‹ Jeunes fleursChapitre 39 sur 56 · FRANCIS JAMMES · texte numérisé non relu

FRANCIS JAMMES

UAND les punaises lucifuges Dont le contact nous donne la nausée de nous, Regagnent bien repues leurs ténébreux refuges, C'est l'instant de s'offrir aux baisers du mois d'août

Aurore ! la torpeur des bourdons noirs et jaunes Achève de cuver le pollen dans le cœur Des roses trémières couleur sang, couleur feu, Couleur soufre, couleur midi, couleur aurore,

Et les pieds-d'alouette

A leur pied végètent,

Voraces et bleus.

L'horizon rose et vert se trame d'or : la brise, Sur le sol imbibé de rosée fraîche, glisse ; L'escargot ébloui bave un chemin d'argent Et retourne chez soi ; les poules se trémoussent, L'araignée des buissons d'un geste diligent Inspecte son filet, une cloche s'égrène : C'est l'église, et plus loin gémit une sirène : C'est l'usine, puis une autre encor ; les matous. Les oreilles dressées en bataille^ ramènent

Leurs échines harrassées ;

là TEUNFS FLEURS

Les f(jurmis sortent de leurs trous.

Ah, (pie de peine ils ]:)rennent tous, Que de peine pour vivre et vivre quoi ? une heure ! Oui, mais qu'en savent-ils ? hé rien ! Eh bien, et nous ?

L'heure est active niais sereine

Voilà la vérité et que c'est le bonheur... — Le bonheur, est-ce ainsi ? Ou^en savent-ils? — Et nous? Le plus clair, el c'est bête, est qu'il faut travailler :

La commune fièvre nous mène, Poète, insecte, fleur, et là- bas l'ouvrier. Et c'est là le bonheur, et c'est bête à pleurer.

Tant ])ourtant de peine, Oui, c'est le bonheur :

Voyez comme est l'heure Active et sereine !

Au labeur, crie mon cœur! et la chaleur dit non. Et mon cœur conclut comme elle:

Vois, déjà tout chancelle, La fleur et l'oisillon ; Il vient huit heures et déjà le ciel brûle : Travailler, essayez-y donc !

Ah canicule, canicule, Que de maux on souffre en ton nnm !

Les bêtes et les fleurs déjà tout s'ensomeille, Si tant se hâte daine abeille C'est (pi'elle nnmrra dans l'instant :

Ah pauvre de nous, piteux maîtres, Ce qu'on a réfléchi depuis le gai printemps ! Mourir, dormir, rêver ])eut-ètre.

Voilà le bonheur f[u'on attend 1

Le sol en cor s'échauffe et c'est la neuvième heure.

O cruel Alexis, Soleil î de mon malheur

Pitié point n'auras-tu, ni souci de mes chants ?

J'en mourrai, vois-tu bien : le veux-tu que je meure?

Voici rheure que s'en vont les bétes, cherchant

Quelque fraîcheur, cherchant quelque ombre, voici l'heure

Où sous la ronce herbue se cachent les lézards ;

Le sol s'enfièvre encore et la lumière crie,

Tout fuit, tout cuit, du feu danse sous mon regard,

Midi en feu descend ; Thestylis et Lucie,

Broient pour les moissoneurs écrasés de soleil

L'ail odorant et le serpolet. C'est deux heures,

Les bêtes et les fleurs en chœur tout s'ensomeille ;

Une paix des cieux tombe ; ô fin d'après-midi.

Silence^ on sent je ne sais cjuoi qui prend le cœur,

On sent qu'alors on mourrai: de bonheur

Si l'on n'avait toujours quelque douleur : Quoi, le bonheur, est-il ceci?

Est-ce encor du Virgile, est-ce du Francis Jammes

Que va mon âme rabâchant?

La rose et la rose trémière se diffament

Et se dissout mon âme

Sous ce ciel sourd et desséchant, Poètes, bêtes, fleurs, ah, tout se meurt déjà : Il fait toujours midi en août : qu'importe l'heure ? L'énorme potiron imbécile et béat.

L'ahuri tournesol jaune, effaré vainqueur, L'obscène piment rouge sang, et voilà tout Du jardin ce qui reste en ce rauque mois d'août : Spasnie, spasme de couleurs Et d'ampleurs démesurées, Ou bien des fleurs Décolorées,

Digitale ou citronelle.

Héliotrope.,, immortelles...

Du liseron, et tout là-bas Un lénitif essaim de mauves !

Toi poète, tu vas t'installer une alcôve

Sous la clématite : il fait vert, Il fait frais, il fait sombre, et C(uUemplap.t les mauves Tu vas faire senil)lant de produire des vers.

Or, garde toi d'écrire : dors.

Laisse étendu monter la nuit ;

Dormir (^'est travailler encore'.

Laisse en repos pointlre l'heure attendrie

Où les ])unaises lucifuges

Tracpiant riinmain dans ses refuges.

Crient an poète : A b.is du lit !

JEUNES FLF.URS

Page 1