LE BALLON
Nous ne parlerons qu'en passant de ce ballon , léger comme une plume, gros comme la tête, ordinairement habillé de diverses couleurs comme un arlequin, et avec lequel les enfants , même très-jeunes , s'amusent, soit seuls, soit entre eux. C'est un jouet qu'on fait voir tiger çà et là , sans but précis , sans règle et dans le seul dessein de le pousser le plus haut possible dans les airs, ou de le forcera bondir à coups redoublés sur la terre. C'est là du reste un excellent exercice, qui met en mouvement les bras et les jambes et donne de la souplesse à tout le corps. Mais nous voulons parler principalement du jeu de ballon qui a les plus grands rapports avec la Longue paume. Il y a encore beaucoup de villes , surtout dans le midi de la France, qui possèdent un emplacement destiné au jeu de ballon : c'est un grand terrain entoui:é de tous côtés de murailles assez élevées et à ciel ouvert. Qu'on se figure les fossés des anciens châteaux forts , mais des fossés très-larges, dont le sol serait parfaitement uni et entièrement purgé d'eau, et l'on se fera une idée du jeu de ballon.
S'il est avantageux d'avoir des bras robustes, de jouir de la plénitude de ses forces pour jouer au jeu de paume, c'est une condition encore plus indispensable pour être acteur dans une partie de jeu de ballon. Les ballons ne sont pas des balles ordinaires, que peut manier la première main. venue. Ils sont plus gros et plus lourds que les balles dont on fait usage dans le jeu de paume, et ce qui les distingue surtout, c'est une dureté à nulle autre pareille. Ils consistent en une vessie gonflée d'air, enduite extérieurement d'une couche d'huile et recouverte d'une enveloppe de cuir très-épais. Les joueurs, pour lancer et
repousser un ballon ainsi fait, ont la main et le poignet armés d'une aorte d'instrument en bois, qui ressemble assez pour la forme à un petit manchon. Cet instrument, appelé brasiarl, présente, à l'extérieur, des aspérités taillées comme les facettes et les pointes d'un diamant; intérieurement, il est traversé par une forte cheville placée obliquement : c'est par là que le joueur saisit et tient le brassarl. Les règles auxquelles sont soumises les parties du jeu de Ballon sont i peu près les mêmes que celles du jeu de Longue paume, et nous n'avons pas à y revenir.
Les combattants se divisent également en deux camps opposés, et se disputent la victoire avec une ardeur et une vivacité qu'on rencontre rarement au même degré , -dans d'autres exercices.
Mais pour assister à une partie de ballon dans tout ce qu'elle a de plus animé, pour être témoin d'un spectacle dont OR a peine à se faire une idée , il faudrait se transporter dans les Basses-Pyrénées , dans le pays des Basques, ces intrépides montagnards, renommés de tout
temps pour leur force , leur agilité et leur adresse. Lk, Je ballon est un jeu solennel qui rappelle les jeux olympi* ques delà Grèce, et qui attire des milliers de spectateurs français et espagnols sur un vaste espace. Là se rançon* trent les grands artistes, les héros du jeu ; là des paris considérables sont tenus en faveur de Tun et de Fautre parti. Il y a un jury formé d'amateurs émérites qui, placés sur une estrade d'honneur, doivent juger les coups douteux et prononcer en dernier ressort. La foule est immense aux abords du jeu; les murs, les croisées, les toits, les arbres, sont couverts de spectateurs de tout rang, de tout âge, de tout sexe.
Les combattants, à quelque condition qu'ils appartiennent , sont vêtus uniformément. Un léger réseau couvre leur tête et retient leurs cheveux; des sandales de cordes tressées et flexibles sont attachées à leurs pieds sans en gêner les mouvements; leur large pantalon est retenu par une ceinture de couleur éclatante. Les voilà tous à leur poste. Ils se servent rarement de l'instrument appelé brassart, que nous avons déjà décrit; ils ont presque toujours la main armée d'une espèce de gantelet en cuir très-fort ou en bois très-dur, qui rappelle le ceste des anciens lutteurs de la Grèce et de Rome. Le jeu commence, et alors aussi çommcnceilt les émotions. Le ballon traverse les airs, et c'est à peine si des yeux on peut en suivre le vol , tant il est poussé avec une puissante vigueur. Tandis qu'il poursuit sa course impétueuse, lancé et relancé tour à tour , les émotions deviennent plus Vives , la crainte ou l'espérance agite tous les cœurs : tantôt c'est une attente silencieuse dans cette foule immense , tantôt ce sont de bruyants applaudissements répétés par les échos d'alentour. Des courriers partent de moment en moment et apportent des nouvelles aux spectateurs trop éloignés pour savoir ce qui se passe.
L'ambition du succès, ou plutôt Tamour de la gloire qui anime les athlètes, est passé tout entier dans l'âme des spectateurs. Jamais Denain , Fontenoy, Waterloo, n'excilèrent dépareilles émotions, d'aussi vives sympathies; mais ici du moins les vaincus ne se retirent pas du champ de bataille sans l'espoir d'une prompte et éclatante revanche.
On raconte qu'un des plus fameux héros du jeu de ballon, proscrit et forcé de quitter son beau pays du Béarn durant la révolution française, apprit au fond de son exil , en Espagne , que son plus redoutable adversaire devait, sous peu de jours, se montrer dans une partie de ballon, aux Aldudes. Cette pensée le tourmente et le poursuit sans cesse. Que ne lui est-il donné de pouvoir combattre au moins encore une fois! il sollicite et obtient un sauf-conduit, arrive au jour marqué, parait dans la lice , remporte la victoire , et retourne en exil aux acclamations de ses concitoyens. Ne dirait-on pas Cincinnatus retournant à ses bœufs et à sa charrue après avoir vaincu les Ëques et les Yolsques ?
La paume, ainsi nommée sans doute parce qu'on n*y jouait primitivement qu* avec la main, était appelée sphêristiqvs chez les Grecs et pila chez les Romains. L'historien Hérodote. en attribue l'invention aux Lydiens. On doit croire qu'elle élait déjà fort en usage du temps d'Homère, puisque ce poète, au sixième et au huitième chants de Y Odyssée , en fait un amusement de ses héros. Les Romains, qui avaient imité dans la construction de leurs thermes et de leurs palestres les gymnases des Grecs , y avaient aussi établi des sphéristères ou îenx de paume, dans lesquels ils se livraient à cet exercice. Suivant le témoignage de Pline le jeune, témoignage consigné dans une de ses lettres, la paume était devenue si fort à la mode à cette époque, que les riches Romains i pour s'y
exercer en tout temps , faisaient disposer un emplaeement destiné à cet usage » non^seulèment dans leurs pa* lais, à Rome, mais aussi dans leurs villas ou maisons de campagne.