Dans le précédent chapitre, p
elle était lasse de la guerre, qu'il eût fallu continuer, et puis elle commençait à ne plus tant redouter l'Espagne, et ne trouvait pas un grand avantage à acquérir, au lieu d'un voisin affaibli, un voisin conquérant. De son côté, l'Espagne voyait poindre à l'horizon de nouveaux troubles parmi nous, et sur cette espérance elle rompit les négociations, fit un traité séparé avec la Hollande , et persuada à l'Empereur d'entreprendre avec elle un dernier et puissant effort. Un seul homme pouvait encore sauver la France, tout aussi menacée qu'elle l'avait été en 1643. Cet homme était le vainqueur de Rocroy. C'est alors que Condé, qui connaissait parfaitement la situation des affaires, livra dans les plaines de Lens , le 20 août 1648 , la mémorable bataille que nous avons racontée, où il fut aussi prudent que l'a jamais été Turenne, et aussi audacieux que son propre génie et les circonstances le commandaient. Dès lors les négociations marchèrent vite. Le 24 octobre 1648 fut signé à Munster le traité de Westphalie, qui donna pour un siècle la paix à l'Allemagne, y affermit la liberté religieuse, et consacra toutes les conquêtes de la France sur l'Empire f.
1. Le traité de Munster assura à la France la souveraineté des trois évèchés de Metz,, Toul et Verdun, dont elle s'était emparée depuis longtemps ; la souveraineté de Pignerol, qui lui ouvrait au besoin l'entrée de l'Italie ; la souveraineté de l'Alsace tout entière, haute et basse, avec celle de Brissac et de Landau ; enfin le droit de garnison dans la forteresse de Philipsbourg.
Grâce à ce traité, Mazarin n'avait plus en face de lui que l'Espagne , et il comptait l'amener bientôt à l'échange qui seul pouvait donner à la France du côté du nord une frontière semblable à celle qu'elle venait d'acquérir au midi de l'Allemagne. Il rêvait, au bout de quelques campagnes heureuses, un traité plus favorable encore que celui des Pyrénées en 1660. Il avait dans sa main le vainqueur de Lens, qu'il pouvait lancer sur les Pays-Bas ; il pouvait porter en Espagne et en Italie des généraux encore supérieurs à d'Harcourt et à Schomberg ; il comptait soutenir ou ranimer l'insurrection de Naples : un magnifique avenir était devant la France. Qui lui a enlevé cet avenir? qui a divisé et épuisé ses forces? qui lui a fait verser de ses propres mains son meilleur sang? qui a mis aux prises les uns contre les autres ses plus illustres capitaines? qui a arrêté Condé dans sa course à vingt-sept ans, lorsqu'il pouvait ajouter tant de nouvelles victoires à toutes celles de sa jeunesse , et porter le drapeau français à Bruxelles ou à Madrid ?
C'est la Fronde qui a commis l'inexpiable crime d'avoir suspendu l'élan de Condé et de la grandeur française. Du moins en retour a-t-elle agrandi et développé nos vieilles franchises nationales? Loin de là : par une réaction inévitable, elle a dégoûté pour longtemps la France d'une liberté anarchique, incompatible avec l'ordre public, avec la force du gouvernement et de la nation ; elle a ôté à la royauté toute
espèce de contre-poids; elle a enfanté le despotisme d'abord intelligent et utile, puis imprévoyant et funeste de Louis XIV.
Et maintenant, qui a donné naissance à la Fronde ou qui Ta soutenue? qui a relevé l'ancien parti des Importants, étouffé , ce semble , sous les lauriers de Rocroy ? qui a séparé les princes du sang de la cou-, ronne? qui a tourné contre le trône cette illustre maison de Condé, qui jusque-là en avait été le bouclier et Tépée? Sans doute il y a ici bien des causes générales ; mais il nous est impossible de nous en dissimuler une, toute particulière, il est vrai, mais qui a exercé une puissante et déplorable influence, l'amour inattendu de Mme de Longueville pour un des chefs des Importants, devenu un des chefs de la Fronde. Oui , je le dis à regret, c'est Mn,e de Longueville qui, passée du côté des mécontents , y attira d'abord une partie de sa famille, puis sa famille tout entière, et la précipita ainsi de ce faîte d'honneur et de gloire où tant de services l'avaient élevée.
Racontons le plus rapidement qu'il nous sera possible ce que nous savons de Mme de Longueville, depuis le moment où nous l'avons quittée jusqu'au commencement de l'année 1648.
Nuls documents authentiques, imprimés ou manuscrits , ne nous autorisent à supposer qu'avant la fin de l'année 1647, Mme de Longueville ait jamais franchi les bornes de la galanterie k la mode. Elle
était grosse en 1643, pendant l'aventure des lettres et la tragique querelle qui en fut la suite, et elle accoucha , le 4 février 1644, d'une fille qui reçut le nom de sa mère et de son frère , Charlotte-Louise , M,le de Dunois, morte le SO ' avril 1645. Un an après, le 12 janvier 1646, elle eut un fils, Charles d'Orléans, comte de Dunois, destiné à succéder aux titres de son père, mais qui , disgracié de la nature, tenta diverses carrières sans être capable d'aucune, et s'éteignit dans l'Église, à la fin du siècle, sous le
1. Gazette du 6 may 1645. «Le 30 avril, sur les deux heures du matin, mourut dans l'hostel de Longueville la comtesse de Dunois, âgée de quatorze mois, fille du second mariage du duc de Longueville ; toute la cour ayant tesmoigné beaucoup de regret de la mort de cette jeune princesse, dont le corps ayant esté embaumé et mis dans un cercueil de plomb fut porté le deuxième de ce mois ( de mai ) au grand couvent des Carmélites, où la ducbesse de Longueville sa mère a voulu qu'elle fust enterrée près le tombeau de la mère Magdeleine de Saint- Joseph , les pages et valets de pied des duc et duchesse de Longueville avec chacun un flambeau de cire blanche environnant le carrosse de deuil où il estoit, suivi de grand nombre d'autres. 11 fust présenté à la porte de l'église, tendue de serge blanche avec deux lès de satin chargés des ecussons de Bourbon et de Longueville , par le curé de Saint-Germain-TAuxerrois à l'eveque d'Utique, coadjuteur de Montauban, assisté de plusieurs ecclésiastiques et des pères de l'Oratoire de Saint-Magloire, qui le récent au nom de ce monastère ; et l'ayant mis sous un dais de toile d'argent orné des mêmes armoiries, couvert d'un poésie de mesme étoffe bordé d'hermine, et d'une couronne ducale d'or couverte d'un voile de gaze, après les bénédictions et encensemens ordinaires, les religieuses au nombre de soixante vinrent en procession à la porte du monastère recevoir le corps , qui fust porté dans la fosse faite au cloitre et inhumé par cet evesque avec les cérémonies de l'ordre des Carmélites, dont cette petite princesse portoit l'habit. »
nojn d'abbé d'Orléans x. En 1647, elle mit au monde une seconde fille, Marie-Gabrielle, enlevée en 1650*. Tout à l'heure, nous dirons un mot du dernier fils qui lui naquit au milieu de la Fronde.
Mme de Longueville avait vingt-cinq ans en 1644, après le duel de Coligny et de Guise. Chaque année ne faisait qu'ajouter à ses charmes. La gloire de son frère rejaillissait sur elle, et elle y répondait en quelque sorte par ses propres succès à la cour et dans les salons. Elle prenait de plus en plus les mœurs du jour. La coquetterie et le bel esprit étaient toute son occupation. Sa nouvelle grossesse ne lui ayant pas permis de suivre à Munster, en juin 1645*, M. de Longueville, elle était restée à Paris ; elle s'y plaisait fort, et, soit que son cœur eût déjà reçu quelque légère atteinte, soit qu'il fût encore entièrement libre, on comprend qu'elle ne fut pas très-charmée d'aller rejoindre, après ses couches, au printemps de 1646, sous le ciel de la Westphalie, son mari qui n'était pas, dit Retz, l'homme du monde le mieux avec elle3. Imaginez-vous, en effet, cet enfant gâté de l'hôtel de Rambouillet quittant Corneille et Voiture , toutes les élégances et les raffinements de la vie, pour s'en aller à Munster parmi des diplomates étrangers parlant allemand ou latin. C'était pour elle un double exil , car sa patrie n'était pas seule-
1. Voyez la me partie. — 2. Voyez la ue partie. 3. Mémoires, t. Ier, p. 182.