‹ Jeunesse de Madame de LonguevilleChapitre 23 sur 180 · CHAPITRE PREMIER 1619 A · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER 1619 A

MADEMOISELLE DE BOURBON DANS SA FAMILLE. SA MÈRE, CHARLOTTE DB MONTMORENCY. SON PERE , M. LE PRINCE. SON FRERE , LE DUC] D'ENGHIEN. — SON EDUCATION RELIGIEUSE. LE COUTENT DES CARMELITES DE LA RUE SAINT-JACQUES. LES QUATRE GRANDES PRIEURES. MADEMOISELLE D'ÉPERNON. — MADEMOISELLE DE BOURBON AU BAL DU LOUVRE, LE 18 FÉVRIER 1635. SON PORTRAIT A L'AGE DE QUINZE ANS.

J'essaierai un jour de faire connaître dans Mma de Longueville l'héroïne ou, si l'on veut, l'aventurière de la Fronde , se précipitant dans tous les hasards et dans toutes les intrigues pour servir les intérêts et les passions d'un autre ; et je la montrerai ensuite vaincue, désabusée, l'âme à la fois blessée et vide, et tournant ses regards du seul côté qui ne trompe point, le devoir* et Dieu. Aujourd'hui, je voudrais raconter sa vie avant la Fronde, et même avant le

mariage inégal que lui imposa sa famille et qui fut la source de ses fautes et de ses malheurs ; je voudrais peindre la jeunesse de M™ de Longueville, faire voir Mlk de Bourbon dans ses jours d'innocent éclat, mais portant en elle toutes les semences d'un avenir orageux , naissant dans une prison et en sortant pour monter presque sur les marches d'un trône, entourée de bonne heure des spectacles les plus sombres et de toutes les félicités de la vie i belle et spirituelle , fière et tendre , ardente et mélancolique , se voulant ensevelir à quinze ans dans un cloître , et une fois jetée malgré elle dans le monde, s'y laissant enivrer de ses succès, devenant l'ornement de la cour de Louis XIII et de l'hôtel de Rambouillet, effaçant déjà les beautés les plus accomplies par le charme particulier d'une douceur et d'une langueur ravissante, prêtant l'oreille aux doux propos, mais pure et libre encore, et s' avançant, ce semble, vers la plus belle destinée, sous l'aile d'une mère telle que Charlotte de Montmorency, à côté d'un frère tel que le duc d'Enghien.

Je conviens que ce tableau d'une jeunesse brillante mais heureuse , sans aventures et sans taches , pourra sembler un peu fade à des lecteurs accoutumés au grand fracas et aux péripéties violentes des romans à la mode. Pour les dédommager, à ce tableau j'en mêlerai un autre d'un goût plus relevé. Après la jeune fille grandissant innocemment entre la religion

et les muses , comme on disait autrefois , je ferai paraître la jeune femme s'élançant à son tour dans l'arène de la galanterie, semant autour d'elle les conquêtes et les querelles, et devenant le sujet du plus illustre de ces grands duels qui pendant tant d'années ensanglantèrent la Place-Royale et ne s'arrêtèrent pas même devant la hache implacable de Richelieu. Ce seront là des scènes suffisamment animées ; mais , en attendant la tragi-comédie , souffrez , s'il vous plaît , la pastorale. C'était alors un intermède obligé , et je vous supplie de prendre un moment avec moi le goût et les mœurs du xvir siècle.

Anne-Geneviève de Bourbon vint au monde le 28 août 1619, dans le donjon de Vincennes, où son père et sa mère étaient prisonniers depuis trois ans.

Sa mère était Charlotte-Marguerite de Montmorency, petite-fille du grand connétable, et selon d'unanimes témoignages la plus belle personne de son temps. Éblouissante dans sa première jeunesse , elle avait conservé jusque dans l'âge mûr une beauté remarquable. Indépendamment de ses portraits, nous en avons deux descriptions fidèles, l'une du cardinal Bentivoglio, qui la connut et l'aima, dit-on, à Bruxelles, où il était nonce apostolique en 1609, lorsqu'elle avait à peu près seize ans ; l'autre de la main de Mme de Motteville, qui l'a dépeinte telle qu'elle là vit plus tard à la cour de la reine Anne.

« Elle avait le teint, dit Bentîvoglio ', d'une blancheur extraordinaire, les yeux et tous les traits pleins de charme , des grâces naïves et délicates dans ses gestes et dans ses façons de parler, et toutes ses différentes qualités se faisaient valoir les unes les autres , parce qu'elle n'y ajoutait aucune des affectations dont les femmes ont accoutumé de se servir. » Mme de Motteville s'exprime ainsi a : « Parmi les princesses, celle qui en était la première avait aussi le plus de beauté , et sans jeunesse elle causait encore de l'admiration à ceux qui la voyaient. . • Je veux servir de témoin que sa beauté était encore grande quand, dans mon enfance, j'étais à la cour, et qu'elle a duré jusqu'à la fin de sa vie. Nous lui avons donné des louanges pendant la régence de la reine, à cinquante ans passés , et des louanges sans flatterie. Elle était blonde et blanche ; elle avait les yeux bleus et parfaitement beaux. Sa mine était haute et pleine de majesté, et toute sa personne, dont les manières étaient agréables, plaisait toujours, excepté quand elle s'y opposait elle-même par une fierté rude et pleine d'aigreur contre ceux qui osaient lui déplaire. » Lorsqu'elle parut à quinze ans à la cour d'Henri IV, elle tourna la tête au vieux roi. Il la maria à son neveu le prince de Condé , avec l'arrière-espérance

1. Nous empruntons la traduction que Villefore a donnée de cette partie de la relation italienne du cardinal, 1™ partie, p. 22.

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