‹ Jeunesse et vie chrétienneChapitre 14 sur 19 · DIXIEME ENTRETIEN · texte numérisé non relu

DIXIEME ENTRETIEN

Esto fiflolis usquo ad mortom ot dabo tibi coronani vitao.

Soyez tidèle Jusqu'à la mort ot je vous donnerai la couronne de vie. (Apoc. II, 10.)

S'il ne s'agissait, pour vivre en parfait chrétien et être sauvé, que de tenter quelques efforts vertueux auxquels Dieu aurait égard et qu'il récompenserait par une éternité de bonheur, il faut convenir que la vie chrétienne et le salut seraient, — passez-moi le terme, — à bon marché.

S'il fallait, au contraire, accomplir des actes extraordinaires, pousser la pratique des vertus àun degré héroïque, beaucoup renonceraient à la sainteté et au salut, trouvant qu' ils sont à un prix trop élevé et ne se sentant pas capables de rien accompli rdtiéroïque.

Aussi bien, Dieu n'a-t-il pas mis à ce prix la sainteté et le salut. Il siérait mal à la Bonté du Dieu trois fois saint de se contenter, pour la généralité de ses créatures, de quelques efforts vertueux et méritoires, mais isolés, au cours d'une carrière parfois longue.

D'autre part, Fhéroïcité des vertus serait de sa part une exigence exorbitante à T égard de créatures faibles et infirmes. S'il y pousse certaines âmes privilégiées, auxquelles il a soin, du reste, de ménager pour cette fin des grâces spéciales, il ne le demande pas à la masse. A défaut de vertus héroïques, Dieu se contente de vertus communes.

Mais ce qu'il réclame de tous, ce qu'il exige absolument, ce dont il fait une condition essentielle de la sainteté et du salut, c'est la continuité des efforts, c'est la fidélité constante dans l'accomplissement des devoirs et la pratique des vertus dont se compose la vie chrétienne. Lui-même s'en explique en termes on ne peut plus clairs et formels : « Celui-là, dit-il, sera sauvé qui aura persévéré jusqu'à la fin (1). »

(i) Qui autem persoveravorit iisque ia fmem, hic salva!= ftrit. (Matth. x, 22.)

VIE DK PERSEVERANCE. 201

Persévérer : voilù donc le grand mol, le. dernier mot de la vie chrétienne, celui qui résume tout ce qui peut être dit sur nos devoirs de chrétiens.

Aussi, chers jeunes gens, est-ce le mot qu'à dessein j'ai réservé pour la fui de ces entretiens, le mot que vous devrez imprimer dans vos esprits et dans vos cœurs en caractères ineffaça] )les. En définitive, tout est là pour vous. C'est une question de vie ou de mort, puisque votre salut ou votre damnation en dépend. Qui perseveraverit... hic salvus erit.

Recueillez donc cette dernière leçon, ce dernier mot du programme de votre vie chrétienne; méditez-le, comprenez-en le sens, et puissiez-vous, par la persévérance de vos efforts vertueux, mériter un jour la palme de la victoire , promise à ceux qui auront servi et combattu jusqu'à la fin.

Envisageant, comme toujours, la question au point de vue pratique, j'aurai sur cet important sujet deux choses à vous dire : En quoi vous devez persévérer et quels moyens assureront votre persévérance.

Persévérez dans la foi. Jusqu'ici vous avez cru en un Dieu éternel, tout-puissant, très sage, très saint et très bon, qui vous a tirés du néant et uni à votre corps une âme immortelle. Jusqu'ici vous avez cru que Dieu ne vous a créés que pour lui, et que, par conséquent, vous devez vivre sur la terre de façon à vous rendre dignes du ciel. Vous avez cru à l'obligation d'éviter le péché qui est le mal souverain et, à proprement parler, le mal unique, l'obstacle absolu à la possession éternelle de Dieu. Vous avez cru à la divinité de Jésus-Christ, à sa mission, à sa doctrine, à ses miracles, à ses œuvres, à ses sacrements, à l'Eglise, à son autorité, à son infaillibilité, à sa sainteté, à ses ministres, à ses Pontifes, à son Chef suprême...

Ce que vous avez cru jusqu'à ce jour, il le faudra croire encore demain, et toujours dans la suite, car ce qui était vrai hier, est vrai aujourd'hui, et sera encore vrai demain et toujours. « La terre et les cieux passeront, a dit Jésus-Christ, mais mes paroles ne pas-

VIE DE PERSEVERANCE. 2<k?

seront point. Mes paroles sont esprit et vie. Je suis la vérité, et la vérité éternellement demeure. »

La science humaine s'efforcera de contredire à la doctrine de Jésus-Christ, de convaincre d'erreur la Révélation et d'ébranler Fédifice des croyances chrétiennes. Vains efforts, tentative impuissante et puérile. Voilà dix-neuf siècles qu'elle s'exerce à cette œuvre destructive sans parvenir à y réussir. Toujours il en sera ainsi, et toujours la vérité divine survivra aux dénégations et contradictions de la prétendue science humaine.

Laissez, laissez dire autour de vous ces beaux parleurs, ces esprits forts et, appuyés sur l'autorité indéfectible de Dieu, persévérez, chers jeunes gens, demeurez fermes dans votre foi.

« Lorsqu'on viendra vous dire que le Christ est mort, que ses temples sont déserts, que ses autels vont tomber en poussière, que l'humanité nouvelle, en marche vers un progrès sans fin, s'affranchit pour toujours du joug des dogmes, des prêtres et des dieux, répondez fièrement, sans craindre un démenti de l'avenir : « Non, le

Christ n'est pas mort, il est le Maître de la vie, le Roi des siècles, de tous les peuples et de tous les pouvoirs : républiques , monarchies et empires. Il n'est jamais plus vivant que lorsque, après avoir passé trois jours dans son sépulcre , il se relève en foudro3^ant ses persécuteurs (1). »

Persévérez dans l amour de Dieu et de tout ce que Dieu aime. Dieu est l'être souverainement et infiniment aimable ; sa bonté vous a été manifestée de toutes manières : par la Création, la Providence, l'Incarnation, la Rédemption, TEucharistie ; par les innombrables grâces qu'il vous a accordées jusqu'ici et qui sont autant de gages de l'amour personnel qu'il vous porte, autant de titres à l'amour personnel que vous lui devez rendre. Aimez-le aujourd'hui, demain, toujours, car toujours il sera digne d'être aimé, comme toujours il sera digne d'être cru.

Ne laissez point votre cœur se rétrécir, se refroidir; à mesure que vous avancerez dans la vie et serez plus à même de mieux

(1) De Belcastel. Discours prononcé au Congrès des Œuvres catholiques de IMontauban, septembre 1889.

apprécier que a Dieu est chose si bonne que meilleure ne se peut, » efforcez- vous de Tainier d'un amour plus délicat, plus tendre, plus dévoué, plus passionné. En le voyant négligé, oublié, méprisé, haï, outragé, attaqué par un si grand nombre de lils ingrats, attachez-vous davantage à lui, comprenant, comme disait le général de Sonis, que « vous devez aimer Dieu de toute la force de la haine dont il est Tobjet de la part des mauvais chrétiens ». Que toujours, jusqu'à la lin, sous les glaces mêmes de l'âge, votre cœur conserve pour Dieu sa jeunesse, son ardeur, son enthousiasme, son désir de réaliser cette vieille devise française : « Faites qu'en toutes choses. Dieu soit le plus aimé. »

Persévérez dans la fidélité à Dieu, dans l'accomplissement de tous vos devoirs envers lui, dans le respect de sa loi sainte et l'obéissance à toutes les prescriptions de cette loi.

Vous savez à quoi dans le monde l'on reconnaît un bon serviteur ; ce n'est pas tant à la valeur des services rendus qu'à la durée de ces services. Se dévouer en passant peut dénoter une certaine orénérosité : le faire d'une manière continue, permanente, user

ses forces, consumer sa vie en se dévouant au même maître : voilà le signe indubitable et caractéristique du bon serviteur. Soyez tels envers Dieu, votre Seigneur et Maître. Servez-le dans la droiture, la justice et la sainteté, tous les jours de votre vie (1), sans lassitude, sans dégoût, sans infidélité, sans défaillance.

Persévérez dans la lutte généreuse contre vos passions. Sachez que ces passions ne seront jamais en vous complètement éteintes ; toujours elles s'agiteront, toujours elles vous menaceront : toujours aussi devrez-vous leur résister, les réprimer et les vaincre. Vingt fois attaqués, vingt fois il faudra vous défendre jusqu'à ce que la mort vienne mettre un terme à cette lutte et vous assurer la victoire.

Les Perses venaient d'être vaincus à Marathon. N'ayant plus d'espoir que dans la fuite, ils cherchèrent à se sauver avec leur flotte et se jetèrent précipitamment dans les barques. Un Grec, nommé C3aiégire, en voyant une remplie de fuyards, y porta la

(1) Serviamus illi in sanctitato c\ jiistitia coram ipso omnibus diebus nostris. (Luc. i, 74-75.)

VIE DE PERSEVERANCE. liGT

main droite, afin de les retenir; on lui coupa la main, il y porta la gauche : on la lui coupa également. Alors il saisit la barque avec les dents jusqu'à ce qu'on lui eût abattu la tête. Ce Grec donnait là un saisissant exemple de ce (jue doit l'aire un chrétien aux prises avec ses passions. Leur résister, coûte que coûte, jusqu'au bout.

Persévérez dans la pratique du bien, quelque dil'liculté qu'elle présente, quehjue dégoût qu^à certaines heures elle vous inspire.

Xcyubliez pas que la perfection chrétienne (( n'est point l'o'uvre d'un jour ni un jeu d'enfant », mais l'œuvre de tous les jours, de la vie tout entière. Prenez garde de vous rebuter de vos insuccès, de la lenteur de vos progrès. « Le royaume des cieux souffre violence (1). » Mais ce n'est pas en s'impatientant, en se dépitant qu'on parvient à con([uérir ce royaume. « Courons, dit saint Paul, courons au ciel, et, en attendant le ciel, courons dans la voie qui y mène, courons-y par la patience (2) . »

(1) Rognum ccelonim vim patitur. (Jlatth. xi, 1"2.) ii) Pcr pationtioni ciin'ainus ad proi»risituiu nobis cortamen. (llcbr. xii, 1.)

Tamerlan s'entretenait un jour avec un de ses confidents de l'expéditon qu'il avait entreprise contre Bajazet. L'officier lui conseillait de ménager le redoutable sultan. Mais Tamerlan, plein d'espérance et de jeunesse, avait rêvé la conquête du monde.

Au milieu de la conversation, il aperçoit une fourmi qui trottait sur les parois de sa tente. Tamerlan avance le doigt et la jette à terre.

La fourmi recommence, Tamerlan aussi; à la dixième fois de ce jeu, Tamerlan, souriant, se retourne vers l'officier et lui dit : « Voyez-vous cette bête; elle nous apprend, en son muet langage, que le succès n'est diï qu'à la persévérance. En avant donc, en avant ! »

La persévérance à poursuivre le bien, à l'accomplir, réclame aussi la persévérance k se dégager des étreintes du mal et à se relever lorsque l'on est tombé. Comme l'a si bien dit un éminent orateur dont l'Eglise de France pleure la perte récente, « au-dessous de la persévérance qui ne tombe jamais, il y a celle qui se relève toujours (1). »

(1) Ms' d'Hulst, Allocution à N.-D. de Paris à la messe de la communion, pascale, 1894.

ME DK PERSKVKKANri-;

Hélas! combien nombreuses sont les âmes faibles auxquelles manque, à l'heure de la tentation, Ténergie pour la lutte et qui, entraînées par la violence des passions, des habitudes mauvaises, séduites par le faux mirage des illusions, se livrent presque sans résistance à Satan et se séparent de Jésus-Christ.

« Savcz-vous, continue Forateur cité, savez-vous quel est le plus dangereux artifice du tentateur? C'est de persuader au pécheur que ses rechutes lui ferment l'accès du pardon. Avec les âmes endurcies, il procède autrement : il les rassure sur la gravité du mal et sur ses conséquences. Il nourrit leurs illusions et les endort dans une sécurité mortelle. Mais là où il voit de la bonne volonté, il s'efforcf^ avant tout de la décourager. A quoi bon lutter, si la défaite est au bout de tous mes combats?

« Comme le désespoir est le plus grand des péchés et, en un sens, le seul irrémissible, ainsi le découragement est la pire des tentations. Le désespoir élève un mur entre le pécheur et la miséricorde. Le découragement en élève un autre entre le pénitent et la conversion (1). »

(V M^^ d-IIiilst, lor. cit.

Courage donc et confiance, chers jeunes gens, qui voulez être de fidèles serviteurs de Dieu et de vaillants soldats de Jésus-Christ; vous qui, dans cette lutte de chaque jour, ou mieux de chaque instant contre le démon, le monde et la chair, essuyez encore de trop fréquentes défaites ; oui, courage et confiance! « Il se faut attrister pour les fautes commises, vous dirai-je avec saint François de Sales, il s'en faut attrister d'une repeiitance forte, rassise, constante, tranquille, mais non turbulente, non inquiète, non découragée » (1).

Vous êtes tombés : relevez-vous ; vous retombez : relevez-vous encore. « Dût votre existence entière se consumer dans les efforts d'un relèvement perpétuel, je vous dirais encore : heureux serviteur, si le maître, quand il viendra, vous trouve occupé à renouer, fût-ce pour la centième fois, ce lien qui vous unit à sa bonté ! L'heure des défaillances passera. Un jour>'iendra qui sera celui de la lumière sans déclin, de l'amour sans reprises, du bonheur sans mélange, d'une vie àjamaisvictorieusedela mort (2). »

(1) Traité 4e l'amour de Dieu, liv. IX, \ii.

(2) m' d'Hulst, loc. cil.

Trois moyens, parmi tant d'autres que la bonté divine a mis à votre disposition, assureront votre persévérance : la prière, la fuite des occasions mauvaises, et la fréquente réception des sacrements.

Plusieurs fois déjà, au cours de ces entretiens, je vous ai parlé de la prière, pour vous en rappeler la nécessité et les inappréciables avantages.

Puisque le sujet que je traite ici m y ramène, laissez-moi vous en parler encore ; d'ailleurs, on ne le saurait trop faire, car, si nécessaire et si avantageuse soit-elle, la prière n'en est pas moins négligée par un grand nombre de chrétiens.

La prière est le moyen offert à F homme d'implorer et d'obtenir le secours de Dieu, sans l'aide de qui — c'est Dieu lui-même qui le déclare — il ne saurait rien Jaire (l). Mais

(1) Sine mo niliil potostis laceic (Joa. xv, 5.) Non qiiod sufficientcs simus cogitaro aliquid a nobis, quasi exnolùs: sed siifficiontia nostra ex Deo est. (II Cor. ni, 5.)

rhomme, orgueilleux, présomptueux et indépendant de sa nature, prétend agir par luimême et se passer du secours d'en-Haut. C'est là ce qui explique tant d'insuccès, de déceptions, d'entreprises avortées, d'efforts stériles.

« Si le Seigneur ne met la main à l'œuvre, et ne coopère à l'édification de la maison, c'est en vain que travaillent ceux qui ont dessein de la construire (1). » Voilà bientôt six mille ans que ces paroles ont été dites et que ce défi a été porté par Dieu au genre humain.

Que l'homme consente, non pas à s'abaisser, car la prière, en le rapprochant de Dieu, l'exalte, mais à reconnaître son insuffisance et à recourir à Celui dont la plénitude peut seule suppléer à nos lacunes; et l'homme sera grand, et l'homme sera fort. « Je puis tout, pourra-t-il dire avec l'Apôtre, je puis tout en Celui qui me fortifie (2) . »

Telle est, en effet, la merveilleuse efficacité de la prière. En nous obtenant de Dieu

(1) Nisi Dominus aîdificaverit clomura, iu vanuia laboraverunt qui œdificant eam. (Ps. CXXVI, 1.)

(2) Omnia possum in Eo qui mo confortât. (Philip, iv. 13.)

les grâcos qui nous sont nécessaires, elle assure, par là même, notre lidélité aux devoirs qui nous lient tant vis-à-vis de Dieu que vis-à-vis du prochain et de nous-mêmes, en vue de Dieu. Dès lors, elle est une garantie de persévérance, laquelle n'est pas autre chose que la fidélité constante à tous nos devoirs.

Priez donc, chers jeunes gens, priez en vue de votre persévérance, priez pour obtenir la grâce de toujours adhérer par la foi aux vérités révélées par Dieu et enseignées par la sainte Eglise ; de toujours aimer Dieu et tout ce que Dieu aime et vous ordonne d'aimer; de toujours pratiquer le bien et vous éloigner du mal, le repousser, en triompher. Priez, car la persévérance est un don, le plus excellent des dons que Dieu puisse accorder à ses créatures, celui qui, au témoignage de saint Augustin, assure tous les autres et nous met infailliblement en possession du don suprême qui est la gloire céleste (1).

(1) Magnum Doi donum, quo cttlcra ejus dona conservantur... (Persoverantia) sola est cui aîtornitas rcdditur, vel potius qu£e Iioiuinem œtornitati reddit. (S. Aug., De dono Pcrsei'., cap. II.

274 JEUNESSE Eï VIE CHRÉTIENiNE.

« La persévérance, dit saint François de Sales, est le don le plus désirable que nous puissions espérer en cette vie, don que nous ne pouvons avoir d'ailleurs que de Dieu, qui seul peut affermir celui qui est debout et relever celui qui tombe. C'est pourquoi il la faut continuellement demander, employant les moyens que Dieu nous a enseignés pour l'obtenir (1). »

Ayez donc le souci de votre persévérance finale, car de quoi vous servirait d'avoir servi Dieu, de lui avoir été fidèles une partie de votre vie, si vous deviez consacrer l'autre à l'offenser et à lui être infidèles? Toutes les luttes soutenues, toutes les victoires remportées, tous les progrès réalisés, toutes les vertus pratiquées, tous les mérites acquis deviendront inutiles, si la persévérance ne les accompagne et ne les couronne (2).

Est-il donc, je vous le demande, une

(1) Traîlé de l'amour de Dieu, liv. III. ch. i\ .

(2) Incassum quippe bonum agitur, si ante vitœ torniinum deseratur. (S. Aug., loc. c<Y.) Absque persevorantia nec qui pugnat victoriam, nec palmam victor consequitur... Toile perseverantiam, nec obsequium nierceclemhabet, noc beneficium gratiam, nec laudem fortitudo. (S. Bern. EpisL-

chose qiu' vous deviez solliciter plus ardemment de Dieu que cette grâce?

« Seigneur, disait chaque matin saint Philippe de Néri, défiez-vous de moi sinon je vous trahirai. » Que ce soit aussi votre prière exprimant votre faiblesse personnelle, votre inconstance, et appelant sur vous le secours tout-puissant de Dieu.

« Mon Dieu, s'écriait David pénitent, au souvenir de ses infidélités passées, mon Dieu, veillez sur moi, dirigez-moi, soutenez-moi, et ne m'abandonnez pas jusqu'à l'extrémité de ma vieillesse, car même alors, je pourrais encore m' éloigner de vous et vous abandonner (1). »

Mais si la persévérance est un don qu'il faut demander à Dieu, elle est aussi le fruit de nos efforts vertueux, de notre fidélité à user des moyens qui l'assurent.

Or l'un des moyens qui assurent le plus efficacement la persévérance chrétienne c'est, avons-nous dit, la fuite des occasions mauvaises.

Entendez par occasion mauvaise tout ce

(1) U.scjiio in sencctaiii et ^onium. Deus, ne derelinquas me... (P.S. LXX, 18j.

qui peut directement ou indirectement nous porter au mal, tout ce qui nous expose à offenser Dieu, à nuire à notre âme et à compromettre, par là même, notre salut éternel. Dès lors que les occasions mauvaises sont un danger pour le salut, les éviter est une garantie de salut et, par conséquent, de persévérance.

Si donc vous voulez assurer votre persévérance et marcher constamment dans la voie du salut, veillez, chers jeunes gens, à vous soustraire aux innombrables occasions de pécjié qui vous environnent.

0 vous surtout qui habitez dans les grandes cités, vous qui vivez au sein de ce Paris tumultueux et enfiévré, et qui n'avez pas à rechercher les occasions du mal, à les faire surgir; vous que ces occasions préviennent, environnent et sollicitent en tant de manières; ayez toujours présentes à l'esprit, pour les mettre en pratique, les exhortations pressantes, les recommandations pleines de sollicitude de T Esprit- Saint : « Prenez garde, et marchez avec prudence et précaution; ne soyez pas comme des insensés qui vont devant eux sans savoir où ils aboutiront; mais soyez sages, prudents

et sensés (1). Fuyez le danger, éloignezvous de ce qui perd, ne touchez point ce qui souille, ne vous exposez point imprudemment (2), » car « qui aime le danger infailliblement périra (3) ...»

Le même Esprit de Dieu qui vous tient ce langage va plus loin encore. « Alors même, dit-il, que pour éviter le mal, vous devriez sacrifier vos intérêts temporels, il ne faudrait pas hésiter à le faire. « Votre œil droit vous scandalise? arrachez-le! C'est votre main, c'est votre pied? Coupez-les et jetezles loin de vous (4). » Paroles étranges et austères ! Paroles excessives, en apparence, et dont le sens mérite d'être expliqué. Saint Augustin l'explique en disant qu'alors même qu'une personne nous serait aussi proche et aussi chère que notre œil droit ; alors même qu'une profession ou une charge nous serait aussi nécessaire pour vivre que la main ou le pied, il faudrait en faire le sacri-

(1) V'iclete itaque, fratres, quomodo caute ambulctis, non quasi insipientes, sed ut sapientes. (Ephos. v, 15, 16.)

(2) Recedite, exite inde; pollutum nolite tangere; exito do medio ejus. (Isa. ui, 11.)

(3) Qui amat periculum in illo peribit (Eccli. m, 25.)

(4) Si autem manus tua vel per tuus scandalizat te, abscide eum et projice abs te... Et si oculus tuus scandalizat te, crue eum et projice abs te. (Matth. xviii, 8, 9.)

IG

fice, si cela nous était une occasion d'offenser Dieu (1).

Cette obligation n'a rien d'excessif si l'on songe à l'importance souveraine du salut. Ne vaut-il pas mieux, en définitive, tout perdre que de le compromettre en s'exposant au mal ? C'est ce que Jésus-Christ nous fait entendre lui-même en termes intelligibles : « Mieux vaut, dit-il, que vous entriez dans la vie éternelle n'ayant qu'une main ou qu'un pied, que d'être précipité dans le feu éternel avec deux mains et deux pieds (2) . »

Chers jeunes gens, que votre foi aille, au besoin , jusque-là et vous fasse accepter, quoiqu'il en doive coûter à la nature, ces conclusions divines : votre persévérance, votre salut en seront le prix.

Fuyez le danger, vous ai-je dit; j'ajoute : fuyez-le sans retard, sans hésitation, sans discussion, dès le premier avertissement de votre conscience. Malheur à l'imprudent, au téméraire qui, se croyant assez fort, se ris-

(1)S. xVupustin, de Serm. Dom. in monte.

(2) Bonuia tibi est ad vitain ingivdi debilem vol claudum quam duas inanus vel duos pedes habentem mitli in iguem aeternum. (Jlatth. xviii, 8.)

VIE Dl-: l'EKStVKKANCK. :>.:\i

que, s'aventure, va de Favant, affronte le danger et le veut voir en face pour le conjurer directement. Sachez-le bien : dans l'ordre du salut et des choses de l'âme, le plus prudent est de se tenir loin du danger; dans la stratégie chrétienne, la vraie tactique • t tout à la fois la vraie bravoure consiste à fuir l'ennemi dès qu'on l'a aperçu. Qu'importe que vous n'ayez que des intentions très droites et très pures ! Qu'importe que vous ayez déjà remporté des victoires ! Qu'importe que le danger ne soit pas imminent! Samson disait : « Je suis fort, j'échapperai aux mains de mes ennemis (1). » Et vous savez comment il devint l'esclave des Philistins. Saint Augustin raconta, au livre de ses Confessions, qu'un jeune homme, appartenant à la noblesse de Tagaste et converti au christianisme, fut un jour invité par ses amis à assister à un combat de gladiateurs. Le Néophyte répond qu'il a promis à Dieu de ne plus aller à cette sorte de spectacle. Les amis insistent. Alipius — c'était son nom — finit par céder. Eh bien, dit-il, j'irai ; mais, sachez-le bien, mon corps seul vous accom-

( 1) Egrediar .sicut anto fcci, et nie oxcutiam (Judic. xvi, 20).

pagne : vous ne pouvez rien sur mon âme. Arrivés au lieu du combat, Alipius et ses amis prennent place parmi les spectateurs. La lutte s'engage. Les cris, les applaudissements de la foule excitent les gladiateurs. Alipius détourne d'abord ses regards de la scène, mais bientôt il cède à la curiosité ; il se passionne à ce spectacle, il joint ses applaudissements à ceux de la multitude et oublie dans ces distractions coupables, les promesses qu'il avait faites à Dieu.

Tel est, chers jeunes gens, le triste sort de quiconque s'expose au danger et ne fuit pas l'occasion du péché.

« On ne saurait jamais user de trop de prudence, dit saint Grégoire, du moment que l'éternité est en jeu (1). » Agir autrement, c'est se livrer à l'ennemi, c'est se condamner à une honteuse défaite. Évoquez ici vos souvenirs, ils rendront témoignage à ma parole, ou plutôt à la parole de nos Livres Saints que je citais tout à l'heure : « Celui qui aime le péril, y trouvera sa perte (2). »

La fréquentation des sacrements est le

(1) Nulla major securitasiibi periclitatur tetornitas.

(2) Qui amat periculum in illo peribit. (Eccli. m, 27).

VIE Di: l'ERSEVERANCE. 28t

troisième moyeu, le troisième gage assuré de persévérance chrétienne.

Bien des fois déjà, au cours de ces entretiens, je vous ai proposé ce moyen. Gomment ne vous le proposerais-je pas encore? N'est- il pas de tous les moyens le plus sûr ot le plus puissant, le plus attrayant et le plus doux pour les chrétiens ?

Ce qui nous empêche de rester dans la voie du bien c'est, d'une part, le péché, qui nous en fait sortir et, d'autre part, le découragement, une certaine lassitude spirituelle qui nous arrête dans cette voie et nous expose à nous en écarter.

Or, la bonté prévoyante de notre divin Sauveur nous a offert dans les sacrements de Pénitence et d'Eucharistie un double moyen de remédier à ce mal, de conjurer ce double danger.

La Pénitence, en nous faisant sortir du péché, en nous renouvelant dans la vie surnaturelle, nous remet dans la voie du salut. L'Eucharistie communique à nos âmes les forces nécessaires pour persévérer dans cette voie. Il y a donc là pour nous une assurance précieuse, et une garantie dont nous devons

avoir à cœur d'entourer la faiblesse et l'inconstance de notre nature.

Pauvres jeunes gens que le démon tente, que le monde séduit, que les passions égarent, pauvres victimes de « la fascination de la bagatelle » ; pauvres présomptueux qui, oubliant votre faiblesse et l'expérience que tant de fois vous en avez faite, êtes allés audevant du danger, et n'avez pu le vaincre; pauvres découragés qui, accablés sous le poids de tant de fautes, désespérez de vousmêmes et dites au fond de votre cœur : C'en est fait, la réhabilitation n'est plus possible ; je me suis écarté du droit chemin, je ne saurai plus y revenir; rejetez promptement ces pensées, mettez un terme à ces désespérantes paroles. Vous avez dans le sacrement de Pénitence un moyen assuré de vous relever, de sortir de la voie qui mène à la perdition, et de vous remettre dans celle du salut. Le Sauveur Jésus vous tend la main comme autrefois à saint Pierre, sur le point d'être englouti sous les flots; il vous tend la main pour vous tirer de l'abîme et vous ramener dans cette voie du bien d'où l'imprudence, la légèreté, l'entraînement vous ont détournés.

ME DE l'EKSKVKUAM t.

Kt, en même temps qu'il vous présentera le remède destiné à guérir vos blessures, il vous offrira le Pain qui communique la force et préserve de toute défaillance.

Vos souvenirs d'enfance vous rappellent sans doute encore le prophète Elie, fuyant dans le désert les poursuites de l'impie Jézabel, et s'arrètant, ou plutôt tombant, brisé de fatigue, à bout de courage, au pied d'un arbuste où il souhaite de mourir.

Sur Tordre du Seigneur un ange se présente et enjoint au prophète de se lever et de manger. Et apercevant tout près de lui un pain cuit sous la cendre, Elie en mange; mais, vaincu par la lassitude, il se rendort. Une seconde fois, de la part du Seigneur, Fange lui ordonne de se lever et de manger encore. Le Prophète obéit et, soutenu par la vertu de cette mystérieuse nourriture, il reprend sa route et, durant quarante jours et quarante nuits, il marche jusqu'à ce qu'il soit parvenu au lieu où Dieu l'appelle, sur la montagne d'Horeb.

Jeunes chrétiens, voyageurs du temps à l'éternité, vous que tant d'ennemis environnent et poursuivent, vous que tant d'obstacles arrêtent, et qui parfois êtes tentés,

comme Élie, de vous laisser aller à l'abattement, au découragement, au sommeil de la négligence et de la tiédeur dans le service de Dieu; levez-vous donc et prenez, vous aussi, le pain descendu du Ciel, que le prêtre, au nom du Seigneur dont il est l'envoyé , vous présente; mangez-en, car sa vertu divine relève le courage abattu, ranime et excite les volontés défaillantes; mangez-en encore, faites-en l'aliment ordinaire de votre àme et, soutenus par la force qu'il communique à ceux qui le mangent, vous marcherez, comme Elie, jusqu'au terme de votre course terrestre, jusqu'à la montagne de la vision où vous contemplerez et posséderez dans une joie sans mélange. Celui qui fut ici-bas, sous l'humble forme du pain Eucharistique, le principal moyen de votre persévérance.

Avec l'apôtre saint Paul, laissez-moi vous dire, chers jeunes gens : soyez donc stables dans le bien, et que rien ni personne au monde n'ébranle votre foi, votre amour, votre volonté d'être à Dieu et de lui plaire en toutes choses et toujours (1).

(1) Itaquo, fratres mei dilecti, stabiles estote et immobiles, abundantes in opère Dei semper. (I Cor. xv, 58.)

VJE DE PERSEVERANCE. 58r.

Faites le bien sans vous décourager, sans vous jamais laisser ébranler ni détourner de son accomplissement, comptant sur la récompense promise à celui qui aura persévéré jusqu'à la fin (1).

Que cette pensée vous encourage et soutienne vos efforts : vous avez affaire à un Rénumérateur juste et fidèle, qui saura tenir ses promesses et vous rendre au delà de ce que vous aurez fait pour lui.

M'inspirant des sentiments et des paroles de l'Apôtre, laissez-moi vous dire encore ce qu'il disait jadis aux fidèles de Pliilippes : « J'ai la confiance que Celui qui a commencé le bien en vous l'achèvera , et qu'il ne cessera point de l'accroître et de le perfectionner jusqu'au jour du Christ, » c'est-à-dire jusqu'à ce jour tout à la fois redoutable et désirable où Jésus-Christ, plein de puissance et de majesté, apparaîtra pour juger l'univers entier et rendre à chacun selon ses œuvres. C'est en ce jour que sera couronnée la persévérance, et que ceux qui, jusqu'à la fin auront aimé et servi Dieu, évité le mal, lutté contre leurs passions, pratiqué le bien,

(1) Bonumauteai lacientes, non deliciamu.s: teinporc cnim siio motemus, non delîcientos. (Galat. iv. 9.)

fait des progrès dans la vertu seront récompensés, et que des lèvres du divin Rémunérateur ils entendront sortir ces paroles : « O vous qui avez tenu bon et qui, malgré les tentations de Satan, les séductions du monde et les révoltes de la chair, avez persévéré dans la pratique de ma loi sainte, voici que vous siégerez désormais sur les trônes de gloire que je vous ai préparés dans mon éternel royaume (1). »

(1) Vos aiitem estis qui permansistis mecum in tentationibiis meis : et ego dispono vobis, sicut disposait mihi pater meus, regnum. (Luc. xxu, 28.)

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