Mémoires anecdotes, p. SI
de l'injure qu'on m'aurait faite; au contraire, je serais assuré que le devoir ferait si bien en moi l'office de la haine, que je poursuivrais ma vengeance avec encore plus de vigueur qu'un autre. » Le vrai portrait de La Rochefoucauld est celui que Retz en a tracé ' : « Il y a toujours eu du je ne sais quoi en tout M. de La Rochefoucauld : il a voulu se mêler d'intrigues dès son enfance, et en un temps où il ne sentait pas les petits intérêts qui n'ont jamais été son faible, et où il ne connaissait pas les grands qui d'un autre sens n'ont pas été son fort; il n'a jamais été capable d'aucunes aifaires... sa vue n'était pas assez étendue il a toujours eu une irrésolution habituelle... il n'a jamais été guerrier, quoiqu'il fût trèssoldat; il n'a jamais été par lui-même bon courtisan, quoiqu'il ait toujours eu bonne intention de l'être; il n'a jamais été bon homme de parti, quoique toute sa vie il y ait été engagé... ce qui, joint à ses Maximes qui ne marquent pas assez de foi à la vertu , et à sa politique qui a toujours été à sortir des affaires avec autant d'impatience qu'il y était entré, me fait conclure qu'il eût beaucoup mieux fait de se connaître et de se réduire à passer, comme il l'eût pu , pour le courtisan le plus poli et pour le plus honnête homme à l'égard de la vie commune qui eût paru dans son siècle. »
Quant à Mme de Longueville, elle est loin d'être
parfaite assurément, et peut-être on l'aimerait moins si elle Tétait ; mais au milieu des folies où la passion l'engage , on sent du moins que l'intérêt ne lui est de rien. Son défaut, celui dont elle s'accuse sans cesse et qu'elle poursuit en elle sous toutes ses faces avec un raffinement de sévérité, est le désir de plaire et de paraître. Son seul tort envers La Rochefoucauld est ce court moment de légèreté et de coquetterie dans le voyage de Guyenne. C'est là sa vraie tache. Tout le reste de sa conduite dans la Fronde s'explique et se défend aisément au point de vue que nous avons marqué.
Il ne faut d'ailleurs prendre au sérieux la conduite de personne dans la Fronde, car la Fronde n'est pas une chose sérieuse f : c'est une suite d'intrigues où personne n'a d'autre objet que l'intérêt, la vanité, le goût de l'importance, avec la galanterie et le plaisir. Les princes ne songeaient qu'à eux-mêmes, à agrandir leur autorité et leur fortune, et pour cela ils allaient tour à tour d'un parti à l'autre, selon les événements et des vues particulières qui changeaient chaque jour. Condé , la figure qui domine tout le tableau et seule mérite les regards de l'histoire avec son rival Mazarin, méprisait au fond tous les partis; mais il avait fini par rêver à côté du roi une place incompatible avec la grandeur royale. Son mouvement na-
1. Sur la Fronde et ses causes générales voyez plus bas, i" partie, chap. iv.
turel était du côté de la cour : la Fronde proprement dite et les parlementaires lui étaient odieux , et il ne les servit jamais qu'à contre-cœur. Son ressort principal était la passion de la guerre dont il avait le génie, et c'est là ce qui, après bien des délibérations et des hésitations, finissait presque toujours par l'emporter. Le parlement, oubliant son rôle et ses devoirs, s'agitait sous la main de jeunes seigneurs travestis en tribuns. On mettait en mouvement le peuple de Paris, on l'ameutait aisément contre la cour; mais, dès qu'il était question de réformes sérieuses et de la convocation des États Généraux, le parlement prenait l'épouvante et reculait tout aussi bien que le parti opposé '. La seule utilité de la Fronde, dans l'admirable économie de notre histoire , a été de rehausser le pouvoir royal, d'en faire sentir à tous l'absolue nécessité, et d'accroître, outre mesure peut-être, l'œuvre de Louis XI, de Henri IV et de Richelieu. Sous la Ligue, deux grandes opinions , deux grandes causes étaient aux prises. Aussi la Ligue a fécondé les esprits , elle a trempé les caractères, elle a été une école de politique et de guerre , elle a préparé les fortes générations de la première moitié du xvne siècle. La Fronde est dans nos annales un épisode sans grandeur ; elle n'a formé personne, ni un homme de guerre, ni un homme d'État; la nation y a pris fort peu de part,
1. Voyez là-dessus un curieux passage de Mœede Motteville, t. IV, p. 359, etc.
parce qu'elle sentait bien qu'aucun grand intérêt n'y était engagé : c'est un passe-temps de gentilshommes, de beaux esprits et de belles dames. C'est aux dames surtout qu'appartient la Fronde : elles en sont à la fois les mobiles et les instruments, les plus intéressantes actrices, et parmi elles le premier rôle est incontestablement à Mroe de Longueville.
On serait bien plus tenté d'être sévère envers elle et envers les fautes de plus d'un genre où l'entraîna sa funeste liaison avec La Rochefoucauld , si ellemême en avait moins gémi, si elle n'en avait pas fait la plus dure et la plus longue pénitence. Ses égarements ont commencé à la fin de 1(347 ou dans les premiers mois de 1648 , ils n'ont pas été au delà de 1652 ; ses remords n'ont cessé qu'avec sa vie en 1679. Mme de Longueville a été touchée , comme on disait alors, en 1653; elle s'est convertie au milieu de l'année 1654. Elle avait trente-cinq ans. Elle était dans tout l'éclat de sa beauté. Longtemps encore elle pouvait connaître les plaisirs de la vie et du monde. Elle y renonça pour se donner à Dieu sans retour et sans réserve. Pendant vingt-cinq années , en Normandie , aux Carmélites et à Port- Royal , elle ne vécut que pour le devoir et le repentir, s'efforçant de mourir à tout ce qui naguère avait
rempli sa vie , les soins de sa beauté , les tendresses du cœur, les gracieuses occupations de l'esprit. Mais sous le cilice comme dans le monde, aux Carmélites et à Port-Royal comme à l'hôtel de Rambouillet et dans la Fronde , elle garda ce qu'elle ne pouvait jamais perdre , un angélique visage , un esprit charmant dans la plus extrême négligence , avec une certaine hauteur d'âme et de caractère. Cette troisième et dernière époque de la vie de Mm« de Longueville paraîtra ici avec l'étendue qui lui appartient : on y verra dans toute sa vérité une dévotion toujours croissante et de plus en plus scrupuleuse, tombant quelquefois dans bien des misères , quelquefois aussi s'élevant à une admirable grandeur, par exemple dans les luttes qu'elle eut à soutenir, après la mort de son mari , contre son frère Condé , au sujet de ses deux fils , et dans la défense qu'elle entreprit de Port- Royal persécuté.
Nous ne croyons pas rabaisser M!,e de Lavallière en comparant avec elle Mme de Longueville. Il est certain que les amours de M1,e de Lavallière sont bien autrement touchantes que celles que nous aurons à raconter. En mettant à part cette qualité de roi, qui est ici en quelque sorte le côté désagréable et qui gâte toujours un peu l'amour le plus vrai et le plus désintéressé, Louis XIV était bien plus fait pour plaire que La Rochefoucauld ; il était beaucoup plus jeune et plus beau; il était ou pa-
raissait un grand homme et un héros. Il adora M"* de Lavallière à la fois avec une ardeur impétueuse et avec la tendresse la plus délicate , et sa passion dura longtemps. MUe de Lavallière aima le roi comme elle aurait fait un simple gentilhomme : voilà ce qui lui donne un rang à part parmi les maîtresses de Louis XIV, et la met fort au-dessus de Mme de Montespan, et surtout de Mm€ de Maintenon. On ne peut nier que Mm#de Longueville n'ait aimé avec le même désintéressement et le même abandon; mais elle plaça mal son affection , mais elle y mêla du bel esprit et de la vanité , mais elle eut plus tard un triste retour de légèreté et de coquetterie. La comparaison jusque là est donc tout à fait contre elle. Mais d'ailleurs, elle était fort supérieure à M1,e de Lavallière. Elle était incomparablement plus belle et plus spirituelle. Son âme aussi étaitplusfière : au moindre soupçon du changement de Louis XIV, elle eût fui de la cour ; tandis que Mlle de Lavallière y demeura quelque temps , devant sa superbe rivale triomphante , croyant , à force d'humilité, de patience et de dévouement , reconquérir le cœur qu'elle avait perdu. Et puis, qu'avait-elle de mieux à faire qu'à se retirer dans un cloître? N'eûtelle pas elle-même avili sa faute entrestant dans le monde, en y donnant le spectacle d'une maîtresse de roi se consolant, comme Mme deSoubise, de l'inconstance de son royal amant dans une fortune tristement acquise et honteusement gardée ! En entrant aux Car-
mélites , M,le de Lavallière ne fit que ce qu'elle ne pouvait pas ne pas faire. Il y a dans la conversion et dans la retraite de Mme de Longueville quelque chose de plus libre et de plus rare, et à la gloire de sa pénitence il n'a manqué que la voix de Bossuet. Si l'incomparable orateur qui avait consacré à Dieu Louise de la Miséricorde, et qui plus tard égala la parole humaine à la grandeur des actions de Condé, s'était aussi fait entendre aux funérailles d'Anne de Bourbon, les lettres chrétiennes compteraient un chef-d'œuvre de plus, dont l'oraison funèbre de la princesse Palatine peut nous donner quelque idée, et le nom de Mme de Longueville serait environné d'une auréole immortelle.
LA JEUNESSE
DB
MME DE LONGUEVILLE