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SANS QU UNE PLAINTE DU PARQUET AIT NOTIFIE SA PRESENCE, LA COMTESSE

bassesses qui vous saluent, toutes ces haines qui vous sourient !

— Oh ! les haines ! vous exagérez, qui pourrait vous haïr, vous ?

— Qui ? mais tous ceux que je gêne ! Ma belle-mère la première ! Vous n'ignorez pas qu'Albéric m'a épousée malgré elle, qu'elle a refusé son consentement jusqu'à la dernière extrémité :

elle ne me trouvait pas assez riche et je

Je l'ai surpris avant de me déshabiller.

ne me suis pas enrichie depuis. Elle fait tout pour amener entre le prince et moi la rupture définitive, répudiation ou divorce. Deux fois déjà, elle a voulu me forcer (c'est le mot) à prendre des amants, afin de s'offrir les délices de me dénoncer au prince.

— Est-ce possible ?

Maritza rit nerveusement :

— Vraiment, vous ne connaissiez pas cette machination ?

— J'en ai vaguement entendu parler; mais ma règle de conduite est de ne jamais laisser tenir en ma présence aucun propos sur mes souverains...

— je reconnais là votre honnêteté!...

Il y a pourtant des choses qu'un courtisan ne doit pas ignorer.

— J'aurai donc l'honneur, Altesse, de les apprendre par vous ?

— Ah ! c'est une sale et triste histoire... deux plutôt... car il y a eu deux tentatives... Imaginez-vous que, la première fois, pour me compromettre (c'était pendant un voyage d'Albéric à Paris, où vous l'accompagniez du reste) on a permis au commandant, je veux dire au capitaine Boris (ce drôle n'était alors que capitaine)... de se cacher dans ma chambre à coucher.

— Mais c'est une infamie !

Cependant et sans avoir l'air d'y toucher, Mihaïl a pris la main de la princesse d'un geste de compassion discrète :

— Quoi ! On a donné à ce mulâtre la permission...

— De minuit... Heureusement, je l'ai surpris avant de me déshabiller : vous pensez si j'ai crié !

— J'espère que ce fut de peur ?

— De peur... et surtout de colère...

— Et lui ?

— Je ne crains pas d'exagérer en disant qu'il s'est trouvé tout bête : (( Ne criez pas, suppliait-il, ou je suis un homme perdu ! » Moi, j'ai crié quand même, sans pitié, et bien m'en a pris ; car si je l'avais seulement éconduit, on n eût pas manqué d'interpréter mon silence comme une preuve de complicité...

— Et, s'informe Mihaïl en caressant la main de la princesse, qu'est devenu le capitaine ?

— Il est devenu commandant !... Estce que, par ha.sard, vous aussi, vous voudriez avoir de l'avancement ?

ZE NE POUlS PEINDRE QUE LES DAMES QUE Z AI AIMEES

jy~

— Moi ! pourquoi donc ?

— Bien vrai, vous n'y tenez pas ?

Alors, laissez donc ma main.

— Comme vous êtes méchante !

— Oui, oui. C'est ce qu'a dit Boris... et c'est aussi ce qu'a dit Crapaudini...

— Le peintre napolitain ? celui qui a fait votre portrait en divinité mythologique ?

— En Diane chasseresse, mon ami, comme ma belle-mère ici présente (mais il peint mieux que la Montchenu). Il me fallut, d'après la volonté expresse d'Albéric, m'afiubler d'une courte tunique retenue à l'épaule par une agrafe de diamants et qui me descendait, si on peut appeler cela descendre, au dessus du genou ! Je cédai, à la condition que je mettrais un maillot là-dessous ; mais le Crapaudini s'y opposa formellement : il lui fallait son (( ton chair », à cet artiste!... Tiraillée de tous côtés, je finis par me résigner et, attifée de la sorte, c'est-àdire vêtue de la tunique que je viens de dire, d'un carquois et d'une paire de cothurnes rouges — pour faire valoir la peau ! — je me rendis, accompagnée du prince, à l'atelier de ce jocrisse qu'on avait installé dans les comblés du château. Au bout d'une demi-heure, le Prince, qui s'ennuyait à mourir, nous lâcha sans le moindre prétexte : me voilà donc seule, et beaucoup plus qu'à demi-nue, livrée aux tentatives de cette brute. Dès qu'il me voit sans défense, il se jette à mes genoux et m'enlace \zs jambes en s'écriant : «Ze vous aime. Princesse ! Né mé refousez pas, zé vous en prie ! Per la Madona ! zé ne pouis peindre que les dames que z'ai aimées ! » Je fus d'abord prise d'un fou rire irrésistible. Mais il insistait : « Pouisque vous n'avez que la tounique ! Voyons, Princesse, soyezlozique !» Et, comme il me serrait les mollets...

— Vous avez crié, comme pour Boris ^

— Pas du tout ! J'ai fait mieux : j'ai tout simplement saisi le Crapaudini par les moustaches, qu'il a longues et sensibles, et j'ai tiré, j'ai tiré... il hurlait! Je l'ai traîné à travers tout l'atelier et il a fallu qu'il demandât grâce, sur quoi je l'ai lâché, encore hevu-eux de s'en tirer à si bon compte.

— Et qu'a dit votre mari ?

— Mon excellente belle-mère, qui récemment, s'indignait de me voir adopter pour des promenades dans le parc la jupe-trotteuse qu'elle qualifiait d'indécente, ma belle-mère a persuadé à son fils que je m'étais laissée aller à un accès de pruderie ridicule en prenant pour un attentat à ma pudeur quelques propos admiratifs, échappés à un peintre très épris de son art !

— Alors, le portrait ?

— Je n'ai plus posé, bien entendu, et Crapaudini l'a terminé de chic; c'est le plus ressemblant qu'il ait jamais réussi.

Et, comme Mihaïl. en homme qui n'aime pas demeurer inoccupé, lui a repris la main :

— Dites-moi, cousin, demande la Princesse, est-ce que, par hasard, vous voudriez aussi me peindre de chic ?

— Moi!

— Vous n'y tenez pas ? Alors, laissez donc ma main.

— Comme vous êtes méchante !

— C'est ce qu'a dit mon aimable belle-mère; et elle a, paraît-il, consolé Crapaudini : si vous désirez qu'elle vous console...

— Pourquoi vous moquer de moi.

Maritza ? Vous ne me confondez pas.

j'espère, avec le commandant Boris, ni avec ce peintre de nu ? Je ne suis pas un violent, moi...

— Non, vous êtes un • tendre, c'est convenu.

— Alors, pourquoi me faire inutilement souffrir ?

— Pourquoi m* importuner de vos déclarations... si inutiles, elles aussi? Vous le savez bien, Mihaïl, je ne dois, ni ne puis être votre maîtresse.

— Je ne sais qu'une chose : c'est que je vous aime, et je veux voim dire tout bas...

C'est à ce moment précis que la comtesse Morotté, ayant traversé sans bruit la Galerie du Conseil, parvient près de la porte entrouverte du petit salon, sans que Mihaïl et la Princesse, qui lui tournent le dos, aient pu soupçonner cette auguste présence. Elle arrive juste à point pour voir Mihaïl se pencher vers sa cousine et, sous prétexte de communication à voix basse, effietirer d'un baiser l'adorable nuque blonde qu'un col marin dégage avec infiniment d'àpropos.

(( Cette fois-ci, j'ai vraiment vu! »

pense la comtesse, de qui le sein se gonflerait d'allégresse s'il n'avait atteint son volume maximum. Brusquement, la Morotté conçoit un projet, qui, en outre d'un certain machiavélisme, dénote, chez cette femme, une louable faculté d'oublier ses inimitiés les plus vives quand son intérêt le lui conseille ; ce projet, c'est de se réconcilier avec Maritza : pénétrer dans le petit salon, faire comprendre à la Princesse qu'on a tout vu, qu'on sait tout, qu'on la tient, et proposer ses bons offices...

Forte de ce raisonnement, la comtesse toussote avec discrétion, comme un garçon de restaurant avant d'entrer dans un cabinet. — Un silence. — Elle pousse la porte et, très doucereuse :

— Mes hom.mages. Altesse. Oh ! pardon, je vous dérange !

— Mais pas le moins du monde, comtes8e;mon cousin, d'ailleurs, se retirait...

répond Maritza durant que Mihaïl se

lève, s'incline, strict et correct, et sort.

Un temps. Puis, comme en extase :

— Quel charmant jeune homme ! s'exclame la Morotté.

— Qui donc ? demande la Princesse sincèrement étonnée.

— Mais... le prince Mihaïl.

Le prince Miliaïl.Oiu'l cJuirvuiut jeune homme.

— Mon cousin ? Ah ! certainement.

Aussi je l'aime beaucoup, beaucoup...

— Et comme votre Altesse a raison !

Elle n'a pas d'ami plus sûr, ni sur qui Elle puisse se reposer davantage...

— J'en suis convaincue, répond sèchement Maritza, agacée par cette insistance.

Mais, feignant de se méprendre sur les causes de l'énervement, peu dissimulé, de la Princesse, la Morotté insiste : — Un peu volage, peut-être?.. N'estce pas ?... Que voulez-vous, Altesse ? Ils sont tous les mêmes et, quoi qu'on fasse pour les attacher, ils nous trompent... Maritza, très éloignée de s'attendre à des considérations de cet ordre, se de-

jeTux de princes

mande un moment si c'est du lard ou du porc frais :

— Ils... nous trompent ! Je crois, comtesse, qu'en ce moment, c'est vous qui vous trompez !... Voyons : à quel propos me dites-vous cela ?

— A propos de rien... Je philosophais, en passant... Ah! c'est que je suis devenue philosophe; j'ai eu l'occasion de voir tant de choses !... Du moins, l'expérience m'a rendue indulgente.

— Tout cela ne m'explique pas...

— Altesse, mon plus grand désir est de vous servir en tout, comme j'ai servi déjà les princesses qui, avant notre Altesse, ont régné sur la Morénie.

— Comment cela ?

— Eh ! voilà plus d'un tiers de siècle, sans que cela paraisse, que j'occupe l'un des plus importants ministères de notre doux pays : Votre Altesse devine lequel ^

La princesse fait un signe de dénégation.

— Le ministère de l'Amour, Altesse !

Maritza, que la colère gagne :

— Enfin, madame, que signifie?...

— Tout simplement, risque la comtesse brusquement cordiale, que vous avez bien tort de vous gêner avec Stana. . . Stana, c'est mon prénom, vous savez ?... Stana est une vieille amie de la famille...

La Princesse, se rappelant avoir ouï dire que Stana ne s'est refusée ni au grand-père, ni au père du prince Albéric... ni au prince lui-même, n'hésite pas à formuler cet éloge sans restriction :

— Oh ! je connais votre dévouement à la dynastie !

Triomphante, la comtesse appuie sur la lourde gaffe :

— Alors, pourquoi, depuis trois ans que vous êtes mariée, et pas très heureuse, ne m'avez-vous pas une seule fois confié vos petits chagrins ?

— Ah ! vous auriez voulu que...

— Certes, je l'aurais voulu dans l'intérêt de Votre Altesse; car tout le monde n'a pas la même largeur d'idées que moi, et vous êtes entourée de jaloux et d'envieux . . . Moi , j 'excuse tout , j 'admets tout . . .

Cette fois, la Princesse, à bout de patience, éclate :

— Que#rous admettiez tout, je le sais, madame, et ne suis pas la seule; mais que vous excusiez tout, je ne vois pas en quoi cela peut me concerner !

La comtesse sent bien que les choses se gâtent ; mais elle tente un dernier effort vers l'impossible conciliation :

— C'est moi qu'il faut excuser. Altesse ! Je me suis servie d'un mot malheureux ; je voulais dire que... vous témoignez au prince Mihaïl des sentiments de... d'affection., que je trouve parfaitement légitimes, enfin !

— En vérité, madame, je m'étonne de vous écouter depuis si longtemps !

Un instant, la Morotté et la Princesse se toisent, en silence ; puis, la voix ironiquement respectueuse, la comtesse repart :

— Je vous l'ai dit. Altesse, je suis la plus indulgente des femmes : je ne veux que votre bien. Ah ! je comprends mieux que personne qu'en raison de votre jeunesse... et de vos chagrins conjugaux, vous ayez été entraînée vers ce Prince charmant...

— Ainsi, j'ai bien compris: vous m'accusez d'être la maîtresse du prince Mihaïl ?

— Moi, vous accuser. Altesse ! et de quel droit?... Je dis seulement, et par sympathie pour un couple aussi délicieux, que je n'ai jamais vu d'intrigue plus imprudemment menée... qu'il semble que vous ayez pris toutes les précautions pour qu'on n'en puisse rien ignorer, et que, téméraire jusqu'à la folie dans vos rapports avec votre cou-

JELFX DE PRINCES

sin, vous l'êtes plus encore en vous privant de mes services, si parfaitement désintéressés... Mon intervention vous eût été si utile ! Je pouvais vous ménager l'intérêt et la sympathie générale; je pouvais, le cas échéant, atténuer la gravité des faits, intercéder en votre faveur auprès du Prince Albéric et de la Princesse-Mère ; je pouvais...

— Assez, madame !

D'un geste net, la princesse indique la porte. La comtesse Morotté hésite un instant, Maritza ajoute :

— Je ne vous retiens pas.

L'entremetteuse se lève et s'en va en

murmurant, inentendue :

— Eh ! bien, moi, je te retiens, ma petite ! Et tu me paieras cela plus cher qu'au marché !

Une heure plus tard, l'huissier de service frappe discrètement à la porte du bureau où travaille S. A. R. le prince Albéric.

Cette pièce, très longue, est située exactement au-dessous du (( parloir » de la Princesse Maritza : mêmes hautes fenêtres ouvrant sur l'horizon des arbres mélancoliques et des eaux tranquilles.

Au centre, un de ces bureaux américains, si vastes que leur seul aspect décourage de travailler. Il règne dans les ustensiles de bureau, plumes, buvards, cartons, encriers, dossiers, un ordre parfait-, varsovien, attestant que S.A.R. eut toujours grand empire sur les démangeaisons qui lui prennent d'écrire. Tout dans l'ameublem.ent trahit le royal efîort du prince pour transformer son cabinet de travail en agréable n reposoir ». Les profonds et confortables fauteuils de cuir invitent aux siestes plutôt qu'aux méditations et, si l'on se donnait la peine de feuilleter les volumes, aux reliures sévèreS, disposés sur des rayons tout autour de la pièce, à mi-hauteur des murs, on s'apercevrait

que les titres inscrits au dos de ces ouvrages ne correspondent pas toujours à leur contenu. Ainsi, Y Histoire diplomatique de l'Europe centrale en deux volumes n'est autre chose que l'Index librorum ahsconditorum de Pisanus Fraxi. Le maroquin somptueux qui semble envelopper un Traité de Politique comparée

L'huissier de service frappe discrètement...

habille tout simplement le Tableau des mœurs du Temps. Toute la littérature galante du XVIIf siècle s'abrite sous les espèces et apparences de documents historiques, et les pornographies les plus déculottées se dissimulent sous des ouvrages de tout repos. Une collection de lithographies cantharidées remplit des cartonniers dont les étiquettes portent (es mentions (( Affaires d'Etat — Questions financières , — Budgets spéciaux — Relations extérieures — » et enfin, sous la rubrique (( Cultes », s'abrite tout un

lot, et des plus variés, de photographies d'après nature — poses académiques.

Au-dessus des rayons, et daris chaque panneau, des allégories munichoises semblent s'être donné reridez-vous pour dénaturer tous les héros de la Tétralogie. Un Wotan sirupeux tonitrue dans un Walhalla de carton-pâte, cependant qu'un Siegfried bouffi confabule avec trois charcutières dévêtues qui se verraient interdire l'entrée de tous les salons, y compris celui des refusés.

Face au bureau, le portrait de la princesse Maritza en Diane chasseresse, où l'habileté du signor Crapaudini triomphe avec une obscénité vengeresse, quoique officielle...

Le prince, qui vient de congédier le Conseil des Ministres, fume une énorme pipe de porcelaine près d'un petit guéridon garni de tout ce qu'il faut pour prendre l'absinthe. Renversé au creux d'un vaste fauteuil, les pieds en l'air, Albéric, justement soucieux d'éviter la méningite, ne pense à rien, il juge cette occupation parfaitem.ent conforme à ses aptitudes ; aussi accueille-t-il d'un (( Entrez ! » grognon le grattement léger par lequel l'huissier de service indique sa présence de l'autre côté de la porte. Ce fonctionnaire, d'ailleurs, manifeste par toute son attitude qu'il a pleinement conscience de l'inopportunité de sa démarche :

— Que Son Altesse, bafoullle-t-il, veuille bien m'excu...

Mais Son Altesse ne le laisse pas achever; Son Altesse surgit, furieuse, de son fauteuil et, brandissant une pipe indignée :

Ah! ça... qu'est-ce que cela signifie?

N'a-t-on pas l'ordre de ne plus introduire personne à partir»de cinq heures 7

-Je...

— Vous devriez savoir, Cyrille, qu'il

n'y a qu'une consigne. Retirez-vous ! D'un effort suprême, l'huissier mobilise toutes ses réserves de courage :

— Que Son Altesse me pardonne d'insister ! j'obéis à un ordre...

— Supérieur aux miens, peut-être !

De quoi s'agit-il ?

— Son Altesse la Princesse-Mère et Madame la Grande-Maîtresse des Cérémonies insistent pour que Son Altesse Royale les reçoive sans délai : affaire d'Etat !

— Affaire d'Ltat ! bougonne le Prince, affaire d'Etat! Enfin!... Faites entrer, mais pas tout de suite, dans quelques minutes : j'achève là lecture d'une note diplomatique de la plus haute importance.

L'huissier parti, le prince profite de sa solitude pour vider sa pipe, dissimule verre et bouteille dans un buffet et revient s'installer devant son bureau qu'il couvre à la hâte d'une dégringolade de dossiers ouverts pêle-mêle. Ainsi donnet-il à peu de frais l'impression du plus laborieux des chefs d'Etat, lorsque, la porte s 'étant rouverte, l'huissier annonce, solennel :

— S. A. R. Madame la Princesse- Mère!... Madame la Grande-Maîtresse des Cérémonies !

Albéric se lève, l'air ennuyé et lointain :

— Qui me vaut l'honneur?...

— Je sais, mon fils, prélude la Princesse-Mère importante et pincée, que vous ne recevez d'habitude aucune visite à cette heure.

— En effet, ma mère, je suis en plein travail et...

— Aussi a-t-il fallu la gravité exceptionnelle des circonstances...

— Asseyez-vous donc, je vous prie :

je vous écoute...

Longuement, mais d'une façon un

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JUSTEMENT SOtlCJEUX d'ÉVITER LA MENINGITE

peu confuse, la Princesse-Mère aligne r « intérêt supérieur de la Dynastie », la {( voix du devoir » et un certain nombre de clichés analogues, par quoi se justifie la démarche qu'elle et la comtesse Morotté (notre chère Stana) accomplissent à cette heure — démarche qu'elle n'hésite pas à qualifier de solennelle. Mais le Prince demeure incrédule et, plaisamment, s'informe si, d'aventure, la Répu-

^ila mère, qui me vaut l'hoivieur?...

blique de San-Marin songe à déclarer la guerre, ou si les armements secrets de la flotte helvétique apparaissent de nature à menacer l'équilibre européen.

De plus en plus pincée, la vieille dame déclare qu'elle apporte une nouvelle grave, très grave, encore que d'intérêt privé.

■ — Je vois ce quec'est ! s'écrie le Prince, résolu a éviter par la blague de plus longues explications : Maritza a encore commandé une caisse de chapeaux à Paris !

— S'il ne s'agissait que de la coiffure de la Princesse ! soupire hypocritement la Morotté.

Et la Princesse-Mère, brutale :

— Mon fils, il n'est plus permis de douter que votre femme vous trompe !

Mais cette déclaration n'obtient pas tout le succès qu'on en pouvait attendre ; le prince murmure avec simplicité :

Ah!

vous m aviez

fait

peur

Et il exhibe le visage rasséréné d'un homme qui, voyant sa porte forcée et s'attendant à trouver son appartement au pillage, constate que les cambrioleurs se sont contentés d'emporter le portrait de sa belle-mère et une vieille paire de pantoufles.

— Eh !quoi ? s'étonne la Princesse-Mère, vous acceptez d'un front aussi calme. .

— J'ignore quel front spécial il sied de montrer en pareil cas ; mais permettez-moi de ne point affecter une surprise que je ne ressens pas...

— Ainsi, ose questionner la Morotté.

ainsi votre Altesse s'attendait ?...

Placide, le Prince explique que les perpétuelles allusions de sa mère et de la comtesse au malheur qui le menaçait ne laissaient guère de place à l'imprévu. Au surplus, si l'affirmation, aujourd'hui, remplace les insinuations coutumières.

elle reste sans preuves et...

— Stana les a vus ! s'écrie la Princesse-Mère.

— Qui ?

— Maritza et son Mihaïl.

— Mon Dieu ! le prince l'ami d'enfance de Maritza donc rien d'étonnant à ce qu'on les ait vus ensemble.

— Cette affection d'enfance exige-telle que le cousin de votre femme devienne son amant ?

— Il me paraît^'^it plus naturel, en effet, que Maritza me trompât avec le prince Mihaïl qu'avec le duc Valri ou le doyen du corps diplomatique.

— Je vois que vous en prenez aisément votre parti...

ihaïl est il n'y a

— Eh ! aurai-je le droit d'être bien sévère ? Si Maritza me trompe, c'est un... rendu pour un prêté.

— Mais, intervient la Morotté, ce n'est pas la même chose.

— Vous le dites, comtesse... Encoreme faudrait-il des preuves tangibles de cette trahison que vous m'avez apprise avec tant de ménagements. Je ne serais pas très étonné que la Princesse eût cherché ailleurs quelques distractions qu'elle ne trouve plus dans son ménage... mais je n'en reviens pas qu'elle se soit laissé surprendre ! Et puisque vous voulez bien vous intéresser à sa conduite, je vous saurais gré de me fournir quelques détails...

La comtesse proteste qu'elle aurait préféré se taire: son dévouement à la dynastie...

— Il vous ordonne de parler, Stana !

décrète la Princesse-Mère.

— J'avais promis le silence au duc Valri...

— Ah ! ah ! ricane Albéric, ce bon Valri, lui aussi, est au courant de me.^ malheurs!... Enfin, comtesse, qu'avez vous vu ?

— Peu de chose, sans doute... assez pourtant pour que j'aie cru devoir en avertir la Princesse-Mère. Voici : comme je passais tantôt près du petit salon Louis XVI , j ' ai surpris , involontairement , par la porte restée entr'ouverte, la princesse et son cousin dans une situation...

— Equivoque ?

C'est la Princesse-Mère qui répond, aigre-douce :

— Equivoque ? oh ! non ! Le prince Mihaïl était en train d'embrasser votre femme sur la nuque.

— Ah! diable... Et alors, qu'avezvous fait, comtesse.

— Votre Altesse m'excusera... L'indignation m'a fait risquer une démarche

maladroite: j'ai interrompu leur entretien ; le prince Mihaïl s'est retiré fort décontenancé à mon entrée... et, alors, me croyant autorisée, comme la plus vieille amie de la famille royale à présenter quelques remontrances à la princesse, j'ai tenté de la raisonner un peu... de la réprimander sur son imprudence et son étourderie...

— Et Maritza n'a point écouté ces conseils... de l'expérience?

Feignant de ne pas comprendre l'ironie princière, la Morotté poursuit, l'air navré :

— La princesse a refusé de m'entendre; elle l'a pris de très haut! Sa passion l'aveugle à ce point que, malgré l'évidence...

— Elle a nié ?

— Pis encore, Altesse : elle m'a chassée... en m ' insultant !

— Et, intervient la Princesse-Mère, cette pauvre Stana, toute bouleversée, est venue m'ofïrir sa démission de Grande-Maîtresse des Cérémonies... que je lui ai refusée cela va sans dire.

— Je vous approuve, ma mère... C est assez déjà, que la com.tesse ait été forcée de remplir, bien malgré elle, un rôle contraire à sa dignité !

La comtesse proteste qu'elle excuse de grand cœiîr le mouvement de colère de Maritza :

— Je regrette seulement que la princesse ne se soit pas bornée à injurier mon humble personne et qu'elle ait enveloppé dans ses invectives des personnes plus augustes.

Ainsi, l'astucieuse dame fournit à l'indignation de la Princesse-Mère une occasion de se manifester que l'héritière des Altschloss n'a garde de laisser échapper :

— Oui, mon fils ! votre femme est allée jusqu'à se permettre sur mon

compte des insinuations calomnieuses !

Mais le prince, pas très respectueux, hausse les épaules :

— Allons donc ! je ne puis pas croire...

— Non ! Eh bien, moi, cela ne m'a point étonnée de la part de cette étrangère. Rappelez-vous que j'ai toujours prédit ce qui arrive aujourd'hui. Heu-

... iiprc^ avoir cxccuté une série de plonyt'otis hiérarchiqurrt}cnt proportionnés.

reusement, vous voilà forcé de prendre une grave décision ! votre femme part demain : que comptez-vous faire, mon fils?

(Ce qu'il compte faire, le prince régnant n'en sait rien du tout ! Il avisera : il veut d'abord voir Maritza, la questionner... Cette intention, simplement équitable, de ne pas condamner l'accusée sans l'entendre, n'a point l'agrément de la Princesse-Mère ;' elle redoute cette comparution de Maritza devant Albéric, justicier suspect de faiblesse et qui, en présence de sa femme, sera sans doute infiniment plus prévenu que la prévenue elle-même — prévenu en faveur de celle qu'il s'agit de faire condamner.)

— A quoi bon voir votre femme, mon fils 7 Pour lui demander si elle est coupable ? Quelle duperie ! Naturellement, elle niera tout, violemment ! Car elle a du tempérament, mais elle a aussi du carac-

tère. Et une hardiesse îElle n'aura pas de peine à vous démontrer que Stana et moi nous nous sommes trompées, mieux encore : que nous vous avons trompé !

L'énergique insistance des accusatrices ébranle le faible Albéric ; il s'adresse à la Morotté :

— Ne m'avez-vous pas dit, comtesse, que Valri en sait aussi long que vous ?

— Plus encore ! soupira la comtesse.

— Nous allons voir.

Et, frappant sur un petit gong d'argent, il ordonne à l'huissier de service, accouru à cet appel, de mander en toute hâte le duc Valri. .

Le Grand-Maître de la Police ne tarde point à paraître ; en apercevant auprès de son souverain la Princesse-Mère et la comtesse Morotté, il devine tout de suite de quoi il s'agit et, après avoir exécuté devant ces trois personnes une série de plongeons hiérarchiquement proportionnés, il n'attend point d'être inter^ rogé, dérogation faussement involontaire, et fort habile, aux règles de l'étiquette :

— Votre Altesse m'a fait appeler, sans doute, pour m'entretenir des graves événements dont on commence à trop parler de tous côtés...

All(

ilà

ons bon ! s ecne le prmce : voua maintenant mon malheur tombé dans le domaine public !

— Les malheurs des rois appartiennent à l'Histoire !

— Ils en sont même les seuls chapitres amusants..., avoue loyalement Albéric. Et maintenant, Valri, dites-moi ce que vous savez, tout ce que vous savez, et songez qu'on doit la vérité aux rois, comme à ceux qui vont mourir.

— Je vois, flagorne le Grand-Maître de la Police, qu'à son dernier voyage à Paris, Votre Altesse est allée entendre Pelléas...

— Oui, j'aime les vérités quand elles sont en musique... Toutefois Valri, que ceci ne vous oblige pas à vous servir de l'accord de neuvième pour me narrer mon infortune. Je vous prierai seulement, comme j'en prierais mon dentiste, de faire vite.

Prudemment, Valri se capitonne de précautions oratoires :

— Je dois d'abord remercier S. A. R.

la Princesse-Mère et la Grande-Maîtresse des Cérémonies de m'avoir épr.rgné la douloureuse mission...

— Elles vous l'ont épargnée, soyez tranquille ! Et je n'en suis plus à ignorer que ma femme se fait embrasser dans le salon Louis XVI la nuque, qu'elle a savoureuse.

Le duc Valri secoue la tête, douloureusement :

— Si ce n'était que cela !

— Comment, que cela ! vous en parlez à votre aise : cette caresse prouve chez le prince Mihaïl, mon cousin...

— Cousin par mésalliance ! interrompt la Princesse-Mère avec plus d'esprit que les membres de la famille des Altschloss n'ont accoutumé d'en montrer.

— Cette caresse, reprend Albéric, atteste chez le prince Mihaïl un goût éclairé, mais elle révèle chez ma femme une conception un peu spéciale des liens de parenté. Pourtant, Valri, puisqu'il y a autre chose, n'hésitez pas à me faire connaître, comme on dit, (( l'étendue de mon malheur ».

— Hélas ! Prince, il est complet... Mes investigations personnelles n'ont fait que confirmer les soupçons éveillés par la conduite de la princesse chez tous ceux qui s'intéressent à l'honneur de la Dynastie. Je puis affirmer à Votre Altesse que les deux complices se donnaient dans le parc, la nuit, des rendez- vous... décisifs.

— Vous les avez vus ?

Ici, la comtesse Morotté adresse à Valri un regard chargé d'inquiétude; mais la réplique adroite du policier-chef la rassure :

— Votre Altesse n'exigera pas, sans doute, fait Valri, que je lui livre les noms des agents subalternes dont le périlleux dévouement . . .

— Non, certes ! réplique le prince avec une moue dégoûtée; car leur besogne me paraît parfaitement répugnante. Je n'en veux savoir que les résultats... et votre parole me suffît.

— Je puis vous la donner, prince, qu'on ne m'a pas trompé.

— Et que je le suis... Mais enfin, quelle preuve ?...

— En dehors de la véracité certaine des rapports qui m'ont été communiqués, il en est une qui, pour moi, suffirait seule à rendre évidente la culpabilité de la princesse. Je sais un moyen infailli'ble de reconnaître les coupables.

— A quoi ?

— A ce qu'ils n'avouent pas.

— Les innocents avouent donc ?

— Les innocents nient, eux, ils se défendent, avec sincérité, avec franchise et avec simplicité.

— Tandis que les coupables ?

— Les coupables sont circonspects :

ils se tiennent sur leurs gardes, ils se méfient... Or, tout à l'heure, je le sais déjà, quand la comtesse Morotté, n écoutant que son dévouement à la Dynastie. .

— (Mon Dieu ! pense le prince, crispé, mon Dieu ! qu'ils me rasent, tous, avec la Dynastie ! C'est à regretter de ne pas être bâtard !)

— ... n'écoutant que son dévouement à la Dynastie, a cru de son devoir de faire à la princesse quelques remontrances que j 'oserai qualifier de maternelles . . .

— Pardon ! proteste la comtesse : je n'ai pas encore l'âge !

— Ah ! je vous en prie, comtesse, crie Albéric qui s'exaspère, ne feuilletons pas votre acte de naissar./^e ! Vous disiez donc, Valri, que la princesse...

— Non seulement n'a pas avoué, mais s'est montrée dans la défense d'une...

si je puis dire... d'une duplicité qui ne fait que fortifier ma conviction.

La Princesse-Mère juge le moment opportun pour interrompre et résumer le débat :

— ComiTie vous voyez, mon fils, le doute n'est plus permis ; la princesse part demain : nue ce soit pour ne plus revenir ! Reprenez votre liberté...

— Permettez! proteste Albéric, j'entends me livrer à une enquête personnelle...

— A quoi bon, puisque sa tactique est prévue ? Puisque vous êtes sûr d'avance qu'elle n'avouera rien !

— Je n'en suis pas si sûr que cela ; elle peut s'émouvoir... elle peut...

— Que vous la connaissez mal, mon pauvre enfant ! Elle, s'émouvoir ! Soyez plutôt persuadé que cette accusée voudra se faire accusatrice.

— Et de qui, s'il vous plaît ?

— De ceux qui l'ont dénoncée ! Elle éclaboussera Valri, la comtesse, moimême; elle dira... elle dira... Dieu sait quoi !

Le duc Valri s'empresse de venir au secours de la Princesse-Mère, visiblement a court d'arguments précis :

— La princesse Maritza prétendra qu'on a ourdi une intrigue contre elle !

Et la comtesse Morotté appuie de tout son poids (102 kilos) le dire du policier:

— Votre Altesse est avertie ; la princesse s'enfermera dans son système et...

Albéric, Impatienté, l'interrompt :

— Ne préjugeons pas ! nous verrons...

Il faut, du reste, que je consulte aussi le marquis Ribarère.

— Oh ! susurre Valri avec un sourire fleuri des plus pures intentions, l'opinion du marquis n'est pas douteuse : Il persistera dans son attitude... que je ne veux pas juger !

— Que voulez-vous dire, Valri ?

— Eh ! glisse la comtesse, ce que tout le monde sait !

— Mais quoi encore ? car je m'aperçois que « tout le monde » sait des choses que j'ignore.

Valri se défend d'insister : il redoute, ce gentilhomme, que le Prince ne le soupçonne d'une basse manoeuvre.

— Soit ! accorde le Prince, et j'approuve votre désintéressement ; car la disgrâce de Ribarère vous vaudrait, en effet, sa succession. Mais, vous, comtesse, qui n'espérez point, je pense, la présidence du Conseil Aulique, je vous ordonne de parler.

La Morotté ne se fait pas prier :

— Mon Dieu ! ce n'est pas un mystère que le marquis a favorisé de tout son pouvoir l'intrigue de la princesse et du prince Mihaïl. Sa passion, du reste partagée, pour sa toute jeune femme, le rend indulgent aux amoureux ; il serait allé, dit-on, jusqu'à ménager des entrevues...

— Ah ! par exemple ! si j'en étais sûr, je...

— De grâce, supplie la comtesse, toujours miséricordieuse, que Votre Altesse ne se mette pas en colère ! Le marquis ne se rendait pas compte, sans doute, de tout ce que cette complicité pouvait avoir de blâmable.

— Il suffit, comtesse. L'attitude de Ribarère décidera.

Nouvelle tambourinade sur le petit gong d'argent. A.pparition de l'huissier:

— Qu'on aille me chercher tout de suite le marquis Ribarère !

Quelques minutes plus tard, le Prési-

dent du Conseil Aulique, introduit dans le cabinet de travail du souverain, exécute les courbettes réglementaires mais l'impatience d'Albéricnelui permet pas d'apporter à cet exercice la lenteur qui sied :

— Vous devinez, je pense, dit le Prince, pourquoi je vous ai fait appeler ?

Le marquis s'excuse; il ne s'en doute même pas. Il a bien tort.

— Quoi ! Ribarère, dit Albéric sur le ton du « monsieur à qui on ne la fait pas », vous voulez me persuader que vous ignorez ce qui fait l'entretien de toute la Cour ?

■ — Votre Altesse veut parler, interroge le trop candide marquis, du départ de la princesse Maritza ?

— Je vous en prie. Ribarère, ne faites pas l'ignorant ! Les faux-fuyants sont inutiles : je connais maintenant l'inconduite de ma femme !

Courtisan médiocre dès qu'il s'agit de Maritza, qu'il vénère, le marquis prend la défense de la calomniée avec plus de chaleur que ne le voudrait le soin de son intérêt propre :

— L'inconduite de la princesse ! J'ose espérer que votre Altesse est au-dessus des calomnies que certaines personnes intéressées ont pu répandre contre notre souveraine.

La Princesse-Mère, qui se sent atteinte, riposte âprement :

- — S'il y a, comme vous l'insinuez, marquis, des personnes intéressées à la perte de la Princesse, nous pouvons constater du moins qu'il en est d'autres

tout aussi intéressées a sa

défe

— La Princesse, réplique résolument Ribarère, n'a pas besoin d'être défendue: les coupables seuls... ,

— Ainsi, interrompt le Prince, vous la croyez innocente ?

— Je commence à comprendre qu'elle est victime d'un odieux complot...

— Vous vous porteriez garant que la Princesse n'a rien à se reprocher ?

— Sur mon propre honneur, je le jure : la princesse Maritza est la plus pure des femmes !

— Hélas ! mon pauvre Ribarère, les serments ne valent rien contre des faits précis ; je ne veux pas vous répéter les pénibles révélations que je viens de recueillir...

connais inninlennnt Vinriinilnili' de. mn fftnnu' !

— Je préfère, en effet, ne pas les entendre et je m'étonne douloureusement que votre Altesse y ait ajouté foi.

Le prince Albéric n'est pas d'humeur à accepter des leçons ; il y paraît à la brusque décision qu'il proclame :

— Du moins, Ribarère, vous ne vous étonnerez pas, je suppose, si je me vois forcé de vous demander...

— De céder ma charge au duc Valri ?

— Tiens, tiens !vous vous y attendiez ?

— Il faut toujours s'attendre à l'im-

prévu, répond Ribarère qui a pioché Talleyrand.

Sur un signe du Prince, il s'incline profondément, puis sort avec une dignité simple et un sourire un peu amer, mais non sans quelque noblesse.

— Vous voyez, mon fils, constate la Princesse-Mère après le départ du ministre disgracié, que Ribarère n'a trouvé pour défendre votre femme que des paroles insolentes. Son attitude n'est-elle pas le meilleur aveu de sa complicité ?

Albéric, psychologue médiocre, caractère mou au surplus sous des apparences brutales, convient que « tout cela commence à former un faisceau de preuves assez imposantes ». Et Vain, solennel, proclame :

— La Vérité finit toujours par triompher.

— Oui, dit le Prince un peu mélancolique ; mais comme on se passerait bien d'elle !

Le plaisir de rompre

La débandade du mobilier, dans le parloir de la princesse Maritza, entonne le chant du départ. Les sièges, couverts de housses, semblent se désintéresser de leurs destinations premières. Tous les bibelots sont enclos dans les quinze cent trente-huit boîtes, maintenant enveloppées de papiers protecteurs et rangées en pyramides dans les coins. Les tapis roulés et les tentures pliées exhalent un parfum de naphtaline et de vétiver.

Parmi ce désordre, les deux demoiselles d'honneur Katynka et Sonushka gambadent et babillent, et leur conversation révèle un degré d'intimité qui manque totalement à la vaste galerie où s'ébat leur joie de s'en aller.

M"® Katynka n'a point laisser échapper une si belle occasion de revêtir un costume de cycliste dont l'indiscrétion scandaliserait la Princesse-Mère. Ses jolies jambes sont garnies de bas écossais en laine souple et bourrue roulés sur la culotte, et les hautes bottines jaunes à lacets soulignent la cambrure de ses petits pieds.

M"^ Sonushka porte une trotteuse évasée à quoi l'on ne saurait reprocher que d'être un peu courte, si cet inconvénient n'était compensé par la vue d'une paire de mollets qui n'ont rien à envier — ni rien à refuser — à ceux de son amie. Elle aussi, du reste, a adopté les bas écossais et les hautes bottines lacées. Une chemisette de foulard bleu foncé moule une gorge parfaite dont les rondeurs jumelles, visibles sous l'étoffe, attestent une tranquille absence de corset.

Si M"^ Katynka évoque l'idée d'un gamin espiègle. M"*" Sonushka réalise un type de fillette précoce et vicieuse à damner les quatre âges du sexe fort, et même de l'autre... Aussi blonde que Katynka est brune, ses magnifiques cheveux divisés en deux longues nattes qui descendent plus bas que les jarrets, ses grands yeux bleus, faussement timides, aux cils noirs retroussés, tout donne à sa physionomie une expression de douceur et de gentillesse enfantines...

Le genre de coiffure adopté par Sonushka n'est peut-être pas celui qui convient le mieux à un voyage en automobile ; Katynka le lui fait sagement observer :

— Songe, chérie, que nous ne perdrons pas un grain de poussière. Dans quel état allons-nous arriver, mon Dieu ?

— En état de péché mortel, sans doute... Quant à mes nattes, ne t'inquiète pas, je les laisserai sous mon coyercoat de toile bise, dont je relèverai le

collet. Et puis, mes nattes, la poussière, aujourd'hui, tout m'est égal ! Je me fais une telle joie de ce voyage ! Pense donc, huit heures d'auto, avant de rentrer chez nous...

— Eh!

Mais, secouant d'un air inquiet sa brune petite tête :

— Rentrer... rentrer... murmure Katynka. Je n'en suis pas bien sûre.

— Es-tu folle ?

— Non, mais je ne serai certaine de m'en aller qu'après que nous serons parties. Le prince n'a pas encore fait ses adieux... et il s'est tenu au château hier soir, un petit conseil de famille qui pourrait bien finir par mettre des clous dans nos pneus ! La marquise Ribarère est venue cette nuit chez Maritza... Tu étais déjà couchée, j'étais restée près de la princesse pour prendre ses derniers ordres au sujet du départ... et, bien que je n'aie pas assisté à son entretien avec la marquise, elle m'en a dit assez pour me faire craindre qu'on ne nous retienne à la Cour, à moins qu'on ne nous en chasse pour toujours.

— Nous chasser ! Pourquoi 7 Nous avons été pourtant bien prudentes ! Nul ne sait que...

— Petite sotte ? Il ne s'agit pas de nous... mais de la princesse. Il paraît que le duc Valri, la Morotté et la Princesse- Mère ont répandu sur elle, un tas de calomnies sur elle et sur le prince Mihaïl...

Sonushka hausse des épaules parfaitement rassurées : le prince Albéric, estime-t-elle, n'est pas assez bête pour ajouter foi à de tels racontars :

— Car, enfin, c'est une infamie ! Personne, mieux que nous, ne pourrait proclamer l'innocence de la princesse...

Au point que si elle savait ce que nous sommes Tune pour l'autre...

— Nous passerions un quart d'heure

moins agréable que ceux que nous nous devons, évidemment!... Vois-tu... ce qui m'inquiète le plus, c'est que la princesse, malgré tout ce que lui a dit la marquise Ribarère, s'obstine à penser comme toi. Elle se refuse à admettre que son mari se soit laissé convaincre par les histoires, inventées à déplaisir, de toutes ces vieilles gardes.

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Nul ne sait que...

— Moi, dit Sonushka, à sa place, je sais bien ce que je ferais !

— Tu prendrais une maîtresse pour te consoler ?

— D'abord... et puis un amant pour consolider ma situation.

— Comprends pas !

— Katynka, ma jolie, tu n'as que des vices et point de défauts ! Je te les pardonne bien volontiers, tes vices...

— Je n'en attendais pas moins de toi !

— ... mais je suis bien forcée de reconnaître que tu ne sais pas t'en servir : tu n'est qu'une Morénienne sentimentale, au fond, capable même de t'attacher à un homme ! Moi, je suis une Slave pleine d'artifices comme une valise di-

plomatique, et je ne fais rien d'inutile : aussi, à la place de Maritza, voilà beau jour que j'aurais cédé à Mihaïl.

— Mais pourquoi ?

— Oh ! pas par plaisir, bien sûr ! Car, moi, tu sais, les hommes!...

Et Sonushka explique que la princesse aurait dû se donner au prince Mihaïl pour avoir un enfant de lui. malgré l'ennui certain que représente l'accomplissement de cette form.alité. Avec cette vanité coutumière aux homm^es quand la venue au jour d'un rejeton proclame leurs qualités reproductrices, le prince Albéric se remettrait sans doute à adorer sa femme dès que le ciel aurait enfin (( béni leur union ».

— Tout cela est d'un admirable machiavélisme, acquiesce Katj'nka : mais il est trop tard pour mal faire et la princesse ne sera jamais la maîtresse de Mihaïl.

— Du moins, tu te plais à l'espérer... car tu te meurs pour Mihaïl d'un amour violent et dissimulé.

Elle a prononcé ces mots avec une emphase amusée, ou qui voudrait avoir l'air de s'amuser, mais dont la tendre Katynka ne comprend pas l'intention railleuse ; car, le plus sentimentalement du monde, la brune Morénienne lâche cet aveu :

— Oh ! oui, je l'aime !

— Ah ! méchante ! méchante ! s'écrie Sonushka, de qui les yeux bleus, tout de suite, s'embuent de larmes jalouses.

Katynka, pitoyable, enlace gentiment son amie, l'embrasse, la k raisonne » :

— Voyons, chérie, tu ne vas pas te chagriner pour ça ! Je ne t'ai jamais caché ma passion pour Mihaïl et tu n'as pas le droit de m'en vouloir. Tu sais bien que ce n'est pas la même chose et que je ne t'en aime pas moins...

— Oui, oui... murmure la petite Russe,

en se pelotonnant contre son amie ; mais je voudrais tant t'avoir a moi toute seule ! A ce moment, la porte s'ouvre brusquement et le prince Albéric paraît ; la vue du joli couple enlacé semble lui causer plus de plaisir que d'étonnement, et, d'un ton où la discrétion se mêle de quelque regret :

— Croyez, mesdemoiselles, que je suis désolé d'avoir interrompu votre entretien.

— Mais, dit Sonushka qui a repris son aplomb, Votre Altesse ne nous dérange nullement. Nous achevions nos préparatifs de départ.

— Oui, ajoute Katynka, bafouillant un peu : la princesse nous a envoyées jeter un dernier coup d'oeil...

— Le coup d'oeil est charmant, approuve Albéric, connaisseur. Et vous partez toujours à huit heures 7

— Oui, Altesse. Le prince Mihaïl compte que nous mettrons huit heures à faire la route : de huit à onze et de trois à huit. Nous nous arrêterons pour déjeuner à Kratsynia pendant la grande chaleur.

— Voilà qui me paraît fort sagement combiné... Mais, si vous partez à huit heures, il n'y a pas une minute à perdre : il est sept heures et demie, et je désirerais avoir une dernière entrevue avec la princesse. Voulez-vous aller l'avertir que je l'attends ici ?

— Nous y courons. Altesse ! répondent ensemble Sonushka et Katynka.

Elles manquent leurs révérences protocolaires et disparaissent en se bousculant.

Le prince suit d'un regard souriant la sortie tumultueuse des deux aimies et songe que sa femme a choisi là de singulières filles d'honneur. Cette réflexion, d'ailleurs, ne comporte aucun blâme à l'égard de la princesse : il a bien ses

pages, lui ! Au surplus, moraliste peu sévère, il estime que ces deux gamines sont trop jolies pour ne pas s'entendre à merveille et il aimerait bien mieux voir Maritza partager leurs distractions plutôt que la flamme de son cousin.

Car elle la partage, cette flamme adultère ! Albéric n'en doute plus, ou, du moins, presque plus... Elle la partage, elle (( la couronne » même et le prince régnant de Morénie s'avoue avec chagrin que le plus couronné, dans cette aventure, c'est lui !

Albéric n'a guère dormi, cette nui^.

L'emploi de mari trompé est assez malaisé à tenir, les premiers temps, pour quiconque : faute d'habitude, on ne découvre pas tout de suite la conduite la plus seyante à adopter. Pour un souverain, l'embarras est plus grand encore. Provoquer en duel le séducteur ? C'eàt là une ressource à laquelle recourent souvent les bourgeois, parce que le choix des témoins, les pourparlers, la rencontre donnent au moins quarante-huic heures et qu'en deux jours on a le temps de réfléchir à ce qu'on fera ensuite. Mais la constitution morénienne ne permet pas à Albéric de s'aligner avec un de ses sujets. Alors quoi ? Empêcher Mihaïl de partir avec Maritza ? c'est notifier à tout le monde que ce godelureau est l'amant de la princesse ! et, après tout, quoiqu'il tienne pour trop probable la culpabilité de sa femme, Albéric n'en est pas formellement cercain : il conserve un doute, il le conserve soigneusement... Le diable emporte la Princesse- Mère, la Morotté, Valri, et leur dévouement à la Dynastie ! Quel besoin éprouvaient-ils, ceux-là, de révéler à Albéric l'infidélité de sa conjointe!... Et, f'.n somme, est-ce qu'il ne la trompe pas, lui aussi ? c'est même son occupation principale : tout à l'heure, tandis que Ma-

ritza roulera sur les grandes routes, avec Mihaïl, il ira se consoler auprès de cette petite duchesse Marnahisse, qui a de si jolis yeux violets — œil pour oeil ! — Et surtout ce voyage l'attriste ! Il sent très bien que, n'était ce départ, les choses pourraient s'arranger... Parfaitement, elles s'arrangeraient ! D'abord, Maritza démontrerait peut-être son innocence...

Et quand même elle ne la démontrerait pas ! Le pardon n'a pas été inventé pour les chiens... ni pour les innocents! Et, que valent les innocents auprès des coupables qu'on aim.e ? Or, Albéric aime sa femme, et même il n'a jamais aimé qu'elle — en dépit qu'il la trompe abondamment...

Pour cacher sous quelque netteté de langage son incertitude à prendre un parti, le prince a passé sa nuit à préparer laborieusement les questions qu'il adresserait à Maritza. Il ne s'en rappelle plus un traître m.ot — pauvres nous ! — quand la princesse, de son pas souple et léger, entre dans le parloir.

La princesse réussit à paraître encore plus jolie que jamais en tenue d'automobiliste, alors que, trop souvent, les personnes de son sexe prennent l'aspect, en ce costume, de scaphandres désaffectés. Elle, le covercoat de toile claire, qui l'enveloppe toute de plis harmonieux, la fait plutôt ressembler à la (( Victoire de Samothrace », à cela près qu'elle s'avère de taille plus fine; surtout le visage (ah ! les archéologues vont crier au sacrilège !) le visage de Maritza paraît moins inconsistant que celui de la précitée Nikê, plus expressif, encadré dans un immense voile de tulle blanc relevé sur le petit canotier de feutre gris.

Elle vient droit au prince et lui tend une main dégantée qu'il veut baiser, mais qui se retire : Albéric doit se con

tenter d'un shake-hand tout garçonnier.

L'attitude de la princesse ne marque, du reste, aucun embarras : sans émoi apparent, elle attend que son mari lui adresse la parole. Infiniment plus troublé qu'elle, il cherche les phrases d'introduction préparées durant la nuit, ne les retrouve pas, et se décide à dire n'importe quoi :

— Ne m'en veuillez pas si je suis venu vous surprendre...

Maritza, du ton le plus naturel, réplique :

— Mais vous ne me surprenez pas du tout ! Ce qui m'eût surprise, au contraire, c'eût été de ne pas vous voir avant mon départ. Il me semble que vous me deviez bien une petite visite d'adieu.

Vous avez préféré me laisser dîner toute seule hier soir, et j'ai failli emporter de vous un mauvais souvenir.

— Je tenais d'autant plus à vous voir que... que...

Il hésite, puis d'une voix qui descend brusquement au-dessous de la portée (comme s'il mesurait celle de ses paroles) il termine la phrase suspendue :

— ... que j'ai beaucoup de choses à vous dire !

— Vous avez des commissions pour ma mère ?

— Maritza, en vérité, ce ton ironique...

— Ou peut-être des recommandations à m'adresser sur les dangers de la vitesse ?

— Je vous parle très sérieusement, Maritza !

— Oui?

La princesse jette un regard sur les fauteuils qui l'entourent et, les constatant recouverts de housses et encombrés de paquets, déclare avec bonne humeur :

— Bien qu'il me soit très difficile d être sérieuse quand les circonstances me forcent à rester debout, je suis prête à vous entendre.

A ce moment, toutes les vitres du château sont secouées par le souffle puissant et régulier de la (( 90 chevaux » qui vient se ranger devant le perron. La princesse, enivrée par ce bruit qui donne des ailes à tous les fervents de l'automobilisme, se précipite à une fenêtre, l'ouvre et crie :

— Je suis prête : cinq minutes, encore et je descends !

On entend la voix de Mihaïl qui répond d'en bas :

— Alors, je n'arrête pas le moteur ?

Est-ce l'imperturbable gaieté de sa

remme ou la voix de son rival qui, finalenient l'irrite ? Le prince Albéric se sent envahi d'une colère subite d'homme faible et, durement :

-- Vous irez rejoindre votre... cousin, quand j'aurai dit ce que j'ai à vous dire.

— Soit ! acquiesce placidement la princesse en prenant le parti de s'asseoir sur un coffret.

Après un petit temps, elle ajoute :

— Est-ce pour m'adresser des paroles choquantes que vous vous êtes levé si matin ?

— Ces paroles choquantes, je... voudrais les éviter. Mais, en revanche, il me faut des aveux, des aveux complets.

— Des aveux ! Quels aveux ? Qu'ai-je donc fait ?

— Vous devez le savoir!... Ecoutemoi, Maritza...

Cependant, comme le moteur qui continue de tourner à vide emplit tout l'appartement d'un vacarme ironique et joyeux, le prince va fermer rageusement la fenêtre restée ouverte et revient se planter devant sa femme.

— Ecoute-moi, Maritza : je veux la vérité !

— Laquelle ? murmure la princesse inconsciemment profonde.

— Sur ce que tu as de plus sacré (ici.

ALORS QUE LES PERSONNES DE SON SEXE PRENNENT LASPECT, EN CE COSTUME, DE SCAPHANDRES DÉSAFFECTES, LA PRINCESSE...

Maritza jette un regard évasif sur sa collection de boîtes) jure-moi de me dire la vérité.

— Si ça peut vous faire plaisir...

- — Eh bien !

— Je vous le jure.

— Merci, dit le prince.

Toute sa colère est tombée d'un coup, aussi brusquement qu'elle était venue ; il se sent très grave, très tendre, tout prêt

Oui! Oui! fu vie frompcf: !

au pardon et c'est de son ton le plus engageant qu'il déclare :

— Et maintenant, je t'écoute.

La princesse ne laisse pas de paraître complètement estomaquée :

— Vous êtes bien gentil ! Mais de quoi voulez-vous que je vous entretienne ?

— De quoi !... Oh ! je comprends que tu sois gênée pour me parler ; tu crains de me révéler des choses que j'ignore... Erreur ! je sais tout ! Penses-y, Maritza : un aveu peut réparer bien des fautes...

— Des fautes !

— Mettons des faiblesses... Pourquoi tant tergiverser, puisque je te dis que je sais tout !

— Eh } s'écrie la princesse qui commenre à s'impatienter, si vous savez

tout, qu'est-ce que vous voulez que je vous raconte ?

Très nerveux, le prince va et vient à travers la pièce, les mains derrière le dos :

— Il y a tant de coupables qui mentent ! Sois exceptionnelle, Maritza, ne t'obstine pas à nier, et, surtout ne persiste pas à faire celle qui ne comprend pas.

Il s'arrête tout à coup devant la princesse, dardant l'œil sévère du juge rompu à toutes les piteuses défaites des accusés :

— Piètre tactique, que celle du silence. Maritza contemple son mari avec l'air

d'une personne qui comprend de moins en moins. Albéric insiste d'un ton plus doux :

— Voyons, n'aie pas peur de moi; je t'aime encore, tu le sais bien et je n'aspire qu'à pardonner.

— Mais vous n'avez rien à pardonner !

— Je t'en supplie, ne t'obstine pas à nier! Tiens! je suis bon; promets-moi seulement de ne pas continuer...

— Mais quoi ! sapristi ! ne pas continuer quoi ?

Le prince, mettant enfin un point, un point robuste, sur l'i:

— A ms tromper.

— A vous tromper ! Moi ? Mais vous devenez fou ! Non, vraiment, vous croyez que... Ah! c'est trop drôle!

Et elle rit, l'imprudente !C'en est trop ! L'inconsistant Albéric sent sa colère renaître; il crie, avec une âpre conviction :

— Oui ! oui ! tu me trompes !

— Mais enfin, il faut être deux pour cela. Avec qui pensez-vous que...

— Avec Mihaïl, parbleu !

— Avec... Ah ! ça, par exemple, c'est trop fort ! Non. là. vraiment, vous le mériteriez !

— Mais malheureuse, tu ne te rends pas conipte que tu te trahis toi-même

en n'avouant pas ce que tu as fait... et ce que tout le monde sait, hélas !

— Tout le monde ? Il est joli, votre monde ! et il se réduit, je pense, à ma belle-mère, à Morotté et à Valri ?

— Puis-je révoquer leur parole en doute ?

— Vous vous en garderiez bien ! Vous préférez douter de moi, de moi qui n'ai cessé de vous être bêtement fidèle ! Oh ! oui, bêtement ! Ah ! les misérables !

— Allons ! pas de gros mots !... Dieu ! que tu te défends mal, ma pauvre amie ! Ta fureur, bien jouée, d'ailleurs...

— Vous pensiez peut-être que j'allais accueillir cette sale calomnie avec le sourire sur les lèvres ?

— Je comptais, au contraire, sur cette petite révolte : au lieu de te défendre, de fournir des arguments, des preuves, tu préfères nier systématiquement et injurier des personnes respectables... tout cela était prévu !

— Prévu par ma belle-mère, sans doute ? Elle me connaît mieux que vous ! Elle savait que cette accusation infâme me jetterait hors de moi!... Elle! oser m'accuser, moi !

— Calme-toi, Maritza...

On perçoit, à cet instant, la voix de Mihaïl, montant des profondeurs :

— J'en ai assez, vous savez! J'arrête le moteur. Il faudra remettre en marche, et nous réglerons quand nous pourrons : tant pis !

Le bruit cesse et c'est dans un silence solennel que le prince continue :

— Je voudrais te voir le beau calme de l'innocence, tandis que tu t'enferres de plus en plus. Quel intérêt veux-tu que ma mère puisse avoir à te calomnier ?

— Votre mère me déteste, vous ne pouvez pas le nier. Elle m'en veut d'avoir été épousée sans dot, elle m en veut de ma jeunesse, de ma beauté ^'

et, qui sait? de ma vertu... Car nous n'avons pas les mêmes goûts, ni les mêmes moeurs... Faut-il que je précise ?

— C'est inutile: j'ai horreur des potins.

• — Vous me le prouvez bien !

— D'ailleurs, ma mère n'est pas la seule personne qui t'accuse : je t'ai déjà nommé la comtesse Morotté et Valri.

— Un drôle et une drôlesse qui me haïssent, parce que j'ai refusé d'utiliser leurs petits talents. Ils m'en voudraient moins si j'avais agréé les amants qu'ils ont tenté de me procurer !

— Ne te défends pas en accusant les autres ! Tu leur donnes trop raison... Encore une fois, Maritza, ne t'entête pas; demande-moi vite pardon, bien gentiment et jure-moi de ne pas recommencer.

On serait mal venu, en ce moment, à dire au prince Albéric qu'il ne bat point le record de la grandeur d'âme (départ lancé) ; aussi demeure-t-il profondément blessé de voir repoussée, par l'entêtement de Maritza, une longanimité si exceptionfielle .

— Mais je n'en veux pas de votre pardon ! s'écrie la princesse. Je suis innocente, et je ne puis accepter plus longtemps ce rôle d'accusée que vous vous obstinez à me faire jouer... Je me suis mariée parce que je vous aimais, parce que j'espérais trouver le bonheur auprès de vous et non pas être ridiculisée en de grossières bouffonneries. J en ai assez, maintenant, j'en ai trop ! Et je m'en vais !

Et la pauvre Maritza éclate en sanglots. Vraisemblablement, si elle avait commencé par là, la scène eût tourné à la confusion de ses calomniateurs ; le prince, à qui la vue de la souffrance cause toujours un secret plaisir, oublie sa générosité méconnue et se fait câlin :

— Voyons, ma chérie, ne me quitte pas ainsi ! je ne t'ai jamais autant aimée... reste près de moi! redeviens ma chère gamine des premiers jours...

Dommage qu'il croie toujours ajouter :

— J'oublierai tout !

Sur ce mot malheureux, la princesse se dégage de son étreinte :

'-MH'f^tM'i''

Seul... sans même savoir si c'est avec son déshouneur.

— Je n'oublie rien, moi ! ni votre injustice, ni vos soupçons, ni votre dégradante indulgence ! Regardez-moi bien, Albéric ! c'est la dernière fois que vous me voyez ! Je ne revienarai jamais ici ; on m'y a rendue trop malheureuse...

Cherchez une autre princesse, riche celle-là, à qui la Morotté puisse servir de chaperon. Moi, je vous rends votre couronne... et je reprends mon canotier !

Rapidement, elle gagne la porte; le prince court à elle :

— Maritza, ma chérie, ma...

Mais elle le repousse :

— Non, c'est bien fini ! Adieu, je vous ai aimé !

Elle s'éloigne et le prince entend son pas rapide décroître sur le grand escalier de marbre.

Resté seul, Albéric se sent un picotement sous les paupières. Il va vers une des fenêtres et, dissimulé derrière les volets, il assiste aux derniers préparatifs du départ. Des réflexions moroses s'agitent dans son esprit : il s'estime absurde d'avoir tant insisté pour connaître l'inutile vérité. Le résultat de cette insistance est qu'il reste seul... sans même savoir si c'est avec son déshonneur : il n'est plus sûr du tout que Maritza soit coupable : son désespoir, ses larmes... Il aurait dû la retenir de force, la prendre là, tout à l'heure, quand elle était si jolie dans sa révolte et, qui sait ? désireuse peut-être d'une brutalité !... La séduisante créature ! Comme elle l'a bien lancé, son mot de la fin : (( Je vous ai aimé ! »

A ce moment, il aperçoit sur le perron du château sa femme embrassant la petite marquise Ribarère, qui pleure comme une fontaine, et serrant la main du marquis... S'il la rappelait !

Il court à la porte et aperçoit l'officier de garde qui fait les cent pas dans le corridor : .

— Capitaine Carol !

Mais, aussitôt, l'excellence du premier mouvement est annihilée par une réflexion qui rappelle à Albéric — un pauvre homme, comme tous les hommes — les soucis de sa dignité : soucis sans lesquels l'existence serait vraiment trop belle, puisque lui seul empêche les quatre-vingt-dix-neuf centièmes des conflits sentimentaux de se résoudre à l'amiable!... Rappeler Maritza! Albéric en meurt d'envie; mais cette démarche ne serait -elle pas considérée comme équiva-

lente à d'implicites excuses ?... Laissons absurdement fuir le bonheur ; mais restons digne, sarpejeu ! restons digne ! — A l'officier accouru et qui s'informe :

— Votre Altesse désire ?

— Rien, répond le prince; je vous remercie...

Puis, soudain :

— Au fait ! si... Je voulais vous prier de faire mettre en berne le pavillon du château. Tout de suite, n'est-ce pas ?

Idée touchante, partant un peu bébête, un peu <( théâtre » aussi.

Maritza s'apercevra-t-elle, au moins. . ?

Des ordres lointains s'entre-croisent dans les corridors. Albéric, revenu à la fenêtre, voit Maritza installée auprès de son cousin sur le siège d'avant de l'auto; le mécanicien, l'air de moudre un virtuel café rétif, tourne le volant de mise en marche; on entend le bruit du moteur qui repart ; le prince Mihaïl appuie sur la pédale d'embrayage et la machine démarre en douceur, cependant que Sonushka et Katynka, blotties l'une contre l'autre, échangent des clins d'oeil significativem.ent allègres et que, bondissant sur le marchepied de gauche, le mécanicien s'assied de biais, accoudé inconfortablement. A ce moment précis, un coup de canon, parti de la cour intérieure du palais, étonne tout le monde : Maritza, surprise, lève la tête juste à temps pour voir sur la tour de l'Ouest le pavillon royal retombé à mi-hampe et pour comprendre ce signal de deuil. Elle enfouit son joli visage dans un mouchoir et Albéric peut voir, au tournant de l'allée, les chères épaules secouées, on dirait, par un petit sanglot...

Ces larmes devinées mettent quelque baume sur le cœur du mari nigaud, mais désolé. Lui aussi se tamponne les yeux, sans fausse honte (puisque personne n'est là pour le surprendre dans

cette attitude si dépourvue de « dignité ))...) Il s'aperçoit — aussi bien c'est de la dernière évidence — que Maritza l'a reconquis comme aux premiers jours : cette femme, qu'il délaissait, est la seule à laquelle il tienne, il se l'avoue... mais qu'il eût donc mieux fait de le lui avouer à elle! 11 fallait la retenir, la garder... La voilà partie, avec « l'autre » (son amant?... qui sait?... ah! et puis!...) partie pour toujours, puisqu'elle a dit : K Vous ne me re verrez jamais ! » — Cela, non ! il n'est pas possible qu'elle ne revienne pas : ce serait trop ennuyeux, trop triste, trop... enfin, Albéric ne veut pas que ce soit possible.

Mais, quand elle reviendra, ah ! comme il lui pardonnera, tout de suite, sans seulement prononcer le mot de (( pardon », de peur qu'elle ne s'irrite de cette allusion à sa culpabilité probable, mais incomplètement démontrée; ah! oui, il lui pardonnera... même si elle est innocente, par hasard !

Un peu rasséréné par ces résolutions à échéance, hélas ! incertaine, le prince quitte le parloir où flotte encore, en dépit de la naphtaline récente, un parfum léger de fougère quasi-royale, et descend avec le vague dessein de promener sa mélancolie dans le parc, durant que subsiste encore un peu de la fraîcheur matinale. Il retrouve sur le perron le marquis et la marquise Ribarère, qui ne l'ont point entendu venir, occupés à eigiter, vers les lointains où l'auto vient de disparaître, des mouchoirs sympathiques.

Alors, comme il faut bien que s'affirme officiellement — niaise revanche de sa capitulation secrète — l'orgueil du mâle qui ne condescend pas aux attendrissements, le prince, bourru, interrompt cette exhibition de batiste sentimentale :

■ — Vos déploiements sémaphoriques sont bien inutiles : la princesse ne peut plus vous voir depuis longtemps.

— Oh ! il ne fallait pas nous le dire. Altesse ! Nous prolongions d'une seconde l'illusion que notre chère souveraine n'était pas tout à fait partie...

— Il faut pourtant vous faire à cette idée-là, madame, riposte le prince, tout juste poli, d'autant plus que l'absence de la princesse risque fort de se prolonger...

— A ce propos, dit Ribarère avec une fermeté respectueuse, Votre Altesse veut-elle me perm.ettre une réflexion ?

Autorisé par un haussement de sourcils interrogateur, le marquis s'explique :

— Oserai-je me permettre de faire remarquer à Votre Altesse qu'Elle a peut-être découragé, par son manque de confiance, la princ...

— Et pourquoi me faites-vous remarquer cela, Ribarère ? questionne le prince d'un ton dénué totalement de bienveillance.

Courageusement, la petite marquise intervient :

— Veuillez excuser le marquis, Altesse: il ne sait pas voir souffrir...

— Hé ! gouaille Albéric, cela lui interdit Madame, de bien délicats plaisirs.

Sans s'émouvoir, Ribarère répond :

— Je l'avoue, la douleur de la princesse m'a profondément touché... Elle était au moment de partir, dans un état de nervosité... de...

— Dites (( de colère » Ribarère, coupe le prince qui s'emporte ; dites a de rage » ! La princesse est partie furieuse, vous ne m'apprenez rien! Je trouve pourtant, moi, que le contraire eijt été plus naturel.

— Le contraire, Altesse ?

— Parbleu ! Si quelqu'un a le droit d'être mécontent, ici, c'est moi seul !

— Peut-être, mais le mécontéfhtement

de Votre Altesse se trompe d'adresse.

— Vous dites ?

— La vérité, Altesse.

Et, voyant approcher le duc Valri qui s'avance sur le perron, Ribarère de qui la voix, malgré soi, se fait plus vibrante, affirme sa foi dans l'innocence de sa souveraine avec ce loyalisme qui ne se retrouve plus, à Paris, que dans les chefs-d'œuvre représentés sur la scèn."?

de l'Ambigu (de préférence au quatrième acte).

— Nul honnête homme ne peut prétendre que la princesse Maritza n'est pas la plus chaste, la plus pure des femmes de Morénie.

Il répète, dévisageant Valri qui s'incline devant le prince :

— La plus pure i

Paroles loyales, mais imprudentes :

en vertu de cette logique particulière au ccEur hum.ain... chez les princes comme chez les simples épiciers... Albéric se sent intimement prêt à toutes les indulgences envers Maritza, voire à toutes les capitulations, mais il n'admet pas qu'on prenne devant lui la défense ae sa femme.

— Je trouve, mon cher Ribarère, que vous parlez un peu fort : apparemment, l'air de la Cour ne vous vaut rien; vous auriez besoin de prendre un peu l'air de la Ville.

Ribarère s'incline.

— Je présente mes respectueux hommages à votre Altesse.

Puis, se retournant vers Valri, il lui dit, d'une voix contenue, mais nette :

— Je ne m'en irai pas sans vous avoir dit mon opinion sur votre conduite :

Monsieur le duc, pour faire condamner la princesse innocente, vous avez menti !

L'interpellé risque, à tout hasard, une protestation qui s'efforce de paraître indignée :

— Marquis ! je ne sais ce qui me retient...

— Je le sais, moi c'est votre peur naturelle des coups !

Albéric, qui a entendu ce dialogue, dissimule à grand'peine un sourire.

Quant à Valri, décontenancé par la vivacité de la réplique, il balbutie, avec la crainte évidente de voir prise au sérieux la pâle ébauche de protestation qu'il aventure :

— Si je n'avais maintes fois affirm.é mon aversion pour le duel...

Le dernier mot reste à Ribarère :

— Je ne voulais pas vous faire dire autre chose. Votre a vérité », vaut...

tout juste ce que vous risquez pour la soutenir !

Et, s'éloignant au bras de sa femme, après un dernier salut au prince qui ne se défend point de reconnaître in petto que (( ce vieux Ribarère a tout de même de l'allure », le marquis murmure, comme soulagé :

— En fait de vérité, je suis heureux d'avoir dit les siennes à ce drôle !

— Mon cher mari, dit la marquise en se serrant contre lui, vous êtes un brave homme et j'ai une raison de plus de vous aimer.

— Chère petite!... Mais ne craignez rien, si le duc a gagné la première partie, à moi la revanche !

— La tour de Nesles, alors?... Moi j'ai dans l'idée que Mihaïl aura... la belle !

— Taisez-vous, petite méchante !

Vous mériteriez...

— Tout ce que vous voudrez, tu le sais bien ! s'écrie la marquise, soumise, mais équivoque.

Cependant, demeuré seul avec Valri, le prince Albéric, à qui l'attitude, plutôt piteuse, du haut policier devant Ribarère, n'a point manqué de suggérer quelques réflexions utiles, félicite ironi-

quement de son « impassibilité » le nouveau Président du Conseil Aulique.

— Votre Altesse, s'excuse Valri, ne peut exiger que je m'aligne avec... ce vieillard stupide.

— 11 est vrai, concède Albéric, prince sans rire, il est vrai que Ribarère a deux ans de plus que vous... Pourtant, à ne juger que sur les apparences, on verrait

Votre Altesse ne peut exiger que je m'aligne. . avec ce vieillard stupide.

peut-être plus de sincérité dans son indignation que dans votre flegme !... Non, ne répondez pas, Valri, n'ajoutez rien, vous dis-je. . . Et allez vous reposer. . . après la douleur que vous venez d'avoir !

Le jeu de l'auto, du hasard et de l'amour

Au ronflement régulier du moteur, la 90 chevaux progresse par bonds le long de la route blanche; et, derrière elle, un long nuage de poussière retombe en nappes lentes. Elle roule depuis trois heures à travers la respectueuse épou-

vante des villages, avertis du passage de cette chose terrible qui porte la fortune de la Morénie.

La griserie de la vitesse a séché les yeux de Maritza qui se laisse aller à la volupté de sentir le vent la mordre au visage, cependant que la route semble fondre sous la voiture. Courbé sur son volant de direction, Mihaïl n'échange que de rares paroles avec le mécanicien

Courbé sur son volant de direction, Mihaïl...

qui, de temps à autre, tripote familièrement les boutons de graissage. Entre la princesse et son cousin, pas un mot :

Mihaïl boude ! C'est que, silencieux et rageur maintenant, il a, au début du voyage, trop parlé — maladroitement surtout : le trouble, l'indignation de Maritza exaspérée par les soupçons d'Albéric, par les calomnies qu'édita le vil trio Princesse-Mère, Valri, Morotté, tout cela est apparu au chauffeur princier comme particulièrement favorable à la réalisation de ses plus chers désirs. Et, sans doute, l'espoir n'est point absurde, chez un amoureux, de profiter des gaffes du mari; mais cet espoir logique, voire légitime, Mihaïl eut le tort de le manifester trop clairement tout de suite ; plus pers-

picace, il n'eût point laissé voir à Maritza, meurtrie, toute frémissante encore, son égoïste ravissement d'avoir à lui prodiguer des consolations et qu'il en escomptait déjà le bénéfice. D'affectueuses banalités, des conseils paternes de '( ne plus penser à tout ça )i eussent convenu ; or, trop sincèrement amoureux pour n'être pas maladroit, il a insisté avec une cruauté sereinement inconsciente sur (( l'odieuse conduite )) d'Albéric avec sa femme, vitupéré « ce balourd qui ne l'a jamais comprise », prôné sa propre personne et ses galants services comme un sûr remède à la déception sentimentale dont saigne le petit cœur de Maritza. — (( Déception salutaire ! » a-t-il affirmé avec aisance, et qu'il a comparée à une opération chirurgicale par quoi Maritza, enfin libérée de la tumeur Albéric, allait pouvoir vivre sa vraie vie, l'existence choyée qu'elle méritait: ah ! il répondait bien, lui, Mihaïl, de la rendre heureuse, de lui faire oublier les vilenies de la cour morénienne, les basses intrigues que... les infamies dont...

— Dites donc, cousin ! a interrompu sèchement la princesse, puisque vous voulez bien vous charger de me faire oublier tant de choses, commencez donc par ne pas m'en parler tout le temps !

Pas dur, Mihaïl s'est empressé d'acquiescer.

— Vous avez raison ; ne pensons qu'à l'avenir qui vous doit, qui vous promet des compensations : désormais appuyezvous sur moi sans crainte et laissez-vous aimer: je me charge du reste...

En même temps, pour symboliser matériellement ses qualités de soutien moral, Mihaïl, se rapprochant de sa cousine, tâchait à la coudoyer... avec la hanche ; mais la pureté de ses intentions fut méconnue, car, esquivant le contact.

Maritza, tout près de s'encolérer sérieusement, signifia :

— Mihaïl, si vous tenez absolument à me devenir odieux, vous n'avez qu'à continuer sur. ce ton-là !

Vexé, le consolateur s'est tu. Maintenant, les deux demoiselles d'honneur bavardent d'abondance : installées à l'arrière, elles savent qu'on ne peut les entendre, tandis qu'elles n'ont rien perdu des paroles du prince ni des répliques de Maritza... Sonushka s'emploie de son mieux à calmer Katynka, qu'ont agacée les déclarations de Mihaïl à sa cousine, et lui promet une revanche prochaine : le prince, salement rembarré par Maritza, ne saurait manquer de se rendre, avant longtemps à l'amour tenace de la jolie Katynka — d'autant plus que Warlasch, résidence de la mère de Maritza, n'offre pas les mêmes ressources que la capitale de la Morénie, ni les mêmes dérivatifs pour un homme de qui l'on sait bien, par les potins de la Cour, qu'il n'a aucun goiat pour la continence.

— Il y a plutôt pénurie de femmes, à Warlasch; quand nous y serons, on en pourra tout juste citer trois : la princesse qui ne veut rien savoir, moi, qui ne compte pas, et toi, que j'ai gardée pour la bonne bouche, la bouche, moustachue de blond, du beau prince. Je te parie qu'avant huit jours, pour peu que tu consentes...

— Ah ! s'indigne Katynka, tu ne vas pas meconseillerdeluicéder, je suppose ?

— Mais si, mon petit, je te le conseille ! D'abord, tu en meurs d'envie : et puis, qui sait ? ce n'est peut-être pas une mauvaise préparation à devenir une princesse Mihaïl authentique que de l'être, d'abord, de la main gauche...

— Tu es folle ! tu ne sais donc pas (c'est dans tous les bons auteurs) que (( la possession tue le désir ».

— Pas toujours ! Quand il aura goûté de toi, Mihaïl ne doutera plus que tu ne sois ce qu'on est convenu d'appeler un morceau de roi, dont il aurait mauvaise grâce, lui, simple prince, à ne'pa-sr se contenter... et il en redemandera-.' -■-

Ainsi s'exprime Sonushka, entendue de sa seule compagne, grâce au vacarme du moteur et au déplacement des couches d'air qui emportent loin derrière la voiture, sans qu'ils puissent parvenir aux oreilles de Maritza, ces excellents mauvais conseils. La princesse demeure toujours silencieuse comme Mihaïl qui persiste dans sa bouderie. La poussière poudroie (ce pourquoi Dieu la créa) ; l'auto, gloutonnement, avale des montées et dévore les descentes consécutives ; pas une panne : allons ! la route est belle.

Mihaïl, d'un ton qui tient à bien établir qu'en lui l'amoureux a com.plètement cédé la place au chauffeur, interroge son mécanicien avec sollicitude :

— En combien de temps le dernier kilomètre, Bernard ?

Ledit Bernard, avec un accent de camelot qui évoque l'avenue de la Grande-Arm.ée, proclame :

— Quarante et une secondes quatre cinquièmes au taximètre. Et monsieur le prince a monté la côte en troisième !

Maritza, sans rancune, essaie charitablement d'entamer une conversation indifférente :

— • Vous pourriez ralentir un peu, Mihaïl; nous traversons un paysage délicieux...

— Je ne voudrais pourtant pas changer de vitesse : dans cinq minutes, nous allons couper la grande ligne de l'Express de la Mer Noire et il serait fastidieux de tomber sur un passage à niveau fermé qui nous ferait perdre une demi-heure.

Bernard intervient :

— Monsieur le prince peut être tran-

quille :il est onze heures cinq et le rapide de Bucharest ne passe qu'à onze heures et demie ! La barrière n'est fermée que cinq minutes avant le départ du train.

— Soit ! concède Mihaïl, mettons-nous en deuxième.

Il ramène le levier de changement de vitesse et la machine prend une allure plus paisible... du quarante à l'heure.

La route, maintenant, décrit une courbe entre deux tapis de verdure moussue au milieu de bois frais comme des bras de vierge Scandinave : impression de glissement souple et velouté...

Tout à coup un même cri jaillit des bouches convulsées : au tournant de la route se dresse brusquement une forte barrière de fer. C'est le passage à niveau, fermé contre toute prévision.

Mihaïl, plein de sang-froid, comprend qu'il est trop tard pour éviter l'obstacle : en une seconde, il jette sa voiture sur la gauche en bloquant son frein.

Le résultat ne se fait point attendre : au lieu de se briser contre la barrière. les voyageurs, lancés en l'air par la vitesse acquise, vont retomber de-ci de-là, sans trop de mal, sur l'épais tapis da mousse que la bienveillante Providence disposa tout exprès sur le bord de la route. Le mécanicien, Katynka et Sonushka, sains et saufs, poussent, dans des tons différents, des hurlements divers. Mihaïl, l'épaule gauche contusionnée par son volant, se précipite vers Maritza qui se relève, très pâle, cependant que le garde-barrièra, sorti de sa petite maison, contemple l'accident avec la mine satisfaite d'un homme qui, sans avoir payé sa place, assiste à un spectacle point banal.

— Vous vous êtes fait très mal ? s'informe Mihaïl en palpant amoureusement la princesse.

— Non, rien, répond Maritza d'une

voix entrecoupée... Le pied un peu enfié voilà tout... Et les enfants?...

Les «enfants >, un peu secouées, mais parfaitement indemnes, sanglotent d'émotion aux bras l'une de l'autre.

Bernard, le mécanicien, qui a repris ses sens, trou\e le mot de la situation et s'écrie, en se tâtant les reins :

— Honneur au virage malheureux !

Puis, il se livre à une inspection rapide

de la machine, qui halète comme une bête blessée, et conclut :

— Ça, c'en est une, de veine ! Rien de cassé, le moteur n'a pas bougé ! Y a que le volant de direction qui est faussé : avec la forge de campagne, je vais retaper ça en une heure. Ah ! et puis un des phares qui est en capilotade ; mais ça n'a pas d'importance, vu que nous serons rendus avant la nuit. Un bonheur que Monsieur le prince se soit jeté sur la gauche : sans ça, on s'écrasait contre la barrière. On peut dire que Monsieur le prince nous a sauvé la vie à tous ! débrayer, virer, bloquer, ça n'a pas fait un pli !

Cependant, le garde-barrière a reconnu la princesse royale, de qui le portrait, offert en prime (et en chromolithographie) par le Petit Morénien Illustré, constitue la plus précieuse des oeuvres d'art dont s'embellit son intérieur. C'est un vieux Morénien à la peau recuite et tannée, qui, comme tous les gens du peuple, professe un véritable culte pour sa souveraine. Il supplie « madame Son .A.ltesse » d'accepter l'hospitalité de sa bicoque.

— Merci, mon brave homme, dit la princesse en retrouvant son plus joli sourire. Voilà une excellente idée :

Mihaïl, votre bras... Et vous, Sonushka, Katynka, vous avez eu plus de peur que de mal. Venez vous reposer un peu.

— Si Votre Altesse le pemiet, nous

— vous vous ÊTES FMT TRES MAL? s'iNFORME MIHAIL

préférerions rester encore au grand air...

— A votre aise !

Avertie par un cillement significatif de son amie de ne la point contredire, Katynka attend que Mihaïl et Maritza se soient éloignés pour demander des éclaircissements :

— Dis-moi, Sonushka, pourquoi refuses-tu d'accompagner la princesse ^

Mudmne la Princessf m- roinlniil intinl i>i( mliuun vcifî' df qurkj'tc clinsc.

— Une inspiration qui m'est venue !

J'ai pensé qu'immanquablement le prince Mihaïl va revenir ici tout à l'heure, soit qu'il veuille assister au pansement de son auto, soit que sa maladresse obstinée suscite une nouvelle pique entre la princesse et lui; alors, moi, fille d'honneur diligente, je ne manquerai pas d'aller m informer si notre chère souveraine n'a point besoin de mes services, et tu resteras seule avec tes amours : l'entre tien sera étrangement facilité par l'état de ton costume ?

— Comment, l'état de mon costume >

— Je m'en voudrais de ne pas t'avertir que ta culotte cycliste a craqué... à la fourche, com.me disent les tailleurs. .

Katynka porte la main à l'endroit indiqué et s'effare :

— Ah ! mon Dieu, tu as raison ! Que faire ?

— Te faire recoudre, après déjeuner...

quand le même accident sera arrivé à ta vertu, qui me paraît ivre de grand air.

— Que vous êtes une inconvenante petite fille, Sonushka !

— Dis que je suis la plus dévouée des amies !

— Voyons, tu n'y songes pas ! Mihaïl et moi... dans ce bois!..,

— Que veux-tu de plus ? La nature, cette bonne mère, t'offre toutes les facilités... tu vois, là-bas, ce joli petit ruisseau... et, comme je pense que la princesse tiendra à déjeuner dans la cabane de son fidèle sujet, que cela demandera bien une heure de préparatifs... tu vois comme tout s'arrange !

Cependant, la princesse et Mihaïl sont entrés dans la cabane du père Mitrophanes (ainsi se nomme le brave garde-barrière) qui pleure de tendresse et bouscule son mobilier. Maritza s'est étendue dans un bon vieux fauteuil qu'on a roulé près de la fenêtre garnie de clématites. Le père Mitrophcuie).

s'informe si — des fois — madame Son Altesse ne voudrait point prendre n un verre de quelque chose » pour se rafraîchir.

— Merci, mon bon Mitrophanes, dit Maritza, nous ferons mieux : nous déjeunerons ici tout à l'heure.

—^ Ce sera le plus beau jour de ma vie ! s'exclame le garde-barrière.

Puis il s'inquiète de la médiocrité du repas qu'il peut offrir à la princesse; sa fille ne doit rentrer des champs qu'à midi, et la ville est à deux verstes et demie... Maritza le rassure.

— Ne vous inquiétez pas ; il y a dans la voiture une caisse de zinc toute pleine

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