LES ÉNIGMES
Depuis OEdipe, ce roi de Thèbes , de fameuse et triste mémoire, on s'est amusé dans tous les temps et chez tous les peuples à proposer et à deviner des énigmes. Nous n'avons certainement ni la prétention ni le goût de remettre en honneur cette espèce de jeu d'esprit qui depuis longtemps déjà est tombé dans un grand discrédit, et dont on parle communément avec assez peu d'estime, dit Marmontel; et il faut convenir, ajoute cet auteur,
que ce n'est pas le meilleur usage qu*on puisse faire de son intelligence. Hais il en est des exercices de l'esprit comme de ceux du corps : quoiqu'ils ne soient pas tons directement utiles, il n'en est aucun qui ne puisse contribuer à augmenter la vivacité naturelle de l'organe de la pensée. L'esprit est la faculté d'apercevoir avec promptitude et justesse les divers rapports des idées. Or, le jeu de l'Énigme consiste à proposer, dans une certaine obscurité, un nombre de rapports d'idées à démêler et à saisir; et, soit qu'il s'agisse de découvrir quelle est la chose ou quel est le mot qu'enveloppe l'énigme, par cela seul qu'elle met en action la sagacité de l'esprit, elle en exerce l'activité et en aiguise la finesse. L'énigme proprement dite est une définition de choses en termes vagues et obscurs, mais qui , tous réunis, désignent exclusivement leur objet commun, et laissent à l'esprit le plaisir de le deviner.
Nous avons nommé tout à l'heure OEdipe, et ce nom rappelle celui du Sphinx. Le Sphinx, vous le savez, était un monstre qui parcourait les campagnes de la Béotie, proposant des énigmes aux passants et faisant périr tous ceux qui ne les devinaient pas. Vous savez aussi qu'OEdipe délivra le pays du fléau qui le désolait, en découvrant le sens de la fameuse énigme proposée par le monstre, et dont voici les termes : Qv£l est l'animal qui marche sur quatre pieds le matin, sur deux pieds à midi, sur trois pieds le soir? Un animal qui marche sur quatre pieds le matin, il y en a beaucoup ; sur deux pieds à midi, c'est l'homme ; sur trois pieds le soir, on n'en connaît aucun. Il s'agit cependant de trouver celui qui le matin est quadru/pèdCj à midi bipède, et tripède le soir : cela parait fort difficile. Mais si l'on réfléchit que la vie, comparée k une journée, peut, comme celle-ci, se diviser en trois périodes distinctes, le matin sera l'enfance,
le midi la force de l'âge, et le soir la vieillesse ; l'énigme est devinée, et le mot est Thomme. Dans la première enfance, l'homme se sert aussi bien de ses mains que de ses pieds pour marcher ; dans la force de l'âge, il marche sur ses deux pieds, et dans la vieillesse il se sert d'un bâton qui lui tient lieu , pour ainsi dire, d'un troisième pied. Il faut avouer qu'OEdipe n'était pas un grand sorcier pour avoir deviné le sens de l'énigme, et que les Béotiens, qui ne l'avaient pas deviné, méritaient bien non pas la mort, mais la réputation qu'ils avaient dans toute la Grèce.
Voulez-vous un autre exemple d'une énigme plus moderne et surtout plus ingénieuse? Écoutez et devinez :
Nous sommes deux aimables sœurs,
Qui portons la même livrée
Et brillons des mêmes couleurs.
Sans le secours de l'art Tune et l'autre est parée. La fratcheur est dans nous ce qu'on aime le plus.
Jusqu'ici tout semble indiquer que ces deux sœurs sont les joues. Mais continuons :
Sans marquer entre nous la moindre jalousie,
L'une de nous sans cesse a le dessus, Et plus souvent en cor l'une à l'autre est unie.
Nous voilà tout déroutés : ceci évidemment ne se rapporte plus aux jcmes ; seraient-ce les mains ? Cependant rien de tout cela n'est juste â leur égard. Achevons donc délire :
Nous nous donnons toujours , dans ces heureux instants, De doux baisers très-innocents.
Jusqu'au moment qui nous sépare; Alors , et cela n'est pas rare .
On voit, pour un oui , pour un non y Se détruire notre union:
Mais Tinstant qui suit la répare.
Ici Tesprit est absolument détourné de tout ce qui n'est pas le vrai mot de l'énigme, et le seul objet auquel tous ces indices réunis puissent convenir, ce sont les lèvres^
Maintenant, si vous le voulez , je vais vous rendre plus habile qu'OEdipe, et vous apprendre à deviner ce qu'aura pensé une autre personne; mais il s'agit de nombres seulement, c'est-à-dire que l'arithmélique fera tous les frais des énigmes que j'ai k vous proposer : nous aurons ainsi profit et agrément.
« Voyons, vous, mon ami Jules, répondez à toutes mes questions. Pensez un nombre. — C'est fait. — Doublezle. — C'est encore fait. — Ajoutez-y 8. — C'est ajouté.
— De cette somme prenez la moitié, puis retranchez de cette moitié le nombre que vous avez pensé. -^ C'est fini.
— Il doit vous rester 4, n'est-ce pas ? — Oui, monsieur. « Eh bien ! mon ami Edouard, supposons que votre camarade Jules a pensé le nombre 5. Doublez ce nombre.
— 10. — Ajoutez-y 8. — 18. — Bon, prenez-en la moitié. — Cela fait 9. — Très-bien. — Otez-en le nombre que Jules a pensé. — Il reste 4. — C'est juste la moitié du nombre que vous avez ajouté. Ainsi, si vous ôtez cette moitié 4 du nombre 5 qui a été pensé, et qui est plus grand que 4, il vous reste 1 ; ce reste, étant ajouté à la même moitié 4 , parce que le nombre pensé s'est trouvé plus grand que cette moitié 4, vous aurez le nombre 5, qui est celui que votre camarade Jules a pensé.
« Maintenant, vous, mon petit Gaston, pensez un nombre. — Oui, monsieur, je pense 6. — Mais il ne fallait pas me le dire; vous deviez tenir la chose secrète. Enfin, n'importe ; vous comprendrez mieux l'explication de l'énigme que je veux vous proposer. Otez 1 de ce nombre pensé. — Il reste 5. — Très-bien ; doublez ce reste. — Deux fois 5 font 10. — A merveille , vous êtes un habile
calculateur. Otez 1 de ce nombre. — Il reste 9. — Ajoutez-y 3. — 9 et 3 font 12. — La réponse ne laisse rien à désirer. Eh bien ! n'est-ce pas le double de votre nombre 6? Donc, si je prends la moitié du nombre 12, j'ai le nombre que vous avez pensé tout haut, et que j'aurais deviné de la même manière si vous Taviez pensé tout bas.
«Â votre tour, mon ami Alfred, et, comme je sais que vous êtes un mathématicien très-exercé, tenez-vous sur vos gardes. Je viens de penser un nombre, et vous allez me faire le plaisir de le deviner. Au triple de ce nombre que j'ai pensé ajoutez 1, et multipliez la somme par 3; ajoutez à ce produit le nombre que j'ai pensé. Eh bien ! vous avez en ce moment une somme telle que, si vous en retranchez 3, le reste égalera 10 fois le nombre que j'ai pensé. Maintenant ôtez le chiffre de droite du reste, l'autre chiffre sera le nombre que j'ai pensé. Je vais vous le prouver. J'ai pensé le nombre 6; vous l'avez triplé, ce qui vous donne 18; vous y avez ajouté 1, ce qui fait 19. Ce nombre, multiplié par 3, donne pour produit 57 ; en y ajoutant le nombre pensé, qui est 6, on obtient 63. Retranchons 3, nous aurons 60; enfin, ôtons le chiffre de droite qui est 0, il nous restera 6, qui est bien le nombre pensé.
« Mon ami Jules, je reviens à vous et je vous prie de penser deux nombres à la fois ; je vous les devinerai aussi facilement que s'il n'y en avait qu'un seul. Avez-vous pensé deux nombres? — Oui, monsieur. — Faites-en la somme. — La voilà faite. — A cette somme, ajoutez la différence entre vos deux nombres. — C'est fait. — Quel est le nombre résultant de cette addition ? — Monsieur, c'est 10. — Eh bien! la moitié de ce nombre, qui est 5, est le plus grand de vos deux nombres pensés, et l'autre est trois. — C'est vrai, monsieur.
« Supposons maintenant que je veuille de préférence
connaître le plus petit des deux nombres, au lieu du plus grand. De la somme des deux nombres ôtez leur différence, il vous resteras. Votre plus petit nombre n'estil pas 3, qui est la moitié de 6 ? Les deux nombres que vous avez pensés sont donc 5 et 3, et leur différence est 2. c Cette fois, et ce sera là notre dernier exercice énigmatique , je m'adresse à vous, Alfred ; prenez cette pièce d'or et cette pièce d'argent, et mettez-les chacune dans une main différente, sans que je puisse voir ce que vous faites. Je veux deviner dans quelle main est chaque pièce. Donnez à la pièce d'or une valeur qui £oit un nombre pair, à la pièce d'argent une valeur qui soit un nombre impair ; doublez la valeur de la pièce qui est dans la main droite, triplez celle de la pièce que renferme la main gauche ; ajoutez ensemble les deux produits. Le résultat est-il un nombre pair, c'est-à-dire peut-on en prendre juste la moitié? — Non, monsieur, c'est un nombre impair. — Eh bien I la pièce d'or est dans votre main droite, et la pièce d'argent dans votre main gauche. Si le nombre eût été pair, vous auriez eu la pièce d'or dans la main gauche, et la pièce d'argent dans la main droite. »