Villefore, 2« partie, p
Son esprit a reçu les hommages des connaisseurs les plus délicats. Nous avons vu que La Rochefoucauld , Retz et Mmc de Motteville le louent à régal de sa beauté. Retz insiste particulièrement sur ce que cet esprit devait tout à la nature et presque rien à l'étude, son indolence l'éloignant de tout effort dans les choses ordinaires, t Mme de Longueville, dit-il, a naturellement bien du fonds d'esprit , mais elle en a encore plus le fin et le tour. Sa capacité , qui n'a pas été aidée par sa paresse, n'est pas allée jusqu'aux affaires r, etc. » Et à propos de la langueur de ses manières : « Elle en avait une même dans l'esprit qui avait ses charmes, parce qu'elle avait, si l'on peut le dire , des réveils lumineux et surprenants. » Mme de Motteville parle ici comme le cardinal de Retz : « Cette princesse... était fort paresseuse2. » Ailleurs : « L'occupation que donnent les applaudissements du grand monde, qui d'ordinaire regarde avec trop d'admiration les belles qualités des personnes de cette naissance, avait ôté le loisir à Mme de Longueville de lire, et de donner à son esprit une connaissance assez étendue pour la pouvoir dire savante3. » Elle ne Tétait pas le moins du monde et ne se piquait point de l'être. Tandis que ses deux frères, le prince de Condé et le prince de Conti, avaient fait de fortes études aux Jésuites de Rourges et de Paris , MIU de Rourbon n'avait reçu, sous les yeux de sa mère, que
1. Retz, t. I«t p. «19. — %. T. III, p. 59. — 3. T. II, p. 18.
introduction: vr
l'instruction légère qu'on donftait alors aux femmes. Un heureux naturel et le commerce de la société d'élite où elle vivait suppléèrent à tout ; elle eut même de bonne heure une grande réputation , et presque enfant je la trouve environnée d'hommages et même de dédicaces. J'ai là entre les mains Une tragi-comédie pastorale intitulée Vranie ', qu'un nommé Bridard lui dédia en 1631, c'est-à-dire lorsqu'elle avait douze ans. Ce Bridard lui dit : « Les plus parfaits courtisans savent que vous avez un esprit qui prévient votre âge. De moi j'en puis témoigner, vous ayant ouïe réciter des vers avec tant de grâce que l'on doutait si un ange, empruntant votre beauté, ne venait point discourir en terre des merveilles du ciel. » Je tire cette phrase de ce livre oublié et digne de l'être , parce qu'elle devance toutes celles de M™ de Motteville, de M11* de Montpensier et de M11' de Vandy. Voilà déjà Yange à douze ans et pour toujours. Dès sa première jeunesse, on l'avait menée avec son frère, encore duc d'Enghien, à l'hôtel de Rambouillet, et les salons de la rue Saint-Thomas du Louvre n'étaient pas une trop bonne école à un esprit tel que le sien , où se mêlaient presque également la grandeur et la finesse , mais une grandeur tirant un peu au romanesque , et une finesse dégénérant souvent en subtilité, comme au reste dans Cor-
1. ln-12. Nous possédons l'exemplaire de dédicace qui a été entre les mains de Mlle de Bourbon et porte ses armes.
neille lui-même, le parfait représentant de cette époque. Il ne parait pourtant pas que l'hôtel de Rambouillet lui ait imposé ses préjugés et ses admirations, car un jour qu'on lui lisait la Pucelle de Chapelain , si prônée en ce quartier, et qu'on lui en faisait remarquer les prétendues beautés : ■ Oui , ditelle1, cela est fort beau, mais cela est bien ennuyeux! » à peu près comme son frère, le grand Condé, prenait la défense de Corneille contre les règles, et s'écriait qu'il ne pardonnait pas aux règles de faire faire à l'abbé d'Aubignac d'aussi mauvaises tragédies. On la proclamait de toutes parts le juge souverain de tous les écrits , la reine du bel esprit , l'arbitre du goût et des élégances, comme dit Horace. En 1649 , dans la querelle des deux sonnets de Benserade et de Voiture , toute la cour prit parti pour Benserade ; mais Mme de Longueville , s'étant déclarée pour Voiture , ramena tout le monde à son sentiment. Et il faut bien qu'à ce moment de sa vie elle ait cédé au goût dominant et qu'elle ait été un peu précieuse, car Mme de Motteville , en relevant la « beauté principale de son esprit qui consistait en la délicatesse des pensées , l'accuse d'affectation f ajoutant bien vite , comme pour s'excuser de trouver des taches à une personne aussi accomplie : « Tous les hommes participent à cette
l. Villefore, p. 75.
boue dont ils tirent leur origine , et Dieu seul est parfait f. »
On s'accorde à reconnaître qu'elle causait divinement, avec un mélange exquis de vivacité et de douceur. Le charme de sa conversation doit avoir été quelque chose de bien extraordinaire pour avoir survécu à sa jeunesse et à sa vie mondaine, et subsisté jusque dans la dévotion et la pénitence. L'écrivain janséniste qui nous a laissé un portrait , ou , comme on disait alors, un caractère de M"" de Longueville a, n'hésite pas à la comparer et presqu'à la préférer à l'un des hommes les plus spirituels et des causeurs les plus célèbres du xvii* siècle, M. de Tréville 3. « C'était une chose à étudier que la manière dont M™ de Longueville conversait. . . Elle disait si bien tout ce qu'elle disait, qu'il aurait été difficile de le mieux dire, quelque étude que l'on y apportât. Il y avait plus de choses vives et rares dans ce que disait