JE VOUS AIME
JE n'en crois rien... mais c'est bon quand mêmeI
elle en jetant les bras au cou de Mihaïl, puisque je t'adore !
Tant de logique persuade le prince.
Les torts réciproques des époux (diptyque)
Le petit hôtel de l'amirale-duchesse Galina Marnahisse, à Gavaci, capitale de la Morénie.
Bien qu'il ne soit que cinq heures du soir, tous les volets sont hermétiquement clos et la coquette maison, tapie au fond d'un parc qui descend jusqu'au Danube, semble sommeiller sous l'ombre des grands hêtres, qui étendent, avec des airs de magnétiseurs imposant les mains, leurs branches par-dessus la toiture. Ce recueillement dissimule une activité contenue, mais d'autant plus vive.
Au premier étage, dans la chambre à coucher de la duchesse, la lueur tamisée, et pourtant indiscrète, des lampes baissées en veilleuses, éclaire, dans un décor de luxe coquet, l'immense et propice lit très bas où l'amiral brille par son absence.
Car l'amiral est en tournée d'inspection sur la Mer Noire.
Le commandant Boris de Poulamar le remplace avec avantage; il s'em.ploie de son mieux à adoucir, pour la plus grande joie de la duchesse, les rigueurs de ce demi-veuvage où sont réduites les femmes de marins.
Pour l'instant, le commandant, assis sur le lit dans le plus simple appareil (un caleçon le pare, un caleçon mauve à rayures ro^es, et des chaussettes tirées par les jarretelles), paraît s'intéresser à l'anatomie de la jolie Galina, étendue
tout de son long et vêtue d'une chemise relevée jusqu'au cou.
Pourtant, le commandant Boris est en proie à d'autres occupations que les amoureuses; une, surtout, le poursuit, que, tout à coup, interrompant ses caresses machinales, il formule :
— Je t'assure, ma chérie, que j'ai été suivi !
— Le beau malheur ! riposte la duchesse, peu satisfaite de l'interruption; on me suit bien tous les jours, moi !
En vain, le commandant objecte, avec quelque bon sens, que ce n'est pas îa même chose ; la duchesse, gamine, signifie son insouci de telles contingences :
— Si qu'on reprendrait des horsd'oeuvre !...
Mais Boris, décidément, s'avoue trop inquiet : il n'a pas sa tête à lui.
La duchesse, à regret, se résigne :
puisqu'il n'a pas sa tête ! Mais elle assure que l'anxieux officier s'alarme inutilement et, rancunière, elle ajoute :
— Du reste, ce n'est pas le courage qui t'étouffe...
Parole véridique, mais imprudente.
Pour l'avoir prononcée, l'amirale-duchesse Marnahisse reçoit du commandant Boris une de ces gifles qui donnent à une femme la conscience nette et rapide de la supériorité du mâle :
— Non ! mais répète-le donc, que je ne suis pas courageux ! Répète-le, si tu veux recevoir autre chose !
La duchesse sait ce que parler veut dire et ne se soucie pas de s'y frotter :
— Le ferai plus ! serai bien sage.
— A la bonne heure ! et ne recommence pas, sans quoi...
Un geste éloquent indique à quelles extrémités le commandant Boris n'hésiterait pas a recourir pour faire respecter son autorité. Mais, déjà matée, la Marnahisse se fait toute petite et demande
, LES RIGUEURS DE CE DEMI-VEUVAGE OU SONT REDUITES LES FEMMES DE MARINS
— c'était fatal — si on l'aime, si on l'aime beaucoup...
Boris hausse des épaules impatientes :
— Mais oui, mais oui, je t'aime ! Seulement , je ferais bien d ' espacer mes visites . . .
Et, comme la duchesse esquisse une moue incrédule, il éclate :
— C'est tout de même inouï qu'une femme intelligente, comme toi, ne se rende pas compte que nous sommes surveillés ! Tu ne sais donc pas que la Morotté, Valri et la Princesse-Mère redoutent ton influence sur Albéric ?
— Ils ne s'imaginent pas à quel point je le tiens, répond placidement la jeune duchesse. Ils peuvent tout lui raconter, va! il n'en croira pas un mot. Je suis bien tranquille.
Boris, lui, l'est beaucoup moins. 11 hoche la tête : il craint que la duchesse ne s'exagère l'ascendant qu'elle a pris sur le prince régnant, plus rebelle au grappin qu'elle ne croit ; et il donne des preuves :
— Depuis trois mois que la princesse est partie et qu'il vient ici trois fois par semaine, je ne vois pas bien ce que cette liaison flatteuse noua a rapporté... Une décoration pour ton imbécile de mari !
J'aimerais mieux autre chose.
— C'est que je n'ai encore rien accordé... d'essentiel à Albéric. Laisse-moi faire ! Comprends donc que, plus je saurai prolonger l'attente, plus le prince me désirera.
— Tu ne vas pas me faire croire que, depuis trois mois que tu es devenue la favorite attitrée, le prmce ne t'a jamais...
— Oh ! ça, jamais, je te le jure !
Voyons, gros bête, je te l'aurais dit, tu penses !
— Ah! ça, c'est fameux!... Moi, j'étais persuadé que tu me racontais des blagues !
— A quoi bon } Tu ne voudrais pour-
tant pas être jaloux d'Albéric ? il n'y a vraiment pas de quoi !
Sans doute, le commandant Boris ignore la jalousie, sentiment encombrant et préjudiciable; sans doute aussi, très fat, il admet que la duchesse, « puisqu'elle l'adore », ait pu repousser trois mois durant les offres d'un prince, même régnant ; mais il a du mal à croire qu'Albéric accepte depuis si longtemps de croquer le marmot... au lieu d'en faire... ! ça le dépasse!
— Si tu voulais réfléchir un peu, sans risquer une congestion, observe la duchesse, tu trouverais la réserve du prince toute naturelle : il sait qu'il n'a point affaire à une de ces gourgandines qui succombent aux premières sommations.
Il me considère comme une honnête femme et...
Un grossier éclat de rire de Boris l'interrompt, net. Avec un joli sourire de mépris, elle module, d'une voix infiniment douce :
— Je ne te demande pas d'être délicat tu n'es pas là pour ça... Toujours est-il que j'ai su persuader au prince qu'il devait commencer par faire un stage.
Boris s'avère de plus en plus stupéfait et, suavement :
— Alors, quoi ? il ne t'a pas même encore levé les jupes }
— Tu juges toujours les hommes d'après toi, mon pauvre Boris. Ce que ça doit te rendre misanthrope !.. Non ! le prince Albéric n'en est pas encore là : mon corsage lui a suffi jusqu'à présent.
— Décidément, il sait se contenter de peu.
— Comme c'est gentil pour ma poitrine, ce que tu dis-là ! Heureusement que je suis sûre d'elle; et le prince n'a pas paru s'y ennuyer : il s'y attarde même avec complaisance.
Comme Boris objecte que « ça ne
peut pas durer éternellement » et que ce système de temporisation, après avoir d'abord stimulé le prince, pourrait bien à la fin le lasser, la duchesse rassure son délicieux amant :
— Tout vient à point à qui sait se faire attendre : encore quelques semaines, et le prince tiendra plus à moi qu'à toutes celles qui se sont données sans résistance... Et, qui sait? quand il aura répudié la princesse Maritza...
— Les amiraux ne sont pas éternels...
— Voici la première fois que tu parais comprendre quelque chose à mon système !
— Et que ferais-tu de ton petit commandant Boris, le jour où tu régnerais sur la Morénie ?
— Un ministre de la guerre, et l'amant de la souveraine !
Mirage de glorieux avenir qui rend Boris rêveur... et circonspect:
— Mâtin ! s'écrie-t-il. Alors, il s'agit de ne pas se faire pincer tous les deux !
A ce moment précis (il est de ces coïncidences) on frappe nerveusement à la porte et la voix de la femme de chambre crie, de l'autre côté de l'huis :
— C'est moi! Ouvrez, Madame... il se passe quelque chose de très grave.
Très grave, en effet, car la duchesse ayant bondi hors du lit et tiré les verrous, la camériste suffoquée déclare :
— Madame, le prince Albéric est en bas ! il tient absolument à voir madame la duchesse.
A son tour, îe commandant saute à bas du lit :
— Ah ! sacré nom de nom ! ça devait arriver! je l'avais bien dit... En voilà une tuile !
Il entreprend des explorations énervées, dans la chambre, à la recherche de ses vêtements épars; la duchesse estime qu'elle ne peut se dispenser de
recevoir le prince, et Boris partage ce sentiment :
— Oh ! dit-il en s agitant à travers la pièce, tu aurais beau refuser... je le connais : il passerait outre. Alors, dévoue-toi... Où diable ai-je fourré mon pantalon ?
Mais la femme de chambre, qui écoute à la porte, donne l'alarme :
— Madame îmadame !le Prince monte !
— Ouvrez... il se passe quelque chose de
très grave.
— Vite ! vite ! sauve-toi ! crie la duchesse à son complice effaré.
— Où ça ?
— Par ici, dans l'atelier, vite!
— Et mon pantalon ?
— Sauvez-vous, avertit à nouveau la femme de chambre, le Prince arrive !
— Mais sauve-toi donc !
Et la duchesse pousse Boris en caleçon dans l'atelier; puis elle referme la porte et court se remettre au lit. A peine s'est-elle enfouie sous les draps protec-
teurs que le prince Albéric entre, délibérément :
— Encore, ca déjà couchée, ducnesse ?
questionne-t-il sans pallier par la plus petite excuse, son arrivée impromptue.
— (( Encore > couchée : je ne comptais pas sur l'honneur de recevoir la visite de Votre Altesse... et j'ai passé toute l'après-midi à lire des romans français. Voilà où peut conduire le
Conunandanl ! \'ous oubliez volic pantalon.
désoeuvrem.^nt... Mais, de grâce, asseyez-vous. Altesse, je vais gagner un torticolis à suivre vos évolutions...
Le Prince, en effet, va et vient à travers la chambre avec l'allure bien connue du fauve en cage ; il refuse, du reste, le siège proposé :
— Non, merci ; je suis fort bien debout...
Il se tourne un instant vers la porte par où il est entré, semble écouter et répète, avec une intention énigmatique :
— Je suis extrêmement bien.
— Peut-être, émet la duchesse d'une voix caressante, veniez-vous me demander à dîner ?
Mais lui, glacial :
— Non, du tout.
Il se tourne de nouveau vers la porte.
— Mais, interrcge-t-eile, très intriguée, est-ce que vous attendez quelqu'un ?
Il fait signe que oui.
— Ici ! chez moi ! Altesse, puis-je demander qui ?
— Vous allez le savoir.
On frappe à la porte :
— Entrez ! dit Albéric.
Et le duc Valri paraît : le Prince s'approche vivement de lui :
— Eh bien ! avez-vous trouvé ?
— Mais oui, Altesse, mais oui. répond Valri sur le ton du triomphe modeste.
— Et qui ? le commandant Boris, naturellement ?
— Lui-même, en chemise et en caleçon. Vous pouvez le voir. Altesse; il dégringole l'escalier et va sortir par le parc.
Le prince se baisse rapidement et ramasse quelque chose sous un fauteuil :
— Tenez ! jetez-lui donc ça !
Aussitôt, Valri, se précipitant vers la
fenêtre, crie d'une voix joyeuse :
— Commandant ! Commandant ! Vous oubliez votre pantalon...
Il lance dans l'espace l'objet en question et referme la fenêtre.
— C'est bien, dit le Prince; laissezmoi, Valri, je vous remercie.
— Altesse ! Madame la duchesse !
Valri s'incline vers le lit où madame
la duchesse ne révèle sa présence que par d'agréables rondeurs qui gonflent le drap d'un juste orgueil.
Le Grand Maître de la police parti, le Prince va fermer la porte; puis, s'approchant du lit à pas comptés :
— Eh bien ! madame !
La duchesse sort de dessous les draps une jolie tête furieuse :