T. II, p
S. Pins haut, p. 7.
3. Boileau, dans sa lettre à Perrault, met le comte de Tréville parmi les juges les plus délicats des cboses de l'esprit. Saint-Simon s'attache à le peindre, t. IV, p. 184, et achève ainsi son portrait, t. VI, p. 372 : il avait été «du grand et du meilleur monde, quelque temps courtisan, puis dévot et retiré , revenu peu à peu dans un monde choisi, toujours galant, toujours brillant d'esprit et de goût. » Il avait aimé Madame, l'aimable Henriette, et la belle de Ludre; voyez les Mémoires de Lafare, et Mme de Sévigné, lettre du 13 mars 1671. On dit que c'est pour lui qu'a été fait le mot : parler comme un livre. C'est 1' Arsène des Caractères de La Bruyère. J'en ai vu quelques lettres inédites du meilleur langage, mais qui ne vont pas au delà d'une politesse accomplie.
M. de Tïéville, mais il y avait plus de délicatesse et plus d'esprit et de bon sens dans la manière dont Mme de Longueville s'exprimait. »
Mais parler et écrire sont deux choses bien différentes, qui demandent des cultures particulières; et comme l'étude manquait à Mm< de Longueville , il y paraissait dès qu'elle prenait la plume. Ses grandes qualités naturelles avaient peine à se faire jour à travers les fautes de tout genre qui échappaient à son inexpérience. Ce n*est pas en effet une petite affaire que d'exprimer ses sentiments et ses idées dans un ordre naturel, avec leurs nuances vraies, en des termes ni trop recherchés ni trop vulgaires qui ne les exagèrent ni ne les affaiblissent. Il n'est pas trèsrare de rencontrer dans le monde des hommes pleins d'esprit, de verve et de grâce lorsqu'ils parlent, et qui deviennent méconnaissables la plume à la main. C'est qu'écrire est un art, un art très-difficile, et qu'il faut avoir appris. Mme de Longueville l'ignorait tout à fait , ainsi que les femmes les plus érainentes de son temps. J'ai parlé ailleurs * de Mme Angélique Arnaud et de Jacqueline Pascal , si admirablement douées, et qui n'ont laissé que des œuvres très-imparfaites. Les témoignages sont unanimes pour présenter la princesse Palatine comme une personne d'un grand esprit qui traitait d'égal à égal avec les
4» ive série de nos ouvrages, Littérature, t II, Jacqueline Pascal, p. 20.
plus grands hommes. Retz « et Bossuet * te disent , et je les en crois, car ils s'y connaissaient mieux que moi. Lisez cependant quelques lettres manuscrites qui nous restent de la Palatine 3 : ce n'est certes pas la solidité , la finesse et les traits ingénieux qui leur manquent ; mais je suis forcé d'avouer qu'elles sont souvent pleines d'incorrections, que les phrases y sont très-embarrassées, et que les règles les plus vulgaires de l'orthographe y sont quelquefois outrageusement blessées. Je n'en conclus pas du tout que la Palatine n'était pas un esprit du premier ordre . mais seulement qu'on ne lui avait point enseigné l'art de rendre convenablement par écrit ses sentiments et ses pensées. Mme de Longueville n'était pas beaucoup plus exercée. Aussi tout ce que nous publierons d'elle se ressent à la fois de la beauté de son génie et des défauts de son éducation*
A ces femmes qui écrivent si bien et si mal, on se plaît à opposer Mm" dé Sévigné et Mme de La Fayette, qui écrivent toujours bien. Pour être juste , il faudrait, ce semble, tenir compte ici de deux choses à mon gré fort considérables.
D'abord ces deux dames avaient reçu une tout autre éducation que Mme de Longueville ; elles avaient
1. Mémoires, 1. 1", p. Ml : « Je ne crois pas que la reine Elisabeth d'Angleterre ait en plus de capacité pour conduire un État. » i. Oraison funèbre de la princesse Palatine, 3. On les verra dans la u« partie.
eu d'habiles maîtres de langues et de littérature, et parmi eux l'un des hommes les plus savants du xvir siècle, qui en même temps avait les plus grandes prétentions au bel esprit, au bel air, à F air galant. Ménage avait appris à M"* de Rabutin et ensuite à Mlle de Lavergne, pendant leur jeunesse et même après leur mariage , non-seulement la langue française telle qu'on la parlait et l'écrivait à l'Académie , mais la langue des beatnuçsprits du temps, l'italien, et même un peu de latin ; il ne leur fit grâce que du grec. Il les exerça à écrire, corrigeant leurs compositions, marquant leurs fautes, cultivant leurs heureux instincts, polissant et réglant leur esprit et leur style. Il les retint assez longtemps sous cette discipline qui avait pour lui ses douceurs. Leur professeur était aussi leur adorateur platonique, plus platonique qu'il n'eût voulu. Il leur adressait des stances, des sonnets, des idylles, des madrigaux, des vers de toute sorte en français , en italien et en latin. 11 célébrait tour à tour formosissima Laverna et la bellissitna marchesa di Sevigni T. Il ne se serait
1. Mgidii Menagii Poemata, depuis la première édition, qui est de 1652, in-4°, Mgidii Menagii Miscellanea, jusqu'à l'édition elzévirienne, bien plus complète, de 1663. Dans celle-ci, il y a plus de vingt pièces françaises, latines et italiennes, à Mme de La Fayette ayant et après son mariage. Mme de Sévigné y est un peu plus épargnée; mais en revanche elle parait déjà dans l'édition de 165* et sous son nom et sous celui d'Uranie. L'étude des diverses éditions des poésies galantes de Ménage ne serait pas du tout inutile à l'histoire de M** de Sévigné et de M™ de La Fayette.
pas donné la peine de composer, à l'honneur de leur esprit et de leurs charmes, des vers latins et italiens qu'elles n'eussent pas compris. Bien loin de là, l'une et l'autre écrivaient fort bien en italien l. Dans une correspondance manuscrite de Mnie de La Fayette, que j'ai pu parcourir, j'ai rencontré plus d'une allusion au temps où elle faisait pour ainsi dire ses études sous Ménage *. La nature avait comblé Mme de Sévigné : elle lui avait donné une justesse et une solidité parfaites, avec un inépuisable enjouement et une vivacité étincelante. L'art se joignant en elle au génie , en a fait l'incomparable épistolière qui a laissé à mille lieues derrière elle Balzac et Voiture , et que Voltaire lui-même n'a point surpassée. Elle a l'air de tout oser, comme une étourdie et une ignorante, et jamais dans ses traits les plus hardis elle ne passe la
1. Voyez le sonnet italien de M™ de Sévigné, publié par M. de Montmerqué.
S. Cette correspondance a été vendue à Sens, en 1849, à la vente de M. Tarbé. J'ai pu l'examiner quelques heures. Elle se compose d'environ cent soixante-seize lettres toutes inédites, et parcourt presque toute la vie de M™ de La Fayette. On y voit que Ménage se prit de passion pour ses belles écolières. Rebuté et découragé assez vite par Marie de Chantai, il se tourna vers la parente de celle-ci, MUe de Lavergne, sans être plus heureux, mais sans être traité avec autant de négligence. Le commerce de Ménage avec Ml,e de Lavergne dura môme pendant qu'elle fut mariée au comte de La Fayette, il s'anima depuis son veuvage, et avec des viscissitudes de vivacité et de langueur il subsista jusqu'à sa mort. Évidemment Mmê de La Fayette coquetta un peu avec son maître de latin et d'italien, et pendant quelque temps les relations sont assez intimes sans être tendres. Sur la fin , c'est une bonne et parfaite amitié. Plusieurs lettres montrent avec quel soin M1* de La Fayette avait étudié
mesure, signe infaillible d'un art achevé,. Remarquez encore que , si M"" de Se vigne a écrit admirablement, c'a toujours été par rencontre, sachant bien , il est vrai, que ses lettres seraient montrées; mais enfin elle n'a jamais mis d'enseigne : elle n'a écrit que des lettres, elle n'a pas fait de livre, je doute même qu'elle eût pu en faire, et je ne l'imagine pas composant un roman jii un ouvrage quelconque, si ce n'est peut-être des mémoires et des satires, comme son cousin Bussy ou Saint-Simon, ou bien des traités de théologie, comme sa fille , Mme de Grignan f. Il n'en est point ainsi de Mme de La Fayette. Ce n'est pas seulement une personne de beaucoup d'esprit et de beaucoup d'instruc-
sous Ménage les poètes et les bons écrivains, anciens et modernes. Elle le consulte, et elle lui rappelle leurs discussions sur remploi de telle ou telle expression. Il est sans cesse question de leur ami commun, Huet, qui écrivit pour ZaXde une dissertation sur l'origine du roman. Quelques lignes sur Segrais. Je ne me souviens pas d'avoir rencontré une seule fois le nom de La Rochefoucauld. C'était là probablement la partie délicate et réservée, sur laquelle la belle dame ne consultait guère ses savants amis, et dont elle n'aurait pas laissé approcher la conversation. Ce qu'il y avait entre M. le duc et Mmé la comtesse ne regardait pas l'abbé Huet et l'abbé Ménage. Il fallait être la marquise de Sévigné ou la marquise de Sablé pour se permettre un mot sur un pareil sujet. D'ailleurs nous n'avons ici que les lettres ou plutôt les billets de Mme de La Fayette; il n'en est pas un seul de Ménage. La plupart sont autographes, quelques-uns dictés et signés, tous parfaitement authentiques. M. Tarbé avait fait de cette correspondance une copie qui s'est vendue avec les autographes. Le tout appartient aujourd'hui à M. Feuillet.
1. Voyez la dissertation de Mme de Grignan sur le pur amour de Fénelon, au t X des œuvres de M«* de Sévigné, p. 518, édition Montmerqué.
tion, c'est un auteur. Il n'est pas surprenant qu'elle sût écrire, puisqu'elle en faisait profession. Une politesse exquise est son trait dominant, et il est permis de le rapporter un peu à la discipline littéraire qu'elle garda bien plus longtemps que son amie : d'ailleurs n'écrivant pas un mot sans le soumettre à ce même Ménage, à Segrais, qui logeait chez elle et lui prêtait, sinon sa plume , au moins ses conseils et son nom , à Huet, à La Rochefoucauld. Mme de La Fayette est très-supérieure assurément à Mme de La Suze, à Mme de Brégy, à Mme Deshoulières , à Mlle de Scudéry, à Mmo d'Aulnoy, à Mme Lambert, mais elle est de leur famille. Quoiqu'elle ait passé sa vie avec Mme d.e Sévigné, elle en diffère essentiellement , et elle appartient à un tout autre monde que Mmc de Longueville, Mais ce qu'il importe surtout de ne pas oublier, c'est que celle-ci précède d'un certain nombre d'années les deux illustres amies, et que, de bonne heure séparée du monde et ensevelie dans la retraite pendant les vingt-cinq dernières années de sa vie, elle n'a pu profiter du progrès alors si rapide de la langue et du goût. Il y a en effet deux parties bien différentes dans la littérature du xvne siècle, celle de Louis XIII et de la Régence, que représentent Corneille et Pascal, et celle qui est particulièrement l'œuvre de Louis XIV, et dont Racine et Fénelon sont l'expression la plus accomplie. Dans l'une est une grandeur un peu négligée ; dans l'autre, un art charmapt qui quelquefois
se fait trop sentir. Les femmes qui appartiennent à la première moitié du xvif siècle ont dans leur style , comme elles avaient dans leur conversation , des longueurs, des négligences, des incorrections même, car la langue qu'elles écrivent ou qu'elles parlent n'est pas fixée. Elira ne savent encore ni choisir entre leurs pensées, ni leur donner ce tour heureux, cette précision et cette élégance devenues presque vulgaires à la fin du siècle, grâce au concours de tant de beaux génies. Mais leur esprit , qui avait touché à toutes les grandes choses , politique et religion, ambition fhondaine et sainte pénitence, est d'une trempe bïen autrement forte que celui des femmes qui sont venues après la Fronde et ont reçu l'impression particulière du goût de Louis XIV, devenu celui de la France entière. Mme de Se vigne ', née et formée dans la première époque, se développe et s'épanouit dans la seconde : son cœur est avec la première, son génie en vient ; la seconde lui a donné sa politesse
1. Nous reviendrons souvent dans cet ouvrage, par exemple, i" partie, chap. h, sur cette distinction de la littérature de Louis XIII et de celle de Louis XIV. Nous avons dit ailleurs, iv« série, t. II, Des Femmes illustres du xvn* siècle, p. 13 : « Avançons, voilà le siècle de Louis XIV : C'en est fait de la mâle vigueur du temps de Richelieu; c'en est fait de la libre allure de la Fronde; Louis XIV a mis à l'ordre du jour la politesse, la dignité tempérée par le bon goût. Heureux les génies qui auront été trempés dans la vigueur et dans la liberté de rage précédent, et qui auront assez vécu pour recevoir leur dernière perfection des mains de la politesse nouvelle. C'est le privilège de Mme de Sévigné comme de Molière et de Bossuet »
sans ôter rien à sa vigueur et à sa verve originale. M"* de Longue vil le était dans tout son éclat sous la Fronde ; depuis elle n'a vécu qu'aux Carmélites et à Port-Royal ; son goût était arrêté et achevé vers 1650. Ainsi ne lui demandons point lesqualités qu'elle ne peut avoir; reconnaissons en elfe un esprit véritablement du premier rang, mais qui est toujours celui d'une femme, d'une grande dame, d'une princesse fort paresseuse, comme la peignent Retz et Mm# de Motteville, qui n'a pas pris J| moindr^Boin des facultés qu'elle a reçues, et laisse paraître indistinctement ses qualités et ses défauts, qui sont aussi les qualités et les défauts du temps où elle est venue, à savoir, une grandeur inculte , une délicatesse souvent raffinée, avec une perpétuelle négligence.
S'il y a de la femme dans l'esprit de Mme de Lon- „ gueville, son âme surtout est au plus haut point féminine, et, loin de l'en accuser, je l'en loue. Oui, MMe de Longueville est de son sexe ; elle en a les qualités adorables et les imperfections bien connues. Dans un monde où la galanterie était à l'ordre du jour, cette jeune et ravissante créature, mariée à un homme déjà vieux et même occupé ailleurs, suivit l'exemple universel. Naturellement tendre, les sens, elle-même le dit dans la confession la plus humble qui fut jamais ' ,