‹ Jeux et miracles pour le peuple fidèleChapitre 8 sur 38 · ARSÈNE ET VALENTIN · texte numérisé non relu

ARSÈNE ET VALENTIN

Soit !.. soit !

GRÉGOIRE

Vous en êtes tous trois d'avis ? — Parfait. Ceci posé, et sur quoi nous tombons d'accord, je ne puis croire que nous ne trouvions pas dans la contrée, par exemple sur la route de Saint-Malo... que nous serions appelés à suivre, l'hornme de l'art en question... Et tandis que nous continuerions notre voyage, dans les conditions que vous savez, l'homme de l'art viendrait ici porter à Félix les soins nécessaires. Ainsi seraient conciliés les divers intérêts en jeu, l'épicerie d'Arsène, le vieux père de Valentin, la fiancée de Julien, les honneurs dus au grand saint Jacques et la santé de notre compagnon très cher. — Quoi, Messieurs, nous aurions le cœur de le laisser mourir sans les soins de la médecine ? un camarade 7 je puis dire un ami... et demain un homme d'Eglise? Le grand saint Jacques ne nous le pardonnerait pas. (Rumeur d' approhaûon.)

JULIEN

Pardon ! N'embrouillons rien. La recherche d'un médicastre ne nous oblige pas à abandonner notre ami...

GRÉGOIRE, indigné

Abandonner ! abandonner ! Voilà un mot que je ne veux pas entendre. Abandonner? Nous n'abandonnons pas Félix. Mais nous le remettons entre les mains de plus expert que nous.

ARSÈNE ET VALENTIN C'est juste.

JULIEN D'accord. Mais si le médicastre ne vient pas?

GRÉGOIRE

ïl viendra... si nous l'envoyons. C'est un grand péché, Julien, de douter de la Providence.

JULIEN D'accord. Mais si Félix vient à mourir?

GRÉGOIRE

A-t41 l'air de quelqu'un qui meurt ? Ecoutez ! {On écoute.) Le souffle d'un enfant.

JULIEN Tu prétendais ne point t'y connaître en médecine ?

GREGOIRE

Je sais tout de même bien distinguer un vivant d'un mort... Et puis, quand il mourrait — ce qui ne sera point — notre métier à nous, laïcs, est-il de l'assister à ses derniers moments, alors qu'il prétend devenir curé ? Nous lui en remontrerions sur les choses de l'autre monde, au moment qu'il y entre avec tous les atouts en main 7 C'est absurde, Julien.

ARSÈNE C'est positivement absurde.

VALENTIN Absurde, absurde.

GRÉGOIRE

Maintenant, jeune homme, à votre aise. Si vous préférez perdre votre temps dans cette contemplation inutile, voire dangereuse, tandis que votre fiancée, làbas, se détache progressivement et sûrement de son fiancé, nous ne saurions vous contraindre à nous suivre, bien que vous vous soyez engagé par serment à ne point nous quitter. Je vous en délie et je pars.

JULIEN Vous partez maintenant?

GRÉGOIRE, aux autres Qu'en pensez-vous. Messieurs ? — Oh ! moi, j'ai

le temps, rien ne presse. Mais notre bateau part le 5, je vous le rappelle.

VALENTIN

Ne peut-on attendre à demain ? La nuit porte conseil.

ARSÈNE, résolu

Non, Valentin. Ou bien restons alors... restons ! mais ne risquons pas de voir ce navire nous faire la nique en pleine mer quand nous arriverons sur le port.

GRÉGOIRE

C'est cela... c'est cela! Ou bien restons, Valentin, comme dit Arsène.

JULIEN

Et vous le laissez seul ainsi ?

GRÉGOIRE

Pardon, j'ai tout prévu. Norbert le gardera, en attendant le médicastre.

ARSÈNE

C'est vrai, Norbert est tout indiqué, ce bon Norbert !

il le soigne depuis huit jours

(Approbation.)

GRÉGOIRE

Comme il n'a pas juré, il est libre, s'il veut, de quitter

le gros de ia troupe — ou de nous rejoindre, s'il aime mieux ça. Du reste, il ne peut tarder à rentrer.

ARSÈNE Nous l'attendons ?

GRÉGOIRE Qu'en dites-vous, Valentin ?

VALENTIN Je ne sais.

GRÉGOIRE Et vous, Julien ?

JULIEN

Je dis qu'il faut l'attendre, c'est plus sûr et plus convenable.

ARSÈNE, tranchant

Et moi je dis qu'il ne faut point ; il va se mettre à discuter, à objecter un mot à chaque mot, une mauvaise raison à chacune de nos raisons... qui sont bonnes ; il s'entêtera, il fera du bruit — et il réveillera Félix.

GRÉGOIRE

Et ce sera une journée perdue. — Entendu ! entendu ! — Je vais griffonner un petit billet le renseignant sur notre itinéraire.

ARSÈNE Cela vaut mieux ainsi,

{Grégoire détache une feuille de son carnet et se dispose à écrire)

GRÉGOIRE

Qu'est-ce que nous mettons ?

ARSÈNE Eh bien ! que... que... dans l'intérêt de Félix..

GRÉGOIRE, écrivant Et après ?.

ARSÈNE

Nous allons prendre à Saint-Malo le voilier portugais Etoile-de-la-Mer...

VALENTIN, achevant Qui part le 5 pour la Galice.

GRÉGOIRE Ensuite ?

ARSÈNE

Et que nous en profitons pour envoyer à Félix un homme de l'art..

VALENTIN. répétant De l'art

GREGOIRE, 5 arrêtant

Ce n est pas tout à fait cela. Il serait plus juste de dire que, dans l'iniérêt de Félix, nous allons chercher un homme de l'art en direction de Saint-Malo et que nous profiterons de la course pour nous embarquer...

ARSENE C'est parfait.

GRÉGOIRE

Je rectifie. (// écrit.) J'ajouterai. (// parle en écrivant :) (( Après la viSite de l'homme de l'art, quanci Félix sera en lieu sûr, tu nous rejoindras, si cela te plaît... Au cas où tu préférerais rester avec Félix, nous ne t'en voudrons pas... ))

ARSÈNE ET VALENTIN Nous ne t'en voudrons pas...

GRÉGOIRE

(( Tu n'as pas juré, tu es libre. Nous te serrons la main et... » Voilà qui est fait.

ARSÈNE

Impossible de dire mieux en moins de mots. Ramas- Fons donc notre bagage. Je laisse pour Norbert ce petit tas de provisions et un écu. C'est assez?

GRÉGOIRE posant le billet sur Vescabeau

C'est assez! il faut songer à nous. Je dépose ici le petit billet, et nous partons.

(Chacun prend son ballot, même Julien, mais comme à contre-cœur.)

JULIEN Vous ne prévenez pas Félix?...

GRÉGOIRE, consultant les autres

Non?

Non-

ARSÈNE

VALENTIN

Non...

GRÉGOIRE

Non !.. Norbert s'en chargera. Vous savez ce que c'est que l'imagination d'un malade... Pour une chose toute naturelle, il va falloir entrer dans des complications sans fin. Nous allons l'agiter, le fatiguer, l'inquiéter...

VALENTIN C'est inutile : non.

ARSÈNE

Et à tous points de vue, il est grandement préférable qu'il se réveille en présence de l'homme de l'art !

VALENTIN Oui, ce sera pour lui une bonne surprise.

ARSÈNE, ouvrant la porte Chut! pas de bruit!

GRÉGOIRE

Ce cher FéHx ! — Remettons^le à la garde du grand saint Jacques... et prions pour lui.

ARSÈNE, sortant Nous prierons aussi bien en route.

Passez, Messieurs.

(A 9e moment, Félix se soulève sur sa litière, se retourne et regarde) .

FÉLIX, faiblement Amis... que faites-vous ?

JULIEN qui est resté le dernier, ému, aux autres engagés dans la porte

Arrêtez, Messieurs : Félix est réveillé, il parle.

FÉLIX

Vous me laissez, amis... ?

(Mouvement.)

GRÉGOIRE, aux autres

Notre devoir est de lui répondre. Messieurs. (5 'avançant, tandis que les autres rentrent.) Je viens... je viens, Félix.

FÉLIX C'est vous, Grégoire?

GRÉGOIRE

Dormez, Félix. Ne vous faites pas de tourment inutile. Nous allons vous chercher le médecin, un grand médecin; êtes-vous content?

FÉLIX Vous partez, Grégoire?

GRÉGOIRE

Je vous dis que nous allons nous mettre en quête d'un médecin pour vous. Dormez, Félix, et il vous guérira.

FÉLIX Vous me laissez?

GRÉGOIRE

Si vous ne voulez pas m'entendre, si vous n'avez pas confiance en nous.

FÉLIX

Oh! ne vous fâchez pas! J'attendrai donc ce médecin, Grégoire. Merci, merci... — Où est Norbert ?

GREGOIRE A la fontaine.

FÉLIX Il part aussi, Norbert?

GRÉGOIRE

Allons, allons ! toujours ce cerveau qui travaille ! Vous avez demandé à boire, Norbert est parti vous chercher de 1 eau; il va rentrer.

FÉLIX

Eh bien, serrons-nous la main, mes amis. Si je ne vous revois pas...

ARSÈNE, serrant la main de Félix Que dites-vous là, bon Félix ?

VALENTIN, même jeu Quelle idée!

A bientôt...

A bientôt...

GRÉGOIRE

Et prompte guérison.

(Julien passe le dernier pour serrer la main à Félix; il hésite, se penche, mais la voix de Grégoire le rappelle.)

GRÉGOIRE Vous venez, Julien ?

JULIEN, honteux

Au revoir donc, Félix. (// se détache comme à regret et il rejoint les autres à la porte.)

TOUS Au revoir... au revoir... Félix.

GRÉGOIRE, passant la porte La résignation de ce garçon est admirable.

{Tous sont sortis.)

FÉLIX, seul

Ils sont partis... et Norbert ne reviendra pas. Seigneur, je suis abandonné des homimes. Ayez pitié, Seigneur... — Qu'est-ce que c'est que j'entends ? Le vent courbant les feuilles ou le souffle des bêtes ? — Non, rien... Vous m'entr'ouvrez une fenêtre sur la colline de votre complet abandon... {Un temps.) Mon Dieu, je n'étais pas autrefois sans courage... Mais je ne savais pas qu'il faudrait mourir solitaire et sans serrer la main

d'un homme dans ma main... C'est ma faute... c'est ma faute... Je n'aurai pas assez aimé les hommes... Trop peu pour eux... et trop pour moi... Hélas ! j'ai mal employé ma tendresse... et je vais mourir sans pardon.

(Un temps. Puis une main soulève le loquet de la porte ; Norbert entre dans la cabane, portant sa cruche. Félix se dresse.)

Qui va là?

NORBERT C'est moi, Félix ; c'est moi.

FÉLIX, ému Norbert, viens ici! tu es le meilleur.

NORBERT

Ce bon Félix ! (S' arrêtant.) Ah çà ! où sont passés les autres ?

FÉLIX

Ils sont partis. Donne-moi vite à boire et va-t'en les rejoindre vite. Je n'ai pas mérité que tu sois là.

NORBERT

Partis? Quelle est cette nouvelle? Partis se promener? Ils auraient pu attendre mon retour.

FELIX

Non pas. Ils sont partis partis... avec leur sac et tout.

NORBERT

Sommes-nous deux à rêver maintenant... moi et 'le malade ? — Je ne vois plus que mes affaires. — Partis partis ?

FÉLIX

Ils ont dû laisser un papier pour toi... avec des vivres... là-bas, sur l'escabeau.

NORBERT

Est-ce possible? (// va à V escabeau, prend le papier et lit) (( Dans l'intérêt de Félix... » Tu entends, Félix? (( Nous allons chercher un homm.e de l'art en direction de Saint-Malo... » Voilà qui est bien! « Nous profiterons de la course pour nous embarquer... » — pour nous embarquer? — « sur le voilier portugais Etoile-dela-Mer qui part le 5 octobre à huit heures du soir pour l'Espagne... » {Un temps.) Mais leur serment? leur serment? je ne comprends plus, a Après la visite de l'homme de l'art, quand Félix sera en lieu sûr, lu nous rejoindras si cela te plaît. Au cas où tu préférerais rester avec Félix, nous ne t'en voudrons point. Tu n'as pas juré... tu es libre. Nous te serrons la main et espérons...» (Un temps.) Tu n'as pas juré... tu es libre... De sorte que si j'avais juré comme eux, je serais tenu de les «uivre et de laisser Félix. — C'est eux qui sont dans le besoin : en restant ici, je les abandonne. — J'ai bien

fait de ne pas jurer : je ne comprends rien aux serments. {Un temps.) Soit. II se trouve que le bon Dieu me donne l'occasion d'agir selon mes préférences, je reste donc. — Tout de même... tout de même...

(Allant à Félix.) Mon bon Félix, ne craignez rien; je suis là. (// s'assied à son chevet de C escabeau.)

FÉLIX Eh bien?

NORBERT

Eh bien, lisez si vous voulez et ne vous faites pas de mauvais sang; je reste. (Il lui donne le papier que Félix parcourt. Félix éclate en sanglots.) Qu'y a-t-il, mon ami?

FÉLIX

Pauvre Norbert ! (5e dressant) . Allons, remplissez votre sac, Norbert. J'ai une couverture à vous, reprenez-la. Ils sont partis il y a tout juste une demi-heure : vous n'aurez pas de mal à les rattraper, vous êtes marcheur. — Levez-vous, Norbert ; levez-vous. J'attendrai bien le médecin tout seul. S'il vient. Il n'est pas bien nécessaire qu'il vienne. Partez... vous dis-je... Votre famille aussi, à vous, s'impatiente. Je n'ai besoin de rien, Norbert.

NORBERT

Possible, bon Félix. Et en effet, les services que je puis vous rendre sont médiocres ou nuls. Vous n'avez

pas besoin de moi ; c'est moi qui ai besoin de vous. Voilà !

FÉLIX Pourquoi, Norbert?

NORBERT On n'explique pas un besoin.

FÉLIX

Mais toute votre famille vous réclame... et vos amis qui vont gagner trois mois avec ce bateau portugais...

Je vous le répète, possible. Ma femme et mes enfants, sinon mes amis pèlerins, seraient fâchés d'apprendre que je vous ai laissé pour eux. — Du reste, eii ce moment, je vous assuj-e que je n'ai pas à me débattre. Je suis ici parce qu'il n'y a pas moyen de ne pas y être. J'y reste parce qu'il n'y a pas moyen de n'y pas rester. Et quand le médecin sera venu, je resterai auprès de vous encore... et encore tant que vous ne serez pas guéri. C'est comme ça.

FÉLIX Norbert, Norbert... je vais mourir.

Félix !

NORBERT

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