DES SACRÉS RITES
a Mes cousins, s'il est vray que les saincts soient les ornements* de l'esglise et les protecteurs du royaume, vous ne devez pas vous estonner si je fais tant d'instances * auprès du saint siège pour la béatification d'une saincte religieuse qui pendant son vivant a esté l'honneur de ce royaume et qui en sera , comme
1. Comme la Reine le dit ici, elle s'était, déjà fort occupée de cette affaire, et plusieurs fois elle avait écrit ou fait écrire au pape, ainsi que nous l'apprend te billet suivant autographe de la princesse de Condé :
■ A LA REVERENDE LA REVERENDE HERE MARIE MADELEINE DE JESUS CARMELITE. » (D'une main
très-ancienne: 22 mars 1641.)
• Ma chère Mère , la penr que j'ay. de ne vons point voir demain m'oblige a vous fere savoir que la René a parlé a M. Du Noiset aussi bien que vous le pouvés souetter. Je ne mi suis poin trouvée , car je n'ay pas été ce matin chez la René, mes bien après diné parce que Ton ne la peu trouver plùstost. Mes la René m'a dit que je vous flse savoir qu'elle luy a parlé, et m'a dit ce. qu'elle luy avoit dit, qui est le mieui du monde, et aussi la réponse dé l'autre qui a dit à la René qu'il ne doutoit pas que le Pape ne luy accordât l'information qu'elle désire, qu'il en parlera au Pape de la part de la René, et qu'il ne douta pas que te Pape ne l'accorde. Je crois qu'il sera a ptopos que vous n'oubliés pas a Tan remercier, comme vous fîtes des reliques (plus liant, p. 412). J'espère vous voir demain au soir ou mercredi au plus tard. Je vous donne le bon soir et me recommande à vos prières. x- ■
(Ces deux G enlacés signifient Charlotte de Condé, la princesse s'appelant Charlotte Marguerite Montmorenci de Condé. )
j'espère, la protectrice après sa mort. Je ne me contente pas de vous solliciter pour elle par mes lettres , mais je me sens obligée de vous rendre compte des lumières particulières que i'ay de son mérite et de sa vertu. le l'ay souvent visitée pendant qu'elle vivoit parce que ie l'ai mois et l'honorais, le peux dire aussy avec vérité qu'elle m'aimoit, qu'elle considéroit plus ma personne que ma condition, et qu'elle avoit pour moy des tendresses qu'une mère a pour sa fille, comme i'avois aussy pour elle les sentiments qu'une fille a pour sa mère. Les fréquentes et longues conversations que i'ay eues avec elle l'espace de plusieurs années m'ont donné le moyen de connoistre ses excellentes qualités , et ie pense pouvoir asseurer que ie ne me trompe point dans te juge* ment que ie fais de sa vertu. Elle avoit beaucoup de prudence et de douceur, et il estoit bien malaisé de ne se pas rendre à une personne qui avoit tant de lumières et d'agréments. Mais parce que ie sçay bien que ce n'est pas ce que l'on considère davantage dans les saincts , ie m'arrestcray particulièrement à vous remarquer sa piété, son zèle pour la gloire de Dieu et pour le salut des âmes, son respect envers l'esglise et le saint siège, et la charité qu'elle a eue pour ma personne.
Sa piété vers Dieu paroîssoit en toutes ses paroles. 11 estoit le seul subiect de tous ses entretiens; et comme la bouche parle de l'abondance du cœur, elle m'entretenoit touiours de celuy qui estoit l'unique object de son amour. Elle en parloit avec beaucoup de grâce et faisoit une merveilleuse impression dans l'ame de. tous ceux qui l'écoutoient. Pour moy, ie vous advoue que i'en estois fort touchée, et que ie ne pouvois l'entendre que ie ne fusse saisie de ce respect qu'on a pour les choses sainctes. L'amour qu'elle portoit à Dieu faisoit naistre la douleur qu'elle soutfroit quand il estoit offensé. Elle avoit une horreur estrange des impiétés et des blasphèmes, et elle m'exhortoit à employer tout mon pouvoir à les bannir de ce royaume. Elle portoit un extrême respect à la parole de Dieu et vouloit qu'on l'escortât avec beaucoup de vénération; et parce qu'on la méprise quelquefois quand elle n'est pas annoncée avec tant de grâce, elle me disoit qu'il falloit honorer Jésus-Christ en la personne de ses
ministres, respecter sa parole dans leur bouche , et tenir pour assuré que les moindres d'entre eux en disoient tousiours bien plus que nous n'en faisions. Mais si elle avoit tant de révérence pour la parole des prédicateurs, elle en avoit beaucoup davantage pour celle des souverains pontifes. Tout ce qui venoit de leur part luy esloit en singulière vénération , el ie me souviens que quand ils ouvroient le Jubilé à Rome, elle m'exhortoit à le demander pour la France et ne pas négliger une grâce pour laquelle l'esglise communique ses trésors à ses enfants et fournit aux pécheurs des remèdes pour tous leurs maux. De ce mesrae principe procédoit le zèle qu'elle avoit du salut des âmes. La conversion des pécheurs faisoit le plus grand de ses soins , et comme vraye fille de J. -Christ elle accompagnoit de ses prières les prédicateurs qui travailloient à les convertir. Elle m» parloit aussy souvent des peuples nouvellement revenus à la foy, m 'entretenant des progrès qui se faisoient dans le Canada pour lequel elle avoit une charité particulière, conviant les personnes qui la voyoient de contribuer à ce bon œuvre de tout leur pouvoir. Comme elle souhaitoit la conversion des infidèles, elle souhaitoit aussi celle des chrestiens et se servoit de tous les advantages que Dieu lui avoit donnés pour les réduire à leurs debvoirs. Elle blasmoit les divertissements dangereux avec une force d'esprit qui en donnoit de l'horreur, et elle faisoit voir si clairement le péril qui les accompagne qu'elle obligeoit ceux qui l'escoutoient à s'en esloigner. Je luy ay cette obligation avec plusieurs autres qu'elle m'a donné de l'aversion pour les romans, en me faisant remarquer combien la lecture en est puérile et dommageable, combien elle dérobe de temps, et de quelles mauvaises impressions elle remplit l'esprit de tous ceux qui s'y occupent. Si elle avoit soin du salut de son prochain elle en avoit aussy de sa réputation ; elle ne pouvoit souffrir la médisance , et comme elle est très-opposée à la charité, elle en avoit une extrême aversion , et me recommandoit souvent d'user de mon auctorité pour l'esloigner de ma cour.
le conclurày cette lettre par les principales choses qu'elle m'a dites pour mon instruction .particulière, et que Dieu m'a fait
la grâce de ne point oublier. Elle m'exhortoit à donner rna première pensée à Dieu quand ie m'esveille, à faire en sorte que les bonnes résolutions que ie prenois devant luy fussent Suivies de bons effets, à réemployer dans toules les œuvres de piété qui seroient en mon pouvoir. Elle me convioit aussy à faire tous les soirs l'examen de ma conscience, et de ne pas seulement demander pardon à Dieu de mes peschés, mais encore du mauvais employ du temps, me représentant avec beaucoup de force et de raison les obligations qu'ont les chrestiens d'en faire un bon usage. Elle m'a aussy souvent recommandé d'assister tous les jours aux vespres , et de me dérober des divertissements pour rendre ce petit hommage h Dieu ; cet advis est si bien demeuré dans mon esprit que ie ne manque que le moins que ie puis à le suivre, et quand i'y obéis c'est presque tousiours en souvenir de celle qui me l'a donné, et avec une pensée que ma déférence luy donne quelque satisfaction. J'ay reçeu de sensibles consolations dans ses entretiens, et quoiqu'il y eust grande disproportion entre nos âgés et nos conditions, ie ne laissois pas de trouver une grande douceur dans sa conversation. Elle exhortoit beaucoup à porter avec soumission les croix qu'il plaisoit à Dieu d'envoyer, à les rçôevoir avec humilité, les souffrir avec patience et les embrasser mesme avec joye. Elle pratiquoit courageusement les advis qu'elle donnoit aux autres ; car quoiqu'elle fut très-infirme et qu'elle sentit de très-fascheuses douleurs, elle estoit néantmoins tousiours égale et tranquille , et l'on voyoit bien que celuy pour qui elle souffroit estoit sa consolation et sa force. Ces excellentes vertus luy ont acquis l'estime générale de toute la France , et ie vous (mis assenrer que tous ceux qui l'ont connue l'ont veue comme une saincte. J'ay un extrême regret qu'ayant eu le bien de la voir pendant sa vie, ien'aye pas eu celuy d'assister à sa mort, et qu'elle soit passée de ce monde en l'autre lorsque i'estois absente dé Paris; et pour m'en consoler ie demanday avec grand soin quelque chose qui luy eut appartenu , et je reçeus avec grand respect une image qu'elle avoit longtemps gardée en son bréviaire. Je visite assez souvent son tombeau , et en particulier ie n'y manque jamais le jour qu'elle
est décédée, et quelques affaires qui me surviennent ie m'en défais pour luy rendre ce petit debvoir. l'y ay mené plusieurs fois le Roy monsieur mon fils1, dans la créance que i'ay qu'il pourra obtenir de Dieu beaucoup de grâces par son intercession. Ce qui me le persuade est le grand nombre des miracles qu'elle opère tous les jours en faveur de ceux qui implorent son assistance.
Quoique ie vous aye dit ce que ma mémoire m'a fourni , i'ay grande confusion d'en avoir dit si peu , et de vous avoir marqué des choses qui ne répondent ni à sa saincteté ni à l'estime que tout le monde eu a conceu : mais le tesmoignage public suppléera à mon défaut, et i'auray la satisfaction d'avoir au moins contribué de mon suffrage pour avancer sa béatification. le la souhaite avec toute la France, et ie l'attends de la iustice du saint siège et de vostre piété , me promettant qu'on ne la peust pas refuser aux merveilles que Dieu opère par sa servante. Je vous coniure d'y contribuer eh vostre particulier ce qui despendra de vous, principalement pour l'accélération de l'affaire. Cependant ie demeureray,
Vostre bonne Cousine.
Anne. Paris, le 23n,e febvrier 1655. — Servient. »
Après la lettre de la reine Anne, nous donnerons ici tout entières les dépositions de la princesse de Coudé et de madame de Longueville , bien qu'elles soient un peu longues et qu'elles se ressemblent; mais, nous l'avouons, nous avons transcrit avec un plaisir que d'autres partageront peut-être , ces pages d'une qualité de style indéfinissable, et où les deux princesses, en voulant
1. Mme la Princesse ayant proposé à la Reine un yœu à la mère Madeleine pour la santé du Roi, et la Reine y ayant consenti, une personne de l'hôtel de Gondé écrivit ceci au couvent :
■ La Reyne veut bien que vous promettez qu'elle mènera le Roy sur la tombe de la bienheureuse mère, et qu'elle fera dire des messes. Vous pouvez faire ce Tœu dans toute» les circonstances, tout sera aceomply. La santé du Roy est un peu meilleure» mais tousjoots dans le danger. Dieu la luy redonne ! Madame vous donne le bonsoir. Monseigneur son fils est arrivé à ce soir, il vient descendre céans tout droit.
• Ce fc& novembre 1647. »
faire connaître la mère Madeleine, se peignent elles-mêmes involontairement :
« Je soussignée, Marguerite Charlotte de Montmorency, veuve de très haut, très puissant et très excellent prince, messire Henry de Bourbon , prince de Condé ,, premier prince du sang, premier pair de France , duc d'Enghien , de Chateauroux et de Montmorency, gouverneur et lieutenant pour le Roy en ses pays de Bourgogne, Bresse et Berry , atteste et certifie que j'ay cogneu fort particulièrement la servante de Dieu , la Mère Magdelaine de St-Joseph , en son vivant religieuse carmélite et jadis prieure au grand couvent de l'Incarnation du faubourg St-Jacques lez Paris, et j'estime pour une des grandes grâces que la divine majesté m'ayt faite la part que cette bonne Mère. m'a donnée en son affection et en ses prières. ;
Je rends tesmoiguage sur la vérité que c'est la Mère Magdelaine qui m'a donné les premières pensées de l'éternité, car auparavant que de la cognoistre j'estois fort du monde et n'avois guère pensé de m'en retirer.
Elle m'a donné plusieurs bons avis pour mon ame; mais îe ne les puis déclarer estant comme ma confession.
Elle me parloit fort librement sur les choses qu'elle croyoit m'estre nécessaires, et ie l'ay vue faire le mesme à la Reyne avec des termes sy pleins de force qu'ils faisoient impression dans tes esprits , en sorte qu'on ne la quittait point qu'avec désir de mieux servir Dieu.
Elle s'insinuoit avec tant de grâce dans les esprits que non seulement l'on ne pouvoit trouver mauvais ny avoir peine de ce qu'elle disoit, mais mesme on se sentôit contraint d'entrer dans son sentiment.
Elle avoit quelque chose qui portoit à la respecter, ce que j'ay mesme remarquée en la Reyne, lorsque Sa Majesté lui parloit, laquelle l^ymoit beaucoup.
Cette servante de Dieu estoit grandement ennemie de la lecture des romans; elle m'a souvent parlé de n'en point lire et à ma fîïïe, la duchesse dfc Longue ville, aussy.
Lorsqu'elle nous voyoit parler quelque fois devant le saint Sacrement, elle nous en reprenoit fortement, néanmoins dans sa douceur ordinaire. Elle ne souffroit non plus de nous voir parler durant les sermons, et lorsqu'elle entendoit quelques dames qui n'estimoient pas assez les prédicateurs, disant qu'ils n'avoient pas bien presché ou chose semblable, elle les tancoit agréablement en sa manière et disoit : Holà! En voylà plus que vous n'en fairés; c'est la parole de Dieu. (
Cette grande servante de Dieu m'a parlé diverses fois sur la vanité, et en particulier sur l'impossibilité qu'il y avoit Raccorder pieu et le monde, et de bien faire l'oraison en prenant les plaisirs et les ayses de son corps.
Mais ce dont il me souvient qu'elle m'a le plus parlé, c'est de supporter patiemment les afflictions de la vie et de m'en servir pour gaigner le ciel et mespriser les choses de ce monde.
J'ay beaucoup reçeu de consolations de ses paroles en plusieurs subiects d'afflictions que j'ay eus.
Je n'ai jamais veu une religieuse plus compatissante qu'elle. Cela soulageoit fort. Je me souviens qu'à la mort de mon frère le duc de Montmorency, me voyant extrêmement touchée, elle me disoit : « Pleures, madame, ne vous retenés pas, je pleureray avec vous, mais il faut que le cœur soit à Dieu. » Et elle pleuroit avec moy, ce qui allegeoit ma douleur.
Je n'ai jamais veu une personne plus douce qu'elle , ny qui eut une plus grande bonté. L'on ne s'ennuyoit point avec elle, car elle estoit d'une très agréable conversation, avoit le cœur gay, l'esprit excellent, l'humeur touiours égale et naturellement complaisante; mais elle ne Testoit point aux choses où il y avoit tant soit peu d'offense de Dieu. Sy, comme l'on dit, la tranquillité d'esprit et la gayeté sont des marques qu'une ame jouit de la paix des enfants de Dieu,(on peut aiseurer qu'elle possedoit tousiours cette paix intérieure par la tranquillité de son visage et la ioye qui y paroissoit, accompagnée de la modestie convenable a une religieuse.
Elle estoit fort bénigne et charitable envers toutes sortes de personnes , et i'ay remarqué qu'elle aymoit sensiblement ceux qui lui portoient affectiour estant d'un très bon naturel. 11 s'est rencontré des occasions où elle a fait seavoir qu'elle aymoit en tout temps ses amis sans esgard à ce qu'ils esfoient disgraciés,, et qu'elle mesme s'exposoit d'encourir la disgrâce des grands. J'ai expérimenté cecy, lorsqu'après la mort de mon frère elle me reçeut durant quelques iours en son monastère avec une très grande charité, quoy qu'elle sçeut bien que i'estois fort mal auprès du Roy '. Elle s'exposa aussy à encourir la disgrâce de la reyne Marie de Medicis par la réception qu'elle fict d'une dame de ses amies qu'elle avoit chassée de la court.
Elle m'a employée en diverses affaires pour le bien de son ordre , cognoissant combien ie l'aymois, ce qui fait que ie puis rendre bon tesmoignage du zèle qu'elle avoit pqur le maintenir en paix et dans la perfection où sainte Thérèse l'avoit mis. le sçay qu'elle a beaucoup travaillé pour cela, particulièrement pour ramener les esprits du monastère de Eourges qui s'estoient retirés de l'obéissance des supérieurs que nostre saint Père a donnés à -cet ordre en France. J'y travaillées à sa prière et suivant les advis qu'elle me donnoit, feu Monsieur mon Mary estant lors gouverneur du Berry. J'ai remarqué qu'elle ne disoit jamais rien de qui que ce fut contraire à la charité. Il est bien vray qu'en cette affaire du couvent de Bourges, elle me parla du tort qu'avoit la .prieure d'avoir fait soulever les religieuses contre leurs supérieurs, mais iamais elle ne me dit aucune chose des défauts particuliers de cette prieure sans nécessité; et mesme i'ai remarqué qu'elle en parloit avec compassion et charité pour elle , jusque là qu'elle me pria de porter parole à cette prieure que , sy elle vouloit retourner à son devoir et au monastère de l'Incarnation, les supé-
1 . Elle se conduisit de même à l'égard du garde des sceaux Marillac Voyez plus haut, chap. ier, page 1*4.
heurs la receuvroient et qu'elle seroit traitée comme une des plus vertueuses de la maison. Cette servante de Dieu me dit : « le suis la moindre de toutes les religieuses de l'Ordre, mais ie l'asseure de ce que ie vous dis de la part des supérieurs. » Cette grande servante estoit sy esloignée de vouloir mal aux personnes qui exerçoient sa patience, et qui disoient quelque chose d'elle mal à propos et contre la vérité, que ie Fay veue se resjouir de plusieurs choses qu'on lui avoit raportées qui avoient esté dites contr'elle.
Elle avoit l'esprit naturel fort bon et iudicieux qui ne s'empèchoit de rien et traitoit les affaires avec grande paix sans s'en inquiéter.
Son humilité nous a caché les choses extraordinaires que. Dieu faisoit eu elle durant sa vie; mais quoy qu'elle essayât de paroistre toute commune en sa conversation, sa grâce ne laissqrt pas de se faire ressentir par divers bons effets.
J'ay remarqué qu'encore qu'elle parlât librement aux personnes de' grande condition, néanmoins elle ne manquoit pas au respect qu'elle leur devoit, et sembloit qu'elle eust esté nourrie toute sa vie à la court, tant elle estoit civile.
Les Reynes l'aimoient et l'estimoient beaucoup. Je les ay veues souvent aller aux monastères dont elle estoit prieure pour la voir, et que leurs Majestés l'entretenoient plusieurs heures de suite en particulier.
Cette servante de Dieu prenoit soing de se conserver la bienveillance de leurs Majestés pour avoir plus de moyen de les faire rendre à Dieu et à la vertu, et non pour un intérêt particulier, dont elle estoit très séparée.
Elle estoit très affectionnée à prier pour la paix de l'Église et du royaume, ce que i'ai particulièrement remarqué au temps de la guerre que le feu roy Louis XIII a eu contre les hérétiques rebelles et surtout au siège de la Rochelle. Elle estoit lors sy occupée à prier pour le bon succès des armées du Roy et à en demander des nouvelles, qu'elle ne pouvoit quasy s'occuper aux affaires particulières qu'on la .prioit de recommander à Dieu. Quand elle sçeut la prise de la Rochelle, elle en parut dans une grande ioye et en rendit beaucoup de grâces à Dieu , me conviant à faire de mesme. .
Je sçay qu'elle avoit une affection particulière pour feu Monsieur mon mary, à cause qu'il aimoit l'Eglise,, qu'elle prioit beaucoup Dieu pour luy, et qu'elle avoit prédit de luy qu'il seroit utile à l'Eglise, ce qui a esté en effect en ce qu'il a soutenu ses intérêts en plusieurs rencontres, et en mourant lorsqu'il donna sa bénédiction à ses deux fils il les pria de se montrer vrais enfants de l'Eglise et d'en défendre les intérêts.
Son zèle pour la conversion des âmes- infidèles estoit très grand. Elle a procuré beaucoup de secours aux révérends Pères de la Compagnie de Jésus qui travailloient à la Nouvelle France pour ce subiect; et ie me souviens qu'elle m'a quelque Tois demandé quelque chose pour leur envoyer, et que peu devant sa mort elle fit baptiser dans l'église du monastère de l'incarnation trois personnes de ces pays, d'où je fus marraine d'une, et ma fille la duchesse de Longueville d'une autre.
Elle faisoit beaucoup faire de prières dans les besoins publics de l'Eglise ou du royaume , et aussy lorsque quelqu'un des amis de son Ordre estoit en
peine, ou seulement des personnes qui touchoient ses amis. Je l'ay veue faire faire quantité de prières pour plusieurs, e&tr'autres pour des personnes de condition condamnées à mourir pour divers subiects, et ie ne doubte pas que ses saintes prières en particulier n'ayent beaucoup servi à les disposer à faire bon usage de leur affliction.
Je l'ay beaucoup veue les dernières années de sa vie, durant lesquelles elle estoit accablée de maux; mais elle ne laissoît d'estre gaye, ne se plaignoit point, ne paroissoit pas mesme estre incommodée comme elle. Festoit en effect.
Il est aisé à juger qu'elle estoit bien pénitente, parce qu'elle a établi dans le monastère de l'Incarnation une grande ferveur à la pénitence qui s'y voit encore à présent aussi en vigueur que pendant sa vie, dont ie puis rendre tesmoignage y entrant souvent et en voyant plusieurs particularités. Pour ce qui est de la régularité, ie rends aussy tesmoignage qu'elle y est gardée exactement et qu'il est aisé en voyant Testât du monastère de l'Incarnation de cognoistre qu'il a esté sous une sainte conduite.
Elle a esté sy exacte dans les observances de son ordre que, pour oe que sainte Thérèse défend dans ses constitutions de recevoir des professes d'un autre ordre dans celuy de Notre-Dame du mont Carmel selon sa réforme, ie scay qu'elle a refusé l'entrée à plusieurs abbesses dans son monastère, dont Tune estoit de la maison de la TrimouiUe parente de feu Monsieur mon mary. le rends encore tesmoignage que pour esviter les divertissements que les religieuses eussent peu avoir par l'entrée, fréquente des princesses et daines de condition qui avoient permission de notre saint Père, elle a refusé d'ouvrir la porte à plusieurs qui lui offroient quelques-unes du bien et de la faveur; et depuis sa mort les religieuses à son exemple n'ont pas voulu non plus permettre l'entrée à d'autres de très-grande qualité '.
le scay que la servante de Dieu a receu beaucoup de filles sans dot, encore que son monastère fut fort incommodé, mais elle regardoit plus à la vocation des âmes qu'à l'intérêt temporel du monastère.
Sy i'avois présent à l'esprit tout ce que i'ay oogneu des vertus de cette sainte religieuse et des grâces extraordinaires qu'elle a reçues de Dieu, ie pourrois rendre un plus ample tesmoignage de sa sainteté, et ie souhaite beaucoup que ce peu suffise pour satisfaire à ce que ie dois à son mérite et à son affection vers moy ; et pour faire cognoistre que ie l'estime beaucoup au delà de ce que i'en dis, c'est un des grands déplaisirs que i'aye eu en ma vie que de n'avoir pas eu pouvoir d'entrer dans le monastère les derniers jours de la maladie de cette grande servante de Dieu. le n'avois lors permission que d'y entrer trois fois le mois; et lorsqu'elle tomba malade j'estois entrée ces trois fois, de sorte que ie ne peus la voir pendant ce temps qu'une fois, qu'ayant sceu que i'estois venue au dehors du monastère pour apprendre moy-mesme de ses nouvelles, la pauvre Mère quoy que mourante se fit porter au parloir pour me