ADIEUX A LA LORRAINE
A MON Capitaine, M. Michel,
De^ Chasseurs a pied de Lunévili.k
ORRAIXK, aïeule trois fois belle, 6 juvénile. Vierge batailleuse, uière de fils hardis Et de vierges bardées de la grâce virile, Depuis qu'on m'exila sous ton grand ciel niol.)i!e. Je fus ton ravi pèlerin, tant, je le dis, Qu'il me semble que c'est à ])résent ({u'on m'exile.
Avant de te quitter je t'invoque debout.
Rose est ton ciel ainsi Cjue la cliair tle tes femmes
Et que ton vin et que ton sol, et veut j)ariout
Ce même afflux fébrile écartelé de flammes :
Votre sang, fourmillants ancêtres 1 Mans ce ciel.
Dans ce sol fauve imbu de lièvres, il circule,
Il bout sous ton raisin mordoré d'or, il brùlc
Au cœur de tes Lorrains son feu blond comme un miel.
Lorraine ô tant de fois dépecée et meurtrie, Le fer vit ruisseler ce sang, triste patrie. Tant de fois, et l'incendie allumer ce sol : Comme une aigle blessée au travers de son vol, Que tu laisse où tu passe une odeur de tuerie.
Martire qui sans fin saigne, lutte et souris, Terre des gestes fiers et des justes audaces. Elégante Lorraine aux tendres bois fleuris, Je te salue et ton acharnement vorace A devers tous brandir, insignes de ta race, La fièvre de l'honneur et l'amour du pays.'
LA DÉFAITE DU SPHINX
JEUNI-S FLEURS 87
LA DÉFAITE DU SPHINX
A Francis Vielé-Griffin.
E métal bout et l'air rutile, Le ciel roui flamboie comme un astre d'enfer, Tout suffoque, l'ombre est lourde Et autant brûle que la lumière ; Ma bouche ahane après les flasques bouffées d'air, Ma langue desséchée dans ma bouche torride Mesure une fiévreuse salive, acre et chaude^ La cendre comble ma narine.
Fureurs, assauts, folie
Et déluge au zénith ; Sardanapale en feu hurle, se rit et crache Les flèches à milliers du haut carquois brûlant ;
Or et flammeSj la vie d'un dieu, Et sang, à resplendissants flots pleut et ruisselle; Le soleil escalade la céleste cité Et s'assej^ant, roi formidable, au faîte, A l'amoncellement sublime a mis le feu.
TF,UNES FLEURS
Opulences accumulées, Que tout déflagre et tout s'effondre, Que tout sombre aux feux éblouis.
Au centre, flamme au cœur des flammes^ Tremble, flambe dans l'orgueil fou.
Et massacre, et rit, et blasfème, Le roi Soleil, satrape et dieu.
L'univers haletant n'est plus que cendre et braise. Pourtant
Sur l'aire calcinée dont le sable poudroie,
Un sphinx blanc et rose demeure, Un bizarre petit sphinx.
Du feu l'ouragan en fureur S'acharne, et saura-t-il gercer L'exquise chair de granit rose, Peut-il éblouir la prunelle De lazulite bleu glacé ?
En vain, en vain le flamboiement s'épuise, En vain l'essaim démuselé des bises Bouillantes comme l'eau des désirs En sifflant halète et tourne, et se brise Sur l'orgueilleuse pointe fraîche, O sphinx, de tes clairs petits seins!
— O monstre immobile, Atone et vide est ton regard ;
JEUNFS FLFURS 89
Ton œil qui scintille et qui dort Attire et draine tel un gouffre ;
— Amour et mc^rt î —
Tapi au cœur de ta prunelle Flamme gélive et bleu de soufre, Le vertige assis trône et guette ;
— x\mour et mort ! —
— O Sphinx impassible!
L'eau sans remous de ta prunelle Sans fond et nulle tel un beau ciel, Est pesante comme les mondes ; J^'infortuné que joint son onde, A cet œil sans regard où frissonne l'énigme,
— Amour et mort ! —
Il s'en voit pour Jamais le domaine et la proie. D'indicibles chaînes Ty rivent,
L'énigme à flots muets le soutire et l'imboit. Sans que nulle magie humaine L'en jamais vienne délivrer;
— Amour et mort ! —
O Sphinx blanc, ô chair insensible !
L'œil lourd, muet et magnétique, Sans qu'un clignotement décide, O sournoise sérénité !
90 JKUXHS FLFUR';
Cette paui)ière vierge et veuve, L'emmène avec tlouceur et lentement le boit ;
— Amour et mort 1 —
Et lui donc pénétré de cette morne soif
(O Sphinx blanc, granit impassible î) D'envahir le gouffre magique Et le boire et en être Iju, S'offre au suçoir irrésistil)le.
— Amour et mort 1 —
Vertiofe effrovable et si doux.
Le gouffre aspire et corps et âme A travers son triste cristal ; Désir sans nom, amours atroces, Ep{)uvanta1)le \olupté.
L'amant xoit s'écouler son cœur Goutte à goutte au gouffre sans [\}n(\.
— Amour et mort !
— Si)hinx aux lèvre' irrassasiées.
Les ossements de tes innom])rables amants l^^)nt l'affreux piédestal à ta croupe de pierre. A tes chers seins menus et roses.
Aux l)elles griffes translucides Et ])lus tranchantes cpie des faux ; Un piédestal d'horreur à ce ventre de piei-re, .Vux flancs i;lacés que nulle ardt^n-, Oue nul spasme n'atiédit !
Car ton masque seul est de femme, Ton lourd ventre est privé de la molle blessure Aux lèvres affamées du baiser amoureux, Et c'est un impudent prestige Que l'orgueil de tes deux mamelles ; Fantôme horrible et cher, ô Sphinx, Monstre atroce et charmant,point mâleet point femelle, Adonis- Astarté^ Démon insexué Des stérilités, Autant mort aux transports de la virilité Qu'aux long-s et chauds élans de la fécondité I
Or moi, me prétendis le lumineux vainqueur
Du monstre à l'énigme, Et tels les musculeux lutteurs tout baignés d'huile
Errent sur l'arène en tournant, Soupèsent la minute et la place propices
A l'étreinte dont tout dépend, Ainsi, moi^ rôdais à l'entour Du monstre d'amour et d'horreur.
Et j'ai crié : Jette à moi ton énigme : Que je devine, Ou que tu me dévores !
-Elles n'ont point vibré, les ouïes de granit rose, Et les lèvres, amas de rubis écrasés.
Infrangibles, stupidement closes Sont demeurées.
J'invoquai dans ma frénésie La furie du soleil au zénith guerroyant, Et c'est en vain que Touragan des brises Vint assaillir le ventre de granit, Le froid granit ne s'est pas échauffé.
Et j'ai crié : — Monstre stupide Qui nous broie sans voir ni savoir, Ouvre l'enfer de ta mâchoire :
Que je devine.
Ou que tu me dévores !
Déclos ta bouche close, rose et avide Comme un sexe de vierge en fleur :
Kt nulle lèvre n'a frémi.
Alors, alors, hors de moi -même,
J'ai plongé comme un double harpon De mes deux yeux Téclair dans les prunelles bleues,
En hurlant, de l'écume au cœur :
— Dévore-moi mais parle ! énonce ton énigme, Crache-le, le venin de la phrase perfide,
Dont l'attente fait que je meurs!
Les clairs yeux et glacés sont restés inflexibles.
Et les fouillant, j'appris avec horreur,
Avec terreur, j'ai vu qu'ils étaient deux trous vides,
C'étaient les trous d'une tête de mort Béant sur de la nuit !
Amour et mort ! il n'y avait pas d'énigme !
Alors, Sans retourner la tête et comme un chien voleur,
Le dos lourd je me suis enfui A gros bruit sanglotant de n'avoir su comme eux,
Les autres, Mourir d'amour, de peur, et d'infernals désirs, Et me courir anéantir Dans le clair gouffre souriant, Amour et mort !
Au réveil, le Sphinx blanc s'était évanoui.