‹ Jeunesse de Madame de LonguevilleChapitre 178 sur 180 · Recueil des circulaires, p · texte numérisé non relu

Recueil des circulaires, p

M* DU VIGEAN, SCBUR MARTHE DE ÏÉSUS. 46T7

admirable que Dieu a montré visiblement combien elle lui était agréable en ce point, lui ayant fait la grâce d'observer notre règle dans toute sa rigueur depuis la profession, ce qu'on n'aurait jamais espéré, vu la délicatesse de son tempérament et celle avec laquelle elle avait été élevée.

« Cette chère sœur avait un éminent don de piété, ne se lassant jamais de prier. Toutes ses Matinées se passaient au chœur, et plusieurs heures de Taprès-diner, toujours à genoux. L'assistance à l'office divin était ses délices, et sa plus grande joie était d'y pouvoir servir, quelque mal qu'elle en ressentît. Un jour, une sœur lui dit que l'effort qu'elle faisait pour y chanter contribuait à son mal, de poitrine. Elle répondit qu'elle n'était pas digne de souffrir pour une si bonne cause , ajoutant que le cardinal de Bérulle disait que, nos corps étant de nature à être usés, ce nous était un grand bonheur qu'ils le fussent pour Dieu, témoignant une grande* joie que le sien pût être consommé à si saint usage. Elle avait une dévotion singulière à ce bienheureux, de qui elle avait reçu des assistances très-particulières.

a Sa maladie commença le 10 janvier (1665) par une oppression de poitrine si violente que nous crûmes la perdre le jour même. On la saigna deux fois, ce qui la soulagea; mais bientôt après l'oppression redoubla avec la fièvre, qui ne Ta point quittée l'espace de plus de trois mois; il s'y est joint une bydropisie universelle. On ne peut exprimer ce qu'elle a souffert pendant cette maladie, dans laquelle la langueur s'est unie à la violence, avec des douleurs extrêmes et un étouffement qui lui ôtait le repos les nuits entières ; élat qu'elle a porté avec la douceur et la patience la plus parfaite. Lorsqu'on lui. derpandait le matin des nouvelles de sa nuit, elle répondait : Je l'ai passée avec Notre Seigneur, et je ne l'ai pas trouvée longue, JLa première fois qu'elle reçut Notre Seigneur dans sa maladie, elle dit que sa bonté infinie s'était donnée à elle, non pour la guérir, mais pour lui donner la force de souffrir plus longtemps. Dieu lui a fait pressentir la mort plusieurs fois cette année. Toutes les fêtes de Notre Seigneur et de la très-sainte Vierge, elle sentait un mouvement intérieur de tes passer comme les dernières de sa vie, et dans sa dernière*

retraite de dix jours,, elle assura à plusieurs personnes que ée serait la dernière. Lorsqu'on lui apporta le saint viatique, et qu'on lui demanda si elle ne croyait pas que ce fût le corps du Fils de Dieu, elle répondit avec grande ferveur : Je le croi? aussi fermer ment que si je le voyais de mes propres yeux, parce qu'ils pourraient me tromper; mais les paroles de Notre Seigneur, Ceci est mon corps, ne peuvent manquer. Elle reçut l'extrême-onction avec la même présence et application d'esprit, et est expirée dans la plus grande paix , âgée de quarante-deux ans et de religion dix-huit ans. Sœur Marie-Madeleine de Jésus. »

Voici maintenant deux billets que nous trouvons à la Bibliothèque nationale, dans les portefeuilles de Valant, tome V, écrits par M11* Du Vigean, devenue sœur Marthe, à M"* de Sablé, ainsi * qu'un autre billet du fonds de Gaignières, à la même bibliothèque, Lettres orignale*, tome IV, adressé à la marquise d'Huxelles. Ce dernier billet est de 1658, à l'occasion de ia mort du marquis d'Huxelles, que MUe Du Vigean avait manqué d'épouser. La douleur exprimée paraît vive, mais le ton est réservé et devait l'être. Les deux lettres à Mme de Sablé ont un caractère différent. Dans leur extrême simplicité est une grâce naturelle et involontaire, comme sous le renoncement absolu de la Carmélite à toutes les affections du monde on sent encore une tendresse pour l'ancienne amie que les années et la solitude n'ont point refroidie.

A MADAME LA MARQUISE d'hUXELLBS.

« Madame , Jésus + Maria.

« Paix en Jésus-Christ. Tant de raisons m'obligent à prendre part aux choses qui vous touchent, que j'ose espérer que vous serés facillement persuadée que j'aysenty comme je dois la perte que vous venés de faire, et laquelle en vérité est -si douloureuse en toutes ses circonstances qu'il vous faut un secours d'en haut bien puissant pour vous donner la force de la porter. Quoyque très-misérable et indigne de rien obtenir de Nostre Seigneur, nous ne laissons de lui offrir soigneusement nos prières pour vostre consolation et pour luy demander que, puisqu'il vous a

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voulu oster ce que vous aviés de plus cher, il daigne par sa bonté vous faire faire un saint usage de cette privation , et convainque puissamment vostre cœur qu'il n'y a que misères en cette vie, et que ceux qui ont eu le bonheur de recevoir le baptesme et d'estre du nombre des enfants de Dieu doivent estre en ce monde comme n'y estant point. Vous savés mieux que moi que nous ne devons nous regarder sur cette terre que comme pèlerins et étrangers ; aussi nous y devons estre sans attache et sans plaisir, et nostre cœur doit estre où est nostre trésor qui est au ciel. Il est certain , madame , que les afflictions nous aident beaucoup à faire ces réflexions qui sont nécessaires à nostre salut Nostre Seigneur dit qu'il est proche de ceux qui sont en tribulations. Àinssi j'espèrr, madame, qu'il vous départira ces saintes grâces dans Festast auquel il vous a mise, qui sans doubte est un effect de sa miséricorde, et quoyque cela soit dur à vos sens, vous devés néantmoins le regarder comme une marque de son amour et d'un dessein spécial qu'il a de vostre sanctification. Je supplie sa divine bonté de vous donner tout ce qu'il cognôist vous estre nécessaire, et que vous me fassiés l'honneur de me pardonner lia liberté que je prends de vous dire des choses que vous scavez mieux que moy, qui suis une grande pécheresse , et par conséquent incapable de rien dire qui soit utile. J'espère dé vostre bonté que vous attrtyuerés cela au désir que j'ay àussy de vous faire cognoistré que je suis plus véritablement que personne du monde en Jesus- Christ et sa sainte mère, etc.

Nostre mère prieure * nous a ordonné de vous assurer, madame; qu'elle prend une part bien véritable à vostre doulleur. Là mère Agnès- aura l'honneur au premier voyage de vous dire elle-mesme ses sentiments à vostre esgard. Vostre chère tante, que vous avés céans, compatit beaucoup à vostre perte commune. Son estât Perapesche de vous le dire elle-mesme; elle est vostre très-obéissante servante. Vostre très-humble et très-obéissante, madame, ; Sr Marthe de Jésus, religieuse carmélite indigne.

De, nostre grand couvent, ce 10 septembre 1058. »

1. En 1658, la mère prieure était la mère Marie-Madeleine de Jésus, Mu« de Bains. ^ • : • '

m APPENDICE. NOTE DEUXIÈME.

sible, nous avons recherché ce qu'est devenu son dernier frère , qui avait succédé au titre de son aîné , le marquis de Fors Du Vigean. Comme son frère , il embrassa la carrière militaire. Soit par ressentiment de la conduite de Condé envers sa sœur, soit par déférence envers la duchesse d'Aiguillon, il demeura fidèle au roi et à Mazarin, et servit en 1650 dans la campagne de Flandre contre Turenne et Mme de Longueville; car on trouve dans le t. CXXXVIldes Mélanges de Clerambautt, à la Biblothèque nationale, à la date du 42 février 1650, une dépêche du maréchal de l'Hôpital, gouverneur de Champagne, transmettant les assurances de fidélité de diverses personnes, et dans le nombre celles du marquis Du Vigean, et sa lettre même dont voici quelques lignes : a J'ay cru ne pouvoir mieux m*adresser qu'à vous, m'ayant toujours fait l'honneur de m'aimer comme vqstre très-humble serviteur et vostre parent, pour vous supplier de vouloir assurer le roy et la reine de ma fidélité et obéissance aveugle pour leur service... de Fors. » Son nom reparaît encore en diverses circonstances de la troisième Fronde, dans la guerre de Guyenne où if sert le roi contre le prince de Conti et Mme de Longueville ; puis il disparaît entièrement; enfin nous apprenons qu'il périt assassiné dans ses terres, à une époque mal déterminée, mais encore du vivant de sa sœur. Mme de Longueville, dans une lettre inédite et non datée à Mme de Sablé, lui donne cette affreuse nouvelle, et lui demande ses consolations pour celle qui survit à ses deux fi ères : Bibliothèque nationale , Lettre de Mme de Longueville à Mme de Sablé, Supplément Français, 3029, 2 et 3, et de notre ouvrage m9 partie. Ce renseignement est appuyé par un tout autre document, dont il nous reste à dire un mot.

Le marquis de Fors Du Vigean s'était marié et il avait eu un fils et une fille. Cette fille avait eu pour marraine sa jeune tante. Mile du Vigeap, et elle s'appelait Marthe. Elle se fit aussi Carmélite à Paris , non dans le couvent de la rue Saint-Jacques , mais dans celui de la rue de Grenelle. À sa mort, elle eut sa circulaire, qui nous à été communiquée et d'où nous tirons les passages suivants, qui jettent quelque jour sur l'histoire des Du Yigean vers la fin du xvii6 siècle.

Mu* DU VIGEAN, SCEUlt MARTHE DE JÉSUS. 473

Circulaire de la mère Marthe de Jésus, née de Fors Du Vigean : • Paix en Jésus-Christ. C'est avec la plus sensible douleur que nous sommes obligées de vous demander les suffrages de notre saint ordre pour notre très-chère et très-honorée mère Marthe de Jésus. 11 n'y a que la soumission que nous devons aux ordres de Dieu qui puisse nous soutenir dans un si terrible coup. Tout parut la disposer à la vocation sainte qu'elle a si dignement remplie : une éducation chrétienne, qu'elle reçut dans unecommunautéde Paris où elle passa l'âge le plus tendre de la vie; l'exemple et les prières d'une tante qui, après avoir été l'admiration de la cour par sa sagesse, s'était renfermée dans notre premier monastère pour ne vivre qu'à Dieu seul, et qui lui promit en mourant qu'elle la demanderait à Dieu (évidemment Marthe Du Vigean ) ; la mort d'un père qui avait sur elle d'autres vues, et qui fut cruellement assassiné dans ses terres (confirmation de ce que nous apprend la lettre de M0"* deLongueville), et les révolutions qne causent les tristes événements dans les familles. Dieu la préparait ainsi aux desseins qu'il avait sur elle. Madame sa grand'mère (l'amie de la duchesse d'Aiguillon, Mme Du Vigean de Voiture) ne pensa alors qu'à mettre à couvert de la séduction cet enfant si cher, et l'envoya à la Congrégation de Verdun (où elle avait des parentes religieuses); mais l'air de cette maison lui était contraire, et son retour à Paris étant impraticable. à cause des troupes qui inondaient la campagne, on lui obtint la permission d'entrer aux Carmélites de Metz. Là, le premier goût qu'elle avait pris auprès de sa chère tante (Mu* Du Vigean) pour notre saint ordre se réveillant tout à coup à la vue des exemples qu'elle avait devant les yeux, elle s'y serait dès lors consacrée, si sa famille ne s'y fût opposée et ne l'eût rappelée à Paris auprès de Madame sa grand'mère. Ce fut peu de temps après que nos mères ((?u couvent de la rue de Grenelle) eurent le bonheur de là recevoir. Mais Dieu lui réservait d'autres épreuves. Cet empressement qu'elle avilit eu pour être Carmélite se ralentit ; tout lui parut affreux dans une règle dont elle avait pratiqué une partie à Metz avec tant de joie *t qu'elle y aurait observée en entier si on n'avait arrêté sa ferveur. On inspira d'ailleurs à nos mères des défiances

sur sa vocation. On leur disait que son ék>ignement pour la vie religieuse était connu et ne. pouvait être sitôt changé , que c'était une victime qu'on sacrifiait à la fortune de M. son frère ( on ne sait pas ce qu'est devenu ce Du Vigean-là, dernier soutien du nom des Du Vigean à lu fin du xyji* siècle), et que sa démarche était un effort de raison et de courage. Tous ces discours qui venaient de sa famille même. obligèrent nos mares à la lui rendre. Son séjour dans le monde ne fui pas long , mais elle y eut bien des tentations à essuyer, La plus séduisante lui vint de. la. part de •madame sa tynte qui, n'ayant point d'enfant et se voyant à la veille d'être dame d'honneur de la reine, notre fondatrice, fit tous ses efforts pour la retenir auprès d'elle par les offres les plus honorables (il s'agit ici de M"4 la duchesse de Richelieu). Quoiqu'elle timât tendrement madame sa tante , elle ne s'en laissa pas éblouir, et lui répondit avec fermeté qu'elle préférait son salut à tout ce que la cour pouvait lui promettre d'éclat et d'agrément, et qu'elle croyait ne pouvoir l'assurer que par la fuite du grand monde. Ce sacrifice mit le dernier sceau à sa vocation. Elle entra dans oé monastère avec les dispositions et un senti-» ment de joie qui lui a duré toute sa vie... Dieu lui avait donné un esprit vif, élevé, sage et solide , aisé , naturel et noble, incapable de faire de fausses démarches, et, si l'on ose user de ce terme, une amabilité à laquelle il était impossible de résister* C'est ce qui lui a attiré un si grand nombre d'amis qui ont été si utiles à cette maison. Elle en a rempli avec applaudissement toutes les charges. Dana celle de sousrprieu?e,< on admiraitson zèle pour le service.divin, son assiduité et sa modestie au chœur, son exactitude à observer, et à faire observer toutes les cérémonies : rien ne lui paraissait petit lorsqu'il s'agissait d'honorer Dieu. Mais son esprit et son cœur n'ont jamais mieux paru que dans la charge de prieure. Elle a su allier l'extrême régularité avec l'extrême politesse. Honorée des fréquentes visites d'une jeune et grande princesse (probablement, la seconde duchesse d'Orléans, la Pala>> tine; voyez plus bas) qui faisait souvent son séjour dans notre monastère, elle eut soin de prévenir tout ce qui pouvait déranger la communauté ou donner atteinte aux règles de lacloture. Ferme

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et douce en même temps, elle sut s'attirer son estime et sa bonté, et même une sorte d'autorité, si je t'ose dire, qui est le fruit de la vertu et dont elle ne se servit que pour la porter à Dieu. Jamais mère n'aima plus tendrement, sa communauté et n'en fut plus aimée. Elle n'avait d'attention qu'à la soulager et à lui procurer tous les avantages qui dépendaient d'elle. Sa dévotion à notre sainte Mère la porJa, dès qu'elle fut à Metz, à commencer un hermitage en son honneur. Elle en a fait, dans cetie maison, un magnifique, aidée des bienfaits de feu Mmc la duchesse de Foix ïiui, par \e seul attachement qu'elle avait pour notre très-honprée mère\ nous a comblées de biens, et a voulu qq'après sa mort, son cœur, qu'elle nous a laissé, fût un gage de son amitié pour elle et de sa bonté pour, nous. C'est encore à. cette chère mère que nous devons la, protection dont l'auguste maison d'Orléaqs nous a toujçurs honorées. Nous en avons à présent la plus grande ni arque dans le séjour que fait ici Sa Majesté catholique, la reine d'Espà{pe, dont la religion et la piété édifient toutç notre maison, et dont la bonté et l'attention pour la régularité nous attachent à Sa Majesté plus que ses tyçnfaits mêmes. Ceux que Monseigneur le Régent a répandus sur nous ont été les effets de l'estime, de la confiance, et si Ton ose user de ce terme, de la tendresse que feue Madame (la mère du Régent, celle dont il est parlé plus haut) avait pour dette mère. Tant d'honneurs et de distinctions ne Félevèrent jamais; plus elle $e voyait estimée , plus elle: se renfermait dans son néant et se regardait comme la dernière de la maison. Les bas sentiments qu'elle avait d'ellemême frappaient tous ceux à qui elle parlait avec quelque ouver? turc.., ., Dieu, pour la sanctifier, ï% fait passer par des voies bien rudes. Aux pertes les plus sensibles il ajouta des infirmités violentes et presque continuelles. Depuis bien des annçes, il ne s'en est guère passé qui n'aient été marquées de plusieurs maladies mortelles... Nous avons eu la douleur de la perdre aujourd'hui (la circulaire n'est pas datée), sur les trois heures du soir, à la soixante -quinzième année et demie de spn âge, et à la cinquanteneuvième de religion... »

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