LE PERE MITROPHANES COURT INTERROGER BERNARD
de provisions que le mécanicien apportera ici, si toutefois elle a résisté au choc. Le père Mitrophanes court interroger Bernard ; à peine est-il sorti que Mihaïl s'écrie tendrement :
— Enfin, seuls !
— Ce que vous êtes chromo, mon pauvre cousin !
— Ainsi, votre refus est définitif ?
— Pourquoi me forcer à vous le redire ?
Mihaïl devient tragique :
— Pourquoi les blessés ne peuvent-ils se retenir de toucher à leurs plaies ?
— J'allais vous le demander.
— Maritza, votre ironie me désespère.
— Mais je vous prends très au sérieux... comme automobiliste. Vous conduisez à merveille et nous devons à votre présence d'esprit de nous avoir épargné un fâcheux contact avec cette maudite barrière. Au fait ! je voudrais bien savoir pourquoi elle était fermée...
A ce moment, le père Mitrophanes rentre chargé de provisions et, d'un air de triomphe :
— Madame Son Altesse peut se rassurer : toutes les boîtes de conserves sont intactes. 11 n'y a que les assiettes de cassées, et puis les œufs... mais, des œufs, il y en a ici... des assiettes aussi... et puis, dame, il y a encore des bouteilles qui sont cassées !
— Mon Johannisberg-Cabinet ! s'écrie Mihaïl. Quelle guigne !
— Allons, cousin, ne vous fâchez pas : nous nous en sommes tirés à bon compte.
Le garde-barrière approuve, en connaisseur, cette juste observation de la princesse :
— Ça, c'est vrai que l'accident pouvait être terrible.
— Mais, dites-moi, père Mitrophanes, questionne Mihaïl, comment se fait-il que nous ayons trouvé le passage à ni-
veau fermé à onze heures un quart alors que 1 Hxpress de la Mer Noire ne passe qu'à onze heures et demie ?
— Monsieur le prince, répond le père Mitrophanes qui s'est enquis auprès de Bernard de la qualité de Mihaïl, je vais vous dire : c'est vrai que nous ne devons fermer la barrière que quand le train est signalé ; mais il est arrivé ce matin un ordre de la Cour... je ne dirais pas cela à d'autres qu'à Madame Son Altesse, car c'était un ordre secret... Enfin, le Chef de la Police, a fait télégraphier de fermer la barrière à onze heures...
— Hé ! s'écrie Maritza, devinant l'abominable machination, c'est une aimable attention de notre cher Valri ! Je le reconnais bien là.
Le père Mitrophanes observe, sa.2:ace :
— Ça m'étonne tout de même que Monsieur le prince n'ait pas é:é averti.
— Eh bien ! moi, ça ne m'étonne par, du tout ! dit Maritza. Mon brave père Mitrophanes, voilà cent roubles en souvenir de votre hospitalité et pour ne pas boire à la santé du duc Valri.
Noblement, le garde-barrière refuse toute récompense : il ne veut rien accepter de Madame Son Altesse, que l'honneur de sa présence... Après ces généreuses paroles, il empoche les billets :
— Quant à boire à la santé de monsieur le duc Valri, y a rien de fait ! Depuis qu'il a fait donner le knout à ma pauvre gamine, une enfant de seize ans ! . . .
Tout de suite on lui réclame des explications. Il ne demandait que ça. Il narre :
— Ben, voilà : mia fille va souvent à la capitale, vu que nous avons droit à un passage en troisième classe ; alors, elle porte des fruits, des légumes au marché, et voilà que, la semaine dernière, elle a flanqué une gifle à un officier du palais
qui voulait l'aguicher... car faut vous dire qu'elle est jolie...
— L'aimable Boris, probablement !
murmure Mihaïl.
— Alors, continue Mitrophanes, les agents de monsieur le duc Valri l'ont traînée au poste de police, où ils l'ont arrangée. Monsieur le Prince, qu'elle en porte encore les marques ! Mêm.e qu'il y avait avec elle une petite camarade d'un village à côté, qu'il paraît que cet officier l'a prise de force et qu'elle est restée à la capitale, où elle se débauche avec l'intendant de monsieur le duc. J'ai bien du respect pour monsieur le duc ; mais c'est tout de même pas des choses justes, ni honnêtes et...
Un vacarme de sonneries électriques éclatant dans la cabane interrompt le bonhomme :
— Que Madame son Altesse m'excuse un moment : voilà l'express de la Mer Noire qui arrive !
Le père Mitrophanes décroche du mur une trompette et un petit drapeau, et sort.
— Eh bien ! qu'en pensez-vous, Mihaïl ? dit la princesse à son cousin. Voilà, ma foi, de fort jolies histoires et je crois que, si j'étais aussi méchante que vous le dites, je pourrais, en les signalant à qui de droit, causer à notre aimable duc quelques ennuis.
— Hélas ! vous n'êtes cruelle que pour moi ! Vous réservez toutes vos indulgences pour un mari indigne.
— Vous n'allez pas recommencer, Mihaïl ? Une fois pour toutes, je vous prie de ne jamais me dire de mal de mon mari ! Peut-on lui en vouloir de son entourage ?
— Vous allez lui pardonner de vous avoir soupçonnée!... Si du moins, vous aviez justifié ses soupçons...
— Encore ? Volià la troisième fois
que vous me servez ce beau raisonnement.
— Maritza, je vous aime tant ! Faut-il renoncer à jamais... Mettez la main sur mon cœur: écoutez-le...
A ce moment, l'express de la Mer Noire passe avec un grondement de tonnerre et la princesse pouffe :
— Excusez-moi, cousin, on ne s'entend pas le coeur battre !
Le pauvre Mihaïl insiste gauchement :
mais l'accent de Maritza est sans réplique :
— Ecoutez, dit-elle : voulez-vous être bien gentil ? Laissez-moi me reposer un instant : j'en ai grand besoin.
Comme l'évincé se retire en murmurant, assez haut pour être entendu, que la cruelle ne devra s'en prendre qu'à elle-même s'il cherche ailleurs l'oubli d'affreuses rigueurs, on le rappelle :
— J'oubliais ! Envoyez-moi donc une des gamines avec un flacon d'éther...
En dépit qu'il s'efforce de prendre l'air (( naturel » du monsieur qui veut seulement se dégourdir un peu les jambes et voir où en est la réparation de son auto, la physionomie du prince Mihaïl, au moment où il rejoint Katynka et Sonushka, tendrement enlacées selon leur coutume et qui s'occupent à regarder travailler le mécanicien Bernard, exprime une fureur si évidente qu un myope le remarquerait à cinquante pas, en pleine nuit; aussi n'échappe-t-elle point aux deux jolies filles d'honneur qui n'ont point, comme on dit, les yeux dans leur poche, leurs yeux étant trop grands et leurs poches trop petites.
— Mesdemoiselles, dit le prince, la princesse désire qu'une de vous lui porte un flacon d'éther.
— J'y cours tout de suite ! s'écrie Sonushka.
Et, ayant pris dans la pharmacie de
voyage le flacon requis, elle se sauve, non sans adresser à son amie un clin d'oeil malicieux. Et Katynka gaiement ironique :
— Alors, prince, vous venez me tenir compagnie? c'est gentil, ça!
— Si vous le permettez, ma jolie camarade...
— Je permets : il y a assez longtemps que nous n'avons causé ensemble et je parie que vous avez des tas de choses à me communiquer.
— Plus que vous ne croyez, petite amie ! soupire Mihaïl, équivoque.
Prenant le bras de Katynka, il l'attire vers le bois, sous prétexte de promenade apéritive durant que le déjeuner s'apprête :
— Alors, l'invite Katynka, vous avez encore besoin de consolation } Voyons, qu'y a-t-il ?
Il y a que Mihaïl « en a assez » de jouer le Ruy Blas gentilhomme et qu'il y renonce ; il se sent ridicule dans ce rôle d'amoureux transi d'une femme froide et il se juge absurde de renoncer, pour rien, au joli bonheur qui s'offre a lui :
— Le bonheur, Katynka, c'est vous !..
J'ai beaucoup réfléchi depuis notre
conversation dans le pavillon de chasse., et j'ai regretté amèrement d'avoir jusqu'à présent méconnu le charme frais du sentiment que vous m'avez laissé entrevoir : persiste-t-il encore ? et m'accepterez-vous encore pour ami ? Il n est rien que je souhaite davantage.
— Ah ! Mihaïl, s'écrie Katynka, ne me dites pas cela si vous ne le pensez pas sincèrement ! Je vous ai laissé trop voir déjà... que... si vous vouliez...
Ils sont entrés sous la voûte des hautes branches; Mihaïl, serrant brusquement Katynka contre lui, plante un baiser sur la petite oreille rose.
■ — Je vous aime...
Et Katynka, fermant les yeux, tandis que le prince passe de l'oreille rose à la nuque ambrée :
— Je n'en crois rien... mais c'est bien bon quand même !
— Comment, méchante, vous refusez de croire ?
— Vous m'aimez par dépit. Et moi, vous savez bien que si vous me quittiez... après... j'en mourrais!
Mais Mihaïl, vivement intéressé par le mouvement des jeunes seins qui palpitent sous la chemisette, émet, au hasard, les paroles les plus rassurantes : il ne la quitterait jamais, elle serait sa petite femme pour la vie ! Cependant, la main princière s'égare sur une croupe ronde et dure qui se cambre sous la caresse.
— Ah ! Seigneur ! s'écrie Katynka, et ma culotte qui est déchirée!... oh! laissez-moi, méchant!...
Mihaïl constate l'à-propos de la déchirure et prononce, égrillard, mystique et Slave :
— Le doigt de Dieu !
— Laissez-moi ! c'est mal...
Katynka s'échappe un instant, très
émue, des larmes d'énervement dans ses grands yeux ; mais Mihaïl la rejoint bien vite, et la console par des gestes appropriés :
— Voyons, ma chérie, voyons ! je ne veux pas te faire de mal... au contraire ! Assieds-toi là, et laisse-moi baiser encore ces beaux yeux : est-ce que c est fait pour pleurer, des yeux comme ça ?
Il profite du trouble de Katynka pour la mettre hors d'état de lui résister; bientôt la petite veste, puis la chemisette font de jolies taches sur la mousse épaisse. Grisée de caresses habiles, Katynka ne se défend plus et c'est ellemême qui précipite le dénouement (si l'on peut parler ainsi) :
— Mais prends-moi donc, s'écrie-t-