LA VIE ET LES ŒUVRES
DE
Après avoir décrit aussi fidèlement que possible le < petit Lyre » et l'ancien manoir du poète, il me reste à donner une notice complète sur la vie et les œuvres de Joachim du Bellay (i).
Il naquit, comme nous Tavons dit plus haut, au château de la Turmelièrc, en Lire, à un demi-kilomètre d'Ancenis, vers l'année i525. La date exacte de sa naissance reste encore inconnue. Il était le fils cadet de Jehan du Bellay, seigneur de Gonnor, capitaine de quarante hommes d'armes suivis d'un certain nombre d'archers, de valets et de chevaux, et gouverneur
(i) Je renvoie le lecteur aux remarquables «études que Sainte-Beuve et après lui M. Marty-Laveaux ont consacrces à Joachim du Bellay, le premier dans son Tableau de la poésie française au XVI* siècle, et le second en tCte de son édition des Œuvres françaises du poète angevin, la plus compkte qui ait paru jusqu'ici.
de Brest, qui avait épousé en i52i Renée Chabot, dame de Lire et de la Turmelièrc.
Joachim du Bellay eut deux frères et une sœur puînés; ses deux frères furent l'un et l'autre capitaines de chevau-légers, et sa sœur fut mariée au sieur de la Mauvoysinière (i), chevalier de Tordre du roi, capitaine d'hommes d'armes de ses ordonnances.
A la mort de ses parents qu'il perdit en bas âge, le domaine de Lire échut en partage au poète, tandis que la terre de Gonnor passa à son frère René du Bellay à la merci duquel il fut abandonné.
Sous la tutelle de ce frère aîné, dit-il lui même dans une élégie latine adressée à Jean Morel d'Embrun, sa première jeunesse fut perdue comme en un vert jardin la fleur que nulle onde n'arrose, que nulle main ne cultive (2).
Son frère mort, une cruelle responsabilité lui incomba ; il fut obligé de servir de tuteur à son neveu (3) et de porter la charge de l'enfant et de la maison embarrassée de procès.
C'en était trop pour sa frêle organisation ; il tomba malade à la suite des tracas de toutes sortes que lui
(1) Suivant un aveu de loy.l. le seigneur de la Mauvo\>inicre payait une redevance annuelle au seigneur de IJré et de la Turmelière. dont il <^tait proche-voisin. Aujourd'hui le chîiteau de l'ancienne seigneurie de la Mauvoysinjcre est la propriclc des comtes de Cîibot.
(2) Cette élégie se trouve à la fin d'un mince vol. in-4» intitulé Joachimi Bellaii andini poelcc clarissimi xenia sett illustrium quorundamnominum allusiones. (Parisiis, apud F. Morellum, i56o).
(^) C'est probablement ce neveu de Joachim du Bellay qui fut employé en Allemagne • pour y entretenir les intelligences commcncceî» par feu messire Guillaume du Bellay, sieur de Langey. qui depuis fut iieutenaot-général de François I*"* en Italie. »
causa cette tutelle et il resta deux ans sur le lit. Cette maladie de'cida de sa destinée. Il avait rêvé jusque-lh de se faire un nom dans les armes comme son illustre aïeul M. de Langey; pendant sa maladie il se mit à courtiser les muses et à étudier les auteurs anciens. Il s'était déjà fait connaître dans le chœur aonien, quand il s'aperçut que t s'il voulait gatgner quelque nom entre les Grecs et Latins, il y faudrait employer le reste de sa vie, et peut-être en vain, étant déjà coulé
de son âge le temps le plus apte à l'étude Au moyen
de quoy n'ayant où passer le temps, et ne voulant du tout le perdre, il s'appliqua volontiers à notre poésie ; excité et de son propre naturel, et par l'exemple de plusieurs gentils esprits françois, mesmes de sa profession, qui ne dédaignaient point manier et Tespée et la plume, contre la fausse persuasion de ceux qui pensent tel exercice déroger à Testât de noblesse (i) ».
Voilà son parti pris. Joachim du Bellay s'est jeté dans la rude carrière des lettres. Il a beau dire dans la préface de V Olive que a si la fortune lui veut présenter quelque chose où avecques plus grand fruict il puisse occuper son esprit, » il s'en retirera facilement, c'est serment d'ivrogne. Qui a bu boira ; qui a écrit écrira. C'est déjà beaucoup qu'il pousse le respect de son art jusqu'à garder son indépendance. Combien peu, de son temps, auraient pu dire comme lui que leur Muse « n'était esclave ou mercenaire, mais serve tout seulement de leur plaisir, o
Joachim du Bellay, suivant le conseil de ses amis et
(M Préface de l'0//yf.
22 NOTICE ê
probablement du cardinal, son parent, alla étudier le droit à Poitiers t pour parvenir dans les endroits publics, à l'exemple de ses ancêtres, qui s'étaient avancés à la cour par les armes ou les saints canons. » Poitiers possédait alors une des Universités les plus célèbres de France, et c'est là que Ronsard et Baïf qui furent avec du Bellay les trois grands maîtres de la pléiade, achevaient leur noviciat de sept années, sous la conduite de Jean Dorât. Du Bellay se lia avec eux, voici dans quelle circonstance.
Un jour, en 1548 ou 1549, il s'en revenait de Poitiers, quand il rencontra Ronsard dans une hôtellerie. Ils étaient tous deux un peu parents et je crois même que Ronsard avait été attaché pendant quelque temps à M. de Langey, quand il commandait en Piémont. La connaissance fut prompte et l'amitié suivit. Les deux poètes se communiquèrent leurs idées de réforme littéraire; du Bellay avoua ses goûts pour le sonnet, que Mellin de Saint-Gelais avait rapporté le premier d'Italie ; Ronsard fut moins communicatif et laissa entendre seulement qu'il avait trouvé un nouveau rythme. C'était l'ode pindarique. Intrigué par le mystère dont Ronsard entourait sa découverte poétique, Joachim du Bellay, poussa l'indiscrétion, s'il faut en croire Collctet* jusqu'à soustraire du cabinet de son ami ses premières odes pindariques et à en composer de semblables pour les faire courir et prévenir ainsi la réputation de Ronsard. Celui-ci furieux de l'indélicatesse de du Bellay lui aurait intenté une action pour le recouvrement de ses papiers... mais, comme il avait au fond de tendres sentiments d'amitié pour son émule il lui aurait par-
donné généreusement, « Texhortant le premier à continuer dans Tode. » Qu'ya-t^il devrai dans cette histoire? Sainte-Beuve estime que ce fut une pure espièglerie d'écolier et de camarade. J^aime h le croire, aussi moi, pour rhonneur de Joachim du Bellay.
Du reste, ce qui prouve que cette querelle ne fut jamais bien sérieuse, c'est que par la suite les deux poètes furent plus étroitement liés que jamais.
Quoi qu'il en soit, Joachim du Bellay joua le rôle de précurseur en publiant la Défense et illustration de la langue française , un an avant l'édition des premières poésies de Ronsard (i ).
La Défense exerça sur la littérature française du seizième siècle au moins autant d'influence que la préface de Cromwell sur la littérature du dix-neuvième. Ce fut un coup de trompette formidable et l'on en retrouve les échos dans tous les ouvrages du temps. La Défense aurait suffi pour immortaliser son auteur. Quelques mois plus tard parut V Olive. Joachim du Bellay était évidemment pressé de mettre ses leçons en pratique et de montrer à la nouvelle école comment elle pourrait « endormir l'importun croassement des corbeaux » qui l'avaient appelé ■ hardi repreneur. » IJOlive ne répondit pas à l'attente générale ; elle n'offrait d'intérêt réel que dans l'entrelacement original des cinquante sonnets qui la composaient. Jusque-là les poètes ne s'étaient guère servis que de Fancienne strophe assonante des trouvères ; le sonnet était pour
(i) La Défense parut au mois de février 1549. ^^^^ '^ ^^ mars 1548 ua privilège commun avait été accordé aa libraire Amoul TAngciier pour la Dé/ente et pour V Olive.
ainsi dire inconnu et bien que Joachim du Bellay réserve à Mellin de Saint-Gelais Thonneur de Tavoir apporté d'Italie, il est incontestablement, dit Sainte- Beuve (i), le premier qui fit fleurir le genre et qui greffa la bouture florentine sur le chêne gaulois (2). Vauquelin de la Fresnaie a dit quelque part :
Ce fut toi, Du Bellay, qui des premiers en France D'Italie attiras les sonnets amoureux :
Depuis y séjournant, d'un goût plus savoureux Le premier tu les as mis hors de leur enfance.
Ces quatre vers sont la critique involontaire mais fort juste de VOîive. Les sonnets qui composent ce petit recueil sont encore emmaillottcs ; ils n'ont pas d'ailes et se traînent péniblement. Joachim du Bellay n'était pas encore le maître sonnettiste que ses Regrets devaient nous révéler. Il manquait une corde h sa lyre et la corde essentielle, celle qui fait vibrer les fibres intimes de l'être, la corde du pathétique et du sentiment. L'Italie devait la lui donner. Ce n'est pas cependant que VOlive ne contienne de beaux vers; il y en a qui sont joliment tournés et qui valent la peine qu'on les cite, ceux-ci par exemple :
Si notre vie est moins qu'une journée En réternel, si l'an qui fait le tour Chasse nos jours sans espoir de retour, Si périssable est toute chose née...
(1) Tableau de la littérature française au XVI* siècle, t. Il, p. i34, édition Lemerre.
(2) Je n'aime pas beaucoup cette bouture greffée sur le chcne. mais il ne faut pas trop presser les comparaisons.
Que songes-tu, mon âme emprisonnée?
Pourquoi te plaist l'obscur de notre jour, Si pour voler en un plus clair séjour Tu as au dos l'aile bien empennée ?
Là est le bien que tout esprit désire.
Là le repos où tout le monde aspire, Là est Tamour, là le plaisir encore.
Là, ô mon âme, au plus haut ciel guidée,
Tu y pourras recognoistre Fidée
De la beauté qu'en ce monde j'adore.
Quelle était cette beauté dont il espérait retrouver le modèle, là-haut? Cest encore une énigme. Tout ce que Ton croit savoir c'est que ïOlive désigne par l'anagramme une demoiselle Viole. Colletet dit que cette demoiselle était parisienne ; Goujet prétend au contraire qu'elle était angevine ; en face de ces contradictions il est permis de supposer que Joachim du Bellay n'a chanté qu'une maîtresse imaginaire sous un nom bizarre. C'était du reste la coutume des poètes du temps. Ronsard chantaitC assandre; Baïf chantait Francine; Claude de Buttet, VAmalthée ; Jacques Tahureau, l'il^mir^e; tout le Parnasse avait sa mie, vraie ou feinte, en chair ou en imagination. Ce qui me ferait croire que V Olive de Joachim du Bellay n'a jamais été qu'une femme idéale, c'est que je ne trouve dans ce poème aucun cri d'amour qui soit sorti du cœur, que derrière le poète on ne devine point l'homme \homo natus mulieré). Qu'il y a loin de ces accents à ceux que lui inspirera sa Faustine quelques années plus tard !
Décidément notre poète avait besoin d'aller faire un
a6 NOTICB
voyage en Italie. Quoiqu'il ait amèrement regretté ce voyage, ce n'est pas lui qui aurait pu s'appliquer ce vers de Lamartine :
Sous un ciel toujours pur le cœur ne mûrit pas !
Car il atteignit à Rome non seulement la maturité du cœur, mais aussi la maturité du talent.
Joachim du Bellay qui avait dédié au cardinal du Bellay, son oncle, t les premiers fruits, ou pour mieulx dire, les premières fleurs de son printemps (i) », fut appelé près de lui à Rome. Le cardinal jouait le rôle de protecteur des lettres. En i534, lors de son premier voyage à Rome, il avait eu pour médecin Rabelais, et c'est lui qui l'avait fait nommer à la cure de Meu* don. Plus tard il s'était également intéressé à Louis des Masures, après la mort du cardinal de Lorraine dont ce poète fut pendant quelque temps le secrétaire. Le cardinal menait grand train à Rome où il s'était fait construire un superbe palais, près des Thermes de Dioclétien. Il s'attacha Joachim du Bellay, comme intendant.
Ce n'était pas précisément le poste qu'avait rêvé le poète, et ce n'était guère la peine d'avoir fait son droit pour endosser la livrée de régisseur ; mais Joachim du Bellay avait déjà l'oreille paresseuse, ce qui l'affligeait plus qu'il ne laisse apercevoir dans son Hymne de la surdité^ et, quand il partit pour Rome, le désir, la satisfaction de voir la Ville Éternelle lui faisaient complètement illusion sur les fonctions qui l'y attendaient. Il
(i) Préface 4e la Défense et illustration de la langue françoise.
accepta donc remploi dUntendant du cardinal, non sans se plaindre tout bas, comme on peut le voir dans les lettres conservées à la Bibliothèque de Montpellier et
publiées par M. Révillout (i). a Et quant en quelque endroit de mes sonnets on vouldrait interpréter que les plaintes que j'y Ms se doibvent nécessairement référer à vous (écrit-il au cardinal), comme on voit ordinairement que ceux qui se sentent vrays et fidelles serviteurs sont quelquefois plus prompts à se plaindre et passionnés que les autres, je ne veux pas du tout nyer que voyant beaucoup d'autres qui ne vous atou" chent de si près que moy, ni de parenté ni de service^ recepvoir tant de bien et d'honneur de vous^ comme ils ont fait, il ne m'en soit échappé quelque regret parn^ les autres, i
Le poète fait allusion aux attaques dont il fut Tobjet quand parurent ses Regrets.
On sait que ce recueil est le tableau satirique de Rome présenté sous la forme d'un journal. Le poète était on ne peut mieux placé pour juger de la tête aux pieds ce monde de cardinaux et de courtisans qui s'agitait alors à Rome dans la débauche et dans le crime.
« Tout en ayant de la maison du cardinal le principal soucy», comme il le dit lui-même à Morel, dans son XVII* sonnet, Joachim du Bellay « passait quelquefois le temps à la poésie latine et françoise; » toutes ses impressions quotidiennes, ses souvenirs, ses regrets, il les notait, il les fixait dans ses vers avec d'autant plus de franchise et de sincérité qu'il n'avait pas l'intention de
(i) Ces lettres ont été annexées par M. Marty-Laveaux à son édition.
l8 NOTICE
les publier. Cétait une sorte de Mémento^ un miroir dans lequel, une fois parti de Rome, il aurait plaisir à retrouver les lieux, les hommes et les choses qu'il avait connus et dépeints. Il ne se doutait pas que c'était précisément le déshabillé charmant dans lequel il nous montrait Rome qui ferait vivre éternellement son livre. Les Regrets ont inauguré le genre de la poésie intime si prisée de nos jours. Rien déplus doux, de plus agréable à lire que cette suite de sonnets faciles dont le mal du pays forme la trame légère. C'est de la satire corrigée par la mélancolie du spleen, et qu'on boit comme du petit lait.
Malheureux l'an, le mois, le jour, l'heure et le poinct Et malheureuse soit la flatteuse espérance, Quand pour venir icy j'abandonnay la France, La France et mon Anjou dont le désir me poingt.
Vraiment d'un bon oiseau guidé je ne fus point. Et mon cœur me donnait assez signifîance Que le ciel estoit plein de mauvaise influence Et que Mars estoit lors à Saturne conjoint.
Cent fois le bon advis lors m'en voulut distraire, Mais toujours le destin me tiroit au contraire : Et si mon désir n'eust aveuglé ma raison,
N'estoit-ce pas assez pour rompre mon voyage, Quand sur le seuil de l'huis, d'un sinistre présage, Je me blessay le pied sortant de ma maison (i) ?
Que c'est bien là l'esprit superstitieux des poètes i Joachim du Bellay attribuait à ce petit accident toutes
II) Lit Regrets^ sonnet XXV».
les déconvenues de son voyage en Italie qui, cependant, lui procura le doux plaisir d'aimer et d'être aimé.
Evidemment, quand il écrivit ce sonnet lamentable, l'auteur des Regrets ne connaissait pas encore Faustine, car à partir du jour où il se laissa prendre à ses charmes, nous le voyons moins triste et surtout moins pressé de quitter Rome. Quelle était donc cette belle maîtresse ?
Joachim du Bellay qui nous a raconté ses amours dans la langue d'Ovide n'a point jugé à propos de mettre son nom patronymique au bas du portrait qu'il nous a tracé d'elle (i).
Faustine devait appartenir à une noble famille, car le poète nous apprend qu'elle était convoitée pour sa beauté par les plus saints prélats revêtus de la pourpre.
Elle avait les yeux et les cheveux noirs ; le front blanc comme neige ; les joues vermeilles et les lèvres roses; sa bouche avait des baisers et si longs et si doux que Joachim du Bellay lui avait donné le petit nom charmant de Colombelle.
Columbatim basia longa dabas.
Écoutez cette chanson d'amour dans laquelle il Ta célébrée : .
Sus, ma petite colombelle,
Ma petite belle rebelle,
Qu'on me paye ce qu'on me doit :
(i) Joaehimi Bellaii Andini poematum libri quatuor. Parisiis apad Federicum Morellum, 1558, in-4*.
Qu^autant de baisers on me donne^ Que le poète de Véronnc A sa Lesbie en demandoit.
Autant donc que de fleurs fleurissent, . D'espics et de raisins mûrissent, Autant de baisers donne-moy :
Autant je t'en rendray sur Theure, Afin qu'ingrat je ne demeure De tant de baisers envers toy.
Mais sçais-tu quel baisers, mignonne ?
Je ne veux pas qu'on me les donne A la Françoise, et ne les veux Tels que la Vierge chasseresse Venant de la chasse les laisse Prendre à son frère aux blonds cheveux.
Je les veux à l'italienne.
Et tels que l'Acidalienne
Les donne à Mars son amoureux :
Lors sera contente ma vie
Et n'auray sur les dieux envie
Ni sur leur nectar savoureux (i).
N'est-ce pas que ces vers sont jolis et qu'ils ne dépareraient point récrin poétique d'Alfred de Musset ? Que de grâce câline il y a dans cette stance :
Mais sçais-tu quels baisers, mignonne ?...
Ah 1 certes, ce n'est pas VOlive qui aurait inspiré au poète de si tendres accents.
Cependant son bonheur fut de courte durée. Faus-
( I ) Les Jeux rustiques.
SUR JOACHIM DU BELLAY 3l
tine était mariée — chose grave, même en Italie — et son amant n'y avait pas pris garde. Peut-être pensaitil que le mari dont Tâge avait endormi les sens fermerait les yeux sur les infidélités de la belle ; peut-être aussi se trouvait-il assez protégé par la complicité de la mère de Faustine sous les yeux de laquelle ils roucou«> laient à leur aise.
Quoi qu'il en soit, le mari jaloux enleva un beau jour Faustine de la maison maternelle et l'enferma en lieu sûr, sans pitié pour l'amoureux qui pendant dix jours rôda comme un renard et gagna, en montant la garde à la porte de sa maîtresse, un afifreux rhume de cerveau qui lui donna la fièvre et l'obligea à boire, au lieu devin, des tisanes adoucissantes (i).
Mais le mari se lassa de jouer le rôle de Cerbère, et ne trouva rien de mieux que de mettre Faustine au couvent. Pendant ce temps-là Joachim du Bellay Élisait des neuvaines à Vénus, comme un bon païen qu'il était, pour obtenir la délivrance de sa bien-aimée, et vouait à la déesse des roses, des violettes et deux colombes. C'était plus qu'il n'en fallait pour l'attendrir. Vénus envoya le petit Cupidon vers le cloître avec un passe-partout , et Faustine fut rendue aux caresses de son amant. Voilà l'histoire telle que le poète s'est plu
(i) Me fluens humor cerebro malignus Febris atque ardens, et aohela tussis Jam decem totis retinet diebas
Membra trahentem.
Non mihi dulcis latices Lyci, Sed sitim sedant medicata nostram
Pocula
[Pœmata, fol. 39, a*).
32 MOTICB
à nous la raconter; c'est peut-être le seul roman qWil ait eu dans sa vie. Quand on réfléchit à la condition particulière de Joachim du Bellay on s'explique difficilement que ce poème de Faustine ait été publié de son vivant, sous le patronage de madame Marguerite à qui il était dédié et avec la recommandation du chevalier Olivier. Mais les mœurs d'alors étaient si légères qu'on trouvait tout naturel qu'un poète, fût-il dans les ordres, chanoine de Paris et parent d'un cardinal, ait eu des intrigues amoureuses et les révélât.
Cependant il est fort possible que cette aventure ait contribué à précipiter son départ de Rome. Joachim du Bellay y était resté plus de quatre ans. Les Regrets nous indiquent l'itinéraire qu'il suivit pour rentrer en France. Venise, Genève et Lyon, voilà ses trois grandes étapes. Les deux premières lui ont inspiré les vers les plus mordants qui soient tombés de sa plume.
On connaît son épigramme sur les doges de Venise.
Ces vieux coquz vont espouser la mer
Dont ils sont les maris et le Turc l'adultère (i).
. Celle qu'il a faite sur les Genevois n'est pas moins iine :
Ils boivent nuit et jour en Bretons et Suysses,
Ils sont gras et refaits et mangent plus que trois :
Voilà les compagnons et correcteurs des Roys
Que le bon Rabelais a surnommés saulcissés.
Ils n'ont jamais changé leurs habits et façons.
Ils hurlent comme chiens leurs barbares chansons,
Ils comptent à leur mode, et de tout se font croire (2).
(I) Let Regrets, sonnet CXXXIII.
(3) fxs Regrett, sonnet CXXXV.
SUR JOACHni DU BELLAY 33
Lyon seul wt le pouvoir de le désarmer :
Scéve, je me trouvay comme le fils d'Ânchîse Entrant dans FElysée et sortant des enfers, Quand après tant de monts de neige tout couverts Je vis ce beau Lyon, Lyon que tant je prise (i).
C'est que, pour du Bellay, Lyon c'était la France ; il y rentrait fatigué, désenchanté, mais ayant au cœur la joie inexprimable de Texilé qui revoit son pays.
Hélas 1 cette joie devait se changer bien vite en amertume. De nouveaux chagrins l'attendaient en France plus douloureux que tous ceux qu'il avait essuyés jusque-là. Cette fois encore ce fut la main des siens qui t'appesantit sur lui.
Je me resjouissais d'estre eschappé au vice Aux Circes d'Italie, aux sirènes d'amour, Et d'avoir rapporté en France à mon retour L'honneur que Ton s'acquiert d'un fidèle service. Las, mais après Tennuy de si longue saison Mille soucis mordans je trouve en ma maison, Qui me rongent le cœur sans espoir d'allégence.
Ses lettres au cardinal publiées par M. Révillout nous ont fait connaître la cause de ces soucis.
Joachim ne destinait pas les Regrets à l'impression ; il se contentait, nous dit-il, de laisser voir ses vers à ceux de la maison de son parent qui lui étaient plus familiers ; mais un écrivain breton, qui de ce temps-là vivait avec lui à Rome, en faisait des copies secrètement qu'il vendait aux gentilshommes français de passage en
U) Le» Regrets^ sonnet CXXXVH.
cette ville. Du Bellay en avait été averti par un monsieur de Saint-Ferme. Or quel ne fut pas son étonnement en rentrant en France d'en trouver t une infinité de cop« pies 9 tant à Lyon qu'à Paris. Vainement il intenta des procès à quelques imprimeurs t qui furent condamnés en amendes et réparations », ses Regrets faisaient mal« gré tout leur tour de France. • Voyant donc qu'il n'y avait d'autre remède et qu'il lui était impossible de supprimer tant de coppies publiées partout, il se décida sur les instances du roi qui en avait lu la plus grande part à les faire imprimer sans autrement les revoir, ne pensant qu'il y eust chose qui deubt ofifencer personne. »
C'est alors que le cardinal du Bellay lui retira sa protection. Le cardinal, il ne faut pas l'oublier, était le doyen du Sacré-CoUége, et, quoiqu'il fût indépendant de son caractère et libéral de sa nature, il était tenu de s'observer par sa position même. Or, on savait au Vatican qu'il avait eu pendant quatre ans et demi Joachim du Bellay comme intendant de son palais à Rome, et il avait de bonnes raisons pour craindre que la cour et les cardinaux le rendissent en quelque sorte responsable des écarts de plume de son neveu. Joachim du Bellay avait beau dire que le roi n'avait rien trouvé dans ses Regrets qui pût offenser personne, ce n'en était pas moins une satire des plus acerbes et qui frappait le pape et toute sa cour en pleine poitrine.
Que devaient-ils penser, je vous le demande, de sonnets aussi irrévencieux que celui-ci :
KO BELLAY 3i
On ne fsit de tout bois l'image de Mercure, Dit le proverbe vieil : mais nous voions icy De tout bois faire pape et cardinaux aussi.
Et vestir en trots jours tout une autre fif;ure.
Les princes et les rois viennent grands de nature , Aussi de leurs grandeurs n'ont-ils tant de souci, Comme ces dieux nouveaux, qui n'ont que le sourci, Pour foire révérer leur grandeur qui peu dure.
Paschal, j'ay veu celuy qui n'aguâres tratnoit Toute Rome après lui, quand il se pourmenoit, Avecques trois valletz cheminer par la rue :
Et traîner après luy un long or^çueil Romain Celuy, de qui le frère a l'ampoulle en la main, Et l'aiguillon au poing se courbe à la charrue (i)-
Il faut croire d'ailleurs que le roy Henry II fit ses réserves au momeat de la publication des Regrets, car l'exemplaire peut-être unique de l'ancienne bibliothèque du roi, à présent Bibliothèque nationale (Y, 4^93^ contient huit sonnets de plus que l'édition originale {Paris. Frédéric Morel, 1 558, in-4''). Ces huit sonnets ont été publiés pour la première fois dans l'ordre qu'ils deyaient occuper (CV à CXII) par M. Isidore Liseux qui nous a donné en 1876 une si gracieuse édition des Jeux rustiques et des Regrets (1). On n'a qu'à les parcourir pour comprendre les raisons qui les avaient fait retrancher de la première édition. Henry II voulait bien tes lire sous le manteau de la cheminée royale ;
0) Let Regreti, aonncl Cil.
Il) Lji itcoimnt tn revint 1 H. Pialia Ptri* *i U prcmitre publicttlon t M. A. de Moouiglon.
36 NoncK
c'était de mode alors à la cour de France de s'amuser des scandales publics de la cour de Rome ; mais il se serait fait un scrupule de laisser courir dans le monde des railleries aussi cruelles que celles-ci :
De voir mignon du roy un courtisan honneste, Voir un pauvre cadet Tordre au col soustenir, Un petit compagnon aux estatz parvenir, Ce n'est chose (Morel) digne d'en faire feste.
Mais voir un estaffier, un enfant, une beste. Un forÊint (i), un poltron cardinal devenir.
Et pour avoir bien sceu un singe entretenir (2) Un Ganymède avoir le rouge sur la teste :
S'estre veu par les mains d'un soldat espagnol Bien hault sur un eschelle avoir la corde au col Celuy que par le nom de Sainct-Père l'on nomme :
Un bélistre en trois jours aux princes s'ëgaller. Et puis le voir de là en trois jours dévaller : Ces miracles (Morel) ne se font point qu'à Rome.
Qui niera (Gillebert) s'il ne veult résister Au jugement commun, que le siège de Pierre Qu'on peult dire à bon droit un Paradis en terre. Aussi bien que le ciel, n'ait son grand Juppiter ?
(i) Fanfaron.
(a) Allusion à nn protégé de Jules III, rencontré par lui dans les rues avec un singe, et promu peu de temps après au cardinalat. Ccst encore à lui que s'applique le trait suivant. (Note de M. de Montaiglon).
Les Grecs nous ont fait l'un sur l'Olympe habiter, Dont souvent dessus nous ses fouldres il desserre L'autre du Vatican delasche son tonnerre, Quand quelque Roy l'a fait contre lu^ despiter.
Du Juppiter céleste un Ganymède on vante, Le Thusque Juppiter en a plus de cinquante :
L'un de Nectar s'enyvre, et l'autre de bon vin.
De l'aigle l'un et l'autre a la défense prise. Mais l'un hait les tyrans, l'autre les favorise : Le mortel en cecy n'est semblable au divin,
Où que je tourne l'œil, soit vers le Capitole, Vers les baings d'Antonin ou Dioclétien, Et si quelqu'œuvre encor dure plus ancien De la porte Sainct-Pol jusques à Ponte-mole;
Je déteste à part-moy ce vieil Faucheur, qui vole. Et le ciel, qui ce tout a réduit en un rien; Puis songeant que chacun peult répéter le sien, Je me blasme, et cognois que ma complainte est foie.
Aussi seroit celuy par trop audacieux,
Qui vouldroit accuser ou le temps ou les cieux,
Pour voir une médaille ou columne brisée.
Et qui sçait si les cieux referont point leur tour, Puisque tant de seigneurs nous voyons chacun jour Bastir sur la Rotonde et sur le Collisée ?
Jefuz jadis Hercule (i), or Pasquin je me nomme, Pasquin fable du peuple, et qui fais toutefois
(i) La statue de Pasquin qu'on pensait alors avoir été en Hercule. (Note de M. de MonuigIon.\
38 NOTICK
Le mesme office encor que j'ay fkit autrefois,
Veu qu'ores par mes vers tant de monstres j'assomme.
Aussi mon vray mestier c'est de n'espargner homme. Mais les vices chanter d'une publique voix ; Et si je puis encor, quelque fort que je sois, Surmonter la fureur de cet Hydre de Rome.
J'ai porté sur mon col le grand palais des dieux, Pour soulager Atlas, qui sous le faiz des cieux Courboit las et recreu (i) sa grande eschîne large.
Ores au lieu du ciel, je porte sur mon doz
Un gros moyne Espagnol, qui me froisse les oz ;
Et me poise trop plus que ma première charge.
Comme un qui veult curer quelque cloaque immonde, S'il n'a le nez armé d'une contresenteur, Estouffé bien souvent de la grand'puanteur Demeure ensevely dans l'ordure profonde :
Ainsi le bon Marcel (2) ayant levé la bonde.
Pour laisser escouler la fangeuse espesseur Des vices entassés, dont son prédécesseur Avoit six ans devant empoisonné le monde :
Se trouvant le pauvret de telle odeur surpris. Tomba mort au milieu de son œuvre entrepris, N'ayant pas à demy ceste ordure purgée.
Mais quiconques rendra tel ouvrage parfait,
Se pourra bien vanter d'avoir beaucoup plus fait
Que celuy qui purgea les estables d'Augée.
{i) Fatigué.
{2) Le pape Marcel, qai succéda à Jules III de honteuse mémoire, ne régna que vingt-deux jours et eut pour successeur Paul IV.
SUR JOACHIM DU BELLAY Sç
ex
Quand mon Caracîol de leur prison desserre Mars, les vents et Thyver ; une ardente fureur, Une fière tempeste, une tremblante horreur Ames, ondes, humeurs, ard, renverse et reserre.
Quand il lui plait aussi de renfermer la guerre, Et l'orage et le froid : une amoureuse ardeur. Une longue bonasse, une doulce tiédeur Brusle, appaise et résoult les cœurs. Tonde et la terre.
Ainsi la paix à Mars il oppose en un temps, Le beau temps à Forage, à Thyver le printemps, G>mparant Paule quart avec Jules troisième.
Aussi ne furent onq' deux siècles plus divers. Et ne se peult mieux voir l'endroit par le revers. Que mettant Jules tiers avec Paul quatrième,
Je n'ay jamais pensé que ceste voulte ronde Couvrist rien de constant : mais je veulx désormais, Je veulx (mon cher Morel) croire plus que jamais, Que dessous ce grand Tout rien ferme ne se fonde.
Pubque celuy qui fut de la terre et de Tonde Le tonnerre et Tefifroy, las de porter le faiz, Veult d'un cloistre borner la grandeur de ses faicts, Et pour servira Dieu abandonner le monde.
Mais quoy ? que dirons-nous de cet autre vieillard. Lequel ayant passé son aage plus gaillard Au service de Dieu, ores César imite ?
Je ne sçay qui des deux est le moins abusé :
Mab je pense (Morel) qu'il est fort mal aisé,
Que Tun soit bon guerrier, ny Tautre bon hermite.
40 Moncs
Quand je yoy ces seigneurs, qui l'espée et la lance Ont laissé pour vestir ce sainct orgueil romain, Et ceux-là, qui ont pris le baston en la main. Sans avoir jamais £ut preuve de leur vaillance ;
Quand je les vois (Ursin) si chiches d'audience. Que souvent par quatre huiz on la mendie en vain : Et quand je voy l'orgueil d'un camérier hautain. Lequel feroit à Job perdre la patience.
Il me souvient alors de ces lieux enchantez, Qui sont en Amadis, et Palmerin chantez, Desquels l'entrée estoit si chèrement vendue.
Puis je dis : ô combien le palais que je voy Me semble différent du palais de mon roy, Où Ton ne trouve point de chambre defifendue !
Voilà les huit sonnets que le roy Henry II avait fait cartonner dans l'exemplaire des Regrets destiné à sa bibliothèque. Ce n'est pas qu'ils soient beaucoup plus méchants que les autres, et je ne vois guère que les plaisanteries du poète sur le Jupiter du Vatican et ses cinquante Ganymèdes (sonnet CVI) et la comparaison par laquelle se termine le sonnet CXII qui aient pu justifier la censure royale.
Quoi qu'il en soit, le cardinal du Bellay se montra très ofifensé de la publication des Regrets^ et, pour signifier son mécontentement au poète, il lui retira sa protection. Joachim croyant avoir été desservi par les Carafifes auprès du cardinal lui écrivit pour se défendre une longue lettre sous la date du dernier jour de juillet i559, dans laquelle se comparant à Job sur son fu-
mier il prie Dieu de confondre ses ennemis comme il confondit les cousins du malheureux Job. « Dieu veuille, dit-il, qu'en cette mienne adversité je n'esprouve encore cette persécution de ceux dont par raison je debvrais attendre toute aide et consolation et noo pas recevoir tant de mal pour le bien que je pense leur avoir fedct. > Il faut croire qu'on l'avait menacé de l'Inquisition, car il écrit : t Quant à l'Inquisition, qui est le principal point dont l'on veult me faire peur, je voudrais estre aussi asseuré, monseigneur, de debvoir regagner vostre bonne grâce que j'ay peu de crainte de tel inconvénient. Je n'ay vescu jusques icy en telle ignorance que je n'entendisse les points de nostre foy, et prie Dieu qu'il ne me laisse pas tant vivre que de penser seullement, non qu'escrire, chose qui soit contre son honneur et de son église. »
Hélas l le pauvre poète ne savait pas qu'il est beaucoup plus dangereux de s'attaquer aux ministres de la religion qu'à la religion elle-même, et que la plupart des suppliciés de l'Inquisition n'ont dû leur martyre qu'à la haine des prêtres pervers en qui ils refusaient de reconnaître les représentants du Christ.
Comme un malheur n'arrive jamais seul, suivant le proverbe, Joachim du Bellay se vit enlever tour à tour et vers le même temps ses plus puissants protecteurs. Déjà la reine de Navarre était morte ; Henri II tomba dans le tournoi célèbre dont le poète avait écrit les Inscriptions ; enfin Marguerite de France qui lui était si dévouée et t de son œil divin ses vers favorisait (i) 9 partit pour la Savoie avec le duc Emma-
[i\ Les Regrett. sonnet VIK
4a NOTIGC
nùel-Philibert qu'elle veoait d'épouser. Ce départ de Madame TafiBigea plus que toutes ses tribulations et lui inspira sa fameuse lettre au sieur Jean de Morel, Ambrunois, qui est un ohef-d'œuvre de délicatesse et de sentiment (i).
Joachim du Bellay y déplore « sa fascheuse et importune surdité qui l'a contraint de garder la chambre pendant un mois et ne lui a pas laissé « le moyen de pouvoir faire la révérence à Madame et luy baiser les mains t avant son départ ; la seule consolation qui lui restera désormab, écrit-il au milieu des larmes « les plus vrayes larmes qu'il pleura jamais, » c'est la gloire d'avoir esté agréable à la plus sage, vertueuse et humaine princesse qui ait esté de son temps. >
Madame de Savoie partie, il n'avait plus qu'à mourir. Tout le monde Tabandonnait à cause de sa triste surdité. Eustache du Bellay, lui-même, qui par sa position d'archevêque de Paris pouvait lui être de si grand secours ne trouvait rien de mieux que d'achever de le perdre dans Tesprit du cardinal :
« Faut, monseigneur, que je vous die que devant
mon partement de Paris il estoit du tout sourd et
quasi sans aucune espérance de guarison, seripto est agendum et loquendutn cum eo. Et au temps qui court il est besoin avoir gens clairvoiants et oyants mesmement pour le fait de la Religion (2).
Voilà comment se conduisaient envers lui les parents de Joachim du Bellay.
(i) Cette lettre, qui a été publiée dans rédition de i559, A la taitc du Tombeau du roi 'Heurt i/, porte la date da 5 octobre i559.
(3) Quelquet mêis de la vie de Joachim du Bellay^ par M. Rérillout.
Il y a des hommes qui doivent leur salut à leur famille ; le poète angevin ne dut jamais à la sienne que des chagrins et des larmes.
Ecoutez ce touchant sonnet qu'il adressait à Jacques Grevin (i) quelque temps avant de mourir :
Comme celuy qui a de la course poudreuse Ou de la luyte (2) huylée, ou du disque eslanctf, Ou du ceste plombé de cuir entrelacé, Rapporté mainte palme en sa jeunesse heureuse,
Regarde, en regrettant sa force vigoureuse, Les jeunes s'exercer, et ]à vieil et cassé, Par un doux souvenir qu'il ha du temps passé, ResveiUe dans son cœur sa vertu généreuse :
Ainsi voyant, Grévin, prochain de ma vieillesse Au pied de ton Olimpe exercer ta jeunesse, Je souspire le temps que d'un pareil esmoy
Je chantay mon Olive, et resens en mon âme Je ne sçay quelle ardeur de ma première flâme Qui me fait souhaiter d'estre tel comme toy.
Ne dirait-on pas la plainte d'un homme chargé d'années et qui n'a plus rien à attendre de la vie ? C'est qu'en effet la souffrance et les inquiétudes de toutes sortes l'avaient brisé avant l'âge.
Jam mea cycneis sparguntur tempora plumis. Dit-il quelque part. Cétaient déjà les premières fleurs du cimetière. Il mourut le soir du i«' janvier i56o, frappé d'apoplexie, en rentrant chez lui après souper.
(1) Jacques GréTin né à Clermont (Picardie) en i538 mort en 1670 à Turin on il avait accompagné en qualité de médecin, Marguerite de France, celle que J. dn Bellay aimait tant.
(a) Ltttte.
Il «yait à j^ine trente-cinq ans. Six semaines auj>arayant le cardinal du Bellay était mort à Rome, et, comme pour reconnaître son injustice à Pégard de son neveu, il s'était démis en sa faveur de rarchevèché de Bordeaux.
La mort de Joachim du Bellay fut un véritable deuil pour la pléiade. Tous les poètes le pleurèrent à l'envi. Rémi Belleau lui consacra un chant pastoral :
Ainsi Pasteurs cueillez et recueillez encor'
Le reste de Forage et le riche thrésor
De ses vers doux-coulants, qui vivront d'âge en ftge.
Ronsard le célébra dans ses vers solennels, et Colletet dans sa vie manuscrite du poète angevin nous a religieusement donné la liste des pièces de vers qui composent son Tombeau poétique.
Il n'a oublié qu'une chose c'est de nous dire exactement où furent inhumés ses restes mortels, Goujet dit bien qu'il fut enterré à Notre-Dame de Paris, en la chapelle de Saint-Crépin et Saint-Crépinien, au côté droit du chœur, prés de Louis du Bellay; mais M. Marty-Laveaux qui a consulté MM. de Gaulle et Mabille auteurs de VEpitaphier de Paris, nous apprend que ces Messieurs n'ont pu lui f3umir que l'épitaphe de René du Bellay, évèque du Mans et celle de Louis du Bellay archidiacre de Notre-Dame et conseiller au parlement de Paris dont le tombeau était bien, comme le dit Goujet, au milieu de la chapelle de Saint-Crépin ; il faudrait donc retrouver l'épitaphe de Joachim du Bellay pour savoir s'il fut enterré ou non dans une chapelle de Notre-Dame. En attendant voici, pour nous en tenir
lieu, celle qu'il se fit à lui-même et que nous donne Piganiol de la Force dans sa Description de Paris :
Clara progenie, et domo vetusta (Quod nomen tibî sat meum indicarit) Natus, contegor hac (viator) urna.
Sum Bellaius et poeta : jam me Sat nosti, puto. Num bonus poeta, Hoc versus tibi sat mei indicarint.
Hoc solum tibi sed queam (viator) De me dicere : me pium fuisse, Nec Ississe pios : pius si et ipse et, Mânes laedere tu meos caveto (i).
Joachim du Bellay avait bien employé sa journée humaine. Dans le court espace de douze ans qui séparait sa rencontre avec Ronsard de sa mort il avait produit la Défense, V Olive, les Antiquités, les Jeux rusti* ques sans parler de son œuvre latine où il a caché les misères et les seules joies de son existence. Ces trois derniers recueils datent de Rome. Les Antiquités avaient été son cri d'enthousiasme, son premier salut à la Ville Eternelle (2) :
U) Issu d'une illustre race et d'une maison ancienne,
(Ce que mon nom t'aura suffisamment indiqué)
Passant, je repose dans cette ume.
Je suis du Bellay, le poète ; tu me connais
Assez, je pense. Si je fus bon poète
Mes vers te l'auront suffisamment appris.
Je ne te demande qu'une chose, passant,
C'est de dire de moi : il fut juste
Et n'offensa jamais les justes ! et si tu es juste aussi toi
Prends garde d'offenser mes Mines.
(3) Les Antiquitét de Rome et le Songe qui leur fait suite furent traduits en 1591 par le grand poète anglais, Edm. Spencer, sous le t\tTC dt Ruines 0/ Rome. Déjà en 1569, Spencer qui n'avait que dix* sept ans, aviit donné une première traduction du Songe,
46 NOTICS
NouTéftu veaii qui cerche Rome en Rome, Et rien de Rome en Rome n*apperçois, Ces vieux palais, ces vieux arcs que tu vois, Et ces vieux murs, c'est ce que Rome on nomma.
Voy quel orgueil, quelle ruine et comme Celle qui mist le monde sous ses lois Pour donter tout, se donta quelquefois, Et devint proye au temps qui tout consomme.
Rome de Rome est le seul monument, Et Rome Rome a vaincu seulement.
Le Tybre seul, qui vers la mer s'enfuit,
Reste de Rome. O mondaine inconstance !
Ce qui est ferme est par le temps destruit.
Et ce qui fuit au temps ùlïI résistance !
Comme tous les étrangers qui visitent Rome, il avait été pris, à Taspect de ses ruines grandioses, de cette fièvre chrétienne de Tart dont parle Frédéric Ozanam
Que n'ay-je encor la harpe thracienne.
Pour resveiller de l'enfer paresseux Ces vieux Césars et les ombres de ceux, Qui ont basti cette ville ancienne !
Ou que je n'ay celle amphionienne Pour animer d^un accor4 plus heureux De ces vieux murs les ossements pierreux Et restaurer la gloire ausonienne.
Peussé-je au moins d'un pinceau plus agile Sur le patron de quelque grand Virgile De ces palais les portraicts façonner :
J'entreprendrois, veu Tardeur qui m'allume, De rebastir au compas de la plume Ce que les mains ne peuvent maçonner.
Que c'est bien là l'artiste épris du beau 1 mais le cadre paien valait mieux que la toile chrétienne. Quelle déception pour du Bellay quand il a mis le pied dans le cloaque impur de la cité des papes ! Il s'était figuré une ville austère, une nouvelle Sion sanctifiée par ses souvenirs religieux et voilà que « dessous l'orgueil des trois couronnes d'or, il ne découvre que Tambition, la haine et la feintise (i). >
Les Regrets sont nés de ce désenchantement, aussi, pour avoir la mesure de l'esprit du poète, pour connaître sa pensée intime sur les hommes et les choses de son temps, nous faudra-t-il revenir toujours à ces Mémoires satiriques écrits jour à jour par une plume vigoureuse et maîtresse d'elle-même.
Quant aux Jeux rustiques (z), qui, de l'avis de Sainte- Beuve, constituent après les Regrets l'œuvre la plus sérieuse de du Bellay, il semble que le poète ait pris à tâche de s'y essayer dans tous les genres et sur tous les rythmes. L'ode, la villanelle, la chanson, l'élégie, l'épithalame, l'épitaphe et l'idylle y ont été abordées par lui avec un rare bonheur. Rien de plus gracieux, de plus vif que son Epitaphe d'un chat ; rien de plus spirituel que son Hymne de la surdité; et sa chanson du Vanneur de blé'i Y a-t-il dans la poésie française quelque chose de plus alerte et de plus dansant f
A vous, troupe légère.
Qui d'aile passagère Par le monde volez,
(i) U» Regretta toanet LXXVIU.
(3) Là première édition des Jeux riuliques est de i558.
48 NOTICI
Et d'un sifflant ^nurmurt L'ombrageuse verdure Doucement ébranlez :
J'offre ces violettes, Ces lis et ces fleurettes.
Et ces roses ici, Ces merveillettes roses Tout freschement écloses.
Et ces œillets aussi.
De votre douce haleine Eventez cette plaine, Eventez ce séjour.
Cependant que j'ahanne (i) A mon bled que je vanne A la chaleur du jour.
N'est-ce pas de la musique charmante ? Victor Hugo qui a pris cette chanson pour épigraphe de sa ballade de Trilby n'a rien fait de mieux dans ce genre.
Mais c'est surtout dans Tépître que Joachim du Bellay a gagné ses lettres de maîtrise. « Le Poète couT'^ « tisan peut être considéré, dit Sainte-Beuve (a), « comme une de nos premières et de nos meilleures « satires régulières où classiques. L'alexandrin y est « manié avec la gravité et l'aisance qu'il avait durant « ces premiers temps de rénovation. Malherbe ne lui « avait pas encore imposé, comme loi de sa marche, le « double repos invariable du milieu et de la fin du vers. « Si le mouvement de la pensée était plus fort, la césure,
(i) Que je m'essouffle.
(3) Tableau de la poésie françaUe, au zvi* iiècle, x. II. p. io5* 107. Edition Lemerre.
obéissante et mobile, se déplaçait ; et, bien qu'elle ne disparût jamais complètement après le premier hémistiche, elle ne faisait dans ce sens qu'y glisser en courant, y laisser un vestige d'elle-même, et s'en allait tomber et peser ailleurs, selon les inflexions du sens et du sentiment. La rime aussi, au lieu d'être un signal d'arrêt et de sonner la halte, intervenait souvent dans le cours d'un sens à peine commencé, et alors, loin de l'interrompre, l'accélérait plutôt en l'accompagnant d'un son large et plein. Cet alexandrin primitif à la césure variable, au libre enjambement, à la rime riche qui fut d'habitude celui de du Bellay, de Ronsard, de d'Aubigné, de Régnier, celui de Molière dans ses comédies en vers, et de Racine en ses Plaideurs^ que Malherbe et Boileau eurent le tort de mal comprendre et de toujours combattre, qu'André Chénier, à la fin du dernier siècle, recréa avec une incroyable audace et un bonheur inoui ; cet alexandrin est le même que la jeune école de poésie affectionne et cultive, et que tout récemment (1) Victor Hugo par son Cromwelly Emile Deschamps et Alfred de Vigny par leur traduction en vers de Roméo et Juliette^ ont visé à réintroduire dans le style dramatique. Nos vieux poètes ne s'en sont guère servis que pour l'épître et la satire, mais ils en ont connu les ressources infinies et saisi toutes les beautés franches. On est heureux en les lisant, de voir à chaque pas se confirmer victorieusement une tentative d'hier et de la trouver si évidemment con-
(i) La première édition du Tableau de la poésie françaite de S«inte-Beuve, est de 1838.
50 NOnCl SUR JOACHIM DU BELLAY
« forme à Tesprit et aux origines de notre versification. • y sa cité tout au long ce remarquable passage du livre de Sainte-Beuve, parce que le célèbre critique y ùlii valoir avec plus d'autorité que personne le talent et les qualité^, maîtresses de Joachim du Bellay et qu'il nous explique comment notre poète échappa au ridicule sous lequel tombèrent, pour ne plus se relever, la plupart de ses contemporains.
Il semble d'ailleurs que Joachim du Bellay ait eu conscience de sa fortune littéraire quand il adressait ces vers au seigneur Bouju (i), son compatriote :
De mourir ne suis en esmoy
Selon la loy du sort humain,
Car la meilleure part de moy
Ne craint point la fatale main :
Craigne la mort, la fortune et l'envie A qui les dieux n'ont donné qu'une vie.
Mon nom du vil peuple incognu
N'ira sous terre inhonoré ;
Les Sœurs du mont deux fois cornu
M'ont de sépulchre décoré Qui ne craint point les Aquilons puissans Ni le long cours des siècles renaissans.
Pourquoi donc avait-il pris cette lamentable devise : Spes et/ortuna valete l Ce n'est pas adieu mais au revoir qu'il devait dire, en mourant, à l'espérance et à la gloire, car la mort ne fut pour lui que le passage de la vie à l'immortalité.
(I) Jacques Bouja, angevin, i5i5-i578, auteur de poésies grecques, latines, françaises, dont beaucoup sont restées inédites.