EPILOGUE
Le Père Lacorclaire écrivait, eu 1848 : (( Je me promenais, il y a peu de jours, dans la campagne de Rome, proche des Catacombes de saint Laurent; je me dirigeai vers un cimetière nouveau qu'on a creusé dans ce vieux cimetière, et je fus frappé, à la porte, par cette inscription : Pleure sur le mort, parce qu il s'est repose! y QwiTdà en la méditant, car que voulait-elle dire? Il ne me fut pas difficile de le comprendre. Pleure sur le mort, parce qu'il s'est reposé de bien faire, parce que ses mains ne peuvent plus donner, ni ses pieds aller au-devant du malheur; parce que ses entrailles ne sont plus émues parla plainte et que son esprit, envolé loin des disputes des hommes, ne leur oppose plus l'acte d'une foi humble et patiente. Pleure sur le mort, parce qu'il s'est
reposé, tandis que celui qui le nourrissait sur la terre de la doctrine et du pain de la vie, son seigneur et son maître, est encore sujet aux contradictions. Pleure sur le mort, parce que le temps de la vertu est fini pour lui, parce qu'il n'ajoutera plus à sa couronne. Pleure sur le mort, parce qu'il ne peut plus mourir pour Dieu.
(( Je roulai longtemps dans mon âme ces pensées, qui étaient encore entretenues par le voisinage des martyrs et par cette douce basilique élevée dans la campagne au diacre Laurent. Je regardai les vieux murs de Rome qui étaient devant moi, se tenant debout autour du Siège apostolique, comme ils se tenaient autour des Césars, et je regagnai lentement ma demeure solitaire, heureux de me sentir un moment loin de mon siècle , mais sans désirer d'être né dans un siècle plus tranquille, ayant entendu près de la tombe des saints et des martyrs cet avertissement sublime : Pleure sur le mort, parce quil s est reposé (1). »
Et vous aussi, chers jeunes gens, soyez heureux de vivre, de vivre dans un siècle de
(I) Lacordaire, Mélanyes, p. 55, 56.
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mouvement et d'activité, dans un siècle de lutte et de conquête, heureux de pouvoir déployer au service du Dieu qui réjouit votre jeunesse tout ce qu'il a mis en vous d'ardeur et de générosité (1). Soyez heureux et, sachant, comme disait, dans une autre circonstance, rillustre dominicain, que « la vie présente est le creuset d'où doit sortir la vie future », efforcez-vous d'assurer par la féconde activité du présent, la gloire immortelle de l'avenir. « Tandis que nous en avons le temps, dit l'apôtre saint Paul, opérons. »
Oui, oui, opérez, agissez, travaillez, et ne vous condamnez pas à un lâche repos, à une oisiveté déshonorante, indigne d'un homme et, à plus forte raison, d'un chrétien. Opérez, mais, comme a soin d'ajouter l'Apôtre, opérez le bien (2). Le bien, c'est la vie
(1) « Si nous comprenions bien notre bonheur, disait 1(^ vénérable Curéd'Ars, nous pourrions presque dire que nous sommes plus heureux que les saints dans le ciel. Us vivent de leurs rentes, et ils ne peuvent plus rien gagner, tandis que nous, nous pouvons à tout moment augmenter notre trésor. .
On connaît ce mot attristé et résigné tout à la fois de Pasteur cà son lit de mort : « .Je regrette de mourir : j'aurais voulu rendre plus de services à mon pays. »
(2) Dum tempushabemus. opereuuirbonum. (Galat. vi, 10.)
JEUNESSE ET VIE CUltÉTIENNE. 17
ordonnée et sérieuse; le bien, c'est la foi humble et forte inspirant tous nos actes; le bien, c'est la piété' donnant à notre foi son vrai épanouissement; le bien, c'est l'acceptation courageuse et l'accomplissement fidèle de la loi sacrée du travail; le bien, c'est la lutte ardente et persévérante contre le démon, le monde et la chair; le bien, c'est le renoncement à soi, l'humble soumission aux desseins de la divine sagesse, l'amour de Dieu allant jusqu'au sacrifice; le bien, c'est le perfectionnement de notre être moral par de continuels progrès dans la vertu; le bien, c'est \ édification donnée au prochain par la parole, les exemples et les œuvres; le bien, c'est l'amour de Dieu et des âmes, nous enflammant d'un saint zèle et nous inspirant les nobles industries de V apostolat chrétien; le bien enfin, c'est la constance des efforts en vue de plaire à Dieu, c'est la persévérance dans ce travail de toute la vie qui doit aboutira l'éternel repos et être récompensé par un incomparable salaire.
En attendant, qui s'arrête et suspend ce travail, qui cesse d'agir, d'opérer le bien, se voue irrémédiablement à la mort, à celle
que toutes les larmes des hommes ne sauraient assez pleurer, car cette mort est éternelle.
Non, non, chers jeunes gens, elle ne sera jamais dite de vous, cette parole désolante : Pleure sur le mort, parce qu il s'est reposé. Mais, après que vous aurez achevé votre course ici-bas, après que vous aurez terminé votre laborieuse tâche ; après que vous serez allés présenter au souverain Juge des hommes la gerbe abondante de vos vertus, de vos mérites et de vos bonnes œuvres ; après que vous aurez pris rang dans l'assemblée des élus de Dieu ; alors , au lieu de dire : Pleurez sur le mort, parce qu'il s' est repose' , on pourra dire ces paroles que la sainte h]glise prononce sur la dépouille mortelle de ceux de ses enfants qui se sont endormis dans ses bras : « Bienheureux les morts qui meurent dans le Seigneur. » Bien loin de les plaindre, félicitez-les : bien loin de les pleurer, réjouissez-vous avec eux, car ils sont entrés dans le repos véritable, celui que l'on goûte après avoir travaillé (1).
(1) Beati mortuiqui in Domino moriiintiir... ut rcquioscant in laboribus suis. (Ap. xiv, 13.)