux du retour ensemble à Bellevue, les occasions de rencontrer Hélène avaient été rares. Les Savenay, à la fin de novembre, s'étaient réinstallés avenue Henri- Martin. Mlle Nayrtal avait suivi son amie. Le voisinage rompu distendait les affectueuses relations de l'été et de l'automne. A peine si Jacques avait pu l'approcher une dizaine de fois, chez des amis, à de petites expositions de peinture, au théâtre... Aussi s'était-il réjoui à l'annonce de la soirée chez les Dangé.Il la verrait, il lui parlerait, ils s'expliqueraient... Une causerie loyale, définitive, était nécessaire. Jacques, si léger, qu'il fût, n'avait pu se méprendre au sérieux de l'affection que lui portait Hélène. Et, de son côté, puisque malgré la violence de son penchant, il reculait devant la solution, il fallait, enfin, achever de prendre, ou plutôt de ne pas prendre parti.
Pourtant, plus il s'interrogeait, plus l'évidence le frappait. Il pouvait désirer Marthe comme il avait désiré Jacqueline, après tant >d'autr^s../ Mais ce n'était point là un sentiment profond. Il devinait trop que le désir satisfait, sa passionnette le serait aussi, s'en tiendrait là... Avec Hé-! lène, au contraire, il n'eût vu de fin que dans un perpétuel recommencement... Elle n'était pas la: femme d'un jour. Elle était de celles qu'on chérissait pour la vie. Certes, s'il l'avait épousée, il l'eût trompée peut-être, il l'eût fait souffrir..- Mais jamais il n'aurait eu à souffrir par elle, jamais il n'eût trouvé autant de douce sécurité, autant de réconfort et de joies graves, dans^ l'amour. — Et l'amour, n'était-ce point toute la vie?...
Il s'en voulut, un instant, d'avoir écouté une fois encore les conseils de sa mère, lorsque, à la descente du train (le soir du fameux rendezvous de Jacqueline et de Marthe), il était venu lui dire, tout vibrant :
— C'est décidé, petite mère. Cette fois, j'épouse Hélène!...
Il revoyait leur tête-à-tête, dans le wagon solitaire. Autour d'eux, derrière les vitres noires, défilaient, dans un vol grondant, les paysages
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nocturnes : bois lourds de brume, lampes fami-^ lières des villas avec leurs brusques visions d'in-» térieurs, coteaux pointillés de feux, quais des^ gares... Rien n'existait, qu'elle et lui. La bieuf pauvre du quinquet, tombant de haut, dorait son front mat, le nez droit... Les chers yeux.mar* rons luisaient, comme deux étoiles... Sa boucheet son pli souriant demeuraient dans l'ombre,, leur mystère n'en était que plus voluptueuiB encore.
Il réentendait leurs paroles. Pauvres mots;:
répétés tant de fois, riches pour lui d'un sen» nouveau. Tout un présent d'émotion profonde,. la plus forte qu'il eût éprouvée encore, tout un avenir de bonheur frémissaient à travers les b^ nales syllabes* Elles s'illuminaient, elles chantaient :
« -r- Votre présence efface tous les souvenirs. Vous seule êtes vivante, vous tuez toutes celles^ que j'avais cru aimer, et qu'à présent je vois bien n'avoir jamais aimées... Elles n'étaient que de^ nuits sans lendemain. Vous êtes le jour.
« — Et les autres? Celles que vous aimerez?,
« — Je ne peux plus aimer que vous. Vous m'avez montré l'existence sous des couleurs nour velles. Je ne la vois qu'à travers vous.
- (( — C'est long, l'existence, et c'est lourd une existence à deux!
ic — Avec vous, je me sentirais capable de tout. Le plus rude travail m'apparaît doux... Laissez-moi espérer seulement un tout petit peu... Dites que vous voulez bien me mettre à l'épreuve. Vous verrez!... »
Il sentait encore passer dans ses moelles l'inquiet, le brûlant regard, d'interrogation et de promesses.il écoutait toujours, après qu'il s'était tu, vibrer en lui le mot magique : « Nous verrons!»
f Quand il l'avait quittée, au seuil de la grande «grille des Savenay — ah ! cette reconduite dans la nuit, côte à côte, avec le grisant contact du bras qui s'abandonne — sa décision était irrévocable. Il se mettrait à la besogne, le soir même, se plongerait dans ses bouquins... De vieux amis!... Licencié, on n'arrivait pas à grand'chose; docteur en droit, à la bonne heure !... Et dès le lendemain, en attendant, il chercherait une bonne place! Quelque chose de pas trop ennuyeux, et d'assez rémunérateur... A la fin de la semaine Mme Dorly ferait la demande, et dans un mois ou deux, dès qu'il serait nommé, le mariage...
Non! la tête de sa mère quand il s'était con-
fessé, en entrant, bou,leversé encore, refroidi déjà!... Il s'en amusa, rétrospectivement. En avait-elle piqué, une de ces rognes L.. Il s'était rebiffé, bravement. Il avait affirmé sa conviction, maintenu sa volonté... Pourtant, c'était elle, eette bonne mère, qui avait raison, ou du moins qui n'avait pas tout à fait tort... Il s'en était bien rendu compte, aussitôt qu'il avait fallu refourrer le nez dans ses livres... courir les rendez-vous... faire antichambre...
Car, dès les premiers jours, il avait dû se l'avouer : son travail personnel ne le mènerait à rien... Jamais il ne viendrait à bout de réassimiler tout ce que, jeune, dans le bourrage universitaire, on lui avait entonné, rien qu'en connaissances juridiques...* Apprendre à neuf était également au-dessus de ses forces... Alors?... Restait la place rêvée, la lucrative fonction où, comme tant d'autres, sinon mieux, il ferait merveille... Par l'ami d'un de ses amis, lié lui-même avec le très jeune chef de cabinet d'un ministre, iFse vit offrir une sous-préfecture si perdue, qu'à la seule idée d'y aller enterrer son bonheur, il l'avait vu mort... Le mieux n'était-il pas, dans ces conditions, de patienter encore un peu, d'attendre?...
ce Nous verrons! » avait dit Hélène... On ver-
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rait. Pourtant, un regret tenace, avivé depuis, à chaque rencontre, s'alliait à son humiliation secrète. Il la colorait de défaites honorables. « Je net peux pas maintenant », se persuadait-il. « Les événements sont les plus forts. » Il était parvenu à se déguiser ainsi le sentiment de son impuis-» sance foncière. Mais il souffrait, d'une honte obs» cure, chaque fois qu'il songeait à leur retour, aux mrOts échangés, au bel avenir compromis, comme chaque fois qu'il la revoyait, il souffrait^ d'un grandissant désir, hélas! irréalisable... C'est ainsi que petit à petit, du remords auoregret, il descendait à imaginer d'autres possibilités, une combinaison assez pratique, qui, si Hélène y consentait, arrangerait tout, en somme...
Tant de fois il lui avait entendu parler de son mépris des pauvres convenances mondaines, elle avait trouvé de beaux élans pour flétrir l'hypocrisie sociale, pour exalter la noblesse d'une passion franche!... Rien ne prévalait, affirmait-elle, contre la sincérité et la profondeur des sentiments... Plutôt rompre en visière avec de misé-» râbles usages, que de s'asservir à un dégradant mensonge...
Eh bien, puisque le mariage, avec leur manque absolu de ressources, était impossible et le serait
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de longtemps peut-être... puisqu'elle avait trop de fierté pour se ravaler au rôle clandestin de la maîtresse, pourquoi ne pas tenter, franchement, aux yeux de tous, une union libre? Elle n'en redoutait pas le scandale^ elle l'avait affirmé encore devant lui, l'autre jour, à un dîner chez les Savenay... Une pièce récente avait amené la conver- -sation sur ce sujet... Alors?... Quant à lui, il était prêt à affronter tous les risques... A vrai -dire, y en avait-il?... Non, même pour elle, puis- -que^ d'ici là, il aurait certainement avisé, trouvé de l'argent, un moyen de parvenir...
— Il faut le lui proposer, pensa-t-il, et tout de suite.
. Annie el Geneviève, que sollicitait l'appel .de la niusique, se levaient, tendaient chacune à Hélène leur main pour la décider à venir.
Elle .s'arc-bouta, mise debout, d'un souple effort. .
— Tiens! M. Dorly ! fit Annie. .
Et comme elle était seule de sang-froid, elle I remarqua qu'à cette vue ses deux amies s'impressionnaient, visiblement, quoique de façon ' diverse. Une imperceptible rougeur envahissait ile teint anémique de Geneviève, gagnait jus- * qu'aux épaules, menues sous les larges bretelles,
la mousseline de soie mauve. Hélène en même temps pâlit.
Jacques, troublé, ne vit qu'un éclat de beauté, la ligne pleine du corps et du visage florentin. Il fallait que ce trésor lui appartînt !... Il présentait ses hommages, tout en vouant miss Ferrus et Mlle Savenay à tous les diables. Heureusement, une valse s'achevait. Ils regardèrent les danseurs. Les couples se dénouaient...
— Qui est celui-là? s'enquit Annie, en désignant le Polonais, dont les moustaches poignardaient. Je ne le connais pas.
Jacques souligna, malicieusement :
— Prmce Orlonsky.
Elle appuya négligemment son face-à-main, le laissa retomber, au bout du sautoir de perles.
— Prince?... Pas mal.
— C'est un peintre. Ami de Pierre, je crois, dit Geneviève. Veux-tu qu'on te le présente?
— Je veux.
Jacques la retint, gouailla :
— Voyons, miss!... Pourquoi absolument un prince?
— Vous moquez?... Voilà. Chez nous, jeune Amérique, nous avons nos défauts, et aussi nos qualités : activité, sens pratique, génie ' d^s
affaires. De l'argent, beaucoup... Vous, ancien monde, vous avez d'autres défauts, d'autres qualités. Le temps a travaillé pour vous, créé des aristocraties vieilles... Or, la loi de la vie, c'est réchange.
— Le commerce, miss Diogène!
— Voilà. Alors j'achète ici ce qui ne se vend pas là-bas.
— Marché de dupe, peut-être?... Votre république risque de perdre au change.
— Non. Tout est relatif, conclut l'Américaine. En république, ça vaut très cher, un prince... Présente-le-moi, Gaby.
Elles s'éloignaient, en riant
L'orchestre venait de reprendre. C'était; sous la main résignée et l'œil distrait d'une vieille demoiselle, la mouture mécanique d'un pianola.
La Valse des Roses exhala sa mélodie berçante» Hélène et Jacques se contemplèrent, silencieusement.
— Vous êtes libre? demanda-t-il enfin, d'une voix un peu altérée malgré lui.
Elle répondit avec enjouement
— Je suis libre.
Il tendit le bras. Elle abandonna sa taille fine et pleine.^ Il sentait, sous sa main possessive, la
rondeur de la hanche. Nul corset. Par moment, .il effleurait la poitrine, haletant d'un souffle égal. , Contre ses lèvres voletaient les cheveux d!ombre. Il frôlait presque la chair du pur visage, sa douceur d'ambre mate. Ils tournaient sans rien dire, elle paisible,' lui regagné par sa folie. Qu'elle était légère I Gomme elle pèserait peu!...
Ils venaient de quitter la galerie, pénétraient, d'un glissement de vol, dans le petit salon :
— Personnel dit Jacques. Voulez-vous que nous achevions de causer notre valse?
— Si vous voulez.
Leurs bras se détachèrent. Il eût voulu la retenir, toujours.
— • Quel joli coin! Mettez-vous là.
Il l'installait dans un fauteuil bas, sous une retombée de grands feuillages d'automne. Hélène remarqua :
— Oh ! Marthe a du goût.
— Savez-vous que vous n'êtes pas une amie ordinaire? Pas jalouse... ni débineuse^
— Est-ce que Mlle Dangé me débinerait, moi?
— Mais nous n'avons jamais parlé de vous...
— Alors pourquoi parlons-nous d'elle?
. — J'allais vous le demander... Ah! chère Hélène, dire que nous ne retrouverons pas de long-
temps, peut-être, une minute comme celle-ci, où je puis, à cœur ouvert... Cette minute si longtemps attendue, ai ardemment espérée... Dire que je vous tiens, là, seule, tout près de moi... Et que , vous êtes aussi calme que tout à l'heure, au milieu de ces gens, aussi maîtresse de vous que si votre taille ne venait pas de s'abandonner, à la langueur du rythme, dans mes bras...
Elle plaisanta :
— Si l'un de nous deux s'abandonne...
— C'est moi, je le sais bien! Ce ne sera jamais vous... Vous êtes... la raison en personne... Mademoiselle la Sagesse...
— Vous m'en blâmez?
— Voulez-vous que je m'en félicite?
— Et pourquoi pas, si vous m'aimiez?...
Jacques protesta, d'un geste. Elle achevait,
avec une nuance de mélancolie :
— ... comme j'aimerais à l'être.
— Ah 1 voilai... Vous avez raison, comme toujours. Eh bien, expliquons-nous, une bonne fois, cela vaudra mieux...
— Expliquez-vous.
Il comprit qu'il faisait fausse route. Et dépité de la voir si froide, de la sentir lointaine, presque hors d'atteinte, il continua, dans l'espoir de la
piquer, par maladresse aussi d'homme, qui, se sentant des torts, les veut rejeter à l'innocent...
— C'est çai Vous essayez de me mettre en faute, pour commencer!... Soit. J'ai tort. Tort d'avoir cru que j'émouvrais un jour votre indifférence... que vous pouviez avoir pour moi un autre sentiment que celui d'une curiosité amusée... d'un intérêt... platonique! Vous êtes une nature supérieure. Votre intelligence plane, c'est entendu. Vous vous souciez peu qu'on se prenne — sottement, je veux bien — mais sincèrement, profondément, à ce qui pour vous n'était que peu d'esprit, fantaisie de cœur inoccupé... A ma voix, rien ne tressaille en vous, ni cette main où votre éventail bat, ni plus ni moins vite, ni cette poitrine au souffle si paisible qu'on se demande, en vérité, si elle contient un cœur.
Elle l'écoutait, moins surprise que peinée. Elle aussi, au lendemain de leur court voyage, dans le train, elle avait un moment espéré que cette minute heureuse serait le départ pour l'existence commune. Elle avait cru à la sincérité de cette fièvre, à la durée de cet enthousiasme. La certitude d'être aimée pour elle seule, puisqu'elle était pauvre, l'avait, après sa jeunesse malheureuse, tant de soirs d'affreuse solitude, remplie
d'une joie très douce. Le désir de Jacques l'avait grisée, comme un vin trop fort. Elle pressentait bien, au bout de l'ivresse, de durs réveils. Elle les acceptait, comme la rançon du bonheur. Il n'était pas méchant, il reviendrait. Et puis, elle était vaillante, elle aurait du courage et de la gaieté pour deux...
Puis, les jours passant, elle avait vu plus clair. Jamais Jacques ne l'épouserait. De la grâce, de la séduction, de l'esprit, — du cœur même, peutêtre,.. Tout excepté la volonté, qui fait l'homme. Dès lors, elle avait cessé de souffrir, ayant compris. Elle le regarda, doucement... De quoi lui en eût-elle voidu? Ce n'était point la faute de Jacques s'il était ainsi, incapable de tout effort. Son âme était née débile. Et puis on l'avait dressé, élevé de la sorte. A chaque arbre son fruit.
Elle murmura :
— Savez-vous de quoi vous me faites l'effet?
— Dites, avant que je ne vous déteste*..
— De quelqu'un qui cherche une piètre querelle...
— Trop fort pour moi.
— Il n'est pire sourd...
^ — Mais je ne demande qu'à nous entendre!
— Alors, écoutez-moi.
Elle était heureuse de cette explication. Elle comptait bien, en venant, s'il ne lui en avait pas donné l'occasion, la provoquer, dans son horreur de toute réticence. Elle parlait posément, amicalement :
— Vous avouez qu'il y a entre nous un mcden^ tendu. A qui la faute?... Nonl laissez-moi tou^ dire. L'été dernier, quand vous vous êtes aperçu que j'existais, vous avez bien voulu me témoigner l'impression que, disiez-vous, ma manière d'être, ma façon de sentir et de juger vous avaient faite. Je ne ressemblaispas aux autres. Vous vous trouviez près de moi différent de vous-même, meilleur. Pourquoi ne vous avouerai-je pas que je vous crus sincère et que j'en fus flattée?
— Hélène 1
— -Oui, parfois, après nos causeries, j'imaginais la réalisation, oh! lointaine, mais après tout possible, d'un avenir où votre main, que j'avais plai^r à serrer, s'unirait plus étroitement à la mienne. Je concevais une vie laborieuse, féconde... Une vie d'ambition droite, de travail en commun, d'union complète. Et ce rêve, à mes yeux d'isolée, n'allait pas sans douceur.
— Pourquoi mettre ce rêve au passé, quand nous pouvons le réaliser encore?
— * Comment?... La foi cpii vous animait, petit à petit, s'est éteinte. Les sursauts qui se débattent en vous, ce n'est pas à l'élan de naguère^ c'est à votre amabilité invétérée que je les dois...
— Vous vous trompez ! J^ veux...
* Elle continua, plus imperturbable, à mesure tiu'elle voyait croître le trouble de Jacques :
— D'autres influences, que je lïe m'inquiète guère, allez, de rechercher, se sont interposées, entre vous et moi...
Je vous jure!
— A quoi bon protester?... Je ne reproche rien. Je n'attaque personne... Votre idéal et le mien étaient par trop distants, voilà tout. C'est une très vieille histoire, que voulez-vous?... Le rêve et la vie... Je ne vous en demeure pas moins reconnaissante des heures d'illusion que vous m'avez données.
Elle se leva. Il lui prit les mains, la fit se rasseoir :
— Hélène, vous me connaissez mal... C'est le dépit, le chagrin, qui m'ont rendu amer. Le rêve était si doux, la vie est si dure... Vous savez dans quelle impuissance je me débats, mon existence précaire, sous son apparence dorée. J'ai travaillé,
j'ai cherché 1... Rien ne me réussit 1... Je n'ai peur que d'une chose, ne pouvoir vous faire un sort aussi enviable que cehii que vous méritez.
Elle le considérait sans étonnement, comme sans douleur. Elle ne lui en voulait même pas de sa lâcheté, tant il l'exprimait ingénument. Il hésita et, l'ayant contemplée, si belle, presque touchée par la demi-franchise de l'aveu, il s'enhardit, insinua :
— Mais si le mariage ne nous est pas permis.*, chère, chère Hélène, peut-être que ce qui est impossible aujourd'hui nous sera permis demain.,. En attendant... si vous vouliez...
Elle était debout de nouveau, muette, très digne. Il balbutia :
— Vous ne me comprenez pas!... Rappelezvous. Que de fois vous avez parlé devant moi de la beauté, de la sainteté d'une union libre... Une union franche, hautement avouée 1... « Elle peut — je vous entends encore — être indissoluble, tout autant qu'un mariage devant Dieu 1 Ce n'est ni l'autel ni le code, disiez-vous, qui confèrent à l'existence en commun sa grandeur. C'est la volonté de la poursuivre ensemble, librement, jusqu'au bout 1... » J'ai, comme vous, le dédain de la ïnorale conventionnelle!... Nous vivrions l'un à
l'autre, simplement, loyalement, avec la fierté d'être dans la pure vérité humaine... Nous ne souffririons point de nos pauvretés, qui, séparées, nous sont légères, et réunies seraient si lourdes!... Nous serions riches de l'inépuisable trésor, celui du cœur.
Il parlait précipitamment, dans sa fièvre et dans son inconscience. Hélène, douloureuse, le regardait jusqu'au fond de l'âme. Et dire qu'elle croyait le connaître! Un autre homme était devant elle. Elle dit enfin, avec gravité :
. — Décidément, nous ne nous comprendrons jamais.
Il sentit la partie perdue, en mesura seulement tout l'insultant enjeu, et avec colère :
— Oh! je le savais. Vous êtes très forte!...
Vous^ne^m'aimez pas, c'est ma faute. Vous ne m'avez jamais aimé, c'est ma faute. Votre main, jque moi aussi, j'ai eu tant de plaisir à serrer, que j'aurais tant de joie à tenir, frémissante, dans les miennes, se refuse à l'étreinte, — c'est ma très grande faute. Convenu, j'ai tous les torts.
Elle s'anima :
— Si vous vous les donnez si légèrement, c'est donc qu'ils ne vous pèsent guère. A mon tour de vous avouer les miens !^Avec cette différence,
pourtant, cpie j e les ressens davantage. J Vi cru que vous m'aviez fait l'honneur de me vouer mieux qu'une galanterie banale, l'outrageant hommage qu'on adresse aux passantes. J*ai eu tort. J'ai cru que vous pourriez vous élever à une compréhension plus généreuse des charges et des de^ voirs, des responsabilités de l'existence. J'ai eu tort. Je croyais, tout à l'heure encore, que ce que vous désiriez de moi, c'étaitla compagne des pensées, une amie pour les chagrins autant que pour les joies, tout le fond de nïon âme, enfin. Voyez comme j'étais naïve. Vous ne vouliez que... l'enveloppe.
— Comme vous me calomniez!
— Soyez franc. Vous vous êtes dit : « Le mariage m'effraye, tâtons de l'union libre!... Les avantages, sans les inconvénients. Cette Hélène, que je n'ai pas le courage d'épouser, elle ferait tout de même une jolie maîtresse 1... » Voilà, mon cher, ce qu'il y a au fond de votre offre?... Grand merci!... Et sans rancune... L'union libre?... Si vous étiez capable de m'entendre, je vous dirais qu'elle ne me fait pas peur! Oui, elle peut avoir sa beauté, sa sainteté, toute la grandeur du lien indissoluble... Je vous dirais qu'elle est même plus noble peut-être, parce qu'elle est plus péril"
JEUiNES FILLES iùl
lëuse, les mœurs ne l'admettant pas encore, et la loi n'y protégeant ni la mère ni l'enfant!... Je Jurons dirais que si j'y étais contrainte,si je n'avais pas d'autre moyen d'assurer le bonhejir de quelqu'un que j'aimerais profondément, pour la vie, j'en subirais, joyeusement, tous les risques!... Je vous dirais... Mais à quoi bon? Les mots pour nous n'ont pas le même sens.
Il dit, piteusement :
— Je le vois bien.
— Adieu!... oui, adieu au Jacques que j'avais cru endormi en vous, et qui n'existait que dans ma cervelle... Et là-dessus, si l'on achevait de danser notre valse?...
Il soupira. Elle ne put s'empêcher de rire :
— Vous souffrez?... Oui? Cela se conçoit!
Voir s'effondrer, en une seconde, C3 bel édifice... Allons, donnez-moi le bras. Rentrons dans les lieux habités... Et ne faites pas cette mine! Nous nous sommes trompés tous les deux, voilà tout... Oh! vous n'êtes pas méchant, je sais bien. Voulez-vous que je vous dise encore? Demain, vous n'y penserez plus! Ce qui s'irrite en vous, ce soir, c'est...
Il affirma sincère :
— C'est l'amour!
— Ajoutez : propre... Ce n'est pas une ironie au moins! L'amour-propre, voilà, mon cher, où le cœur vous blesse... Soyez tranquille. Ça se cicatrisera...
Mme Dorly, qui à plusieurs reprises £,vaît glissé, du grand salon, des regards inquiets sur rinconvenant aparté d'Hélène et de Jacques, res* pira quand elle les vit rentrer en scène. Le visage de son fils lui était trop familier pour qu'elle'^se méprît : ce compte-là était réglé !
A l'autre! Et, profitant du moment même où Meyerlein se dirigeait vers une table de bridge, elle le happa au passage.
— Je suis ravie de vous rencontrer, cher mon* sieur. Quelle charmante fête! Et comme notre jolie Marthe en fait délicieusement les honneurs, elle est à ravir, ce soir...
Meyerlein la contempla sans aménité. C'était assez que le fils lui soufflât sa dame, sans que la
mère vînt encore le narguer en face... Il réfléchit qu'elle ne pouvait se douter... que personne ne «avait... Ce secret, le démêlàit-il bien lui-même, au fond de son vieux cœur?... Pure coïncidence donc, mais désagréable.
— A ravir, répétait-il.
— Je sais combien vous l'aimez!...
Ah! vraiment... tu sais ça? Et le baron, mentalement, souhaitait à cette grosse poularde une fin brutale, la broche, d'ingénieux et raffinés supplices... Il acquiesça, néanmoins :
— Beaucoup, oui, beaucoup.
• Il pouvait le dire. Ce n'était pas bien coihpro* mettant, hélas!... Mme Dorly, toute à son idée, poursuivait :
— Combien vous vous intéressez à son avenir!... :
Si persuadée qu'elle fût, par l'apparence d'un solide luxe, de la fortune des Dangé, elle n'était pas fâchée de tirer, de l'associé averti, du commanditaire, peut-être? un renseignement deteut repos, qui la rassurât de façon absolue^ pertùlt à Jacques de s'engager à fond, sur la voie libre...
— Avenir enviable, sonda-t-elle, si l'on en juge aux gages du présenti
Meyerlein flaira une arrière-pensée. Il savait les Dorly réduits à peu, demain à rien, comme tant de familles qui se ruinent à maintenir la façade, vivent d'expédients... Il faut bien jouer jusqu'au bout cette comédie mondaine, qui^ à Paris, ne trompe personne, sinon l'immédiai Cercle des dupes, tournant, comme des phalènes^ autour de ce qui brille!... Et, prenant un malin plaisir à enferrer l'appétit glouton : >
— Enviable, certes!... Oh! vous ne vous trompez pas, chère madame, j'ai pour Mlle Dangé une affection... paternelle, mais au point de vue de son avenir, toute désintéressée. Cet avenir est trop bien assuré pour avoir besoin de quoi quece soit.
' Le visage tendu s'épanouit.
' — J'étais sûre, murmura-t-elle. ^
— Pardon. Je vois M. Savenay qui me fait signe... Vous permettez?
— Mais comment donc !
IL s'éclipsa, songeant : « Cours toujours! » Elle nageait dans une joie pure. Précisément, Marthe la croisa. Mme Dorly eut un élan d'irrésistible tendresse, prit à la taille « sa mignonne ». Et, avisant un canapé :
— Reposez-vous un peu, près de moi...
Que j'aie au moins la satisfaction de vous retenir une petite minute. Vous êtes si disputée—
— 0ns' m'arrache!
— Tenez! je suis sûre que je fais déjà des jaloux... Eh! oui... Mais aussi, avec cette grâce,, cet éclat... Et votre robe! Est-ce seyant... Personne ne s'habille comme vous. Jacques me le disait encore hier.
- — C'est un vil flatteur.
— Pas d'homme plus sincère... Oui, une belle âme, désintéressée... Et je ne vous dis pas cela parce que je suis sa mère... Tenez, il...
Elle baissait la voix, en confidence, enveloppait Marthe de prévenantes approches, d'autant plus éloquente qu'elle se sentait mieux écoutée... Sa joie n'eut plus de bornes... « Ça rendait!... »
A l'autre bout du salon, Mme Dangé, debout, dans une embrasure, avec Geneviève et Pierre Savenay, poursuivait, autour de ce dernier, un identique manège. Mais son visage s'assombrissait, à mesure que rayonnait l'autre visage maternel. Elle avait beau vanter Marthe au docteur. « Ça ne rendait pas! » Elle tombait aux phrases banales. Hélène, justement, repassait au bras de
Jacques, dans le rythme glissant d'une mazurka. Mme Dangé proféra :
— ^ Comme elle danse bien, votre amie Hélène? Le visage fermé de Pierrelui parutsans conviction,
— Vous ne trouvez pas, docteur?
. — Ohl moi, madame, en fait de danse I,., Je n'ai jamais su mettre un pied devant l'autre. Je me récuse.
— Ça n'empêche pas Mlle Nayrtal d'être charmante.
. Il concéda, maussade
— Cela, d'accord !
Geneviève observait, comme s'il se fût agi d'une découverte importante :
— M. Dorly danse très bien aussi'
— N'est-ce pas?... Un joli couple, vraiment!
Cracl Geneyiève, souriante jusque-là, s'assombrissait brusquement, à son tour... « Tiens!
tiens I se dit Mme Dangé, anxusée, coup double! » Et, déployant son éventail :
— Une partie de bridge, docteur,
— Je ne sais pas jouer, madame.
— Vous devez bien vous ennuyer dans le monde!
m JEUiNES FILLES
Il sourit, en assurant son binocle :
— Je ne m'ennuie jamais.
; — Qu'est-ce que vous faites, alors?
— Je regarde.
La mazurka' finissait. Elle se précipita, avec pompe, vers d'autres groupes. Hélène et Marthe, qui arrivaient, seules, chacune de leur côté, se heurtèrent, au milieu du grand salon.
— Qu'est-ce que vous avez fait de M. Dorly?
demanda Marthe.
Hélène riposta, gaiement :
— Vous ne me l'aviez pas donné à garder I
— Mais je suppose que M. Dorly est d'âge à se garder tout seul I
Hélène renlaça,'d'un geste affectueux :
- — Il y a des séductions contre lesquelles on se défend mal.
- — Oh! oh! C'est une attaque... Et vous me prêtez...
— Je vous rends.
Mme Lanfray avait entendu les derniers mots; elle dit, en riant, à Marthe :
— Touchée! marque le point.
Mais Pierre Savenay, qui avait balancé s'il irait prendre son vestiaire, ou aborderait Hélène,
se montra, timidement, avec son air préoccupé,. Marthe fit mine de protester :
— Ah I voilà, comme par' hasard,' le docteur à la rescousse!
— Vous arrivez bien, dit Hélène à son ami; Marthe continua sa moquerie :
— Deux de jeu?... Je» n'en suisfplus. Battue d'avance. J'aime mieux baisser pavillon, tout desuite.
— J'admire, dit Hélène,'^comme la modestie vous vient à propos.
Marthe lança malicieusement : *
— Il faut bien couvrir honnêtement ma retraité! Je vous laisse... Vous ne m'en voudrez pas?
Hélène et Pierre se regardèrent. Mais ils ne se voyaient pas, l'un l'autre, comme les malveillants, les indifférents même les voyaient. Ce n'est point sans raison que l'ingénieux esprit de la Fable a posé, sur les yeux de l'Amour, un voile impénétrable. Et de tous les amours, celui qui tâtonne et s'ignore n'est-il pas le plus aveugle?
— Hum! dit Pierre. La flèche du Parthe
— Le trait spirituel.
— Spirituel, peut-être. Le tout est de comprendre. Et j'avoue...
— C'est très compliqué, les ceifvelles de jeunes filles. Ne cherchez pas.
— Si compliqué que cela?
— Oui.
r— Tant pis.
— Ohl je ne parle pas pour moi. Je suis de celles qui n'ont droit qu'à une vie simple» Les complications de sentiments, c'est un luxe. Bon pour, les désœuvrées comme Marthe, celles qui n'ont d'autres occupations que de se regarder vivre et de laisser venir à elles.
— Dites!...
— Les grands enfants, — les hommes.
Il demanda, avec une gaieté contrainte :
— Vous fâcherez-vous, si je vous plaisante?
— A votre tour. Dites.
— 11 me semble qu'un de ces grands enfants était à votre bras, tout à l'heure, et que même, sous ces jolis feuillages d'automne... il vous disait des choses... très intéressantes, à en juger par la longueur de votre conversation, et, ma foi, vous ne sembliez pas lui faire non plus trop mauvais accueil!... Je vous ai fâchée, pardon.
— Vous m'avez méconnue. C'est pis.
• — Hélène...
Un trouble remous les secouait, les emportait
tous deux... Hélène lui en voulut de saperspicacité, et de son erreur. Comment s'expliquer? et à quoi bon? Elle coupa court.
— Geneviève m'appelle. Et, si je ne me trompe, c'est à la sœur, non au frère qu'est attachée ma compagnie.
Ils se séparaient, le cœur gros de malentendus et de reproches, au moment même oùMmeDorly, arrêtant Jacques, près de rejoindre Marthe, lui glissait :
— Marche. Le renseignement est bon.
— Tu le tiens de qui?
— Du baron.
' — Allrîght.
Marthe venait à eux. Le pianola commençait à moudre, de nouveau, une balançante musique.
— Monsieur Dorlyl
— Mademoiselle?
— C'est à vous.
Il s'inclina. Bras à la taille, d'unlong pas glissé, ils gagnaient la galerie, tournoyaient en cadence. Jacques, au brûlant et frais contact, sentait sa rancœur s'apaiser. Autrement souple et agréable qu'Hélène, cette petite Marthe l^Non, il la retenait, Mlle Nayrtall Une poseuse, voilà tout... Ni tempérament, ni cœur... Et de quel droit faire
i78 JEUNES FILLES
tant de manières? Sa fortune lui permettait-elle d'être «i dégoûtée?... Marthe, elle, avait beau être riche, elle n'en restait pas moins avenantel... Il respirait, serré contre lui, tout le souple corps, le parfum un peu amer des beaux cheveux châtains, l'odeur moite de la jeune chair, qui fleurait tout le printemps, dans la fragance légère du lilas blanc. Et cette griserie, non moins que le besoin d'une immédiate revanche le fouettèrent d'une éloquence subite. A petites phrases entrecoupées, il avouait ses désirs... son rêve... Une affection stable, la gravité de l'existence...
Comme ils pénétraient dans le petit salon, — vide, quelle chance! — elle buta, pesa sur Jacques, avec un petit cri.
. — Faux pas?
— Non, étourdie un peu.
Il la menait, la casait dans la grande bergère, à la place où tout à l'heure s'était assise Hélène, sous la retombée des feuillages roux.
. — Là. Vous êtes bien?
— Très bien. Et vous?
Il s'asseyait, en face d'elle. Il demanda :
— Qu'est-ce qui vous fait rire?
-r- Une idée.
— Confiez-la.
-^ Vous la jugerez mal.
— Impossible. .
— Tous les deux, enfin seuls... Comme çadans •cette pièce, chacun dans notre fauteuil... -
— Eh bien? '
— Oii dirait un monsieur et une dame bien sages... qui se reposent... chez eux... le monde parti.
Il rapprocha son siège :
— Savez-vous* que vous me faites bien de l'honneur? Me voilà promu... mari possible.
— Là, vous voyez, vous allez penser toutde suite... Pour une fois qu'il me prend une idée... biscornue...
Jacques se tâtà le front, comiquement :
— Hélà...IHélàI
— Vous la prenez au sérieux. -
— Ce serait de bonne guerre. Vous vous moquez bien, vous, des choses très sérieuses que les pauvres messieurs vous disent, comme moi, à rinstant...
. — Vous m'avez dit des choses très sérieuses '
— Vous.ne vous en êtes pas doutée?
— Non.
— Vous êtes gentille I -
— Répétez-les. . - .
i8U JEUNES FILLES
Le fauteuil avança encore un peu.
— Je vous disais...
— De plus loin 1
— J'étais bien plus près, il n'y a qu'une minute... Je sentais ^otre fine taille contre moi plier, mon cœur touchait le vôtre, dont je suivais le battement rapide, au tiède et doux mouvement de votre gorge. Si vous ne m'avez pas entendu alors, pourquoi m'entendriez-vous à présent?
— Peut-être parce que..* je vous écouterai mieux.
— Marthe I
— MaiSy rasseyez-vous donc? Là... allez, maintenant.
— Rien ne va plus. Vous m'avez coupé mon effet.
— Vous n'êtes pas beau joueuri
— Ça dépend de la partenaire..
— C'est donc ça!...
Elle eut un rire irritant.
— Vous étiez mieux inspiré, il y a une heure... Avec une autre... partenaire... oui, oui, ici même. Endroit prédestiné!... On vous a vu, beau masque!
— Avec une vue courte.
— Regardez-moi. .
— Voilà.
— Est-ce le visage, cette fois, ou toujours le masque?
Il haussa les épaules :
— Elle est bien bonne 1 Mlle Nayrtal, vous, avez cru?... Autant faire la cour à un glaçon. Nous discutions.
— Chaudement, pour un glaçon.
— Ça ne Ta pas fait fondre, allez I... Une vieille querelle, toujours en train... Je ne peux pas causer avec elle, une minute, sans qu'elle me mette hors de moi... Vous croyez que je mens? Mais chaque fois que je la quitte, je me sens ua peu plus loin d'elle, je la déteste... Tandis que vous... Après chaque causerie je me sens plu» proche. Je vous connais, je vous comprends mieux... Vous avez quelque chose de si gai, de si vif, de si facile à vivre, avec ça... Il me semble qu'avec vous l'existence coulerait toute seule, sans heurt, bien doucement... Aussi, tout à l'heure, quand vous avez eu votre idée, c'est drôle, ça m'a paru tout naturel... Je nous imagine très bien comme ça... mari et femme... chacun dans notre fauteuil...
Il se leva, penché vers elle.
— Assis!...
Ifô JEUNES FILLES
— Vous y tenez?
— C'est beaucoup plus convenakk,
— Eh bien, assis... Dans la pièce vide, tout le monde parti...
— Chez nous.*
— Hein? Qu'est-ce que vous en dites?...
— Jedis...jedisquejenesaisplûscequejedis:
-^ Marthe!...
Il lui prit les mains.
— Sage! On est très sage, dans mon rêve.
— C'est qu'alors on est un très vieux mari et une très vieille femme... On ne sent pas à ses
empes un afflux d'idées f olles,qui vous enivrent..» On n'a dans les veines qu'un sang glacé, au lieu de cette montée de sève, de ce coup de soleil, qui découvre au loin toute une vie rayonnante, un horizon d'amour.
Leurs genoux se touchaient. Marthe essaya de dégager ses mains :
— Vous plaidez très bien. Mais..
' — Cause gagnée, alors?
— Peut-être...
Elle rompait l'étr , dans un léger recul, et, traçant une limite imaginaire :
— Allez toujours. Voici la barre.
— Vous, vous êtes adorable! Vous avez tout,
l'esprit et le cœur. Ahl je ne mérite pa3 ma chance. Mais c'était écrit... Là! tenez... dans votre main... Non, non! je ne la lâche plus, vous me la donnez, une fois pour toutes!.,. Vous me l'avez donnée, je la garde.
— Fou! grand foui
— Nous serons très heureux. Nous étions faits pour nous entendre.,. Votre rêve, notre rêve, c'est la réalité qui continue, une vie large, heureuse... Je suis chez moi. J'attends que nos invités partent. Plus personne... Vous êtes à moi, je reprends mon bien.
Ses doigts glissaient le long des fiévr^x poignets, se criiçajent sur la rondeur du bras.
— Jacques!...
— Pourquoi vous défendre?..* En dansant, il n'y a qu'une minute, je vous tenais, brûlanteplus près... plus près encore... '
Elle était debout, lasse, se défendant mal :
— Non! Non! Ce n'est pas bien!... Et puis, devant tout ce monde, ce n'était pas la même chose..«
Leurs r^ards, instinctivement, s'assurèrent qu'ib étaient seuls,invisibles. Jacques murmura, plus pressant :
— Si! Si! Personne, qu'est-ce que vous crai-
gnez... Mais puique vous êtes à moi, puisque vous serez ma femme...
Leurs lèvres se joignaient. Un faible cri, derrière eux, retentit :
^ Ah!
C'était Mme Dangé, médusée, sur le seuil de la galerie. Marthe courut à sa rencontre.
— Ça y est. Flagrant délit, se dit Jacques.
Il ne savait quelle contenance tenir, à la fois
embêté et ravi.
— Maman 1
Marthe se détendait, à petits sanglots de joie Herveuse, contre l'épaule de Mme Dangé. Celle-ci demeurait immobile, avec un grand air de réprobation outragée. Jacques sentit qu'il fallait prendre une décision. Il vint droit à la vieille dame, avec l'élégance de don Juan marchant à la statue du Commandeur. Et, soulevant la main osseuse, il la baisa, en implorant : .
— Ma mère !
Marthe, derrière la haute gerbe automnale, se poudrederizait déjà, en hâte, d'une minuscule houppette. Des gens venaient, pour prendre eongé. Mme Dangé reprit une mine naturelle, et sourit le plus sincèrement du monde.
Elle n'avait pas perdu sa soirée.