SIXIEME ENTRETIEN
Si quis vult post mo vonirfi, abnoget semetipsum, et toUat crucem suam et sequatur me.
Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce à luiniènie, qu'il porte sa croix et me suive.
(Matth. xvi, 24.)
Chers jeunes gens, vous n'auriez pas de la vie chrétienne une notion exacte et suffisante, si vous la conceviez autrement que comme une vie de sacrifice. Le mot est dur à la nature; ce mot, pourtant, il faut le dire, car vouloir exclure le sacrifice de la vie chrétienne, espérer vivre en chrétien en s'affranchissant du sacrifice, serait la pire des illusions et une prétention irréalisable.
« La croix, dit M^"" de Ségur, embrasse le monde. La croix de Jésus est notre loi;
il faut bien se le dire d'avance, afin de n'être ni scandalisé ni découragé quand l'heure arrive de la subir. Si nous étions hors de cette loi, nous serions hors de la vie, hors de l'amour. »
Ayez donc le courage de vous mettre en présence de cette réalité inévitable mais qui , voulue , acceptée , aimée , devient la source d'innombrables mérites, et de douces consolations en même temps qu'elle donne au chrétien sa vraie valeur.
Au risque de paraître fastidieux par des divisions trop uniformes et de monotones répétitions, je suivrai, pour le partage de la matière qui fera l'objet de cet entretien, l'ordre logique suivi dans les entretiens précédents. Après vous avoir dit en quoi consiste le sacrifice, l'esprit de sacrifice, la vie de sacrifice, et vous avoir exposé les i^iisons qui vous engagent à pratiquer cet esprit et à vous attacher à cette vie, je vous dirai les joies qu'on y goûte et les fruits qu'on en recueille.
L'esprit de sacrifice, envisagé dans son
ME KE ^ALKlllCi:
acception la plus générale et la plus pratique, consiste, d'une part, dans le renoncement à ce qui flatte et satisfait la nature, au détriment des droits de Dieu et des intérêts de Tâme; et, d'autre part, dans Tacceptation de ce qui, en contrariant et faisant souffrir la nature, rend le chrétien plus docile à la grâce et , par là môme , plus agréable à Dieu.
Quand je dis : le renoncement à oc qui flatte et satisfait la nature, entendez par là toute concession faite aux innombrables aspirations qui s'agitent au fond de notre nature viciée, dès Torigine, par le péché ; aux exigences de l'orgueil, de l'ambition, de l'égoïsme, de la sensualité, de la paresse, en un mot, à ce que l'on désigne communément sous les noms d'esprit propre, d'amourl)ropre, de volonté propre.
Vous connaissez, chers jeunes gens, et vous n'êtes pas sans avoir constaté plus d'une fois en vous-mêmes, l'existence d'une double loi (|ui nous sollicite en sens opposé et que l'on nomme loi de V esprit et loi de la chair; l'une nous attirant et élevant vers le ciel, l'autre nous inclinant vers la terre : la première nous inspirant l'amour des cho-
ses spirituelles, nobles et saintes, la seconde Tamour des choses sensibles, matérielles, terrestres, grossières.
Obéir simultanément à ces deux lois serait chose impossible. De toute nécessité, il faut s'assujettir à Tune ou à l'autre. Mais pour qui veut vivre en chrétien, en disciple de Jésus-Christ, pour qui veut servir Dieu, se sanctifier, se sauver, il n'y a qu'une loi qu'il doive suivre; celle qui élève, qui rapproche de Dieu et qui, par suite, nous rend capables de le servir et de l'aimer.
Gela n'est possible qu'à la condition de combattre la loi contraire, de lui résister, de lui opposer constamment la loi d'après laquelle vous voulez régler votre conduite, et dont vous voulez faire le principe dirigeant de votre vie tout entière.
Or, c'est dans cette résistance à la loi de la chair ou à ce que saint Paul désigne sous le nom « d'homme animal » ; c'est dans ce travail de renoncement à soi-même, de répression de tout ce qui nous pourrait détourner de Dieu et des devoirs, des vertus que Dieu veut nous voir pratiquer, cultiver, accomplir, que consiste l'exercice de l'esprit de sacrifice ; et la disposition habituelle
et sincère de vaquer à ce travail et de pratiquer cette résistance, s'appelle proprement l'esprit de sacrifice.
Dans le langage familier, l'esprit de sacrifice consiste à savoir se gêner pour le bon Dieu ou pour le prochain en vue de Dieu.
Se gêner, c'est ne pas faire ce qu'on veut, ni comme on veut ; c'est se refuser certaines satisfactions légitimes, c'est accomplir certains actes voulus de Dieu ou commandés par ceux qui le représentent , les accomplir malgré les révoltes de l'orgueil, malgré les répugnances de la volonté indépendante ou paresseuse. Voilà pourquoi je vous disais, tout à l'heure : l'esprit de sacrifice, qui nous porte à renoncer, par amour pour Dieu, atout ce qui satisfait la nature, nous porte aussi à l'acceptation de tout ce qui la fait souffrir. Entendez encore par là les incidents de tout genre dont notre existence terrestre est sans cesse traversée : la maladie, l'infirmité, les déceptions, les insuccès, les revers, les séparations douloureuses, les humiliations, les trahisons et, pour tout dire d'un mot, les épreuves de la vie. Joignez-y ces épreuves plus intimes et, pour ce motif, plus
ressenties qui atteignent Tàme dans ses rapports religieux avec Dieu : les aridités dans la prière, Timpuissance à trouver Dieu dans l'oraison, les tentations contre la foi, celles plus effroyables encore contre l'espérance, la stérilité apparente d'une vie toute consacrée au bien.
Or tout cela fournit ample aliment à Tesprit de sacrifice, et l'acceptation respectueuse, résignée, confiante, amoureuse de ces peines de l'esprit et du cœur, l'adhésion cordiale à la volonté de Dieu manifestée par ces épreuves, dont la fin providentielle est la sanctification de nos âmes; le renoncement spontané aux consolations, aux joies dont ces épreuves nous privent, sont autant de manifestations non équivoques de l'esprit de sacrifice.
Ces notions générales données, si vous voulez comprendre quelle influence cet esprit doit exercer sur votre vie et avec quelle ferveur de volonté vous devez travailler à vous en imprégner, laissez-moi vous exposer les raisons qui vous y engagent et vous en font même une glorieuse obligation.
Et d'abord, votre qualité de chrétiens vous fait une loi d'embrasser F esprit de sacrifice. Qui dit chrétien dit disciple de Jésus-Christ. Et ridée de disciple éveille Tidée d'imitation du maître, de conformité avec lui. Or, vous le savez, chers jeunes gens, Jésus- Christ a fait de sa vie une vie de sacrifice. « La joie lui a été proposée, dit saint Paul; mais à la joie il a préféré la croix (1). » Aussi Fauteur de V Imitation nous dit-il que « la vie tout entière du Christ fut une croix et un martyre (2) ».
Faut-il s'étonner après cela que, s'adressant à ceux qu'il est venu racheter par ses souffrances et par sa mort, à ceux dont il a fait ses frères en prenant leur nature, il leur dise : « Si quelqu'un de vous veut venir après moi et être mon disciple, qu'il se renonce, prenne sa croix de chaque jour et me
(1) Aspicientos in... Josuin qui, proposito sibi gaudio sustinuit cruceni. (Ilobr. xii, i.)
[i) Tota vita Christi crux fuit ot martyrium... Xec cnim Jésus Christus dominus noster, una hoi'a sine dolore passionis fuit quamdiu Yixit.(/mî7. Christ., L. II, c. .\n, 6., 7.)
15fi JEUNESSE ET VIE CHRÉTIENNE.
suive (1) »? Faut-il s'étonner que, voulant les associer à son triomphe et à sa gloire, il les veuille associer tout d'abord à ses humiliations et à ses souffrances ?
Telle est, en fait, la condition du chrétien. Il ne peut être au Christ et, comme le Christ, être glorifié que s'il lui ressemble et si sa vie est de tous points conforme à celle de ce divin modèle.
Saint Pierre, s'adressant aux premiers chrétiens, leur disait : « Votre vocation c'est de souffrir, car le Christ, dont vous voulez être les disciples , a souffert lui-même pour nous, vous laissant l'exemple, afin que vous marchiez sur ses traces (2). »
Et saint Paul, complétant l'enseignement du prince des Apôtres, ajoutait : « Ignorezvous que nous tous qui sommes baptisés dans le Christ Jésus , c'est dans sa mort que nous le sommes (3)? » a Mais sachez-le bien aussi, car c'est une vérité certaine : si nous
(1) Si quis vult post me veniro, abnogot semotipsum, et toUat crucem suam quotidie et sequatur me (Luc. ix, 23.)
(2) In hoc enim vocati estis, quia et Christus passas est pronobis, vobis relinquensexemplum ut sequamini vestigia ejus (I Petr. ii, 21.)
(3) An ignoratis quia quicumque baptizati sunuis in Christo Jesu, iu morte ipsius baptizati sumus. (Rom. vi. 3.''
mourons avec lui, nous vivrons avec lui; si nous souffrons avec lui, avec lui nous régnerons (1), ))
Il y a donc là, jeunes chrétiens, une question de vie ou de mort, d'entrée au ciel ou d'exclusion du ciel. Jésus-Christ lui-même nous Taffirme en d'énergiques paroles. « Le royaume des cieux, dit-il, souffre violence, et il n'y a que ceux qui savent se faire violence qui l'emportent comme d'assaut (2). »
De plus, chers jeunes gens, vous êtes des pécheurs, et cette condition de pécheurs vous est un motif de plus d'embrasser l'esprit de sacrifice.
Vous ('tes pécheurs, c'est-à-dire que vous avez offensé Dieu, violé sa loi sainte, méprisé son autorité, abusé de ses grâces, ou-
(1) Fidolis sonno; nairi qui si coramortui sumus, et convivonius: si sustiuebimus et conregnabimus. (II Tiui. ii, II. Vl.)
(2) Rognum cœloruiii vim patitur, et violenti rapiiint 11lud. (Matth. XI, U.) — Un poète contemporain, cher à la jeunesse chrétienne, a admirablement rendu cette pensée dans ii'S vers suivants :
Bien loin de lui Jésus rejette Les cœurs flottants, les cœurs étroits; Par le combat le ciel s'achète Point de victoire sans la croix.
H. P. Y. Delaporte, S. J.
tragé sa bonté... Or ne voyez-vous pas l'obligation où vous êtes d'expier ces révoltes, de réparer ces offenses, de corriger ces abus, de satisfaire enfin aux dettes contractées envers la justice divine?
Vous êtes pécheurs, du moins, vous l'avez été et pourriez l'être encore, car vous portez toujours en vous les mêmes inclinations perverses, les mêmes ferments de révolte, les mêmes instincts grossiers et sensuels. Ne voyez-vous pas l'obligation où vous êtes encore de prévenir de nouvelles chutes, d'empêcher le retour de nouvelles révoltes, de vous mettre en garde contre de nouveaux abus ?
Or rien ne vous aidera mieux, soit à réparer le mal accompli, soit à conjurer le mal possible, que la pratique de l'esprit de sacrifice. Il y a au fond du sacrifice la douleur, la mort ou tout au moins la mortification, et Dieu, comme je le dirai plus loin, a attaché à la mortification une vertu réparatrice, curative et préventive, qui est entre les mains du pécheur une ressource d'une valeur très grande, et l'on peut même dire infinie.
Remarquez, d'ailleurs, le nom spécial donné par la langue de l'Église à cette im-
VIE DK SACRIFICE. 15'J
molation de Tosprit et des sens. On la nomme sacrifice. La signification latine de ce mot {sacrum faccre) répond à Tidée de transformation, d'une transformation par laquelle on rend sacrée une chose qui de soi ne serait que vulgaire et sans valeur notable. Ainsi, par la direction surnaturelle donnée à cet acte de renoncement, à cette privation, à cette immolation, par le simple fait que Dieu en est le but, cela devient chose sainte et sacrée ; cela représente aux yeux de Dieu un hommage qu'il agrée, qui le dispose à se montrer clément, à pardonner à l'homme ses offenses, à lui accorder les grâces nécessaires pour ne plus l'offensera l'avenir. Quel puissant motif, ily a là, chers jeunes gens, d'embrasser et de pratiquer l'esprit de sacrifice !
Aux deux motifs qui viennent d'être exposés s'en ajoute un troisième tiré de la nécessité de prendre, comme chrétiens, serviteurs de Dieu, disciples et amis de Jésus- Christ, le contre-pied du monde.
Voyez le monde, je parle d'un certain monde, du monde dont je vous ai entretenus plus haut; voyez-le asservi à Satan, livré à toutes les passions, plongé dans l'iniquité la
plus monstrueuse : et cela de gaîté de cœur, sans aucun effort pour résister aux sollicitations perverses qui l'entraînent, n'ayant, au contraire, de force et d'énergie que contre Dieu, contre sa loi sainte, et les inspirations de sa grâce; contre Jésus-Christ, ses exemples, sa doctrine, pour les attaquer, les mépriser, les rejeter partons les moyens possibles. Voyez-le, noyé dans les jouissances matérielles les plus grossières, dans les plaisirs les plus honteux et les plus dégradants, concentrant toutes ses préoccupations, toutes ses affections dans les satisfactions des sens, le bien-être, le luxe, la bonne chère, faisant, comme dit l'Ecriture, de son ventre son Dieu (1).
Vojœz surtout dans le monde ces innombrables jeunes gens que la passion du plaisir entraîne à des excès de tout genre, et qui déshonorent les plus belles années de leur vie par une coupable idolâtrie des sens.
Qu'est-ce, en somme, que cela? sinon la méconnaissance des devoirs du christianisme et de la dignité même que confère à l'homme son titre de chrétien. Qu'est-ce? sinon l'in-
(1) Quorum Dous venter est. (Pliilipp. m, 19.)
suite, l'outrage iniligés à Jésus-Christ; sa pauvreté méprisée, sa vie laborieuse et pénitente méconnue, ses sueurs, ses larmes comptées pour rien, ses souffrances oubliées, son sang profané, son amour tourné en ridicule.
Or tout cela appelle, réclame impérieusement les compensations de l'amour, de la fidélité. Tout cela impose à quiconque veut être à Jésus-Christ l'obligation d'honorer ses exemples et de les reproduire; d'opposer aux excès de toutes sortes auxquels le monde se livre les saintes réserves d'une vie de détachement, de renoncement et de sacrifice. Tout cela vous dit, ô jeunes gens, que vous devez être humbles, obéissants et chastes; faire prévaloir l'esprit sur la chair et donner, coûte que coûte et toujours, la préférence aux lois de l'Evangile sur les caprices et les emportements des passions.
11 me reste à vous parler des joiefi et des fruits du sacrifice.
En fait, peut-il y avoir de la joie dans le
renoncement à soi-même, dans la privation des plaisirs du monde, dans l'immolation de ses goûts, de ses préférences, de ses répugnances? Oui, tout cela peut devenir, tout cela est pour le chrétien une source de joies très réelles, très profondes, très exquises. Ces joies, tous les saints les ont goiitées et savourées. Le cœur du grand apôtre en était débordant lorsqu'il s'écriait : « Je surabonde d'allégresse au milieu des tribulations qui ont fondu sur moi (1) ».
Mais ces joies toutes spirituelles quelles sont-elles?
On peut les résumer dans une seule : la joie de donner du sien à Dieu.
Donner du sien à Dieu, qu'est-ce à dire? Cela veut dire sacrifier, par amour pour Dieu, son jugement, ses sympathies, ses désirs, ses préférences, sa liberté, sa volonté, tout son être, en un mot.
C'est ce qui coûte le plus. Aussi le plaisir attaché à ce sacrifice est-il proportionné à la grandeur du sacrifice lui-même, aux efforts réclamés pour l'accomplir, à la noblesse
(1) Superabundo gaudio in omni tribulatioiie nostra. (II Cor. VII, 4.)
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des motifs qui Tinspirent, à la plénitude de générosité qu'on y déploie.
Au surplus, cette joie est d'autant plus grande que celui pour qui on se renonce, on se prive, on s'immole, est plus à même d'apprécier ce que Ton fait et plus fidèle à le récompenser, selon l'étendue du mérite acquis. Le soldat donne son sang pour la patrie, la mère se consume auprès de son enfant ; et pourtant ni le soldat n'est sûr de la reconnaissance de sa patrie, ni la mère de celle de son enfant. Le chrétien qui donne du sien à Dieu, son maître et son père, sait bien, lui, qu'il ne le donne pas en vain; il sait que ce qu'il fait réjouit Jésus- Christ et procure à son divin Cœur un tel contentement, qu'il le récompensera d'une façon surabondante, infinie en se donnant lui-même en retour dans l'éternité (1).
Et puis sachez encore, jeunes gens, que le chrétien qui donne du sien à Dieu, ne fait, en définitive, que s'acquitter envers lui d'une dette, dette de justice, dette de reconnaissance; que rendre à Dieu ce qu'il a reçu de lui.
(1) Ego ero morces tua magna iiiiiiis. (Gcn. xv, 1.)
Dieu nous a tout donné et, dès ici-bas, il s'est déjà donné lui-même. Qui ne voudrait l'aimer de la môme sorte et lui rendre ainsi don pour don (1)? Or il y a pour le chrétien dans ce don, dans ce juste retour, le sujet d'une joie immense. Sa reconnaissance, son amour, son désir d'aimer Jésus- Christ, de l'imiter et de lui devenir conforme, trouvent là leur satisfaction (2).
De plus, il y a aussi satisfaction au devoir qui incombe à tout chrétien de compléter, en quelque sorte, en lui-même ce qui manque à la divine Passion du Sauveur, d'unir ses réparations et ses expiations aux siennes et, comme le recommande l'Apôtre, de « s'offrir en hostie vivante, sainte et agréable à Dieu (3) ». N'est-il pas vrai qu'il y a au fond et comme conséquence de tout devoir accompli un contentement réel provenant du témoignage favorable de la conscience,
(1) Sic nos amantem quis non redamaret"? (Pros. de Noël.)
(2) « Oh ! qu'on est malheureux d'être sans croix ! s'écriait saint Vincent de Paul. Quand nous ne souffrons rien, nous ne sommes pas conformes à Jésus-Christ, et c'est pourtant cette conformité qui est la véritable marque de prédestination. »
(3) Obsecro itaque vos, fratros, per misericordiam Dei ut exhibeatis corpora vestra, hostiam ^■iventem, sanctam, Deo placentcm. (Rom. xii, 1.)
(le cette persuasion intime qu'on a satisfait à toutes ses obligations ?
Enfin, comme on Ta si bien dit, il ny a pas d'amour sans sacrifice. Aimer c'est donner, aimer c'est se donner; et l'amour n'est vraiment satisfait que lorsqu'il a poussé celui qu'il anime à donner autant qu'il peut et finalement à se donner lui-même. Ainsi Jésus nous a aimés; ainsi ont aimé tous les saints, ces fidèles copies de Jésus. Ainsi devez-vous aimer vous-mêmes, jeunes gens chrétiens.
Plus vous aimerez de la sorte, plus vous serez heureux, et comme l'Apôtre vous pourrez dire : « Je surabonde de joie au milieu de mes tribulations. » Le monde ne connaît pas cette joie, il ne la comprend pas et ne saurait la comprendre; car elle est la récompense de l'amour pur et l'amour du monde est un amour souillé (1).
Est-il exemple plus frappant de cette joie toute céleste dans le sacrifice, réservée par Dieu ici-bas à ceux qu'il aime, que celui de AP' de Ségur, du saint aveugle dont la mé-
(1) Les mondains, dit saint Bernard, voient la croix que nous portons, ils ne connaissent pas le iiarluni qui Tembaumc : Crucetn vident, unclionem non vident.
moire nous est si chère ? Il écrivait à la date du 31 août 1879, aux Membres du Congrès Catholique d'Angers : « Le 2 septembre sera pour moi un grand et saint anniversaire : ce jour-là, il y aura vingt-cinq ans que j'ai perdu la vue, ce dont je remercie le Sauveur vingt-cinq mille fois. J'oserais vous demander une communion spéciale d'action de grâces , afin queje puisse célébrer plus dignement avec Jésus crucifié et miséricordieux, mes noces cV argent cV aveugle. »
Tels sont les sentiments que l'amour inspire en face du sacrifice et telles sont les joies pures et vivifiantes qui en découlent.
Ces joies, puissiez-vous les goûter toujours, chers jeunes gens, et les préférer aux joies apparentes, aux joies mélangées que le monde vous offre et dont trop souvent peut-être vous êtes tentés devons abreuver. Ah ! goûtez et voyez, vous dirai-je avec nos saints Livres, quelle suavité le Seigneur réserve à ceux qui cherchent uniquement en lui leur plaisir (1). A mesure que vous avancerez dans la vie, que les difficultés se multiplieront autour de vous, que les épreu-
(1) Giistate et vidotc (luouiaia suavis est Dominos. (Psalni. XXXIII, 9.)
vu: DE SACRIFICE. 167
vcs pèseront plus lourdement sur vos épaules, si votre regard, comme aujourd'hui, sait se lever vers Dieu, s'arrêter sur l'image du Crucifié, sur l'hostie immolée à l'autel ou présente en vos cœurs, n'en doutez pas, mes jeunes amis, l'amour venant compléter la vue de foi, vous inspirera ce cri d'inébranlable confiance et de générosité invincible : Et moi aussi, j'accepterai cette humiliation, cette privation, cette séparation, cette épreuve douloureuse... Ah! quelle joie, quelle paix, quelle indicible consolation cela vous vaudra! C'est lace que j'appelais tout à l'heure les Joies du sacrifice, joies secrètes, mais joies réelles; joies que le monde, je le répète, ne connaît pas et ne peut pas connaître, joies qui vous dédommageront amplement et surabondamment des sacrifices au prix desquels elles auront été achetées (1).
(1) Au milieu des multiples épreuves qui vinrent l'assaillir après sa conversion, le commandant Marceau écrivait sur son journal » : Mon âme est calme, par la pensée que je suis mitre les mains de Dieu. 11 m'arrive bien quelquefois d'être un peu tourmenté par la crainte des événements jîossibles, mais cette iuciuiétude n'est (ju'à la surface : le fond de mou ànie est paisible. 11 ne peut rien m'arriver que ce que le b(ju Dieu voudra. J'accepte d'avance toutes les épreuves ({u'il lui plaira de m'envoyer. » — « Qu'il fait bon, écrivait-il en-
Mais si le sacrifice procure des joies abondantes et exquises, non moins abondants, non moins exquis sont les fruits qu'il produit. Pour bien comprendre ce que j'ai à vous dire là-dessus, mes amis, partez de ce principe que le baptême nous incorpore à Jésus-Christ et nous unit à lui comme les membres à la tête (1), et que, en vertu de cette union, maintenue par la grâce sanctifiante ou état de grâce, accrue et fortifiée par les sacrements, tout ce que fait le chrétien dans Tordre surnaturel, participe à la valeur des actes mêmes de son chef, Jésus-Christ.
Or tout acte en Jésus-Christ, à raison de runion de sa nature humaine à la Personne du Verbe, possède une valeur infinie ; d'où il résulte que si les actes du chrétien ne sont pas d'un infini mérite, ils reçoivent cependant de Jésus-Christ, qui vit et opère en lui, une valeur éminente et qui échappe entièrement à notre humaine appréciation. De là
ooro, qu'il fait bon savoir qu'il n'y a qu'une chose au monde (|u'on doive ambitionner : raccomplissement de la volontc' de Dieu ! et que je dois de g-ràces au Seigneur de m'avoir mis dans la tête el dans le cœur cette pensive (run entieiabandon! »
(1) Quia nieuilii-asumus corpoi'is Cliristi, de carne ejusi^t deossiliusejus. (Eplies. v,30.)
VIE DE SACRIIICE. 169
vient qu'on les nomme surnaturels, étant audessus de la portée et des ressources naturelles de l'homme.
Bien que ce simple énoncé vous ait donné un aperçu d'ensemble sur les inappréciables avantages de l'esprit de sacrifice, vous allez toutefois vous rendre compte mieux encore de ces avantages lorsque je vous en aurai fait l'énumération détaillée.
Les uns vous sont personnels, les autres regardent le prochain.
Le premier avantage ou fruit de l'esprit de sacrifice est de vous rendre chers à Dieu, qui voit en vous des images vivantes, des copies fidèles de son bien-aimé Fils. Et vous savez si Dieu tient à cette ressemblance; tant la veut-il trouver en ses enfants d'adoption, qu'il en a fait une condition essentielle de la gloire qu'il tient pour eux en réserve (1).
En outre, tout sacrifice généreusement accepté et accompli est pour le chrétien une occasion de mérites et de grâces qui puri-
(1) Nam quos prœscivit et praedestinavit conformes fieri imagini Filii sui... illos etglorificavit. (Rom. viii, 29,30.)
fient (1), sanctifient, font vivre de la vie divine et, par conséquent, nous unissent à Celui qui est l'unique raison de notre être.
Un autre fruit personnel de l'esprit de sacrifice est de nous détacher de la terre et de ses plaisirs trompeurs, d'élever nos pensées, de diriger nos désirs et nos espérances vers un monde meilleur, et de nous en rapprocher de jour en jour davantage.
Tel est le bénéfice que procure ici-bas le sacrifice généreusement accepté et chrétiennement accompli. Faut-il parler du fruit définitif qu'obtiendront au delà de cette vie tous nos efforts, toutes nos luttes, toutes nos épreuves , toutes nos souffrances , toutes nos larmes sanctifiées par la foi, la soumission, la résignation, l'espérance?... « Disons-le bien haut, a écrit un homme tristement illustre de ce siècle (2), disons-le bien haut : personne n'aura injustement ni inutilement souffert. La loi du monde moral c'est l'équité. Dieu se trouve à la fin de tout. Ne l'oublions pas, et enseignons-le à tous; il n'y aurait aucune dignité à vivre, et cela ne
(1) De Maistre a dit : « Eu mettant l'homme aux prises avec l'infortune, Dieu le purifie de ses fautes passées, le met en garde contre les fautes futures, le mûrit pour le ciel. •
(2) Victor Hugo.
vaudrait pas la peine si nous devions mourir tout entiers. »
Non, non, nous ne devons pas mourir tout entiers. Nous croyons à la résurrection ; nous croyons à la vie éternelle ; nous croyons (ju'après Fépreuve du temps, après les luttes et les larmes de Texil, sonnera Theure des éternelles rémunérations, où toute lutte sera couronnée, où toute larme sera tarie, où la joie sans fin succédera à la tristesse d'un jour. Celui pour qui nous luttons et souffrons ici-bas, s'en est porté garant et nous a donné sa parole : « 0 vous, dit-il, qui êtes demeurés avec moi, partageant mes douleurs, buvant au calice de mes humiliations et marchant à mes côtés dans l'âpre sentier du sacrifice, rassurez-vous, ayez confiance : je vous réserve la possession d'un royaume, le royaume même que mon Père m'a préparé (1). »
Vous le voyez, tout est profit pour nous, comme aussi tout est profit pour les autres, dans l'exercice de l'esprit de sacrifice.
(1) Vosautem estis qui iiormansistis mocuiu iu tentationibus meis : et ego dispono vobis, sicut disposiiit mihi Pator meus, regnum. (Luc. xx, 28, 29.)
Je dis : tout est profit aussi pour les autres. Jésus, par son immolation sanglante au Calvaire a sauvé le monde; par son immolation sacramentelle il continue de le sauver. Eh bien , réjouissez-vous , chers jeunes gens, car vos sacrifices de tous les jours, unis à celui du Sauveur, sauvent aussi le monde. Réjouissez-vous, car cette participation aux dispositions de Jésus-Christ, en vous faisant entrer en communauté de vie avec lui, vous fait aussi participer à la divine fécondité de son immolation. « Je suis la vigne, dit-il, et vous en êtes les rameaux. Celui qui adhère à moi porte beaucoup de fruits (1). » En sorte que, comme les actes sont la conséquence et la manifestation de la vie, il s'ensuit que la vie de Jésus-Christ devenant la nôtre , nos actes deviennent aussi les siens et leur empruntent leur efficacité (2) .
Comprenez, dès lors, chers jeunes gens, le bien que vous pouvez faire autour de vous.
(1) Ego sum vitis, vos palmitos : qui inanet in me, et ego in eo, hic fert fi'uctum multum. (Joa. xv, 4.)
(2) Aux lecteurs qui désireraient étudier plus à fond cette consolante vérité, nous conseillons les deux ouvrages suivants : l'Apostolat de la souffrance, par le R. P. Lyonnard, S. J. ; et De l'union à N.-S. Jésus-Christ dans sa vie de victime, par le R. P. Giraud, missionnaire de N.-D. de la Salette.
les grâces que vous êtes à même d'attirer sur ceux au salut desquels vous vous intéressez, par les sacrifices quotidiens de votre vie ordinaire.
Remarquez bien ces mots : de votre vie ordinaire, car, comme l'observe très judicieusement saint François de Sales, « les grandes vertus et les grands sacrifices ne sont pas toujours en notre chemin; mais nous en rencontrerons de petits à toute heure, que nous pouvons pratiquer et accepter ». Et sachez bien que ce qui est petit aux yeux des hommes est souvent grand aux yeux de Dieu.
Ne dites donc pas : A quoi bon m'imposer des gênes et des efforts? A quoi bon me priver des plaisirs de mon âge ? A quoi bon l'humilité ? A quoi bon la chasteté ?
A quoi bon? à vous sanctifier d'abord, puis à sanctifier les autres : vos.parents, vos amis, la masse des chrétiens qui, comme vous, doivent travailler à leur salut. A quoi bon? à leur obtenir des grâces de conservation ou de conversion, des grâces de force et de constance dans le bien et, par dessus tout, la grâce de la persévérance finale.
C'est à cela qu'a servi l'immolation sanglante du Sauveur; c'est à cela que sert et servira jusqu'à la fin des temps son immolation eucharistique. Et c'est aussi à cela que servent vos propres sacrifices.
Par eux, vous sauvez, je le répète, tout ce qui a besoin de salut. Or parmi les objets qui réclament plus impérieusement votre assistance compatissante, la France, votre bienaimée patrie, tient sans contredit le premier rang; la France, jadis si chrétienne et si prospère, aujourd'hui si abaissée, si égarée dans les voies de la perdition ; la France qui a laissé le luxe, la licence et la débauche tout envahir et tout corrompre ; la France qui subit, hélas! sans le vouloir reconnaître, le châtiment providentiel de sa déchéance morale. Mais, si enfoncée qu'elle soit dans l'humiliation et le mal, n'oublions pas que Dieu a fait les nations guérissables, et qu'après leur avoir envoyé un Sauveur, elle leur offre des sauveurs. Ces sauveurs sont tous ceux qu'un saint zèle anime pour le salut de leurs semblables et qui, pour cette fin, s'offrent à Dieu, avec le souverain Sauveur, en hosties de propitiation, faisant hommage a Dieu, dans ce but, de tous leurs travaux, de
tous leurs elTorts, de toutes leurs épreuves et de tous les mérites qui en résultent. Soyez de ce nombre et vous aurez bien mérité de Dieu et de la France.
En Unissant, je résumerai dans un souvenir historique les enseignements que j'ai voulu vous faire entendre au cours de cet entretien.
Une statue du général Clianzy « qui eut, à l'heure de nos désastres, l'honneur de défendre pied à pied avec les débris de notre dernière armée notre territoire envahi, » se dresse sur la place principale de Nouart, son pays natal. Elle représente le général, le bras tendu vers l'Est, et sur le socle on lit ces paroles tombées de ses lèvres : « Que les généraux qui veulent le bâton de maréchal de France aillent le chercher au delà du Rhin. »
M'appropriant ces paroles, je vous dirai , à mon tour, chers jeunes gens : que ceux d'entre vous qui veulent prendre rang parmi les vrais chrétiens de France, parmi les serviteurs et les sauveurs de leur patrie, aillent au delà de la vie molle et mondaine, au delà des préoccupations vaines et de l'amour
des plaisirs grossiers ; qu'ils aillent jusqu'au sacrifice de tout ce qu'estime, aime et recherche le monde, et, s'il le faut, jusqu'au sacrifice d'eux-mêmes. C'est à cette condition que l'on est chrétien et que l'on coopère â faire revivre et à perpétuer la race des chrétiens.