LE PRINCE DISPARAIT VERS LE CABINET DE TOILETTE
— C'est indigne ! c'est un guet-apens !
— Et voilà tout ce que vous trouvez pour justifier votre conduite ?
— Oh ! je conviens que les apparences sont contre moi ! Si vous saviez pourtant...
Mais Albéric ne veut rien savoir : la présence et le déshabillé du commandant suffisent amplement à éclairer sa religion — laquelle ne serait pas loin de se muer en fureur iconoclaste si, prenant en pitié un mobilier innocent et qui, par surcroît, appartient au brave amiral Marnahisse, le Prince ne se contenait :
— Aussi bien, madame, je ne veux pas vous faire de reproches.
Tout en se promenant, il jette de temps à autre un coup d'oeil sur la duchesse, de qui les draps découvrent maintenant la gorge ronde et pleine :
— Et je ne veux pas me plaindre non plus...
Il s'assied sur le bord du lit. La duchesse ramène le drap sur sa gorge, d'un geste si vif qu'elle découvre une jambe charmante.
— Seulement, explique Albéric, il est inutile désormais de me refuser plus longtemps ce que vous accordez à ce militaire imbécile.
Le geste du Prince précise sa nensée.
La duchesse s'avoue, à part soi, qu'il lui est bien difficile de ne pas céder : elle a trop de choses à se faire pardonner !
Seulement elle proteste un peu, pour la forme :
— Oh ! Altesse... Finissez ! Non ! Mon Dieu ! que voulez- vous faire.
Albéric juge la réponse trop évidente pour qu'il soit besoin de la formuler, et continue, comme un nègre.
— Altesse ! Oh ! je vous en supplie... Vous oubliez qui je suis...
— Mais non, mais non...
— Vous voulez donc me déshonorer ?
— Tranquillement.
Le prince a pris ses positions de façon que la duchesse ne puisse plus lui échapper.
Et il ajoute, brutal :
— Ah ! ma petite amie, voilà trois mois que vous me faites poser ! Mais je vous tiens, cette fois-ci... et je vous réponds que vous allez y passer.
La duchesse se défend juste assez pour irriter le désir d'Albéric. Caressée à propos, elle succombe en poussant une série de cris variés, mais vibrants, qui expriment d'abord les protestations de la pudeur outragée — puis les phases d'un étonnement tour à tour faussement indigné et sincèrement heureux — enfin les effusions de la plus vive reconnaissance.
Puis, le silence se fait. Bientôt, le prince se lève et disparaît vers le cabinet de toilette, cependant que la duchesse s'essaie à reprendre ses sens, complètement satisfaits du reste. Albéric, à se sentir tout triste et furieux, fait, une fois de plus, cette constatation désolante qu'il lui suffit de posséder une femme pour être aussitôt détaché d'elle : il n'en est qu'une, Maritza, de qui il ne se lasserait point, et il l'a lassée de lui...
Quand il rentre dans la chambre, la mine renfrognée, sa reconnaissance pour la duchesse ne trouve pas d'expressions ; alors, comprenant qu'il va s'en aller sans rien dire :
— Eh bien. Altesse ? risque la duchesse avec '( un bon sourire ami ».
Le prince lève la tête, fait mine de sourire, lui aussi, et sort en envoyant un baiser du bout des doigts :
— Eh bien... heu... à une autre fois.
Un bref remords : il revient vers le lit,
s'incline, baise la main de la duchesse et se retire définitivement.
Restée seule, Galina Marnahisse s'abandonne à d'amères réflexions, en maudissant ce mouchard de Valri ; elle sent bien que le prince, maintenant qu'il s'est payé (( sur la bête», ne reviendra plus. Une larme de dépit brille dans chacun de ses yeux — au total deux larmes de dépit... Il faut se résigner: elle ne régnera jamais sur la Morénie... Bons ne sera jamais ministre de la guerre !
Le même soir, à Grodnolensk, en Pingrélie.
Parmi les frondaisons d'un parc descend jusqu'au rivage, le château de la princesse douairière de Warlasch, un bijou de petit manoir vieillot, mire ses • trois tours inégales dans la mer paresseuse. Une de ces trois tours a été dévolue à la princesse Maritza qui en a transformé l'étage supérieur en un boudoir dont les quatre fenêtres s'ouvrent (ainsi qu'il paraît naturel) sur les quatre points cardinaux: à l'orient, sur les flots moutonnants ; au nord et à l'ouest sur le cercle lointain des collines boisées qui entourent Grodnolensk ; au sud sur la ville coquette et fleurie de jardins.
En flanelle blanche, col marin, souliers jaunes, la princesse Maritza, accoudée à la fenêtre de l'est, songe, tout en regardant le mouvement de la petite plage animée de rires d'enfants et d'appels de baigneurs. Trois mois déjà depuis qu'elle a quitté la Cour hostile de Morénie...
trois mois ! et elle ne s'est pas ennuyée un seul jour ! Elle ne se dissimule pas, d'ailleurs, que sa distraction favorite fut la cour assidue, et qu'elle juge maintenant tout à fait charmante, de son cousin Mihaïl : il est vrai que les galantes instances du beau prince sont plus légères, plus spirituelles, plus adroites aussi qu'à Stasco où, trop souvent, elles manquaient d à-propos; il est vrai, aussi, que
jamais la princesse ne lui a fait autant d'avances que depuis qu'il est {Maritza ne l'ignore pas) l'amant de Katynka:
jamais elle ne l'a trouvé plus aimable. Tout, d'ailleurs, plaît à Maritza dans ce décor de son enfance retrouvée : la courbe molle des collines lointaines, la présence amie de la mer, la pureté du ciel et jusqu'à l'accueil famiïier des gens
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En regardanl le inoucetnent de la petite plage. qui l'ont connue gamine. Réinstallée dans son appartement de jeune fille où rien n'a changé, il lui semble parfois qu'elle ne l'a jamais quitté, qu'il n'est rien arrivé, qu'elle a toujours vécu là avec, pour camarade favori, un cousin très empressé.
Et pourtant, si, quelque chose a changé... Albéric a passé par là, et, comme l'a si bien noté la psychologie pénétrante des bardes pour beuglants, « c'est un' de ces chos's qu'un' femm' n'oubli' pas » ! Maritza, veuve de fait depuis cinq mois, éprouve le besoin impérieux d'être non seulement aimée,
mais caressée; son innocence, enfin, commence à lui peser; elle se l'avoue à elle-même avec un peu d'inquiétude. Il n est si vaillante résistance qui ne doive finalement céder à l'effort obstiné d'un assiégeant : Sébastopol, Port- Arthur l'attestent... et, l'autre jour, quand elle est allée prendre le thé chez Mihaïl, dans cette jolie villa Nitchévo qu'il a découverte au creux d'un rocher, Maritza a bien failli capituler !
Voici, sous la fenêtre, le beau prince en personne :
— Déjà rentrée, Maritza ! Vous êtes seule ? Peut-on monter vous dire bonjour ?
— Mais oui.
Quelques instants plus tard, la moustache blonde du prince Mihaïl se pose dévotieusement sur la petite main de Maritza :
— Bonsoir, cousine. Je vous croyais au tennis ?
— Non ; je me suis sentie tout à coup fatiguée par cette chaleur. J'ai raté deux services de suite; cela m'a mise en fureur, et je suis rentrée prendre un t'ib froid qui m'a calmée.
— Vous ne m'attendiez pas un peu ?
— Non : je ne suis même pas comme soeur Anne... Je ne risque pas d'être déçue, moi; jamais je n'attends rien!
Mais, puisque vous voici, je suis bien contente de vous voir. Vous savez que Ribarère et sa femme sont arrivés ?
— Je les ai rencontrés tout à l'heure sur la plage.
— Le marquis est venu rendre visite à maman, tantôt. Il apporte les meilleures nouvelles de Stasco : on m'y regrette beaucoup, paraît-il, et il suffirait d'un mot de moi...
— C'est ce que vous appelez de bonnes nouvelles ! Et, ce mot, Maritza, le direz-vous ?
— Jamais de la vie ! Tant qu'on s'obs-
tinera à m'offrir un pardon... que je n'ai pas mérité !
— Oh ! merci !
— Mais, vilain fat, ce n'est pas du tout pour vous.
— Hélas ! je le sais bien. Et, pourtant, je ne vous ai jamais plus aimée.
— Voulez-vous bien vous taire ! Et Katynka ?
— Quel rapport Katynka... ?
— Quoi ! vous oseriez tromper cette enfant qui vous adore ?
— Puisque je lui ai promis de l'épouser !
— Voilà, ma foi, un joli raisonnement '
— Mais c'est vous que j'aime, Maritza. Depuis votre arrivée ici, je n'existe que dans votre ombre, je ne pense qu'à vous, je ne rêve que de vous...
La princesse fait un louable effort pour dissimuler sous l'apparence d'un badinage aimable l'émoi qui la gagne :
— Je connais le thème, Mihaïl ; sans reproches, vous me l'avez déjà développé assez souvent ; le soir, lorsque vous vous couchez, je remplis sans en avoir l'air, vos pensées, ensuite vos songes.
Le matin, à votre réveil, c'est encore mon image qui vacille devant vos yeux : mon sourire, mon regard, ma robe, ma silhouette...
— V^ous toute !
— Taisez-vous, impertinent, et ne me regardez pas avec ces yeux qui déshabillent !
— Ah ! cousine, si vous vous laissiez un peu aimer !...
— Je ne vous en empêche pas ; seulement, soyez raisonnable : pensez-y toujours et n'en parlez jamais.
— Et si je changeais de langage...
Si... si je vous implorais en vers...
— Vous voilà devenu poète , à présent ?
— Je le suis devenu pour vous.
La princesse sourit :
— Allons, récitez-moi cela tout de suite !
— Vous serez indulgente, au moins ?
— J'écoute...
— Eh bien, voici :
Petite bouche, royal signe, Vos dents qui me rendirent fol Ont la blancheur du lys insigne Dans la dextre de Dona Sol.
La comparaison ne déplaît point à la princesse, qui a vu Mounet-Sully en tournée dans Hernani; pour remercier, elle découvre gentiment ses dents liliales, tandis que le poète-amateur-prince poursuit :
Mais pourquoi demeurer farouche ? Prononcez le verbe béni :
Ordonnez-moi, petite bouche.
D'être Hernani !
— Mais c'est qu'ils sont amusants comme tout, vos vers ! Il y a du talent, de la difficulté... vaincue!
Petite main, sentiment tendre.
Ils sont si déliés, vos doigts, Que, certes, je les pourrais prendre Sur mes lèvres tous à la fois.
Mais pourquoi me fuient-ils sans trêve Avec un frisson inhumain?
Faites le geste de mon rêve, Petite main !
— Le geste, ça, Mihaïl, c'est impossible !
— Impossible? méchante!... Pour vous punir, je continue :
Grands yeux, félicité de vivre.
Ardents et clairs comme le jour.
Vos regards (et cela m'enivre) Proclament l'amour de l'amour !
Mais pourquoi, dès que je m'embrase, Prenez-vous ces airs désolés ?
Grands yeux, déclarez-moi, sans phrase. Que vous voulez !
S'apercevant de l'émotion de sa cousine, Mihaïl s'approche vivement d'elle et la saisit dans ses bras :
— Dites-le moi... que vous voulez...
Dites-le moi ! je deviens fou. Un baiser ! oh ! donne tes lèvres, je t'adore !
La princesse, malgré sa belle défense, sent ses lèvres s'écraser sous la moustache blonde de Mihaïl :
— Non ! non ! Miha'ïl, je ne veux pas !
Et, ravie de trouver une diversion, n'importe laquelle :
Oh! lé lacet de ma bottine qui s'est dénoué!
— Oh ! le lacet de ma bottine qui s'est dénoué !
Sauvée! merci, mon Dieu!... Maritza s'écarte de Mihaïl, pose le pied sur une chaise et se met en devoir de renouer le lacet providentiel ; mais ses mains tremblent un peu et le prince vient à son aide.
— Non, cousine, je vous en prie, laissez-moi . . .
Malgré la résistance de Maritza, il s'empare du petit pied et ses doigts frôleurs remontent le long de la bottine, — si haut qu'ils peuvent monter... si haut qu'ils rencontrent tout à coup la fraîcheur veloutée d'un mollet exquis !
— Tiens ! cousine, vous avez les jambes nues !
— Cela doit tenir, explique la princesse, très rouge, mais affectant un calme de bon aloi, cela doit tenir à ce que j'ai mis des chaussettes; il fait si chaud !...
Elle veut retirer sa jambe ; mais Mihaïl, affolé, ne le souffre point, et Maritza sent les souples moustaches courir sur sa peau nue qui frissonne d'une volupté inquiète. Puis, un baiser précis et pervers la remplit d'une honte délicieuse et, s'attardant, la fait doucement gémir.
Vaincue, elle s'abat enfin dans les bras de Mihaïl qui la porte sur un large divan oriental. Là, il la déshabille en moins de temps qu'il n'en faut pour le décrire et la couvre de caresses qui ne lui laissent pas le loisir de se reconnaître, si bien que, sans qu'ils aient prononcé dix paroles (en comptant les interjections) la princesse éprouve très vivement qu'elle devient la maîtresse de Mihaïl et prouve, par toute son attitude, qu'elle prend fort bien la chose...
Quand il a recouvré ses esprits :
— Voilà qui vous apprendra, petite polissonne, à montrer vos mollets aux messieurs. C'est bien fait !
— Ah ! tu peux le dire ! certifie la princesse d'une voix lointaine, mais avec un accent de profonde reconnaissance.
Des baisers doux, de la petite espèce dite (' bécots », sur le front, sur les yeux, au coin des lèvres, disent aussi la gratitude de Mihaïl qui, sûr de la réponse, s'enquiert :
— Alors, tu me pardonnes ?
Maritza lui jette les bras autour du
cou :
— Tant que tu voudras!...
— D'ailleurs, propose Mihaïl avec un sérieux amusant, je puis prendre l'engagement de ne pas recommencer...
Mais Maritza, effrayée, proteste :
— Tu es fou ! C'est moi qui retirerais mon pardon !
— Et Katynka ?
La princesse médite un instant, puis d'un geste qui balaie les contingences, signifie l'univers entier négligeable :
— De quoi nous occupons-nous là ?
Est-ce qu'il y a maintenant autre chose au monde que nous deux ?
A la recherche d'un compromis
— ... Alors, le commandant Boris prit le parti de réintégrer son pantalon dans le jardin de l'hôtel Marnahisse, et, bien qu'elle date de deux mois, je crois qu'il ne m'a pas encore pardonné cette petite plaisanterie...
Dans le parc de Stasco, Valri, à la demande de la Princesse-Mère, rappelle avec humour les circonstances où s'effondrèrent, quelques semaines plus tôt, les espérances de l'amirale-duchesse ; durant ce récit, qui verse quelque joie dans leurs âmes embrumées, la souveraine honoraire de la Morénie et la comtesse Morotté, étendues sur des chaises longues, s'acharnent à des tapisseries pénélopéennes .
— Il faut, mon cher Valri. nous estimer très heureux, prononce la Princesse- Mère (née Altschloss), que cette idylle se soit terminée en vaudeville...
— Coinme toutes les histoires où Boris est mêlé : desinit in piscem.
— Vous dites ?
— Que la présence de Boris suffit à transformer les endroits les mieux fréquentés en aquarium.
— Cette petite duchesse pouvait devenir très dangereuse : elle avait déjà pris
siir mon fils la plus fâcheuse influence. Enfin, nous en sommes débarrassés, grâce à Dieu !
— Et à moi. Altesse!...
— Et à vous, Valri... Mais que va-t-il arriver maintenant ? La désolante légèreté du Prince me fait vivre dans une inquiétude perpétuelle : imaginez qu'il tombe entre les mains d'une autre Marnahisse, aussi intrigante que la première, mais qui ne serait point, elle, encombrée d'un Boris compromettant... 11 faudrait tout craindre !
Et la Princesse-Mère (née Altschloss) pousse un soupir à fendre un cœur de chêne.
C'est que la disgrâce de Maritza et de son parti n'a pas apporté aux trois personnages qui la provoquèrent toutes les satisfactions qu'ils en attendaient. On peut négliger le m.écontentement de la Morotté, car il persistera tant qu'il y aura au monde des femmes plus jeunes et plus jolies que la comtesse. La tristesse de la Princesse-Mère naît d'un sentiment plus noble : les fredaines d' Albéric désolent cette grande dame, cette très grande dame, par-dessus tout soucieuse du bon renom de la (( Dynastie )) et de sa durée ; seul, un divorce approuvé par S. S. le Pape, et qui permettrait à Albéric de remplacer Maritza par une épouse mieux dotée, réjouirait son vieux cœur traditionnel ; par malheur, les prétendantes à la couronne de la Morénie ne foisonnent pas; une enquête officieuse, discrètement conduite par les agents diplomatiques de Valri dans les cours d'Europe, n'a donné que des lésultats négatifs.
Quant à Valri lui-même, il roule des pensées couleur d'ébène : le caractère du Prince, si bon diable naguère, s'est fort aigri depuis le départ de Maritza ; en outre, on peut tout redouter d'un
souverain qui, privé de la seule femme qu'il aime véritablement, se laisse dominer par le premier jupon venu, puis se reprend — dès que la titulaire de ce jupon s'en est laissée dépouiller par les mains princières — pour devenir aussitôt l'esclave d'un autre jupon dont il se dégoijtera de même dès qu'il l'aura exploré. Une humeur si changeante,
... jivit le parti de réintégrer .son paninhm dans le jardin.
tant de favorites en perspective, font prévoir d'innombrables révolutions de palais, partant des nominations scandaleuses, de sinistres révocations, etc. Or, depuis que, Ribarère contraint à démissionner, Valri est devenu Président du Conseil Aulique, il tient la stabilité des charges et emplois publics pour essentielle à la prospérité d'un Etat : la seule hypothèse qu'il pourrait .être invité, lui, Valri, à se démettre, lui apparaît comme une menace pour l'avenir de la Morénie. Aussi est-il résolu, pour rendre au
Prince régnant une salutaire égalité d'humeur, à employer tous les moyens ; et, comme il n'en entrevoit qu'un seul efficace, à savoir une réconciliation entre le Prince et la femme qu'il aime, Valri en vient à souhaiter le retour de Maritza. Il le souhaite même si vivemeniÉfcu'il croit maintenant à l'innocence ^e la princesse ! Après tout, la seule raison qu'il ait jamais eue d'affirmer la culpabilité de sa souveraine résidait dans la nécessité d'évincer Ribarère ; ce résultat obtenu, Valri ne découvre plus aucun motif de douter que Maritza soit la plus vertueuse des épouses. D'ailleurs, perspicace, il comprend bien qu'Albéric finira pas descendre aux dernières supplications pour obtenir de sa femme qu'elle reprenne son rang à la Cour :
(( Ce jour-là, songe-t-il, il ne me restera plus qu'à faire mes malles... à moins que je n'aie été moi-même l'artisan d'un rapprochement entre mes souverains bien-aimés ! »
En vertu de ces considérations de haute convenance personnelle, Valri se prépare à abandonner tranquillement le parti de la Princesse-Mère pour celui de la Princesse-Bru. Et ce n'est pas un mince élonnement pour la descendante des Altschloss, tandis qu'elle se lamente et demande par quels moyens prévenir de nouvelles frasques de son fils, d entendre Valri, ule fidèle Valri)), déclarer:
— Je crains bien que nous n'ayons commis une faute irréparable en détachant le Prince de son épouse.
La Princesse-Mère est si surprise d'un tel revirement qu'elle veut y découvrir un sens profond :
— Vous voulez dire, sans doute, Valri, que la présence d'une épouse légitime contraindrait mon fils à se surveiller davantage?... En ce cas, il faut, pour qu'Albéric puisse contracter une union
nouvelle, redoubler d'efforts afin d'obtenir de Rome l'annulation du premier mariage.
Mais Valri secoue la tête : toutes les démarches tentées en ce sens n'ont abouti à rien. La princesse de Warlasch est très bien vue en cour de Rome et son influence y est prépondérante ; née orthodoxe, on lui sait gré de sa conversion...
— Il est bien regrettable, observe sagacement la Morotté, que la Dynastie appartienne au culte catholique !
Sur quoi, le président du Conseil, habile à manier, comme pas un, la pâle ironie, rejette la faute sur Othon I" de Maretz qui embrassa la religion chrétienne en 782 : a Déplorons l'imprévoyance de ce Prince )), ajoute-t-il goguenard.
Il reste bien le divorce qui est admis par le code morénien ; mais cette solution répugne à la Princesse-Mère. Et quel scandale !
— D'autant plus, remarque encore le ministre, que la vie privée de Son Altesse le prince Albéric, sans manquer au profond respect que nous lui devons tous, n'est malheureusement pas irréprochable et que la princesse pourrait produire contre lui un certain nombre de griefs !
Et Valri, qui tient à accentuer son mouvement vers le parti de Maritza, continue à battre en brèche, résolument les projets de la Princesse-Mère :
— En adiTiettant que le mariage soit annulé, ce qui me paraît impossible, on ne voit pas bien à qui le prince pourrait offrir la couronne de Morénie. C'est pourquoi, conclut-il froidement, j'en viens à me demander si, dans l'état actuel des choses, le plus simple ne serait pas de rappeler la princesse.
— En vérité, Valri, je ne vous reconnais plus! Vous... ,
L'arrivée, en coup de vent, d'Albéric contraint la Princesse-Mère à différer l'explosion de son indignation. Le prince régnant paraît d'exécrable humeur; à peine salue-t-il sa mère et, sans répondre à la révérence de la Morotté qui s'est levée en toute hâte :
— Ah ! ça, Valri, bougonne-t-il, que vient-on de m'apprendre ? Je reçois à l'instant deux rapports m'avertissant que vous faites prendre des informations dans les cours européennes sur la dot et les intentions des princesses à marier ! On m'avise même que vous auriez fait des démarches dans les légations au cours de notre voyage à Paris, le mois dernier...
Valri s'excuse et se couvre derrière l'autorité de la Princesse-Mère : elle l'avait chargé d'une mission confidentielle... alors...
— En voilà bien d'une autre ! Ainsi, c'est vous, ma mère, qui, à mon insu...
La Princesse-Mère rassemble tout ce qu'elle possède de dignité solennelle :
— Comme j'étais sûr de votre refus, mon fils, j'ai cru devoir ne prendre conseil que de moi-même. J'espérais alors que votre mariage pourrait être annulé... et je voulais qu'il ne le fiât qu'au cas où vous seriez sûr de trouver une autre épouse, qui...
— Permettez-moi de trouver au moins étrange, ma mère, qu'on n'ait pas jugé à propos de me consulter...
— Je n'ai jamais consulté que mon devoir. Dans l'espèce, il était tout tracé : votre mariage aboutit à une impasse...
— Impasse et manque ! murm.ure Valri, assez bas, heureusement, pour n'être point entendu.
— ... Et j'ai voulu vous ouvrir une route nouvelle.
— Votre route, ma mère, est pavée de bonnes intentions; mais je n'ai nulle
envie de m'y engager. Enfin, Valri, puisque vous avez cru devoir, sans m en prévenir, seconder les desseins de ma mère, vous allez, je pense, me rendre compte de cette mission secrète ?
Valri, la main sur le cœur, proteste qu'il n'a point de plus vif désir.
— Evidemment ! gouaille le Prince, maintenant que je suis averti... trop tard, comme toujours ! Enfin, parlez, que
TV;///, que viciii-oii de ni'upprendre?
je sache au moins jusqu'à quel point cette nouvelle histoire me couvre de ridicule.
— Votre Altesse n'a rien à craindre.
Je suis resté dans les bornes de mon enquête et n'ai fait aucune démarche où Son nom soit engagé.
— Il n'aurait plus manqué que cela !', Allez, je vous écoute.
Valri s'exécute :
— Lorsque la Princesse-Mère m'eut honoré de cette mission délicate... de mêm.e que Morville fut chargé par le Duc de Bourbon de trouver une femme pour Louis XV...
— Je sais, je sais... interrompt Albéric : il y a là-dessus un gros bouquin
d'un nommé Henry Gauthier- Villars...
très embêtant !
— Je pris d'abord des renseignements sur les deux jeunes princesses Tatanofi", dont le père règne sur la Mintréhe.
— Je sais cela aussi et qu?. l'aînée, Chloéia, est fort belle.
— ÏLt fort riche. Ses parents lui assureront, sa vie durant, une rente de huit cent mille francs et, à sa mort, le capital...
— Vous voulez dire qu'ils le verseront à son mari ? Il y aurait donc avantage à ce qu'elle mourût aussitôt mariée !
Dommage qu'elle soit décidée à n'épouser qu'un empereur ou le souverain d'un puissant royaume ! . . .
— Comment! Votre Adtesse savait..
- — Mais oui... Quant à la seconde fille Anica...
- — Ce n'aurait pas été un parti à dédaigner, elle a trois cent mills frarcs de rente.
— Seulement, elle les a cL?>.as le nez ! un nez difïorxTie qui la fait ronfler.
— Comme, de plus, elle exigerait le régime de la séparation de biens...
— N'insitez pas, Valri ! Ensuite?
A mon retour de France, je me suis arrêté dans la principauté de Monterubio. dont les souverains, les Pramislavsky, ont treize filles.
— Ils en ont déjà casé six, les plus jolies.
— Ces princesses ont l'avantage d'assurer la perpétuité des dynasties...
— Elles ont vingt-huit enfants à elles îiix ! Soit quatre enfants 66 dixièmes par tête ! Quelle liste civile y suffirait, Dieu bon ? Et n'oubliez pas que leur passion de la maternité les pousse à prendre des amants quand leurs maris renoncent au devoir conjugal ! Au surplus, des dots de boutiquières. Ensuite, Valri ?
— Je me suis arrêté chez les Zemlak :
ils ont deux filles rousses, ravissantes, tournées...
— Comme des difficultés i... mais pas plus de dot que Maritza, qui, du reste est autrement jolie qu'elles ! Vous voyez, mon pauvre Valri, que je vous ai bien rendu compte de votre mission.
— je reconnais que Votre Altesse...
— Est mieux renseignée que vous ne le voudriez ! Et maintenant que vous vous êtes acquitté à la satisfaction de ma mère de cette tournée matrimoniale, parfaitement inutile, je pense qu'il ne sera plus question de me chercher femme sans mon consentement, alors que je ne suis encore ni veuf, ni diVorcé.
Lasse d'avoir gar
dé si longtemps le silence, la Princesse-Mère insinue aigrement que la situation présente ne saurait se prolonger indéfiniment : elle dure depuis des mois ! Le peuple morénien, qui s'est attaché, a on ne sait pourquoi », h la princesse, s'impatiente et s'irrite; chaque m.atin, V Avenir de la Morénie publie des articles véhéments...
— Véhéments, accorde Albéric, mais très renseignés, j'y reconnais la main de Ribarère : depuis sa retraite à Grodnolensk, il s'est révélé polémiste de premier ordre et je lis ses chroniques avec beaucoup d'intérêt ; celle où il établissait que Maritza m'avait apporté en dot l'alliance de la Russie m'a paru d'une excellente inspiration.
Cette appréciation blesse au vif la Princesse-Mère, qui, avec son ironie la plus Altschloss, dit d'une voix coupante :
-^ Alors, mon fils, que ne rappelezvous votre femme ?
— Pourquoi pas, après tout ?... Ce qui m'étonne, ma mère, c'est de vous entendre me donner un tel conseil.
— Hé ! riposte la Princesse-Mère, pincée, je ne pensais pas que vous le prendriez au sérieux.
— L'absence de ma femme me la rend chaque jour plus aimable...
C'est le moment que, non sans quelque toupet, Valri choisit pour proclamer officiellement sa conversion au (( maritzisme » :
— Pour moi, dit-il, chaque jour m'apporte de nouveaux doutes sur la culpabilité de la Princesse. Peut-être Votre Altesse a-t-elle condamné un peu vite...
Sursaut d'Albéric ; il crie :
— A qui la faute ? Vous seuls, vous trois, avez tout fait !
— Aussi, poursuit Valri, bon apôtre, aussi m'en coiite-t-il beaucoup de revenir là-dessus ! Mais des renseignements, précis et sûrs, qui me sont parvenus tout récemment de Grodnolensk, me paraissent constituer... hum!... un fait nouveau.
Avec plus de perspicacité que de courtoisie, la Princesse-Mère demande quel intérêt Valri peut bien avoir à provoquer cette revision ; mais lui, candide :
— Je ne me laisse pas guider par l'intérêt. Il est de mon devoir d'honnête homme de proclamer la vérité : j'ai cru, voilà cinq mois, que la Princesse avait une intrigue avec son cousin; je l'ai cru sur la foi de témoignages qui me paraissent aujourd'hui suspects.
Vivement intéressé (on le serait à moins) Albéric réclame un supplément d'informations sur le « fait nouveau ».
— Il iTie paraît d'une portée décisive, explique le cauteleux diplomate : si la princesse Mariiza avait aimé véritablement son cousin, n'est-il pas évident que cette intrigue se serait poursuivie à Grodnolensk, où ils jouissent de beaucoup plus de liberté qu'ici ? Or, j'ai la certitude que le prince Mihaïl, qui habite assez loin du château de Warlasch, de l'autre côté de la ville, reçoit chaque soir la visite dune jeune femme... en
qui trois de mes agents ont formellement reconnu mademoiselle Katynka Ohresco-Refferentz.
— Ecoutez, Valri ! dit le Prince gravement, je ne veux vous faire pour le moment aucun reproche... Mais le seul moyen pour vous de réparer toutes ces gaffes, c'est de partir pour Grodnolensk et de me réconcilier avec la Princesse : dites-lui que j'oublie tout.
Hautaine, la Princesse-Mère souligne ironiquement la brusquerie de cette détermination.
— Vous allez vite en besogne, mon fils!
Mais Albéric riposte, très sec :
— Vous avez chargé Valri d'une mission; je lui en donne une autre au succès de laquelle je tiens bien davantage. Valri, vous partirez aujourd'hui même.
Ayant dit, Albéric se retire, laissant auprès de sa mère et de la Morotté, consternées, l'ondoyant Valri qui, escomptant déjà le bénéfice de sa nouvelle attitude, songe à part soi : (( Quand la princesse apprendra que j'ai pris sa défense, elle oubliera le passé et ne verra point d'inconvénient à ce que je conserve, moi son partisan le plus dévoué, la présidence du Conseil Aulique... »
Au château de Warlasch, le même jour, dans le salon de la princesse.
Ameublement simple et confortable, dans le style français du XYl" siècle. Aux murs, d'admirables Gobelins (don de S.
M. le Tsar) représentant la légende d'Enée; quelques beaux fauteuils en vieux Beauvais ; vitrines-étagères pleines de porcelaines de Saxe.
Les trois fenêtres à petits carreaux s'ouvrent sur la Mer.
Jolie vieille de cinquante ans, dont le
"On i vers, >^^- B'BLIOTHECA
visage est resté jeune sous les cheveux blancs et poudrés, la princesse, alliée à la plupart des maisons régnantes, a uniquement vécu, depuis la mort de son mari, pour marier sa fille, qu'elle a fait élever sévèrement dans l'idée de la voir reine un jour. La séparation d'Albéric et de Maritza a bouleversé sa vie : elle donnerait beaucoup, quoique avare, pour
ramener au bercail cette grande fille espiègle et dépensière qui croque joyeusement les soixante mille francs de rente maternels — une misère !
La princesse de Warlasch attend la visite de Ribarère : le bon Ribarère ! Depuis qu'il villégiature à Grodnolensk.
il vient tous les jours tenir compagnie à la princesse douairière et lui conter les histoires de la Cour ds Morénie où, prétendent les potins, Albéric semble s' occuper activement d'oublier sa femme. (( Quel malheur ! mon Dieu, quel malheur ! » songe la vieille dame. Elle qui pensait pouvoir doîrnir Iranquille ses dernières années, puisque Maritza, après avoir refusé tant de partis, s'était prise d'une belle passion pour le prince de Maretz!... Princesse régnante de Morénie ! Mme de Warlasch était au comble de ses vœux... et voilà que tout à coup son nigaud de gendre s'imagine qu'il est trompé ! Je vous demande un peu si c'est vraisemblable, une fille élevée comme Maritza!... Il aurait pu se taire, au moins ! Point : on ne sait quelle aberration étranf,e pousse à présent les princes à se ridiculiser. Eût-il eu quelques petites cornes de rien du tout, Albéric n'avait qu'à mettre sa couronne par-
dessus; mais non! Il n'en porte pas, et il veut en porter quand même!...
Entre en coup de vent l'objet principal, le charmant objet de ces cogitations : *
— Bonjour, maman !
— Bonjour, chérie ; d'où viens-tu si belle ?
— C'est (( si beau >), ce crêpe de Chine ? Tant mieux ! Eh bien, je viens du tir aux pigeons.
vec qui
bien!
— Avec Mihaïl; il tir?
— Et maintenant ?
— je vais inettre une robe de toile pour aller prendre un bain.
— Tu te baignes seule, je suppose ^
— Oh ! non ! avec Mihaïl : il nage si bien!... Il fait tout bien, ajoute Maritza avec un frais éclat de rire.
Une femme de chambre entre, apportant des facture? à la princesse Maritza, qui les écarte avec le même geste qu'on voit à Hippocrate, sur les tableaux d'histoire, pour repojîser les piésc.nis d Artaxercès :
— Mais ce n'est pas pour moi !
Et. indiquant la princesse douairière :
— C'est pour maman, je n'ai pas le sou, moi !
La princesse douairière met ses lunettes, examine les papiers dont sa fille lui fait hommage et ne lé'Tîoigne que peu de contentement :
— Encore des factures ! Comment ?
j'en ai payé pour 699 francs hier...
(Maritza, avec sérénité, opine que '( ça ne doit pas être les mêmes ».)
— Une douzaine de mouchoirs de dentelles à 45 francs l'un: 540 francs!...
Trois jupons faille et m^ousseline de soie à 450 francs ! Est-ce, Dieu, possible ?
L'indignation étrangle l'économe douairière qui, sar's pouvoir articuler un m.ot de plus, congédie d'un geste la
ah! ça, tu portes des chaussettes, a présent? mais c'est indécent!
femme de chambre. Cette accalmie dure peu ; l'orage éclate :
— C'est de la folie ! Douze paires de chaussettes de soie à jour à 50 francs l'une. Ah ! ça, tu portes des chaussettes, à présent ? Mais c'est indécent !
— Voyons, maman, j'en ai porté jusqu'à quinze ans avec des robes courtes ! je peux bien en porter sous des robes longues.
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Dca facfurca! C'ef<t pour maman. Je n'ai pas
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La logique de cette réponse ne sufht pas à calmer l'exaspération de la douairière qui s'écrie, les mains au plafond :
— Mais pourquoi des dessous pareils 7 pourquoi ?
— Pour mon plaisir ! Chacun le prend où il le trouve...
— Moi, j'en trouverais un très vif à ne pas payer des factures pareilles !
— Maman, vous avez des rentes !
— Juste vingt fois moins que ton mari ! Je ne peux pas te payer les pantalons qu'il t'aurait payés.
— Vous n'allez pas être moins gentille
avec moi que ce vilain homme qui me trompait !
— Il trompait... mais il payait; moi, je ne trompe pas, mais je ne paierai pas non plus !
Alors ! il faut recourir aux grands moyens; Maritza simule l'agenouillement gentil d'une petite fille implorante:
— Oh ! maman, je vous en supplie !
— Non.
Non ? Maritza feint de s'en aller :
— C'est bien!... je sais où trouver...
— E.t où cela, s'il te plaît ?
— Je demanderai à Mihaïl.
— A Mihaïl ! fait la princesse douairière qui s'effare... Allons! Maritza, reviens!... Tu es folle, en vérité!... Je paierai, là, c'est entendu... mais juremoi de ne pas recommencer !
— Oui, ma petite maman, je suis prête à vous le jurer... toutes les fois...
Malgré elle, la princesse de Warlasch sourit, puis s'efforce à prendre un ton sévère :
— Et maintenant que j'ai payé, tu vas me faire le plaisir de m'écouter : ce que j'ai à le dire est sérieux. Tu vois trop Mihaïl...
Maritza, qui attendait le choc, ne bronche pas, n'esquisse pas un geste.
— Pour être ton cousin, il n'en est pas moins homme...
« Pauvre maman, pense Maritza, elle ne croit pas si bien dire ! n D'un ton ingénu, elle déclare que Mihaïl la distrait, et, sans laisser à la méfiance maternelle le temps de disserter sur le péril de ces distractions, elle babille, volontairement puérile :
— Voyons, maman chérie, comprenez donc que, depuis que j'ai quitté mon mari, il me manque quelque chose, je sens un vide dans mes habitudes; c'est comme si, dans une pièce, on m'enlevait un meuble... auquel je me serais habi-
tuée... Oui c'est ça: il me manque un meuble...
— Eh bien, reprends-le, ton meuble !
fait, avec une brusquerie inhabituelle, la princesse douairière.
— Quel meuble ? demande tout interloquée Maritza, avec une stupéfaction qui, cette fois, n'est pas jouée... Quel meuble ?... Ah ! Albéric ? Non, ce n'est pas possible que vous, vous, vous me demandiez... Ah! non, je suis trop heureuse ici et...
— Je t'assure, ma chère enfant, qu'une réconciliation serait très préférable, sous tous lès rapports, à ces familiarités avec Mihaïl, en somme, compromettantes...
Un domestique annonçant que le marquis Ribarère demande à être reçu, interrompt l'entretien; mais le marquis, introduit, déçoit dès les premiers mots l'espoir, caressé par Maritza, qu'on va pouvoir « parler d'autre chose ». Ribarère apporte, outre son inlassable et bien connu dévouement, une nouvelle toute fraîche : on vient de lui télégraphier de Gavaci que le duc Valri est parti, voilà une heure, pour Grodnolensk.
— Tout porte à croire que ce haut fontionnaire, devenu l'un des plus chauds partisans de la réconciliation, ajoute Ribarère avec un sourire qui a vu bien d'autres palinodies, vient demander à la princesse de revenir...
— Ah ! encore ! s'écrie Maritza d'un ton excédé.
— D'après les renseignements particuliers que j'ai reçus, insiste Ribarère, je crois pouvoir affirmer que le prince est disposé à toutes les concessions.
— Mais je suis décidée, moi, à n'en faire aucune !
— Maritza, dit la princesse de Warlasch qui palpite d'espoir, laisse au moins parler Ribarère ! Alors, vous
croyez, marquis, que, là-bas, on serait disposé à transiger ?
— Je crois qu'on a réfléchi : notre campagne de presse a produit le meilleur effet ; la chronique, où je convaiiiquais le prince d'avoir déplacé l'axe de notre politique extérieure et refroidi nos relations avec la Russie en obligeant la princesse Maritza à retourner chez sa mère, a remué les couches profondes de la population.
— Toute la presse de là-bas est de notre côté, n'est-ce pas }
— Oui, la presse indépendante, la presse honnête.
— Elle vous a coûté assez cher, la presse honnête ! remarque Maritza avec scepticisme.
— Evidemment, concède Ribarère, qui ajoute, plein de naturel :
Comment le regretter, puisque nous avons tous les imbéciles pour nous, c'està-dire la majorité ? Et nous comptons encore parmi nos partisans la moitié, à peu près, des gens intelligents; l'autre moitié, directement intéressée à nous être hostile, coûterait trop cher.
— Et, note la princesse de Warlasch, j'ai déjà beaucoup payé.
— Ah ! maman, s'écrie Maritza, vous qui m'aviez promis de ne pas vous mêler de toutes ces histoires !
— Ce ne sont pas des histoires, petite, c'est de l'Histoire... et je tiens à ce qu'elle finisse bien !
Le « mot » n'est pas mal tourné pour quelqu'un qui n'en a pas l'habitude; malheureusement, la douairière en gâte l'heureux effet, lorsqu'elle ajoute :
— Nous verrons les conditions qu'offrira Valri...
(( Des conditions ! » Déjà Maritza se cabre :
— A aucun prix, maman, vous entendez!... Rentrer dans la place avec les
déshonneurs de la guerre ? non, merci !
— Pourtant, supplie Ribarère, que Votre Altesse daigne réfléchir...
— C'est tout réfléchi. Je recevrai Valri demain, puisqu'il est devenu un de mes plus chauds partisans, dites-vous; mais retourner à la Cour de Morénie, non !
non ! et non !
Elle ajoute pour soi seule, entre ses dents... ces dents que Mihaïl, poète par amour, célébra en petits vers :
— Maintenant moins que jamais !
Secours aux noyés
Dans le parc du château de Warlasch, Maritza, accoudée sur la balustrade de la terrasse qui surplombe la mer, se penche pour suivre l'ondulation molle des vagues occupées, aujourd'hui comme tous les jours, à franger d'écume le pied du m.ur. Cette attitude, renouvelée de Tony Johannot, angoisse la princesse douairière :
— Je t en prie, mignonne, ne te penche pas ainsi : un accident est si vite arrivé !
— Mais, chère maman, je n'ai aucune envie de vous quitter ..
— Tu sais comme la vue de l'eau attire ! Il suffirait d'une seconde d'étourdissement, un vertige, que sais-je, moi ? Songe qu'il y a vingt mètîcs d'eau...
Si Maritza voulait discuter, elle pourrait essayer de faire comprendre que.
plus l'eau est profonde, moins le plongeon est dangereux, mais elle se contente de remarquer que le mur de la terrasse est moins élevé que le tremplin de la plage, d'où elle pique une tête tous les jours.
La princesse de Warlasch saisit résolum^ent la transition qui lui est offerte :
— A ce propos, mon enfant, laissemoi te dire que ton dernier maillot de oain a révolutionné tous les baigneurs.
Tu devrais faire attention : Ribarère luimême en a été impressionné...
— Ah ! bien, rit Maritza, je lui conseille de parler, à Ribarère ! Sa femme se baigne avec une petite jupe qui flotte à tous les vents; moi, au moins, j'ai un pantalon.
— Il te vient à mi-cuisse ! Et il est d'un collant !
— Le fait est, avoue Maritza avec satisfaction, le fait est qu'il me va com.me un gant !
— Et ces bottines de toile, lacées jusqu'aux mollets, qui te dégagent la jambe avec une précision déplorable ! Vraiment, ma pauvre enfant, je ne te reconnais pas !
— Heureusement que papa a été plus chic que vous !
— Ton père?... répète la princesse douairière, interloquée. Ton père...
Et comprenant soudain :
— Oh ! quelle affreuse plaisanterie !
— Faut pas m'en vouloir, maman. Je jcuis de mon reste : pensez donc que Valri sera ici dans dix minutes... et que la seule idée de cette entrevue me donne déjà la migraine !
— Veux-tu que je reste auprès de toi ?
— Jamais de la vie ! Vous passeriez à l'ennemi : Valri vous a déjà endoctrinée ce m.atin... Heureusement que je me lève tard et que vous avez essuj'é le premier feu !
— Mais j'ai trouvé Valri dans les meilleures dispositions : il me paraît prêt à accepter telles conditions que tu voudras fixer toi-même.
— Ma décision est irrévocable.
• — Pourtant...