Le dernier jugement du prince de Conti
soit ; mais pour moy il me contente, en ce que Voiture est appelé admirable et grand, et Benserade seulement galant et petit. Il a fait un autre sonnet que je vous envoyé aussi , et avec tout cela la liste de nos amis et de nos ennemis. Tous ont esté l'un ou l'autre, sans préoccupation, sans politique et sans aucun autre motif que la force de leur raison pour les uns, et pour les autres leur goust emporté et leur esprit éblouy. Mais je ne m'aperçois pas que je passe jusqu'aux invectives, et qu'il est aussy peu généreux d'en attaquer un père de l'Oratoire, qu'il le seroit de se battre contre un homme désarmé. Je les finis donc par la force de cette mesme raison qui m'a fait préférer Uranie à Job, et la muse céleste à un homme galeux depuis la tête jusqu'aux pieds.
« Je vous supplie de faire déclarer M. l'abbé de Croisy ', je le voudrois bien de mon party. J'oubliois de vous dire que nous écrivons des lettres circulaires et que nous attendons le jugement de M. et de Mme de Montausier, de tout Rambouillet, et de M. et de Mme de Liancourt. Enfin cette affaire n'en demeurera pas là , et de la manière qu'elle devient tumultueuse, les ministres s'en devroient occuper plutost
1. Nous ne connaissons pas d'abbé de Croisy. Nous inclinons à croire ici la copie de Conrart défectueuse , et nous proposons de lire l'abbé de Cerisy, Habert, de l'Académie Française, bel esprit alors en réputation auteur d'écrits aujourd'hui oubliés, entre autres de Poésies chrétiennes et diverses, dédiées au prince de Conti; mort en 1654, à l'âge de quarante-quatre ans.
que des assemblées de la noblesse; et la tolérance qu'on a pour nos séditieuses manières est la plus grande marque que nous ayons eue depuis un an du ravalement de l'authorité royale, car ce sont des cantonnements contre les loix fondamentales d'un estât bien policé '. Enfin, Dieu le veut, il n'y a rien à dire,
« Un petit mot de réponse sur ce que vous trouvés de gens de votre parti et du mien , etc. »
Mme de Longueville l'emporta; tout l'hôtel de Rambouillet passa de son côté, et Benserade, battu après avoir été triomphant , se plaignit à celle qui lui avait dérobé sa gloire :
« Vous m'avez donc mis le dernier !
Un autre a sur moi la victoire.
Moi qui me faisois tant accroire :
C'est assez pour m'humilier.
« Ce malheur va me décrier Par tout le temple de mémoire, Et, déchu d'une haute gloire, Je m'en retourne à mon fumier. »
1. Cette allusion aux assemblées de la noblesse date cette lettre , et la met plus d'un an après l'époque dont nous nous occupons, c'est-à-dire à la fin de 1649 , quand la noblesse se souleva contre les nouveaux brevets ; voyez notre ne partie, chap. i. Mais bien que de la fin de 1649, cette petite affaire représente fidèlement la manière dont Mme de Longueville passait sa vie en 1648. Il est bien surprenant que dans le grand recueil de pièces relatives aux deux sonnets (Mélanges de littérature, etc.) pas une seule date ne soit marquée. Notre conjecture sur celle de la lettre à Esprit est confirmée par la note suivante, qui se trouve dans le t. XI, in-fol., des papiers de Conrart, p. 1113 : « Au mois de décembre 1649 toute la cour fut partagée sur les deux sonnets de Voiture et de Benserade. Chacun prit party et se déclara pour celuy qu'il
Citons encore ce joli quatrain de M"- de Scudéry :
« A vous dire la vérité, Le destin de Job est étrange D'être toujours persécuté, Tantôt par un démon et tantôt par un ange. »
Tels étaient les frivoles passe -temps, à la fois innocents et dangereux, de M™* de Longueville. Toutes les prospérités et toutes les félicités de la vie l'entouraient. Tout conspirait en sa faveur ou plutôt contre elle, les succès de l'esprit comme ceux de la beauté, la gloire toujours croissante de sa maison, l'enivrement de la vanité, les secrets besoins de son cœur. L'épreuve était trop forte; elle y succomba. Dans ce monde enchanté du bel esprit et de la galanterie, plus d'un adorateur attira son attention; l'un d'eux finit par l'emporter, selon toute apparence, à la fin de 1647 ou au commencement de 1648. Elle avait alors à peu près vingt-neuf ans.
François, d'abord prince de Marcillac, puis duc de La Rochefoucauld après la mort de son père, était le fils aîné de François de La Rochefoucauld, que Louis XIII fit duc et pair en 1622 , et de Ga-
trouvoit le plus beau. Des deux sectes qui se formèrent sur ce sujet, ceux de la première furent appelés les Uranins, et Mme de Longueville en fut le chef; ceux de la seconde s'appelèrent les JobeUns, et M. le prince de Conti s'en rendit le protecteur. M. le Prince (Condé) ayant esté pressé de dire de laquelle il vouloit estre , ne voulut jamais s'expliquer autrement qu'en disant qull les trouvoit tous les deux fort beaux. Sur quoi les railleurs disoyent que c'estoit sa coutume de jouer toujours les deux. »
brielle de Liancourt. Il était né le 15 décembre 1613, et d'assez bonne heure il avait épousé M,,e de Vivonne. Il servit honorablement en Italie et en Flandre , et en 1646 il avait été blessé au siège de Mardyk. Comme dit Retz, il n'était pas guerrier, quoiqu'il fût très-soldat. Sans être d'une grande beauté, il était bien fait et fort agréable. Ce qui le distinguait par-dessus tout, c'était l'esprit. Il en avait infiniment, du plus fin et du plus délicat. Sa conversation était douce, aisée, insinuante, et ses manières de la politesse la plus naturelle à la fois et la plus relevée. Il avait un grand air. La vanité lui tenait lieu d'ambition. Il aima de bonne heure à se distinguer et à se mêler d'intrigues. Profondément personnel , et ayant fini par bien se connaître luimême et à réduire en théorie sa nature, son caractère et ses goûts , il débuta par les apparences contraires et par ces manières chevaleresques qu'affectaient les Importants. Une de ses premières liaisons fut avec Mœe de Chevreuse, qui le donna à la reine Anne. 11 s'engagea si bien dans les intérêts de la reine et dans ceux de MUe d'Hautefort, qu'il conçut ou accepta l'idée de les enlever. « J'étais, dit-il1, dans un âge où l'on aime à faire des choses extraordinaires et éclatantes, et je ne trouvai pas que rien le fût davantage que d'enlever en même temps la reine au roi son mari et au cardinal de Richelieu ,