‹ Jeunesse de Madame de LonguevilleChapitre 68 sur 180 · Mme de Motteville, t. III, p. 133, etc · texte numérisé non relu

Mme de Motteville, t. III, p. 133, etc

LES AMIES DE Mu* DE BOURBON. 496

de grands avantages, et l'ombrageux Nemours qu'elle préférait, s'efforçant de les concilier, et de les gagner l'un et l'autre à la cour avec laquelle elle avait un traité secret. Un peu plus tard, elle se perd dans les intrigues les plus diverses, se liant avec le maréchal d'Hoquincourt et avec l'abbé Fouquet, retenant sur Condé absent le pouvoir de ses charmes, l'essayant sur le jeune roi Louis XIV, épousant en 1664 le duc de Meklembourg dans l'espoir d'une couronne en Allemagne, et laissant après elle la réputation d'avoir été aussi belle, aussi intéressée que la duchesse de Montbazon, Celle-ci possédait sans doute dans un degré supérieur les grandes parties de la beauté; mais l'autre, moins imposante, était mille fois plus gracieuse. Elles ont été tour à tour les deux plus dangereuses rivales et les mortelles ennemies de Mrae de Longueville ■•

Mais voici une personne toute différente , et dont le sort, comme le caractère , forme un parfait contraste avec celui de Mm" de Châtillon ; bien belle aussi, mais moins éblouissante et plus touchante; qui n'avait peut-être pas l'esprit et la finesse de sa séduisante amie d'enfance, mais qui n'en connut jamais les artifices et les intrigues; qui brilla un moment pour s'éteindre vite, mais qui a laissé un souvenir vertueux et doux; supérieure peut-être à

i. Voyez, sur Mm« de Montbazon, le chapitre qui suit, et, sur M«e de Châtillon, I'Iktioduction, p. 49-53, et surtout la n« partie.

MIIe de La Vallière elle-même, car elle aussi elle a aimé et elle a su résister à son cœur, et, sans avoir failli, trompée dans ses affections, elle a voulu finir sa vie comme la sœur Louise de la Miséricorde. Ne la plaignons pas trop : elle a goûté en ce monde un inexprimable bonheur ; elle a senti battre pour elle le cœur d'un héros, celui du vainqueur de Rocroy et de Fribourg , de l'ardent et impétueux duc d'Enghien, qui ne pouvait la quitter sans verser des larmes et sans s'évanouir. Sensible à une passion si vraie et qui promettait d'être. si durable, mais la désarmant en quelque sorte par le charme d'une vertu modeste et sincère, elle a fait connaître à Coudé, une fois du moins en sa vie, ce que c'était que l'amour véritable. Depuis, il n'a plus connu que l'enivrement passager des sens, surtout celui de la guerre, pour laquelle il était né, qui a été sa vraie passion, sa vraie maîtresse, son parti, son pays, son roi, le grand objet de toute sa vie, et tour à tour sa honte et sa gloire.

Cette charmante créature, qui pendant plusieurs années a été l'idole de Condé, est la jeune MHe Du Vigean. Sa destinée est si touchante , et elle est si intimement liée à celle de M,Ie de Bourbon et de Mm* de Longueville, qu'on nous pardonnera de nous y arrêter quelques moments.

M,le Du Vigean était la fille cadette de François Poussart de Fors, d'abord baron, puis marquis Du

Vigean, qui par lui-même était peu de chose1, et d'Anne de Neubourg, qui fit une assez grande figure sous Louis XIII , grâce à l'amitié de la duchesse d'Aiguillon, nièce de Richelieu. Admise dans le plus grand monde, les lettres et les poésies de Voiture témoignent que Mmc Dû Vigean y tenait fort bien sa place \ Ces succès et la liaison qui en était la source ne pouvaient manquer de lui faire des envieux, et il se répandit sur elle et M,1,e d'Aiguillon des bruits divers, mais également fâcheux, dont on retrouve un écho non affaibli dans la chronique scandaleuse de Tallemant et dans les chansons du temps3. Elle possédait à La Barre, près de Paris, au-dessus de Saint-

1. On ne sait trop l'origine et l'histoire des Du Vigean. Nous trouvons un Vigean protestant aux États généraux en 1615, où il joue un certain rôle. Journal historique et Anecdotes de la cour et de Paris, parmi les papiers manuscrits de Conrart : in-4°, t. XI, p. 238.

2. Lettre de Voiture à M«»e Du Vigean en lui envoyant une élégie qu'il avait faite et qu'elle lui avait demandée, t. 1er, p. 27. C'est aussi Mme Du Vigean qu'il désigne sous le nom de la belle baronne dans deux couplets des pages 120 et 127 du tome II. Joignez-y des vers du Recueil de pièces galantes de madame la comtesse de La Suze et de Pélisson, t. I«T, p. 171 : «Vers irréguliers sur un petit sac brodé de la main de Mme Du Plessis-Guénégaud et donné à Mme Du Vigean. » Il parait que les Du Vigean demeuraient d'abord dans le quartier Saint-Germain, ainsi que Mm* d'Aiguillon, et qu'ils vinrent habiter rue Saint-Thomas-du-Louvre, car dans les manuscrits de Conrart, in-4°, t. XVII, p. 857, nous rencontrons des vers Pour Mme Du Vigean lorsqu'elle alla loger rue Saint- Thomas-du- Louvre. D?abord on la reçoit à l'entrée de la rue ; puis au bas de l'escalier un nain lui présente un flambeau et la chaîne du quartier , enfin une Nymphe lui offre des parfums à la porte de sa chambre.

3. Tallemant, t. II, p. 32, et Bibliothèque de l'Arsenal, Recueil de chansons historiques, t. Ier, p. 149.

*98 PREMIERE PARTIE. CHAPITRE 1t.

Denis et d'Ënghien, tout près de Montmorency, une charmante maison de plaisance que Voiture a décrite, et où elle recevait magnifiquement la meilleure et la plus haute compagnie, jusqu'à Mm* la Princesse et M,u de Bourbon '.

Mm* Du Vigean avait deux fils et deux filles. L'alné des fils 9 le marquis de Fors, était un officier de la plus grande espérance, qui fut tué à l'âge de vingt ans, à ce siège d'Arras où le duc d'Ënghien servait en volontaire. Il avait été fait deux fois prisonnier, mais il périt dans une dernière affaire , après des prodiges de valeur. Il fut pleuré par le duc d'Ënghien et par tous ses camarades. On lui fit de magnifiques funérailles, et un des poètes de Richelieu, Desmarets, lui consacra une longue élégie *. Son jeune frère, qui servit aussi, finit encore plus tristement : il fut assassiné, sans qu'on sache en quelles circonstances 3.

Quant aux deux sœurs, leur éloge est partout dans les poésies galantes de cette époque. On les vante , à l'égal de MUe de Boutteville et de Mlle de Bourbon , dans une pièce du recueil manuscrit de Maurepas 4, et Voiture les met dans une revue des beautés de la

Xi Œuvres, t. Ier, p. 20-25: lettre dixième au cardinal de La Valette.

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