CINQUIÈME ENTRETIEN
Labora sicut bonus miles Chiisti
Jesu.
Travaillez comme un bon soldat
de Jésus-Christ.
(II Timoth.n, 3.)
L'apôtre saint Paul, écrivant à son disciple Timothée, lui disait : Labora^ travaille. Telle est aussi, cliers jeunes gens, la recommandation que je vous ai faite moimême, après vous avoir démontré, dans le précédent entretien, que votre vie doit être une vie de labeur.
Mais le même apôtre, après avoir dit : « Travaille », ajoutait, comme pour compléter sa pensée : « Sicut bonus miles Christi Jesu », en bon soldat de Jésus-Christ. Par là , il indiquait à son disciple le caractère
distiiictif du travail auquel il voulait le voir se livrer.
Tel est aussi le caractère spécial et, en quelque sorte, l'esprit du labeur matériel, intellectuel et moral dont je vous ai précédemment entretenus.
Sicut miles, vous devez travailler, agir vous conduire en soldats, avec un esprit militant, c'est-à-dire être disposés à lutter et à vaincre, à attaquer les ennemis, à surmonter les obstacles, à supporter la fatigue, à persévérer dans la lutte engagée.
Sicut bonus miles : comme de bons soldats, des soldats courageux et généreux, dévoués à leur chef, à leur drapeau, à leur patrie.
Sicut bonus miles Christi Jesu : comme des soldats de Jésus-Christ, des soldats chrétiens, s'inspirant des exemples de leur chef et marchant sur ses traces.
Toute la vie chrétienne trouve dans ces paroles du grand apôtre sa formule abrégée, car « la vie de l'homme sur la terre est un combat (1) », une lutte de tous les jours et de tous les instants ; et « il n'v aura à
(1) Militia est vita honiiiii.s . super terraiii. (Job. vu, 1.)
être couronnés vainqueurs dans le ciel que ceux qui auront vaillamment et persévéramment combattu sur la terre (1) ».
Chers jeunes gens, vous aimez tous, je le sais, vous aimez passionnément votre patrie terrestre, et pour la défendre de l'invasion ennemie, pour en protéger ou étendre les frontières, pour en assurer la prospérité et accroître la gloire, vous êtes prêts, je le sais aussi, à prendre joyeusement les armes, quand l'heure aura sonné, à marcher résolument en avant, à affronter le péril et à verser, s'il le faut, le sang généreux qui circule en vos veines.
Eh bien! il s'agit pour vous, soldats du Christ, d'apporter la même ardeur, la même vaillance, la même magnanimité au service de la patrie céleste que tant d'ennemis visibles et invisibles conspirent à vous faire perdre et dont la possession doit vous tenir incomparablement plus au cœur que celle de votre patrie d'ici-bas.
Mais pour que vous soyez en état de bien combattre, il est nécessaire de vous dire net-
(1) Xou coronabitur iiisi qui l(\i;itiiiic cerUuerit. (II Tiiaoth. i,D.)
tement à quelles sortes crennemis vous avez affaire et avec quelles armes vous les pourrez vaincre.
Les ennemis à combattre sont nombreux et variés; ils sont habiles et puissants, et ce n'est pas un jeu d'enfant que de leur tenir tète et de les vaincre.
Pour ne citer que les principaux et les classer en trois ordres distincts, toujours indiqués lorsqu'il s'agit de combat spirituel, il y a le démon, il y a le monde, il y a les passions.
Or, c'est contre ces trois sortes d'ennemis, unis entre eux par une alliance néfaste, que vous avez à soutenir une lutte, non d'un jour, ni de quelques années, mais d'autant de jours et d'autant d'années qu'il y en aura dans votre vie. C'est seulement à cette condition que vous ferez honneur à votre qualité de soldats du Christ, miles Christi Jesu.
Le démon, vous savez sous quel nom les
Livres sacrés le désignent : l'esprit malin, Tesprit du mal, l'esprit de ténèbres, l'homme ennemi, le prince de ce monde, l'homicide : autant de dénominations qui révèlent l'œuvre malfaisante tentée et accomplie par cet artisan d'iniquité.
Vous savez aussi ce qu'était primitivement le démon, à quelle classe d'êtres il appartenait, quel nom de lumière il portait, de quelles glorieuses prérogatives il était investi, de quelles incomparables hauteurs il est tombé, quels biens sans prix il a irrémédiablement perdus.
Mais, quelque dépouillé qu'il soit de ce qui faisait sa grandeur et sa beauté primitives, il n'a pas entièrement perdu sa puissance tant d'intelligence que de volonté. Dieu l'a laissé esprit, et, comme tel, il jouit d'une subtilité qui lui permet de pénétrer d'une certaine manière dans les esprits pour les troubler, les illusionner, les tromper, leur inspirer des desseins criminels, et de s'insinuer dans les volontés pour les solliciter, les ébranler, les attirer vers le mal, les pervertir, sans toutefois leur ôter cette prérogative inviolable qui se nomme la liberté humaine. Cela revient à dire qu'il
a reçu de Dieu la permission de tenter les hommes, non que Dieu veuille le mal, mais il le permet pour assurer le bien, le mérite, la sainteté, la gloire provenant du mal repoussé.
Satan use donc de cette redoutable permission, dans les limites où Dieu lui a laissé le pouvoir de nous tenter. Il en use, et qui dira jamais, qui pourra seulement concevoir avec quelle habileté , quelle finesse , quelle astuce et quelle perfidie; d'autres fois, avec quelle violence, quel acharnement, quelle fureur, toujours avec quelle persévérance et quelle indomptable obstination !
Non seulement il dispose d'innombrables moyens, soit pour surprendre, séduire et entraîner les âmes simples et sans défiance ; soit pour lasser, décourager, abattre sous ses coups et réduire sous son joug les âmes généreuses, mais faibles ; soit enfin pour venir à bout des résistances les mieux organisées ; mais il dispose encore de forces intelligentes et vivantes, qui ne sont autres que les légions incalculables d'esprits autrefois resplendissants comme lui de lumière , de beauté et de gloire , et qu'il a entraînés dans sa chute , après les avoir entraînés
VIL DE LLliE. 127
dans sa révolte. Ils constituent ses troupes régulières et marchent, sous ses ordres, à ce que volontiers je nommerais la conquête des âmes. Mais quelle horrible conquête! Ce n'est point, vous le savez bien, celle qui aboutit au triomphe définitif de ces âmes, mais à leur défaite et à leur humiliation éternelle, dans « la région de Fombre et de la mort (1) ».
Or c'est cet ennemi, ou plutôt ce sont ces ennemis que vous avez à combattre ; c'est contre eux que vous avez à vous mettre en garde, c'est d'eux que vous avez à prévenir les surprises , à repousser les attaques, à déjouer les desseins homicides.
Tous les lieux et tous les temps sont bons pour eux; souvent même ils profitent des heures de paix, alors que tout est pur et sans nuage dans le ciel de l'âme, alors que cette âme est toute à la ferveur de la prière, ou à la douceur de l'union avec son Dieu, pour s'insinuer en quelque sorte perfidement en elle et lui dresser des embûches.
Toujours attentifs aux moindres mouvements du cœur, ils profitent de toutes les is-
(1) Joa. IX. ô.
sues, même des plus imperceptibles, et si les issues font défaut, ils s'emploient avec une rare habileté à s'en frayer une.
Oh! que redoutables sont ces ennemis, et combien il importe, chers jeunes gens, de faire bonne garde et d'être à soi-même sentinelle vigilante !
Non seulement Satan a, pour seconder ses desseins malfaisants, ces innombrables légions d'esprits déchus comme lui, et comme lui ennemis des hommes , mais il dispose aussi d'un auxiliaire puissant et dévoué qui se nomme le monde.
Entendez tout d'abord par là, mes amis, X esprit du inonde^ composé étrange de maximes bonnes et de maximes mauvaises, les dernières en accord avec la nature et en désaccord avec l'Evangile. Entendez ensuite la multitude innombrable des âmes qui s'inspirent de cet esprit et prétendent concilier, dans une sorte d'accommodement sophistique, ces deux ordres de maximes (1). Entendez enfin
(1) Nous respirons tous, j)lus ou moins, cet esprit. De là ces défaillances, parfois ces scandales venus d'âmes foncièrement bonnes, à côté du parti pris et des scandales voulus de ceux que j'appelle les coryphées de l'esprit du monde.
Vit l)K LLTIE.
les coryphées de l'esprit du monde, qui sont en opposition directe et presque totale avec Dieu, vivant dans le mépris de ses droits et la violation flagrante de ses lois. C'est de ce monde que Jésus a fréquemment parlé, durant sa vie mortelle, disant que « ses œuvres sont mauvaises (1) » ; « qu'il ne prie point pour lui (2) » ; « qu'il est venu pour le combattre, et qu'il l'a vaincu (3) », et l'anathématisant « à cause de ses scandales (4) ». C'est ce monde que l'apôtre saint Jean recommande de ne pas aimer (5), parce i[u « il est posé tout entier dans riniquité (6) » ; et que « tout ce qui est dans le monde est concupiscence de la chair, concupiscence des jeux et orgueil de la vie (7) ».
Or ce monde s'adjoint au démon et ne fait qu'un avec lui, plus ou moins sciemment et
(1) Opéra ojus mala siint. (Joa. vu, 7.) (•2) Non 1)1-0 muiido rogo. (Joa. xvii, 9.j
(3) Ego vici munduiu. (Joa. xvi, 33.)
(4) Va? mundo ascandalis. (Mattli. xviii, 7.)
(5) Noiito diligcre mundum noqiie oa qua3 in muudo suut. (I Joa. II, 15.)
(6) Mundiis totus iu maliguo positus est. (I Joa. v, 19.)
(7) Quoiiiam oinnc quod est in muudo, coucupi.sceutia oai'uis est, et concupisceutia oculoruui, et supcrbia vita\ (I Joa. II, 10.)
volontairement, pour séduire les âmes et les plonger dans le mal où il est plongé luimême. Oh ! que nombreuses et variées sont aussi ses ressources! Avec quelle industrieuse habileté il met en exercice ses instruments de perdition, les dissimulant sous des formes riantes, attrayantes et en apparence inofîensives ; Taisant le siège de Fàme par les sens qu'il s'etîorce de charmer au moyen de mille objets brillants et séduisants qu'il fait miroiter devant les yeux; des flots d'une harmonie énervante, amollissante, passionnée, dont il remplit les oreilles; des parfums exquis dont il flatte l'odorat ; des mets délicats et des breuvages recherchés dont il délecte le goût ! . . . Avec quelle merveilleuse profusion il multiplie les sources de plaisirs coupables, et avec quelle irrésistible puissance de fascination il y attire les enfants des hommes, qui ne trouvent au fond de la coupe enchanteresse qu'il leur présente qu'amertume, déception, honte et dégradation!...
Chers jeunes gens, qui êtes appelés à vivre dans le monde, je ne vous dirai pas : fuyez le monde, sortez du monde ; mais, du moins, vous dirai-je : prenez garde au monde, mé-
fiez-voiis du monde, n'aimez pas le monde, car le monde pour vous, c'est cette terre ennemie dont parlent nos Saints Livres, et qui « dévore ses habitants » (1).
« Ne savez-vous pas, dit saint Jacques, (jue l'amitié de ce monde est ennemie de Dieu? Ouiconque veut être l'ami du monde se constitue l'ennemi de Dieu (2). » Ne vous fiez donc pas à ses sourires et à ses caresses ; ne prêtez pas l'oreille à ses sollicitations et à ses promesses; n'acceptez pas ses maximes, ne suivez pas ses exemples; en un mot, ne devenez pas ses esclaves.
Prenez du monde ce qu'il peut vous ollrir de distractions et de plaisirs honnêtes, de relations bienfaisantes et d'amitiés utiles. Mais, de grâce, défendez votre co'ur de l'attrait, plus encore de l'entraînement des plaisirs mauvais et grossiers, des spectacles troublants, des sociétés licencieuses. Réalisez enfin, aussi exactement que possible, la recommandation que l'apôtre saint Paul vous
(1) Terra dovorat habitatoros suos, (Nuin. xiii, 33.)
i"2) îsoscitis quia amicitia liujus mundi iiiiinica est Dei?
(i)iiicumque orgo volueritaniicus essesa:'culi luijus. iniinicus
Dei constituitur. (Joa. IV. 4).
adresse « d'user du inonde comme n'en usant pas )) (1).
Il est un troisième ennemi contre lequel il vous faut combattre : cet ennemi c'est vous-mêmes. Ce n'est pas le moins redoutable; en tout cas, il est aussi dangereux que les autres et n'exige pas moins de prudence, de vigilance, d'énergie et de générosité de votre part pour être tenu en échec.
Quand je dis : c'est vous-mêmes, j'entends parler de vos passions, de ce monde domestique de pensées, de mouvements, d'inclination, d'appétits, de sympathies, de répugnances, de résistances, qui s'agitent au dedans de vous-mêmes, et qui vous portent vers le mal ou vous détournent du bien.
Qui dira le travail mystérieux de ces passions, dont l'impétuosité ne fait parfois que grandir avec l'âge? Qui en décrira les tempêtes tumultueuses? Qui en racontera les tristes excès, les effets désastreux ?
Jeunes gens, vous êtes à l'âge où leur déchaînement est le plus à craindre, vous
(1) Et qui utantiir hocmundo, taïKiuain non utantur(I Cor. vu, 31.)
traversez une crise trop souvent funeste au jeune homme inex})érinienté. Votre imagination, votre mémoire, votre cœur, votre volonté, vos sens : tout cela est exposé chez vous à subir l'impulsion redoutable des passions. Ces passions ont leur siège et leur foyer en vous-mêmes. Sous leur action né- • faste, les pensées coupables, les représentations honteuses, les souvenirs obscènes, les désirs déréglés, les délectations charnelles, pénétrant tour à tour ou simultanément dans les puissances sensibles et spirituelles de votre être, les souillent, les corrompent et Unissent par engendrer la mort de Tàme, en même temps (ju'ils impriment sur le corps lui-même une llétrissure prématurée qui est comme le stigmate déshonorant et l'estampille authentique du vice.
Oh ! que terrible et désastreux est ce travail latent, mais hélas! trop réel et persistant de la concupiscence, et combien il importe de le combattre et d'en arrêter les funestes progrès !
Mais comment organiser la lutte? Avec quelles armes la soutenir? Quelle tactique
suivre pour s'assurer la victoire sur tant et de si redouta])les ennemis ?
Rassurez-vous, jeunes soldats de Jésus- Christ ; les armes ne vous l'ont pas défaut, pas plus que les gages de victoire. Quels que puissent être le nombre de vos ennemis et les forces dont ils disposent contre vous, vous êtes, sachez-le bien, incomparablement plus lorts qu'eux; votre puissance vient de Dieu, tandis que la leur vient d'eux-mêmes.
Votre puissance A^ent de Dieu (1). Mais pour l'avoir il la faut demander. Demandezla donc dans la prière. La prière est le cri tout à la fois de détresse et de confiance du chrétien faible et indigent. A ce cri Dieu est toujours sensible, et toujours sa miséricorde s'incline vers celui qui le prie.
Priez, soit pour prévenir la tentation, soit pour la surmonter quand vous ne l'avez pas su prévenir. Priez pendant la tentation, afin que, soutenus i)ar la grâce qu'obtient la prière, vous repoussiez énergiquement et persévéramment les assauts de vos ennemis.
Priez après la tentation, afin de solliciter
(1) SufliciiMitia noslra ex Dco est. (II Cor. m, 5.)
VIE DE LUTTE. I3r>
des grâces nouvelles, pour n'rtre pas surpris et entraînés par une nouvelle attaque. N'oubliez pas, chers jeunes gens, que la prière est l'arme du soldat chrétien. Négliger de s'en servir, c'est se condamner à une inévitable défaite, comme, au contraire, y recourir, c'est s'assurer la victoire. Un évè- ([ue aussi savant que pieux a écrit : « Au Tond de toute tentation il y a l'enfer : mais à la cime de toute prière il y a Dieu (1). » Il y a le Dieu l'ort, le Dieu victorieux, qui tient toutes choses sous sa main dominatrice, particulièrement les puissances adverses déchaînées contre l'homme, ce chefd'œuvre de la puissance et de l'amour de Dieu.
Mais la prière appelle comme compagne inséparable la vigilance. « Veillez et priez afin (jue vous n'entriez pas en tentation (2). » C'est la recommandation très expresse du Maître, de Celui sous les ordres et pour les intérêts duquel nous avons à combattre ; et dans ces deux mots il résume toute la stratégie chrétienne.
(1) 'SI?' Goy. Dr la vie el des vertus chrél. De la lealalio». (->)Mattli. -Nxvi. 11.
136 JEUNESSE Eï VIE CHRKTIENiNE.
Oui veillez, tenez-vous sur vos gardes, ne vous laissez point surprendre par Tennemi. Veillez car, de son côté, Fennemi veille, épiant Foccasion favorable pour exécuter ses homicides desseins. Veillez, car il est sans cesse occupé à vous dresser des embûches, à vous tendre des pièges, à vous ménager des surprises.
Veillez autour de vous, afin de voir venir le danger, de découvrir les pièges, de déjouer les intentions perfides de ceux qui veulent vous nuire.
Veillez sur vous, sur la direction de vos pensées, sur les affections de votre cœur, sur la nature de vos désirs, sur le but de vos œuvres ; défiez-vous de votre inconstance' et de votre faiblesse, et surveillez bien toutes les issues par lesquelles Fennemi pourrait pénétrer dans la place et y usurper un trône qui n'appartient qu'à Dieu.
Prenez garde de jouer avec la tentation, de prêter Foreille au tentateur; repoussezle, dès ses premières avances; écrasez-lui la tête, dit saint Augustin, et vous serez à Fabri des morsures de cet exécrable serpent (1).
(1) Caput s(M'pentis observa. Qiiid est capot serpcntis?
Enfin, comme ce qui fait le vrai, le bon soldat, c'est la lutte, laissez-moi vous dire encore, jeunes et vaillants soldats du Christ : luttez, combattez, résistez, appuyés sur la foi et la confiance en celui qui vous fortifie et par qui sûrement vous vaincrez. Luttez, c'est-à-dire ayez le courage de refuser ce que le démon, le monde et la chair vous oifrent ou vous réclament. Luttez, c'est-àdire, ne pactisez pas avec eux, n'entrez pas en composition, ne leur faites pas de ces concessions qui aboutissent ordinairement à des trahisons infligées à Dieu et à des coups mortels portés à l'àme. « Défendez usqiie ad mortem, vous dirai-je avec un illustre évoque, défendez le sanctuaire sacré dans lequel ni rois, ni empereurs, ni république, ni assemblée législative ou sénatoriale n'ont rien à voir. Là cest mon chez moi. Je n'ouvre la porte qu'à Dieu; à vous jamais!
Vous vous briserez contre mon superbe et invariable dédain. Non possamus : on ne passe pas (1)! »
Luttez et persistez dans la lutte; car de
l'i-ima poccati suggossio. Caput calca et évades cœteros luofsus.
(1) Ms' Gouthe-Soulard, Discours à rAssombléc des Jurisconsultes catholiques d'Aix.
quoi VOUS servirait de tenir bon aujourd'hui si vous deviez capituler demain? Les ennemis à qui vous avez affaire sont obstinés dans la haine qu'ils vous portent et dans la guerre d'extermination qu'ils vous ont déclarée. Repoussés une fois, ils ne se tiennent point pour battus; repoussés cent fois, ils ne désespèrent pas de vous vaincre. Cent fois, mille fois, s'il le faut, ils reviendront à la charge, soutenus par l'espoir de pouvoir dire : « Enfin, nous avons prévalu contre lui (1) » contre Celui qui vit et règne en ces chrétiens, contre le Dieu que nous détestons et dont nous voudrions, coûte que coûte, ruiner l'empire et compromettre la cause.
En 1859, la Révolution éclatait à l'Equateur. Confiant en Fappui de Dieu, Garcia Moreno organise pour la combattre une armée régulière. Bientôt la division se met dans ses troupes improvisées. Les soldats se mutinent, les chefs murmurent contre leur général et le font enfermer en prison. On lui demande de donner sa démission : « Jamais,
tl) No quaiido dicat inimicus lucus : pnevalui advcrsiis ••um. (Rs. XII, 5.)
répond-il, avec une intrépide fierté : vous pouvez briser ma vie; mais aucun de vous n'est assez fort pour briser ma volonté. » Cliers jeunes gens, sachez-le bien, votre volonté est à vous. Quelque eli'ort que Fenfer et le monde puissent déployer pour vous perdre, (juelles que soient la violence et la durée des assauts dirig-f'S contre vous, gardez-vous bien de perdre confiance et de confondre le sentiment, même très vif, du mal avec le consentement qui vous rendrait coupables devant Dieu. « Il faut donc être fort courageux dans les tentations, dit saint François de Sales, et ne se tenir jamais pour vaincu tant qu'elles vous déplairont, en bien observant cette diff(''rence qu'il y a entre sentir et consentir... Que donc les ennemis de notre salut nous présentent tant qu'ils voudront d'amorces et d'appâts, qu'ils demeurent toujours à la porte de notre cœur pour entrer, qu'ils fassent tant de propositions qu'ils voudront ; tant que nous aurons la résolution de ne point nous plaire en tout cela, il n'est pas possible que nous offensions Dieu » (1). « (^)ue si malgré cela, ajoute l'ai-
(li [iHi'oiU'.cUon à la \'ie dccole. IV"^ p., cli. m.
niable Docteur, la tentation s'opiniàtre à nous travailler et persécuter, nous n'avons rien à faire sinon à nous opiniâtrer, de notre côté, en la protestation de ne vouloir point consentir » (1), « Quand la tentation de quelque péché que ce soit, conclut saint François de Sales, durerait, autant que notre vie, elle ne saurait nous rendre désagréables à la divine majesté, pourvu qu'elle ne nous plaise pas et que nous n'y consentions pas. La raison est, parce qu'en la tentation nous n'agissons pas, mais nous subissons; et puisque nous n'y prenons point plaisir, nous ne pouvons aussi en avoir aucune espèce de coulpe (2). »
Mais c'est en vain, chers jeunes gens, que vous prierez, que vous veillerez et que vous résisterez, si vous ne donnez à votre prière, à votre vigilance et à votre résistance, leur complément indispensable et ne leur assurez par là toute leur efficacité. Ce complément n'est autre que Tintervention directe, immédiate, que le concours personnel de votre chef, Jésus-Christ.
(1) Introduction à la Vie dévote, ch. vu.
(2) Ibid., ch, III.
11 a dit : « Sans moi vous ne pouvez rien faire » (1). Et en disant ces paroles, ([ui nous révèlent notre insuiïisance personnelle, il nous a clairement déclaré son intention très expresse, sa volonté très positive et très formelle de nous venir en aide et de suppléer à notre impuissance et incapacité.
Vous savez comment Jésus-Christ vient à notre aide : par sa grâce, fruit béni, fruit précieux de sa vie et de sa mort. Sa grâce est un secours qui revêt des formes multiples et s'adapte admirablement aux innombrables besoins de notre nature indigente. Cette grâce on l'obtient par la prière, qui est, comme il a été dit plus haut, le cri de détresse et de confiance du chrétien aux prises avec les difficultés de la vie et les ennemis de son âme. Cette grâce s'obtient aussi par les sacrements, ces merveilleux canaux par lesquels la vie divine s'écoule en notre être pour Félever à la hauteur de sa fin surnaturelle et des obligations qu'implique notre dignité de chrétien. La Pénitence est le remède opportunément offert au soldat chrétien pour guérir et cicatriser les blessures reçues dans la lutte ; TEucharistie lui offre le pain
(1) Sinomo iiihil jiotcslis l'acere. (Joau. xv, 5.)
de munition qui soutient et renouvelle ses forces et lui permet de marcher au combat et de remporter la victoire...
Je vous ai déjà parlé de la prière. N'oubliez pas qu'elle est le moyen normal et ordinairement efficace de provoquer l'intervention et l'assistance divine, pourvu que, revêtant toutes les conditions de la prière chrétienne, elle soit humble, confiante et persévérante.
Par conséquent, faites-en un fréquent usage, un usage d'autant plus fri'quent que cette intervention et cette assistance divines vous sont plus nécessaires.
Confessez-vous, puisque la confession est le remède aux blessures de votre âme. Ah! de grâce, ne laissez pas les blessures se multiplier, les plaies s'élargir, s'envenimer, mais soyez prompts à y porter remède. Ne restez pas dans le péché mortel. Ne différez pas d'en sortir. Rien n'est funeste à l'âme comme ces délais de la confession, lorsque cette âme, par un péché grave, a perdu sa divine vie.
En cet état on ressemble aux soldats sans
VIE Di: LUTTE. Ii3
vaillance et sans patriotisme, qui s'arrêtent sur la route et s y reposent, tandis que leurs compagnons d'armes, dont ils ne savent pas imiter le courage, marchent résolument au combat et courent au devant du péril.
Mais par-dessus tout, vous dirai-je, communiez. Communier c'est recevoir Jésus- Christ; c'est s'unir à .lésus-Christ, c'est introduire en soi Celui qui a dit : a Sans moi vous ne pouvez rien Faire » et, par conséquent Celui de qui rapùtre S. Paul a dit : (( Je puis tout en Celui qui me fortifie. »
(Communier c'est donc s'approprier le plus puissant moyen de résistance et de victoire. Jésus-Christ n'est-il pas vainqueur du péché et de la mort? N'a-t-il pas terrassé Satan au Calvaire et ruiné son empire dans le monde? Or, entre le crucifié du Calvaire et l'hostie de l'autel il n'existe aucune différence. C'est le même Christ, sauveur du monde et rédempteur des âmes. C'est la môme œuvre qu'il accomplit dans ces âmes en s'unissant sacramentellement à elles. Ce qu'elles seraient incapables de faire par elles seules, elles le peuvent faire et le font avec Lui et par Lui. Lui-même l'affirme en termes on ne peut
Ii4 JEUNESSE ET VIE CHRETIENNE.
plus formels : « Celui qui me mange, vivra par moi. Je suis le pain vivant descendu du ciel, afin que si quelqu'un mange de ce Pain il ne meure point (1). »
Donc, on ne meurt point en mangeant assidûment le. Pain eucharistique, soit en vertu d'une préservation spéciale dont le Seigneur gratifie ceux qui le mangent, soit en vertu des forces surnaturelles que ce Pain communique au chrétien et qui le rendent capable de soutenir et de repousser les assauts du mal.
Donc on vit en mangeant ce Pain vivant, ce Pain de vie; on vit et Ton augmente en soi la vie, les forces, les énergies et l'activité de cette vie divine, afin de les dépenser à combattre les bons combats et à remporter contre Satan, le inonde et les passions de continuels triomphes.
Dès lors, jeunes soldats du Christ, mangez ce Pain qui fait vivre l'àme et Tempéche de défaillir et de mourir. Mangez-en fréquemment, d'autant plus fréquemment que vous avez des ennemis plus nombreux et plus
(I) Qui nianducat mo, et ipso vivot propter me... Ego siim Panis vivus qui docœlo dosceiidit..., ut si quis ex liocnianducaverit. non moriatur. (Joan. vi, 50, 51, 57.)
\IE DE LUTTE. Ii5
dangereux à combattre, des assauts plus violents à repousser, des tentations plus formidables à surmonter (1).
Ah! croyez-le, chers jeunes gens, c'est seulement dans la sainte communion, dans la fréquente communion qu'un jeune homme peut trouver la grâce de soutenir cette vie de lutte qu'est toute vie chrétienne , et de se conduire en tout, partout et toujours en « bon soldat de Jésus-Christ ».
(( Sachez, mon cher ami, écrivait à un jeune officier français le général de Sonis, ce grand soldat, ce grand chrétien moderne que l'on a résumé en le désignant sous le nom même de Miles Christi, sachez qu'en dehors de l'Eucharistie fréquemment reçue il n'y a (ju'alternatives de courage et de défaillance, et que la vraie force, la force indomptable est le seul partage de ceux en qui Jésus-
(1) Los sacrements de Pénitence et d'Eucharistie sont les deux armes dont Satan redoute le i>lus les blessures. Il faut y recourir avec une confiance absolue et autant qu'on en :i besoin : l'Eucharistie est le Pain céleste qui fortifie les chréliens et leur conserve la vie... Dans les grands dangers il faut employer les grands remèdes. N'hésitez donc pas à vous approcher souvent, très souvent de votre Sauveur, lorsque \ous sentez que la communion de sa chair et de son sang est nécessaire à votre âme. (Msi" de Ségur, Conseils pratiques .s(0' la tentation et le péché, vi, j). .j7.)
JEL'NESSE ET VIE r.lliîÉTIENNE. 9
Christ, par la communion, vit en permanence. »
Je viens de nommer de Sonis. Il pouvait bien tenir un tel langage, ce fier soldat du Christ, devenu de bonne heure convive assidu et, dans la suite, convive quotidien de la Table Sainte. Sur le point de quitter T Algérie, après plus de vingt ans de glorieux services, et de partir pour la France, où il allait prendre part au commandement de l'armée de la Loire, lors de notre désastreuse campagne de 1870, il écrivait à un de ses amis : « En partant je me condamne à mort. Dieu peut-être me fera grâce. Mais je Taurai tous les jours par la communion dans mon cœur, et vous savez bien que Dieu ne capitule jamais (1)! »
Non, Dieu ne capitule jamais. Toujours, au contraire, et partout il triomphe, lui et son Christ, éternel vainqueur de Satan, du monde et de la chair. Mais le chrétien qui le porte en son cœur et qui, de ses elTorts personnels, seconde cette grâce divine, lui aussi ne capitule jamais. « Je puis tout, s'écrie-t-il avec l'Apôtre, en Celui qui me for-
(1) V. Le Gciicral de Sonis, par ;\Is'' Baunard.
tifie : Oui, je puis tout : éviter tout danger, surmonter toute difficulté, vaincre toute répugnance, repousser toute tentation, m'imposer tout elïbrt, accepter tout sacrilice, car, peut-il dire encore avec le Roi-Prophète, que pourrais-je craindre, ô mon Dieu, dès lors que vous êtes avec moi et en moi (1) ? »
Allons, jeunes soldats du Christ, tenezvous prêts pour la lutte et comptez sur la victoire. La victoire vous est assurée si vous marchez sous l'étendard du Christ, le signe de la Croix sur le front et FEucharistie dans le cœur.
Dites-vous bien que vous n'êtes pas seuls. Le Seigneur, le Dieu des armées est avec vous : Domimis tecum ! « Que crains-tu ? disait jadis au batelier qui le transportait sur un fleuve d'un difficile passage, l'un des plus illustres conquérants du monde, que crains-tu? ne sais-tu pas que tu portes César et sa fortune ? »
Cette présence sacramentelle de Jésus en vous, cette union habituelle de Jésus avec
(1) Noiitimebo mala, quouiani tu mccum es. (Ps. XXII, 4.)
VOUS, sera, chers jeunes gens, votre préservation et votre force dans les luttes de la vie présente. Soyez fidèles à Tentretenir et vous réaliserez la recommandation de TApôtre, qui est le programme de toute vie chrétienne : « Labora sicut bonus miles Christi Jesu », travaille, agis, comportetoi comme un bon soldat de Jésus-Christ.