LE CHEVAL FONDU
Le jeu auquel on a donné le nom de Cheval fond'n a , comme genre d'exercice , un rapport très-marqué avec le jeu du Saut de Mouton. Toutefois , il y a dans la pratique des différences assez notables, et il n'est pas inutile de faire observer que le.Cheval fondu , aussi bien que le Saut de Mouton proprement dit , a besoin d'être réglé et surveillé , afin d'écarter , autant que possible , toutes les chances de fâcheux accidents.
Les joueurs sont divisés en deux troupes composées chacune de quatre , cinq ou six acteurs , rarement plus , et plutôt quatre que six. Les deux troupes doivent remplir alternativement dans le jeu le rôle de chevaux et celui de cavaliers ou sauteurs. C'est le sort qui décide quel est celui des deux partis qui sera réduit le premier à la dure et triste condition d'animaux. Enfin, en dehors
du jeu, il y a un acteur passif, un acteur qui s*est offert de bonne volonté pour remplir le rôle de la mère. En quoi consiste ce rôle? à s'asseoir solidement sur une chaise , sur un banc ou sur tout autre objet pouvant servir de siège, à avoir en même temps le dos solidement appuyé contre un mur, et mieux contre une barrière, un bon treillage, enfin à rester ferme et tranquille dans cette position. Alors les joueurs de la troupe sur laquelle est tombée la malheureuse chance , c'est-à-dire ceux qui doivent élre chevaux les premiers , se rangent à la file l'un de l'autre de la manière suivante : l'un d'eux , c'est ordinairement le plus fort, le plus vigoureux des jarrets et des reins, vient se placer le dos courbé, les bras et le front appuyés sur les genoux de la mère ; voilà le premier cheval. Un autre joueur, qui sera le second cheval, prend une position semblable; mais il a les mains et la tête appuyées sur l'extrémité du dos du premier cheval. Le troisième fait , de même à la suite du second cheval , et le quatrième à la suite du troisième. Ces quatre chevaux forment sur une seule ligne un attelage complet. Maintenant vien- v nent les cavaliers ou les sauteurs. C'est le plus habile qui saute le premier , parce qu'il faut que son élan le porte soit sur le cheval qui a les genoux de la mère pour appui, soit sur le cheval placé immédiatement après ; c'est ainsi qu'il ménagera une place suffisante pour les cavaliers qui vont monter à leur tour sur leur bête.
Les voilà tous les quatre à califourchon. Aussitôt que le dernier sauteur est en place , il doit frapper rapidement trois fois dans ses mains , et au troisième coup les cavaliers descendent, pour continuer leur rôle de sauteurs ; ils ont également le droit de conserver ce rôle , si les chevaux fondent, c'est-à-dire s'affaissent, succombent sous le poids des cavaliers. Mais si l'un des sauteurs , ayant mal pris ses mesures et chancelant sur son cheval,
se Isis&e tomber de c&té ou seulement touche la terre , si tous les cavaliers une fois en place ne peuvent pas ee soutenir réciproquement pendant le temps voulu, dans chacun de ces cas ils sont déchus de leur rang de cavaliers et réduits àleur tour k la condition de chevaux.
Tant que le jeu reste dans ces limites, il n'est pas, k vrai dire, plus dangereux que la plupart des autres exer-
cices habituels de la jeunesse. Mais si le nombre des joueurs est plus considérable, si par suite les premiers cavaliers ont des efforts plus grands k faire, des élans plus impétueux à prendre pour atteindre les premiers chevaux, si de plus les derniers sauteurs, ne trouvant pas une place suflisanle sur les chevaux, prennentle parti de sauter sur leurs camarades cavaliers et de faire de ceux-ci des chevaux improvisés, alors le jeu dégénère en
tours de force, et ces tours de fort» peuvent être la cause de fficheux accidents, aussibien pour tes joueurs qui sont dessus que pour ceux qui sont dessous. Voilà ce qu'il faut éviter; voilà ce que les jeunes gens ne doivent jamais faire et ce que les maîtres préposés à leur surveillance ne doivent jamais permettre ou tolérer.
!,«■ Méiiera. Le jeu des Métiers est une espèce de Cheval fondu, Cheval fondu très-innocent, où il n'y a ni chute ni coup de pied à ' " craindre; tout innocent
qu'il est , il n'est pas moins souvent l'objet des \ préférences des écoliers, quitrouvenldanscetexercice un agréable passe- , temps. Nous avons en-
coreici un acteurdebonne volonté qui se charge du râle de la mère : la mère s'assoit n'importe où.
Les Métiers. pourvu qu'elle soitaBSisc,
et elle n'a pas besoin d'appuis solides comme précédemment. Seulement il est important qu'elle ne soit pas sourde , nous dirons tout k l'heure pourquoi. Le nombre des joueurs n'est pas déterminé , et le jeu n'a pas moins d'intérêt avec cinq ou six acteurs qu'avec dix ou douze. L'un des joueurs , désigné par le sort, est cheval , et se place , la tête sur les genoux de la mère, prêt à recevoir sur son dos tous les acteurscavaliers, mais un seul Ii la fois et l'un après l'autre, i tour de râle. Il choisit un métier quelconque , celui de jardinier, par exemple, et, parmi les instruments indispensables ou utiles à ce métier, il y en a un qu'il défend, c'est-!i-dire que , si cet instrument est nommé dans le
cours du jeu par Tun des joueurs , ce joueur prendra la place du cheyal ou du patient. Celui-ci fait connaître d'avance à la mère, en lui parlant bas à Toreille, quel est l'instrument qu'il défend.
Toutes choses étant ainsi disposées , le jeu commence. Un premier joueur se met à cheval sur le dos du patient, et lui adresse à haute voix la question suivante : « Quel métier faites-vous? — Le métier de jardinier, répond le patient, si c'est là le métier qu'il a choisi. — A un bon jardinier, reprend le cavalier, il faut de bonnes graines, m Et aussitôt il descend de sa monture , et sans punition , si le mot graine n'est pas le mot défendu. Un second cavalier arrive à son tour : « Quel est votre métier? — Jardinier. — A un bon jardinier il faut.... il faut de bons arrosoirs. » Et ce joueur s'en va tranquillement, s'il a eu la chance de ne pas prononcer le nom de l'instrument défendu. Un troisième cavalier vient à son tour et répète la même formule : « Votre métier? — Jardinier. — A un bon jardinier il faut.... il faut.... il faut un bon râteau. » Remarquez bien qu'à mesure que le jeu s'avance , qu'il y a eu déjà plusieurs instruments nommés , la difficulté augmente pour les joueurs, parce qu'il n'est pas permis , sous peine de punition, de répéter le mot déjà dit par un autre joueur, et qu'on ne trouve pas toujours du premier coup un mot nouveau au bout des lèvres. Il arrive donc assez souvent que les derniers joueurs surtout hésitent ; mais l'hésitation n'est permise pour tous les joueurs indistinctenient que dans certaines limites. Ainsi ils ont le droit de dire jusqu'à trois fois les mots il faut y avant de prononcer le mot qui doit décider de leur ^ort; mais si le mot n'arrive pas, ils doivent se résoudre à jouer le rôle de patient. Celui-là est aussi condamné à être patient , comme nous l'avons déjà dit , qui tombe malencontreusement sur l'instrument défendu. Ainsi reprenons
le jeu où oous l' avons laissé plus haut. Le troisième sauteur, à cheval sur le patient jardinier, a dit : •> A un bon jardinier il faut un bon rftteau. ■ Or, le mot râteau était précisément le mot défendu : la mère est l)i pour attester la vérité. Le premier patient est donc libre et remplacé par ce troisième joueur, qui choisit k son tour un nouveau métier et confie & la mère discrète le nom de l'instrument qu'il veut défendre. Et le jen continue, à moins que les joueurs, un peu inconstants de leur, nature, n'y renoncent pour organiser, je suppose, une bonne partie de barres , ou que le son de la cloche ne les appelle à l'élude.
LB CIUT PBBCRë; LS CHAT COUPÉ.
Faisons comme les écoliers ; varions nos plaisirs , et passons du Cheval fondu et des Métiers au Chat perché
et au Chat coupé. Occupons-nous d'abord du Chal'perché. C'est un jeu fort simple, dont les règles sont facilement
comprises de tous , dont les évolutions ne sont pas plus difficiles à exécuter, et qui a de plus Tavantage de mettre en train et de faire participer au même exercice un assez grand nombre de joueurs. C'est une course continuelle à droite, à gauche, en avant, en arrière, en ligne droite, en cercle, variée dans tous les sens, avec des circuits et des détours sans nombre : il s*agit pour les joueurs de se soustraire à la poursuite et d'éviter les atteintes du camarade qui est chargé du rôle de patient, et qui court tantôt sur l'un, tantôt sur l'autre, suivant qu'il croit avoir une chance plus favorable par ici que par là. Les joueurs ne peuvent être pris, c'est-à-dire frappés par le patient, que pendant qu'ils courent ou qu'ils touchent encore terre; mais si, au moment d'être atteints, ils par* viennent à se percher, et à rester ainsi accrochés , à une barrière, à un arbre, sans que leurs pieds touchent terre, ils sont inviolables. Souvent un joueur poursuivi de trèsprès se perche comme il peut, s'accroche où il peut, mais il n'est pas solidement établi; ses jambes et ses bras commencent à fléchir; le poursuivant; qui s'aperçoit de cette position critique, reste en faction auprès du joueur ainsi misérablement suspendu, et guette sa victime, comme le chat guette la souris. Alors il n'est pas rare de voir tous les autres joueurs accourir à l'entour, et pendant que les uns s'amusent à crier : // tombera. Il ne tombera pas. Il tombera. Il ne tombera pas, les autres agacent, provoquent le poursuivant, pour détourner son attention. Celui-ci est là comme un lion rugissant cherchant une proie à dévorer, et, sans perdre de vue le joueur en péril , il examine du coin de l'œil si , parmi les imprudents qui le provoquent, il n'y en a pas quelqu'un qui soit à la portée de sa griffe. Alors, saisissant le moment favorable , il se détourne brusquement et en trois bonds il atteint le provocateur, qui reçoit sur le dos la
preuve non équivoque qu'il est pris , preuve frappante à laquelle il faut bien se rendre.
Voilii donc un nouveau patient, qui va travailler à son tour jusqu'il ce qu'un autre imprudent se laisse prendre; et chaque fois ce sont des incidents imprévus, de douvelles scènes qui viennent animer le jeu et provoquer la franche gaieté des joueurs.
Passons maintenant au Chat coupé , proche parent du Chat perché.
Le nombre des joueurs n'est pas plus limité pour le Chat
coupé que pour le Chat perché; on peut être trois, quatre cinq, aussi bien que dix, douze, quinze, vingt. Les joueurs
étant réunis en groupe, l'un d'eux frappe surl'épaule d'un camarade, en lui disant ; Poursuila. Et le camarade le poursuit, s'efForçant de l'atteindre ; mais si un autre joueur, s'ëlançant sur'leurs pas ou courant dans un autre sens, parvient à les cov^er, c'est-à-dire à passer entre eux deux, le poursuivant est obligé d'abandonner le premier joueur poursuivi et de se mettre à la poursuite de ce second
joueur. S'il ne Tatteintpas et qu'un troisième joueur vienne encore se mettre à la traverse , c'est-à-dire couper^ il lui faut encore changer la direction et courir après ce nouvel arrivant. Le joueur qu'il réussit enfin à frapper devient poursuivant à son tour et recommence les mêmes changements de direction , les mêmes évolutions en tous sens , grâce à l'agilité, à l'adresse de tous ceux qui viennent, en c(mpanty s'exposer k l'ardeur de sa poursuite.
On ne saurait croire quel est l'entrain de ce jeu, quel coup d'oeil animé il présente, lorsque huit ou dix joueurs, rapides à la course, habiles à éviter le danger, se croisent, se coupent, s'enchevêtrent les uns dans les autres, sans embarras et sans confusion , vont, viennent, s'arrêtent un moment, s*élancentde nouveau et décrivent mille détours dans toutes les directions sans jamais se perdre de vue. Mais, si l'aspect de ce jeu n'est pas sans charmes pour de simples spectateurs , le jeu lui-même en a de plus grands encore pour les acteurs qui y figurent ; aussi le Chat coupé est-il un des exercices favoris de la jeunesse , non-seulement en France , mais aussi en Angleterre, où ce jeu est connu sous le nom de Go, parce que le joueur qui, au début, frappe le premier sur l'épaule d'un camarade, lui dit en même temps : Go ! c'est-k-dire : Va! Marche!