‹ Job, ou, Les pastoureaux, 1251Chapitre 10 sur 15 · JOC · texte numérisé non relu

JOC

— Eh bien ! c'est moi qui vous le dirai , s'écria Dicudonné d'un air de triomphe, en reprenant le billet; ceci n'est autre chose qu'une lettre en arabe, adressée par Malek-Kamel-Mohammed, sultan, c'est-à-dire seigneur d'Egypte, au juif Eliacin-Ben-Nachor.

Un murmure d'étonnement et de curiosité courut parmi la foule, qui s'approcha avec précipitation. Dieudonné lut :

«Au nom de Dieu clément et miséricordieux; le salut soit sur notre prophète Mahomet et sur sa famille !

f( Ta lettre nous est parvenue avec le rapport qu'elle contenait sur les forces de la sultane de France, et sur ses dispositions à notre égard. Tu nous apprends en outre qu'un derviche nazaréen, nommé Job, parcourt le royaume en enrôlant sous sa bannière les bergers et autres gens de bas état, pour les conduire ensuite contre nous. Nous n'en avons conçu aucune inquiétude, car ce Job est d'intelligence avec nous; mais si, enflé d'orgueil à l'aspect de la multitude qu'il trainc à sa suite, il oubliait ses sermens et nous faisait la guerre, nous nous rappellerions les paroles du Prophète ; Combien de fois une poi-

i56 JOD.

giicc d'iiommcs n'a-f-clle pi\s mis en fuite des armées innombrables, par la permission divine? ear Dieu est avec ceux qui lui sont fidèles.

a Envoie un émissaire auprès de ce Job, et fais-lui dire pour toutes paroles que Lisbeth 1 attend avec impatience dans la solitude où sa virginité est à l'abri, et que, pour le présent, elle lui envoie le plus sincère des complimens^ avec un salut aussi suave que le musc, dont le moindre morceau, comme le plus gros, a son parfum.

« Puisse le Seigneur te montrer la voie qui conduit à lui! puisse-t-il t'aecorder wnc bonne im et te faire retenir ce que nous lavons dit! Adieu.

« Au Katre , la ville bien gardée , le jour du s.îbbat, 2*= de Mobarram de l'année 649 de l'hégire prophétique. »

Cette lettre avait soulevé une tempête qui n'attendit que la fin de sa lecture pour éclaler. La foule se porta avec d'effroyables imprécations vers la rue où demeuraient tous les juifs de la ville. En un clin d'œil la porte d"Éliaein-l>en- Nachor fut enfoncée, et lui-même mis en pièces, ainsi que toute sa famille. Mais la foule ne se

JOB. i57

borna pas à ces excès. Furieuse, elle pénétra chez les autres juifs, les égorgea et pilla tout leur avoir, puis revint à la maison d'Eliacin, qui, avant la fin du jour, ne présenta plus qu'un amas de décombres.

Toutes les rues et les places d'alentour étaient jonchées de cadavres et de lambeaux ensanglantés. La multitude les recueillit, les transporta au pied du gibet, en y joignant des ossemens de chiens , de pourceaux et d'autres animaux immondes; elle ne fit de tout cela qu'un seul mon^ ceau, qu'elle couvrit de débris de navires et de fagots de pins verts. La corde |au bout de laquelle Job était pendu fut coupée, et le cadavre tomba lourdement sur le bûcher, auquel le feu fut mis de tous côtés.

Le lendemain, pas même de cendres , la brise de la mer les avait balayées pendant la nuit!!!

2lu^ffr^Ji - le - i5àt^t^*^.

Souvent voit-on l'homme plain d'indigeoce En hault degré venir par diligence.

; Iloman (if Btuic rfe Jlantoitne.)

Et cil que fortune a mis cl haut de sa roe , Puet estre toz séurs qu'il charra en la boe. Aux riches de cest monde fait fortune la moe.

;Lc9 Begris de la mort StiotLors.)

Tarit estiez, enfant de pou d'jé , tenant vos trova el gant, joste le gu<-, Que ne sentes Jire cl'oii futos ne IVe Je quel terre vos fntes aporté.

iRoman de P/nr..<as.i

— Mon père ! mon père !

— Qu'est-ce, mon fils?

— Venez vite. Par mon serment! c'est un chevalier! c'est un comte! il porte écartelc au i.

i64 AUDEFROI-LE-BATARD.

et 4. échiqueté d'or et de gueules, au 2. ei 5. f/<? sable, au lion d'argent, la queue fourchée . Venez donc, mon père; il approche. Oh! comme il se tient bien sur son grand destrier. Tenez , le voilà arrêté à notre porte, l'entendez-vous, mou père! comme il frappe fort?

Pendant ce temps-là le père Engilbert, occup«* à copier un manuscrit, ne remuait pas plus que les statues qui décorent le portail de l'abbayo de Saint-Faron. Alors Audefroi quitta la fenêtre de la tourelle, descendit rapidement l'escalier, et arriva dans la cour au moment où le chevalier y entrait.

— Vassal, dit ce dernier à un varlet qui lui avait aidé à descendre de cheval , le vénérable père Engilbert est-il encore de ce monde ?

— Oui, messire, s'empressa de lui répondre Audefroi , que lui mandez-vous ?

— 11 est encore vivant! grâces en soient rendues à notre Seigneur et à sa très sainte mère ! mon beau damoiseau , je te prie, conduis-moi vers lui.

— Volontiers, messire.

AUDEFROI-LE-BATARD. 1 65

Et Audefroi le conduisit à la cellule de l'abbé, tielui-ci entendant le murmure de fer que rendait dans l'escalier l'armure du comte, avait ouvert sa porte. Quand il aperçut le nouveau venu, il hésita un inst«nt; mais bientôt des larmes jaillirent des yeux de tous les deux, et ils se jetèrent dans les bras l'un delautre.

— Mon cher Robert î

— Mon cher Amaury T

— Je ne m'appelle plus Robert 1 s'écria labbé, je ne suis plus que le père Engilberl; mais, mon vieil ami , d'où viens-tu ^ Les larmes que je verse en ce moment ne sont pas les premières que j'aie versées en pensant à loi; de fausses nouvelles m avaient annoncé que tu avais éîé tué en combattant sur le bord du Nil, contre les Sarrasins, que Dieu maudisse! mais son saint nom soit loué, car il a exaucé ma prière, et je t aurai revu avant de mourir !

Et ils a embrassèrent derechef.

— En vérité? mon ami, s'écria le conile. Oh!

i66 AUDEFROI-LE-BATARD.

le malencontreux donneur de nouvelles ! Il est bien vrai que je fus blessé, en m'élançant avec mes chevaliers au secours du malheureux comte d'Artois, frère du roi notre sire, dont Dieu aie lame ! mais il venait d'être tué dans mie maison de la ville de Mansourah, où il s'était laissé cerner. Quant à moi, percé de deux traits, je fus tiré hors de la mêlée par le brave Foulques, mon écuyer, que j'ai depuis perdu, et peu de jours après, je fis payer cher ma blessure aux mécréans.

— Dieu soit béni ! s'écria l'abbé.

En ce moment la cloche de l'abbaye somia vêpres, et le père Engilberl, quoiqua grand regret, se ravit aux bras de son ami, pour aller officier.

Le chevalier l'y suivit. Immobile contre un des pilliers massifs de la nef, il écoutait avec déices tour h tour les accens de l'orgiie oriental, la voix jeune et pure d'Audefroi, et le chant grave et monotone des moines. On eut dit Ogerle-Danois,qui sciait levé de son tombeau armé de toutes pièces! S il tournait les youx,ccii'é-

AUDEFROI-TE-MTARD. 167

Uni que [X)ur les porter sur les livres des moines, dont les peintures semblaient rctlcchir celles des vitraux.

Après l'office, les moines entrèrent dans la salle du chapitre; là le comte leur raconta tout ce (jue les croisés avaient eu h sôudrir dans leur séjour en Egypte, et quand il leur eut appris la captivité de Louis IX, sa délivrance et son retour dans ses Etats, un hosanna universel relenttt sous les voûtes séculaires de la salle.

En vain le père Engilbert pria son ami de rester quelques jours dans l'abbaye.

— Je ne le puis, dit le comte, il y a trop longtemps que je suis sorti de ma terre, et ne m'astu pas dit, il y a quelques heures , que la nouvelle de ma mort avait été répandue 1 S il en est ainsi , ma lamille est dans les larmes, et chaque moment que je passe loin d'elle ne sert qu'à les redoubler. Cependant, avant de partir, je le demanderai une grâce.

— Laquelle ? dit l'abbé.

— Ce jeune enfanl, dit le comte en montrant

i68 AUDEFROI-LE-BATARD.

Audefroi, est-il de la façon de quelqu'un de céans ?

— Respectez les serviteurs de Dieu •' s'écria sévèrement l'abbé.

— Pardonnez-moi ? mon cher ami. Mais enfin, quel est cet enfant ? est-il issu de haut li-

"nase ?

— Ilélas ! Dieu seul le sait. Un jour dhiver, il fut déposé, dans une corbeille, à la porte de l'abbaye, mais nul n'a vu par qui. On me l'apporta, et je remarquai avec élonnemcnt que son bras droit portait un signe singulier; c'est un écusson bien marqué, dont les armes semblent recouvertes de sang; au reste, cet enfant est peut-être un bâtard.

A ces mots Audefroi rougit, et son pied frappa la terre avec colère.

— Qu'est-ce? mon fils, dit l'abbé. Ne sauriez-vous prouver, dès aujourd'hui, que vous avez profilé des leçons d'humilité que je vous donne chaque jour et que vous êtes appelé à pratiquer toute votre vie dans ce cloître.

AUDEIiROI-LE-BATARD. 169

— Jamais ! et la voix d'Audetroi fit place à de longs sanglots.

L'abbé resta immobile devant lui , les yeux levés au ciel et les bras en croix sur sa poitrine; alors le comte s'empressa de reprendre la parole :

— Comme je te l'ai déjà dit , vénérable Engilbert, j'ai perdu mon bon écuyer ; or, si tu le veux, j'emmènerai cet enfant dans mon château, je relèverai , et dans quelques années d'ici il m'accompagnera à la guerre et aux tournois. S'il ne peut retrouver son écu de famille , eh bien ! à la pointe de l'épée, il en conquerra un autre et prouvera à tout venant qu'il est issu de haut heu ; car, comme dit le proverbe :

Gentillesse vraye n'est autre chose Que le vaissel où vertu se repose.

Alors Audefroi cessa de pleurer ; ses beaux traits semblaient s'être empreints subitement d une ardeur guerrière; ses yeux, encore humides , se portaient avec reconnaissance sur le comte, puis avec inquiétude sur labbé. Celuici réfléchit un instant ; mais bientôt :

170 AUDEFROI-LE-MTARD.

— Audefroi, mon cher fils, sccria-l-il, cnr^ après Dieu et Sainl-Faron, tu ne connais pas d'autre père que moi; lu veux donc nie quitter? et pourquoi ? n'es-tu pas bien ici? N'élanl pas encore dans l'âge de supporter les ausléri- Ics du cloître, tu n'en goûtes que les douceurs ; chaque jour je te fais lire les histoires miraculeuses de la Bible , les Vies des Pères du désert, et les aventurés des anciens preux ; ta main sait déjà les transcrire ; or, si je me suis plu à te rendre clerc, c'est que j'espérais qu'un jour tu m'aiderais à supporter le poids, de la vieillesse et de la charge que j'ai imprudemment acceptée.

Audefroi fondait en larmes. L'abbé reprit :

— Mais les vues de Dieu sont cachées, et il ïie m'est pas permis de les soncjcr; vas, puisque tu le veux, avec le noble comte, mon ami ; suis ses ordres en tout , et les bons préceptes que je n'ai cessé de te donner ; prends pour modèles les anciens chevaliers Tristan et Lancelot; heureux si , comme Oger-le-Danois, tu songes à finir tes jours au sein d'un monastère.

Alors Audefroi et le comte se mirent ii genoux

AUDEFROI-LE-BATARD. 17 1

devant le père Engllbert, qui leur donna sa bénédiction, puis les embrassa. Une pouvait surtout se détacher d'Audel'roi;on eût dit qu'il pressentait une catastrophe.

Et par mi Brie se sont enchaminc A grant joineis , n'ont gaiics tleniorc ; Marnr tivspnsscnt e Saint-Pcro as Fospz , De Paris voient les grant cioclier levo ; En la cité sont li dan.el entré.

Birtrand. — Itoman de Girard dt l'itnnf}.

Audofroi monta m croupe derrière le chevalier, et tous deux, après avoir échangé un dernier geste d'adieu avec l'ahbé, ils se n>irent en route. Ils cheminèrent d'abord silencieusement

17G AUDEFROI-LE-BATARD.

pendant plusieurs heures ; car le comte, accablé par la ftUigue d'un long voyage, sommeillait, et Audcfroi, d'ailleurs retenu parla timidité de de la jeunesse, se livrait aux rêves d'or de l'espérance. Il comparait l'humble état qu'il venait de quitter, à la brillante profession qu'il était appelé à suivre; tantôt il se représentait lui-même au milieu des autres moines, ses compagnons, chantant des psaumes dans la vieille église de Saint-Faron; tantôt il assistait h un tournoi?, armé de toutes pièces sur un beau destrier d'Afrique, la lance en arrêt , et, dans sa préoccupation, il frappait les flancs de la monture commune avec les talons de ses housettcs ; le cheval tressaillait, et le comte, réveillé en sursaut, le gratifiait à son tour de deux ou trois coups d'éperons, puis retombait dans un assouppissement comme devant. Au point du jour le comte rompit le silence :

— Mon enfant, tu dois être bien fiitiguéjcar la route est longue.

— Non, messire.

AUDEFROI-LE- BATARD. 177

— Va ! prends patience, dans quelques instans nous serons à Paris.

Audefrol fut plus impatient que jamais, il lui lardait de voir cette ville dont le père Engilbert, et les livres de la librairie de Saint-Faron, lui avaient donné une si haute idée. Enfin ils arrivèrent à la porte Saint-Martin, par où le comte entra sans difficulté.

— Nous sommes à Paris, dit-il.

A ces mots , Audefroi parut s'éveiller comme d'un profond sommeil, il regardait avec étonnement la foiile des passans qui tourbillonnait autour de lui , il cherchait à lire toutes les enseignes qui pendaient en saillie sur la rue, et à bien entendre ce qu'annonçaient les marchands embulans, dont les cris inintelligibles se croisaient sans inten-uption. A ceux-ci semélaientles frères de Saint- Jacques, les frères Mineurs, les frères de Saint-Augustin, les frères Sachetins (au sac), les Barrés, les Carmes, les Filles-Dieu, et autres ; les écoliers, les aveugles et les mendians qui tous criaient : Pain pour les pauvres frères, pain

178 AUDEFROÏ-LE-BATAKD.

pour les pauvres prisonniers! Pour Dieu! donnez quelque chose aux écoliers! donnez pour les croisés qui sont en grand'misère.

Des crieurs publics annonçant la mort de quelques personnes, Hiisaient retentir leurs sonnettes en s'écriant: Priez pour son âme. Les cloches de St. -Martin, de St.-Nicolas-des-Champs, de St.^Merry et deSt-Jacques-la-Boucherie, tintaient pour appeler les fidèles au service divin; et la trompe d'un sergent du roi, retenlissai-t pour amasser les passans, auquel sa fonction était de lire une nouvelle ordonnance. Arrivés devant le Petit-Pont, les deux voyageurs purent à peine le passer à travers la foule épaisse qui s'y était portée, et que la curiosité augmentait sans cesse. En effet, un jongleur qui venait d'outre-mer, amenait avec lui plusieurs singes dressés, et, en exécution de l'ordonnance de Louis IX, il les faisait danser devant le péager pour prix du droit de celui-ci.

Les deux voyageurs, après quelques minutes de chemin , s'arrêtèrent à l'hôtel de messire Raoul de Nesle, devant le Pré-aux-Clercs. Ce

seigneur était allé à la croisade, lui quinzième de chevaliers, avec le comte Amaury; mais il en était revenu avant lui. Il le reçut avec la joie la plus vive, et le traita , lui et Audcfroi, de son mieux; mais sa joie fut bientôt changée en tristesse , quand le comte lui déclara formellement qu'il devait le quitter le lendemain matin, pour retourner en son château de Meulan,

UL

£n la vile s^en entrent qui nioult fu bien parée. As fenestres avoit mainte dame acesraée; Trestoute la grant rue estoit encourtinée.

(Roman àtBertb* hkx grandi fieds.)

Le lendemain à la pointe du jour, le comte réveilla Audefroi,qui dormait comme on dort à son âge. Celui-ci se vêtit promptement cl monta non plus en croupeavec le comte, mais sur un joli

i84 AUDEFROI-LE-BATARD.

palefroi que lui avait prêté le sire cleNesle.Les deux voyageurs chevauchèrent toute la journée, et à l'enlour de vêpres ils arrivèrent aux portes de Meulan. Les archers qui les gardaient s'avancèrent pour leur demander qui ils étaient; mais quand ils eurent reconnu leur seigneur, ils baissèrent le pont, tandis que l'un d'eux courait en toute hâte avertir Doëte, la fille unique du comte, de l'arrivée de son père. Le bruit de ce retour inespéré' circula si promptement dans la ville, qu'à peine le comte eut-il fait quelques pas, il fut salué par les cris d'allégresse de ses vasseaux, et par les joyeuses volées de toutes les cloches des églises de Notre-Dame et de Saint- JNicolas. Chacun se précipitait sur son passage pour toucher la main qui avait si vaillamment combattu pour la religion, ou au moins l'épée qui s'était si souvent baignée dans le sang des infidèles. Aux acclamations de la foule qui ondulait autour du comte , se joignaient celles qui partaient des fenêtres et des toits que garnissaient des femmes, des enfans et des vieillards ; ceux-ci agitaient des écharpes, et développaient do ri('hcs étoffes dont en lui clin d'œil

AUDEFROI-LE-BATARD. i85

toutes les maisons de Mculan furent pavoisées. Cependant les regards arrêtés sur le comte, se portaient aussi sur son jeune compagnon. Chacun se demandait quel était cet enfant. Les jeunes filles surtout remarquaient qu'il avait l'œil noir et vif, les joues blanches et roses , et la taille bien prise.

Quand le comte fut arrivé à la porte du château, il aperçut sa fille; alors son cœur battit avec force, et quelques larmes sillonnèrent sa face que l'émotion contractait. Il descendit de cheval , serra sa Doëte avec précaution sur son armure, et la soutint, pendant quelque temps, dans ses bras, avant quelle eût repris ses sens. Cependant il la considérait en silence et remarquait avec un plaisir de père que l'enfant qu'il revoyait après une si longue absence était devenue une grande et belle fille aux formes développées. Enfin , il entra dans le château, déceignit son épée, ôta ses gants et remit le tout à Doëte qui le donna à garder à une de "ses damoiselles , et aida son père à se désarmer.

i86 AUDEFROI-LE- BATARD.

La soirée fut consacrée tout entière à des récits d'aventures de part et d'autre. Quant à Audefroi , grâce aux ordres du comte , il fut traité avec distinction par tous les officiers du château, et comme celui-ci n'avait pas cru devoir leur donner des explications sur la naissance de son protégé, tous furent convaincus que c'était un enfant naturel de leur seigneur : bruit qui bientôt se répandit dans la ville où il fut accueilli avec avidité. Quelques personnes même en venaient au point de nommer la damoiselle qu'elles supposaient devoir être sa mère, et le lieu où il avait passé son enfance. Ce bruit parvint aux oreilles d'Audefroi , qui , malgré son horreur pour le mensonge , ne s'empressait pas de le détruire , préférant passer pour le fils naturel d'un haut et puissant seigneur que le bâtard abandonné de parens inconnus. Le comte lui-même, qui savait tout , lui aidait en cela par un silence généreux, et fortifiait les soupçons par sa bonté et sa sollicitude paternelle envers son jeune écuyer. *

Molt bon may ot .j. bien lonc tans Et molt se fist amni- aus genz.

Il ert de cors et de braz genz , Et frans et legiers et isniaus.

Si ert encor plus preiis que biaus.

Tout ce doit bien chevaliers estre.

Amorsqui se fet dame et mestre De ceus dont ele est au dëseure, En cel point li coriit seure ; Ele vout avoir le tréu Del grant déduit qu'il ot eu.

I Le Laj de l'Ombre. J

Quant li unspuet l'autre ve'oir, Aler, venir, parler, seoir Ensamble, lors est granz solaz.

Estes les vous jà pris au las Puisque li uns l'autre de.sire, Et quant nel voit , por lui souspire. Par le désir vient au pensser Lors est-il pris sanz eschaper, Qar tant li est plesanz et ciouz Li pensser, et tant saverouz, Tant il agre'e , tant li plest Que toutes autres choses lest; Boivre , mengier, dormir, jouer, Entrelesse por le pensser.

Lii penssers li fet si grant aise Qu'il n'est chose qui tant li plaise.

Com plus pensse , plus le debrise Li penssers, et plus le combrise , Qu'en penssant souspire souvant.

Or se plaint, or baille, or s'estent : Par ce devient descolorez , Maz et maigres et refusez ; Et quant ont tens de regarder L'uns l'autre , c'est sanz saouler.

De ce n'est-il nule mesure, Ainz lor sarable que poi lor dure.

(Eobcrt de Blois. — Le CUaslicment des Dames.)

Audefroi parvint, en très peu de temps, à s'acquitter convenablement de cette charge. De jour en jour il s'ancrait plus avant dans l'amitié du comte par sa bonne conduite, son activité,

190 AUDEFROI-LE-BATARD.

ses manières pleines de courtoisie et ses grâees chevaleresques. 11 n'était pas moins chéri par les hommes d'armes et les vilains du fief : car, toujours préoccupé par la pensée qu'il était peutêtre issu de bas lignage, il traitait avec bonté tous les pauvres et se chargeait volontiers de leurs requêtes auprès de messire Amaury. S'il passait par Meulan quelques trouvères ou ménétriers, il allait au-devant d'eux^ les faisait entrer au château , et s'ils avaient faim ou soif, ou s'ils étaient mal vêtus , il s'empressait de les faire boire ou manger et de leur donner à chacun une robe neuve ; puis il les invitait poliment à chanter une chanson ou à réciter un conte nouveau : aussi la plupart d'entre eux faisaient des vers en son honneur, et, sur sa prière, lui remettaient copie de leurs œuvres. Rutebeuf lui-même , le plus célèbre trouvère de ce temps, attiré par la réputation de largesse que le comte s'éjtait acquise dans tout le royaume, vint à Meulan et charma, pendant un mois entier, la brillante société que messire Amaury avait réunie dans son château. Le poète, voulant, à son départ, se montrer reconnaissant de l'amitié et des

AUDEFROI-LE-BAÏARD.

loi

bous Iraitemens qu'il avait éprouvés des k part d'Audefroi , lui fit dou d'uu magnifique manuscrit richement historié et rehé en velours bleu avec fermoirs d'argent, qu'il tenait de la munificence de messire Raoul de Coucy, deuxième du nom. Ce volume contenait le récit des prouesses du chevalier Tristan de Léonnois et de ses amours avec Yseult-la-Blonde. Audefroi s'empressa de l'apporter k Doëte, sa damoiselle, qui le requit très gracieusement de lui en faire la lecture. Il y consentit avec joie, et quand son service le lui permit, il monta dans la tourelle qu'elle habitait , et commença à lui lire les aventures merveilleuses du chevalier de la Table-Ronde. De temps en temps, lorsque le feuillet présentait une nouvelle miniature, Doëte s'approchait, et penchée sur l'épaule d'Audefroi, elle l'admirait avec lui ! avec lui ? Oh ! non. Audefroi, rouge, tremblant, sans savoir pourquoi, attachait son regard sur la jeune f^lle^ respirait son haleine avec délices et restait comme en extase, redoutant de déranger la main qui s'appuyait sur lui.

— Audefroi , que c'est beau! regardez donc?

192 AUDEFIU)I-LE-BATARD.

— Je... damoiselle... par Saint-Faron ; c'est fort beau.

Audefroi reprit sa lecture , que de semblables incidens interrompaient souventes fois et la termina fort avant dans la nuit.

Depuis ce jour un changement sensible s'opéra dans le caractère du jeune écuyer : de gai et rieur qu'il était auparavant , il devint triste , mélancolique et solitaire. Ses joues perdirent leur première fraîcheur et ses yeux éteints ne reprenaient leur feu que lorsqu'on prononçait devant lui le nom de Doëte. De son côté , la jeune fille ne sortait plus de sa tourelle et semblait redouter la vue de son père. Quand elle entendait la voix d'Audefroi retentir dans la cour du château , elle collait sa figure contre les vitraux de sa tourelle , et contemplait le damoiseau à satiété, sans crainte d'être aperçue.

Le comte, savant dans les choses delà vie , ne resta pas long-temps sans s'apercevoir de l'amour qu'éprouvaient l'un pour l'autre et sans le savoir, Doëte et Audefroi. Inquiet et curieux desavoir ce qu'il en était , il trouva moyen de se

AUDEFROI-LE-BATÀRD. 195

cacher un soir derrière une tapisserie dans la tourelle oii se faisaient les lectures du roman de Tristan. 11 y avait peu de temps qu'il était dans sa retraite l^squ'Audefroi arriva. Il salua Doëte d'une voix tremblante, prit le livr^et commença ; et tous deux étaient dans une immobilité profonde , Doëte le cou tendu, l'œil fixe et l'oreille penchée vers Audefroi : ,

« Et dist li comptes que atant se départirentilz de terre; car les mariniers avoient jà appareillié toutes les choses que il leur failloit. Le temps estoit moult bel et l'air pur et net, et la mer sans ire et sans tourment, et le vent bon à leur plaisir qui les fait départir de terre', tantost que le voile est drescie. Ceulx qui sont en la arfsont liez et joyeux et s'esbatent et déduisent, iseut se déduit avec Tristan, et parlât de maintes choses. Tristan n'y pense à nul mal : se il ayme Yseut, il n'en fait niri semblant ; car c'est pour l'amour du roi Marc son oncle, vers qui il ne feroit pas villennie en nulle manière.

Tant comme il feust en cellui courage, où il est orandroit, trois jours demourèrent-ilz en la mer

194 AUDEFROI-LE-BATARD.

liez' et joyeux du bon temps que Dieu leur avoit envoyé. Et au iiij*^ jour, il leur advint que Tristan jouoit aux esehetz avecquez Yseut^ et il faisoit moult grant chaut si q^e Tristan n'avoit vestu qfte une robe légière de drap de soie, et Yseut si estoit vestue d'un vert samit. Et Tristan qui "Tant chault avoit si demande le vin pour boire, et Gouvernail et Brangayn si vont querreàboire pour Tristan qui tantavoil chault. Si advint que ilz trouvèrent premièrement le vaissel en quoy esloit le boire amoureux dont i!z ne se prenoient point de garde pour ce que avoit vaisseaulx d'argent de plusieurs manières, par quoy ils furent deceus à celle foiz. Gouvernail si prent le vaissel dont il ne seprenoit garde, etBrangayn si prent la coupe d'or; et s'en vont devant Trislan. Et Gouvernail si verse dedan^fc coupé de cellui boire, et Brangayn le baille a Tristan; et Tristan, qui avoit gxant chault et grant soif, si prent la coupe et la boit toute pleine, comme cellui qui cuidoit que ce Teust bon vin : et bon vin esloil-ce, sans nulle faille ; mais bien y avoit aullre chose que le vin, dont il ne se prenoit point garde, ne aussi ne faisoient

ceulx qui le servolent. Et quant Tristan ot beu, il commanda que on donnast à boire à Yseut ; et l'en lui donne tantost qu'il l'ot commandé, et Yseut but tantost comme elle tint la couoe. Haa ! Dieux! quçl boire i comme il leur fust puis énnuieux! Ore ont-ils beu, ore sont-ilz entrez en la riote qui jamaiz ne leur fauldra tant comme ilz ayent les vies es corps. Or sont-ilz, entrez en telle voie dont il leur fauldra souffrir peine et doleur, ennui et mésaise tout leur éage. Haa ! Dieux ! quel deuil ! ilz ont beu leur destruccion et leur mort. Cil beuvraiges leur a esté moult doulx ; mais oncquez nulle doulceur ne fu si chièwment achetée comme ceste sera. Les cuers leur muent et leur changent tantost qu'ilz ont beu : li ungz regarde l'autre, si sont comme tous esbahis; car ore pensent-ils à aultre chose que ilz ne pensoient devant. Tristan pense à Yseut, et Yseut à Tristan; ii rois Marcs est du tout mis en oubli.

« Là oii ils pensoient ainsi chascun en sojmesmes^ ilz se merveillent trop durement dont tele pensée leur est venue si soudainement; car

196 AIJDEFROI-LE-BATARD.

devant ce qne ilz eussent bcu ils ne pensassent à celte villenie pour tout le monde, et ore en sont-ilz, si eschauttez que il ne pourroit demeurer que Yseut n'amast Tristan et Tristan Yseut. A ce s'neordent-ilz selon leurs .couraiges, si fermement que de ceslui propos 11e se peuent-ilz remuer. Se Tristan ayme Yseut, ce ne lui desplaist de nulle rien ne desplaircne lui doit ; car Yseut si est tant belle et tant avenant de toutes choses que il congnoist moult bien que il ne pourroit mie mettre son cuer en nulle qui feust plus belle ne ])lus vaillant, et se Yseut ayme Tristan, elle en est moult lie et moult joyeuse, et bien lui samble qu'elle ne pourroit mie niieulx mettre son cuer; car bien lui est adviz que Tristan si est le plus beau chevalier du monde et le meilleur. Il est moult bel , et elle est aussi belle, il est gentllz, et elle est aussi ex* traite de haut lignage : bien se doivent concorder ensemble et par beaulté et par lignage. Ore ne soit jamais parlé du roy ?ilarc, car elle aime trop mieulx lamour de Tristan que du plus riche roy du monde. Ore en quiere li rois IMarcs une aultre pour estre sa femme, car ceste damoi-

AUDEFROI-LE-BATARD. . 197

selle veiilt avoir Tristan. Moult est pensive Vseut et moult Hche sou cuer eu Tristan. Tristan la regarde et elle Tristan. Tant s entre-re«ardent que li ungz moult bien congnoist la voiilenlé de l'autre et la pensée. Tristan congnoist et apperçoit que Yscut Taymede tout son cuer, et Yseut bien «iissi congnoist que Tristan 1 ayme de tout son cuer. Elle est moult durement lie et joyeuse de ceste adventure, et il en est aussi si joyeux que il dist h soy-mesmez que il est le plus eureux chevalier qui oncquez feust quant il est amez de la plus belle damoiselle et de la plus avenant qui soit en tout le monde. . ... Tristan regarde la beaulté de Yseut et s'en esprent et alume si durement que ore riens ne desi™que Yseut, et Yseut aussi ne désire riens tant comme Tristan. Le celer n'y vault riens, ilz s'acordent à ceste chose et du tout est li rois mis en oubli. Tristan descueuvre à \seut tout ce qu'il pense et comment il l'ayme de tout son cuer, et celle lui dist apertement : u Sire, ce (c m'est moult bel se vous m'amez, et je en sui a moult joyeuse ; car aussi n'aimé -je riens ou « monde fors vous tant seulement, ne fcrav tant

198 AUDEFROI-LE-BATARD.

« comme je viveray; si ne scay-je dont cesle « voulenté m'est venue, ce sachiez- vous de voir « certainement. «

u Que vous diroie-je puis? que Tristan congnoit que Yseut s'acorde à faire toute sa voulenté. Il n'y a nul destourbement ; car ilz sont seul à seul, ne ilz n'ont garde de survenue , nepaour de nuUui. Il fait de lui tout ce qu'il veult et lui toit le nom de pucelle. En telle guise, comme je vous devise, par telle adventure chéy Tristan es amours de Yseut si merveilleusement que oncques puis n'en pot départir son cuer , ne nulle aultre n'ayraa ne nulle aultrenecongnut, et de celle amour que il pristainsi ot-il puis moult grant travail et moult grant peine , que dncquez en devant ne depuis ne fut chevalier qui tantl^availlie pour amours comme il fut. Si fait à plaindre moult durement ce me semble «

Cependant la voix d'Audefroi s'était voilée de plus en plus. Elle s'éteignit enfin complètement, et lui pâle , couvert d'une sueur froide, il se renversa dans son faldistoire. Effrayée , hors d'elle-même , Dpële se précipita sur lui :

AUDEFROIrLE- BATARD. 199

— Audefroi , qu'as-tu ?. . . Mon ami. . ., Auclefroi ! mon amant!

Doëte tourna la léte, et tomba en poussant un cri perçant , car la tapisserie s'était levée, et elle avait vu son père... ,

— Audefroi ! son amant !

Doëte , je te félicite de ton choix ! Un bâtard pour amant ! un bâtard.!

Audefroi se leva, les veines gonflées de colère et les lèvres en sarig j il jeta un coup d'œil de désespoir sur Doëte qui gisait sans mouvement au milieu de la salle et sortit sans mot sonner. Il alla droit à l'écurie , sella son cheval, le monta , et quitta le château, malgré l'heure avancée. Les hommes d'armes qui gardaient le pont s'empressèrent de le baisser , accoutumés qu'ils étaient à suivre en tous les ordres d'Audefroi , et le comte lui-même fut plein de joie en apprenant ce départ volontaire qui séparait les deux amans , sans qu'il eût besoin de l'ordonner.

Lors pi-ent la harpe à sei , si commence atemprer. Deu ! ki donc l'csgardast cum il la sot mauier, Cum ses cordes tuchot , cum les feseit trembler, A quant«s faire les chan/. , à kuantes organer, De l'armonie del ciel lie pureit remembrer. Sur tuz ceus ke i sunt, fait cist à merveiller. Kuant celés notes ot fait , prent sen amunter £ par tut autre tuns fait les cordes soner : Mult s'esmerve illent tuit, qu'il la sot manier.

EoED33 de Biirn et dr Ilunlaf..

Audefroi , après avoir quitté le château , galopa dans la campagne sans savoir où il allait. Au point du jour , il se trouva aux portes de Paris; il le traversa , et tout à coup il lui souvint

2o4 AUDEFROI-LE-BATARD.

du bon père Engilbcrt , et du monastère de Saint-Faron. Alors, sans tarder, il se mit en chemin pour Meaux et arriva à l'abbaye avant la fin du jour. Il entra dans la cellule de l'abbé , et, sans proférer un seul mot, il se précipita dans ses bras. Le bon père Engilbert , effrayé de sa pâleur et de «on air égaré , s'empressa de le questionner. Audefroi , fondant en larmes, Inr conta tout, son aventure avec Doëte et son père, son départ précipité, et tout.

— Mon fils , lui dit l'abbé , tu as bien fait de l'éloigner d'une maison où tu étais à chaque instant dans l'alternative de livrer un combat avec toi-même ou de trahir la confiance de ton bienfaiteur , en causant la perte de ce qu il a de plus cher. Quant au comte, s'il t'a reproché ta naissance , il a eu tort ; il a dû depuis long-temps reconnaître à ta conduite que tu n'es pas le fis d'un vilain ou d'un homme de peu.

— »-Mon père, s'écria Audefroi en se jetant aux pieds de l'abbé, je sens plus vivement quie jamais cornoien j'ai besoin des consolations de la

AUDEFROÏ-LE-BATARD. 2o5

î-eligioQ. Je vous en supplie, admettez-moi aujourd'hui îi passer ma vie dans le cloître, où vous prîtes soin de mon enfance; demain, il serait trop tard.

— Mon cher fils, dit l'abbé, certainement il vaudrait mieux pour toi que tu ne fusses jamais sorti de ce cloître; mais, si tu veux v consacrer irrévocablemenl ta vie à îotfer Dieu, il faut me donner d'autres preuves de vocation que celles que je te vois maintenant. Si j'en croyais tcsinslances, je t'ouvrirais une carrière dans laquelle, insensé, tu voudrais t-élancer les yeux fermés; puis quand le calme et la réflexion reviendraient dans ton Ame, tu te trouverais dans la situation d'un homme qui s éveille chargé de fers. Non, non, les choses ne se font point ainsi. Audefroi , si tu veux contribuer à augmenter la gloire de Dieu, eh bien! prends le haubert et l'épée, monte sur ton destrier, et pars oulre-mer combattre les iniidèles : lescompagnoi5S ni les occasions de bien faire ne te manqueront pas.

En elfet, Louis IX, effrayé par les rapports que le sire de Saisines lui adressait sur le triste

!>o6 AUDEFROI-LE-BATARD. •

état delà Terre-Sainte, et les conquêtes rapides de Bibars Bondocdar, avait convoqué son parlement à Paris. Il s'y était présenté portant dans ses mains la couronne d'épines, et y avait fait le tableau le plus touchant des maux que souffraient les chrétiens d'Orient; puis il avait pris la croix avec ses trois fils. La plupart de ses courtisans les avaient imités, et le rendez- vous général avait été fixé à Aigues-Mortes, d'où des vaisseaux génoiis devaient mener les croisés eu Afrique.

Audefroi, après un séjour d'une semaine dans l'abbaye, prit congé du père Engi'Ibert, et chemina vers la Provence. Là, il s'embarqua nvec le roi Louis qui le prit- à ses gages et eut souvent à admirer l'inlrépidité et le sang-froid de celui qu'il ne connaissait que sous le nom de Tristan, nom que les camarades d'Audefroi lui avaient donné par allusion à sa tristesse habituelle; nom fatal qui lui rappelait sans cesse la belle Doeie et la cause de, leur séparation.

Enfin, après un séjour de six mois sur la terre d'Afrique, pendant lequel A»defroi eut. a lutter

AUDÈFROl-LE-BATARD. 207

contre la mort qui se présentait à lui sous toutes les formes , et à pleurer la perte de son roi et celle de la plupart de ses compagnons d'armes, il revint en France. Accablé par la fatigue et la maladie, d'ailleurs sans avoir, il acheta une harpe, et parcourut les châteaux en chantant les fabliaux et les poënj£s,que dans un temps plus prospère il aimait apprendre, et à réciter devant Doëte et le comte Amaury. De château en château , il vint n<5n loin de Meulan , et malgré la promesse qu'il s et;#t faite de n'y jamais rentrer, il passa la porte de la ville. Bientôt entraîné par un sentiment irrésistible, il voulut revoir le château et la tourelle dont sa chère Doëte faisait sa demeure, et alors il ne s'arrêta que devant le fossé de la grand'tour. Là, il vit tout le château pavoisé de longues pièces de cendal vert, et les écussons dorés des maisons de Meulan *€t de Nesle suspendus aux fenêtres; il entendit un grand bruit de harpes et de vielles, de chansons et de cris de joie, et tout émei'veillé il s'approcha de l'entrée. Il y avait une foule de marchands de tout pays, qui- avaient étalé leurs denrées sous des tc-ntcs; des jongleurs et des baladins

2o8 AUDEFROI-LE-BATARD.

amusaient les vilains, et des officiers du comte distribuaient des vivres k tout venant.

Pendant ce temps un écuyer venait vers le château avec un cheval chargé d'un énorme sanglier.

— Mon bel ami, lui dit Audefroi, Dieu vous garde! Mais par le fils de ]\1Wie, dites-moi pourquoi la ville est ainsi en mouvement.

— Maître, volontiers, répondit l'écuyer. Doëte, la damoiselle de céans, a été fiancée, il y a trois jours, au jeune Enguerrand, fils de monseigneur Jehan de INesle, comle de Fonthieu; vous iriez jusqu'à la nier que vous ne trouveriez pas leurs pareils en beauté; mais entrez dans le château ; je vous assure que vous n'aurez pas à vous en repentir, surtout si vous savez quelque chanson nouvelle ou quelque conte de plaisantes aventures. Allons! venez, messire trouvère ! Dieu vous soit en aiJe, car vous ne paraissez pas d'humeur o yeuse!

Et Audefioi , sans lui répondre, suivit machinalement l'écuyer dans la grand'salle du châ-

AUDEFROI-LE-BATARD. 209

teau. Elle était jonchée de feuillages dans toute son étendue , et contre la fenêtre, le comte Amaury,assis dans un large faldistoire de bois de cyprès, orné de clous d'or, jouait aux échecs avec messire Jehan deNesle. Dans le fond était Doete avec ses compagnes et le jeune Enguerrand; lui, vêtu d'un surcot de soie pourpre , orné de broderies d'or, et sa fiancée, d'une robe de samit vert, qu'on apercevait par-dessous son manteau de velours fourré de martre-zibeline. Sa taille de fée était serrée par une ceinture dont la boucle, chargée de pierres précieuses, jetait un jilus vif éclat qu'un charbon allumé dans une nuit obscure, et ses cheveux étaient retenus par un cercle d'or. Par le chef saint Jehan î le plus riche marchand de Paris eût bien donné de toute sa parure cinquante besans d'or fin.

Audefroi salua profondément toute la compagnie et s'efforça, le mieux qu'il put , de cacher sa (îgure et son émotion; mais bientôt il s'aperçut qu'il n'était pas reconnu, soit que son portrait fût totalement effacé dans le cœur du comte et d<i sa fille, qui le croyaient mort depuis long-

210 AUDEFROI-LE-BATARD.

temps et ne pensaient plus à lui , car, comme on dit en parler commun : a Quand l'œil s'éloigne, le cœur en a moins de souvenance », soit que les fatigues de la guerre et le chagrin l'eussent complètement changé. 11 fut un peu plus tranquille.

Presque aussitôt les danses commencèrent , et quand elles eurent cessé, le comte Amaury invita les trouvères qui assistaient à la fête, à chanter quelques chansonsd'amour. L'un d'eux, Raoul de Boves , accorda sa harpe et en commença une que messire Regnaut , châtelain de Coucy, avait fait jndis pour la dame de Fayel :

Mult m'est bêle la douce commencence Du nonviau tens à l'entrant de Pascor, Que bois et prez sont de mainte serablance , Vert et merveil, couvert d'erbe et de flor. Et je iiuilas de ça en tel balance.

Que mainsjointes aor Ma bêle mort ou ma haute richor: Ne sai lef|uel, s'en ai joie ou paor ; Si que souvent chant la où de cuer plor : Car lonc respis m'esmaie et m'eschéance.

etc.

Après lui, Audefroi préluda quelque lemj)s

AUDEFROI-LE-BATARD. 2 1 1

sur son instrument, puis 11 chanta cette chanson d'Eustache de Reims :

Cil qui «hantent de flor ne de verdure

Ne sentent pas la doleur que je sent ;

Ainz sont amant ausi com d'aventure ,

Et quant il vuelent si ont alégement.

Mes je ne puis chanter joliement;

Car tôt adès maint mes cuers en torment ,

Et ma dame truis de merci si dure

Qu'à poi ne di qu'en son cuer faut nature.

Onques Tristan.

Doëte rougit et baissa la tête. Audefroi, pâle et l'œil fixé sur eUe, ne chantait plus ; ses doigts erraient au hasard sur sa harpe et n'en tiraient que des sons plaintifs et sans suite. Les auditeurs étonnés attendaient. Mais tout cela ne dura qu'une minute. Audefroi , rougissant à son tour, laissa retomber son regard sur son instrument et reprit avec une énergie encore plus entraînante :

Onques Tristan n'ama de tel manière,

212 AUDEFROÎ-LE-BATARD.

Li Cliastelains ne Blon>li.iiisautrcsbi, Comme j'ai fait, très douce dame cliicre; Et encor aim, cVnK|iies nus n'ama si.

Ne m'en créez por ce , se vos le di , Que ce quVm voit ne doit estre en oiibi». Qu'à moi pcrt bien au vis et à la chicrc Que vostre amor mVst trop estrange et fiére.

A peine eut-il termine que les applaiidissenicns les plus \ifs se firent entendre, et Doële essuya une larmf. OucUe cause l'avait fait couler ?

Audefroi accorda de nouveau sa harpe, et chanta un poëme qu'il avait composé sur la bataille de Mansourah, et les hauts faits du comte Amaury. A peine l'eut-il achevé que tous les assisîaus se levèrent comme par un mouvement électrique, s'approchèrent, et lui exprimèrent leur admiration. Le comte lui-même, qui n'avait cessé d avoir IVril sur lui comme s'il etit cherché à se souvenir où il l'avait déjà vu, lui prit ]amam,et détachant son riche manteau fourré d'hermine et brodé d'or, il le lui mit sur les épaules. :'■^i,^:: -. .1 rf >n')

CepoïidanI Audefroi souftrail, il brûlait et

AUDEFROI-LE-R\ TARU.

iria

/tîJontait tout à la fois d'être reconnu; il frémissait d'amour et de jaIousie,et chaque regard qu'il portait sur Doëte augmentait son mal; i! aa'itait en lui-même s'il devait s'élancer vers elle, lui jeter- son nom avec une voix terrible, puis la poignarder pour en ravir à jamais la possession h un autre; mais ces sombres pensers sillonnaient son être comme des éclairs rapides qui ne laissent aucune trace, et il finissait par retomber dans cette mélancolie d'un homme fort, qui voit toute l'étendue du malheur auquel il est irrévocablement voué, et s'y résigne.

Le soir vint, et le château fut éclairé par une 'telle multitude de cierges, qu'il paraissait embrasé. Ses voûtes mugissaient des cris de joie mêlés aux sons des tambours, des harpes, des cors sarrasins , des flûtes d'Allemagne , des vielles, et au bruit mesuré des danses. Tous les cœurs palpitaient de jjlaisir et d'amour; celiu seul d'ÀudelVoi, asphyxié par toute cette agttalion bruyante, était dans un état de torpeur; mais quand chacun se fut relire pour se livrer au sommeil et qu'on n'entendit plus dans le-

2i4 AUDEFROI-LE-BATARD.

château que le grincement de la girouette et b voix des sentinelles des tours, c'est alors que l'orage intérieur éclata dans toute sa force.

Audefroi, couché seul dans une chambre écartée, ne peut dormir, ou s'il s'assoupit quelque peu, d'étranges images, de mystérieuses visions viennent le torturer sur sa couche. Il croit être dans l'église de Saint-Faron, il y retrouve Docte et Enguerrand ; le père Engilbert, revêtu de ses ornemens sacerdotaux, va leur donner la bénédiction nuptiale, et voilà qu'un trait parti de la foule qui remplit les tribunes, renverse le jeune fiancé sans vie sur les marches de l'autel. Un long cri d'épouvante fait trembler les vitraux, et Audefroi s'élance pour contempler de plus près l'agonie de son rival et voir ruisseler son sang; mais la voûte de l'église se fend avec fracas, et Audefroi , saisi par une main invisible, est enlevé au plus haut de la tour, et précipité en bas. Alors il se réveilla en poussant un gémissement sourd et essuya la sueur froide qui découlait en abondance de son front et de sa poitrine haletante.

AUDEFROI-LE-BATARD. 2i5

Persuadé que ce rêve était l'œuvre de l'esprit du mal, il se recommanda dévotement à Dieu etù tous les saints, fit le signe de la croix et chercha de nouveau à s'endormir; mais bientôt un nouveau songe lui montra un échafaud dressé et tendu de noir , autour duquel un cheval , moiité par le bourreau, traînait un écusson renversé; puis l'homme de mort apparut surTéchafaud, et d'une voix lugubre il appela par trois fois un nom qui retentit jusque dans les entrailles d'Audefroi , déclara celui qui le portait atteint et convaincu de félonie, et ses enfans deshérités et bâtards.

Oh î combien la nuit fut longue et douloureuse h Audefroi !

Li beaus chevaliers se déporte D'aler u val aventureus , Molt durement est convoiteus ; Durement prist à exploiter Et grans journées cheminer.

Par aventure tant ala Par ses journées , qu'il trouva Une moult grant foriest oscure :

Illoec trouva une aventure.

(Roman de U D<iinii à U liuorue «1 du beau CkcTalier. >

Enfin le jour parut , et il se fit dans la cour un grand bruit d'hommes et de chevaux ; messire Jehan de Nesie allait retourner à Paris , el ses varlets s'empressaient d'apprêter les chevaux

220 AUDEFKOI-LE-BATARD.

nécessaires à ce voyage, dans lequel il devait être accompagné par son fils Engnerrand, le comte Amaiiry et une escorte de vingt chevaliers.

Audefroi résolut aussi de partir, mais le comte Amaury voulut lui persuader de demeurer encore quelques jours au château.

— Grand merci, messire, répondit Audefroi, mais j'ai fait un vœu à Notre-Dame de Paris , et je ne puis tarder de l'aller accomplir.

— Maître, lui dit le comte, vous avez pouvoir de rester au château tant qu'il vous plaira ; mais si vous allez k Paris , ce sera avec nous , et je vous fournirai les moyens de faire ce voyage commodément, comme il convient à un homme de votre savoir.

Et sans attendre sa réponse, il conduisit Audeiroi dans la cour, et lui montra un palefroi richement harnaché dont il lui faisait don, et un varlet (pii devait exécviterses ordres et porter sa harpe.

Quel(}ues inslans après la messe dévoteuienl ouïe, chacun monta à cheval, le pont se baissa.

AUDEFROT-LE-BATARD. 221

rt le cortège se mit aux champs. Au premier raijg' étalent messire Amaury et le comte de Ponthleu, portant un faucon sur leurs poings ; ils devisaient gaiment sur le mariage procham de leurs enfans, sur les plaisirs qui les attendaient eux-mêmes à leur arrivée à Paris , et sur une multitude d'autres choses; derrière eux venait i\udefroi revêtu de son beau manteau de la veille, qui devait en tous lieux attester son talent et la générosité du comte de Meulan. Lui aussi il pensait au mariage de Doele et Enguerrand , inais, l esprit troublé par les images funèbres de la nuit précédente, il redoutait une double catastrophe; et puis Téchafaud , le bourreau, l'écusson traîné dans la fange, les paroles qu'il avait entendues, tout cela avait pour lui un sens caché, mais terrible. Un petit nombre de chevaliers et d'hommes d'armes fermait le cortège , k la tête et sur les flancs duquel caracolait messire Enguerrand monté sur un beau destrier d'Espagne. Après deux heures c!e marche l'on arriva à l'entrée d'une épaisse forêt. Le damolsel deNesle voyant que son cheval, effrayé par l'obscurité (\\\\ y régnail , refusait d'yenlrer, l'excila

222 AUDEFROl-LE-BATARD.

à grands coups d'éperons et le fit enfin gnloper dans lin étroit sentier que de vieux chênes recouvraient d'une voûte épaisse de verdure. A un détour , entendant quelque bruit, il se retourna , et soudain percé d'un Irait il tomba à la renverse sur la croupe de son destrier, qui ne sentant plus la main de son cavalier, s'enfuit avec la vitesse d'un uigle. Cependant le comte de Ponthieu et les autres voyageurs ne firent aucune attention à la course précipitée du cheral dont ils entendaient le bruit s'éloigner , pensant qu'Enguerrand prenait plaisir à le faire aller ainsi ; mai» bientôt, arrivés au détour <ie la foret, ils virent le commencement d'une longue traînée de sang, fraîchement répandu , et avant qu'ils eussent eu le temps de conjecturer quelle pouvait. être la victime, ils reçurent une décharge de pierres et de traits. Alors les hommes d'armes s'avancèrent , baissèrent la visière de leur heaume et mirent la lance en arrêt : secours inutile ! les «nrbres semblent se changer en hommes armés qui se ruent sur cette faible escorte.

Parmi les assaillans il en est un sur qui se

AUDEFROI-LE-BATARD. 223

tournent tous les yeux : il porte des éperons d or , une armure noire et un écu qu'Audefroi reconnaît avec terreur pour celui qu'il a vu en songe. Il s'élance sur les voyageurs avec rage , en brandissant un large fauchard , et un chevalier du comte Amaury tombe sous ses coups redoublés. Audefroi descend de cheval, saisit la niasse d'armes que la main défaillante du blessé avait laissé échapper, et la fait tournoyer devant lui ; elle retentit sur les heaumes des brigands comme un lourd marteau sur une enclume, et les brise comme s'ils eussent été de verre. Le combat est terrible et la terre jonchée de morts. Les deux comtes armés à l'aventure , se défendent de leur mieux , mais c'est surtout à Audefroi que les coups sont adressés , les brigands, trompés par son manteau, fatlaquent de toutes parts , et semblent dédaigner messire Amaury et Jehan de Nesle , qui ne sont revêtus que de simples habits de voyage. Saint-Faron nous soit en aide ! s'écrie Audefroi d'une voix tonnante, à la rescousse ! A celte invocation, le comte de Meulan tressaillit; il reconnaît enfin son ancien écuver.

2 24 AUDEFHOl-LE-MTARD.

Le combaî^ est lerrible et la terre jonchée de morts. Les hommes d'armes de i'escorle tom-' beat comme des épis frappés par la grêle, Autlefroi lui-même, accablé par le nombre, est renversé d'un coup de hache. Les deux comtes, le croyant mort, poussèrent un cri de terreur, et, éperonnant leurs chevaux, ils s'enfuirent à toute bride vers Meulan, peu désireux de trouver, en continuant le combat, une mort certaine et sans gloire.

Les brigands, maîtres du champ de bataille, dédaignèrent de les poursuivre, croyant que l'homme revêtu du manteau de comte qui gisait parmi les morts était messire Amaury luimême; mais l'un d'eux, qui avait été mis hors de combat et à l'écart dès les premiers coups, les désabusa. Alors le chef de la bande, tremblant de colère,, voulut savoir quel était le rude jouteur qui les avait ainsi fourvoyés, et en le retournant avec le pie(l,ils'aperçutt[uerinconnu vivait encore, malgré tout le sang ({u il avait perdu. ,11 le fit soulever avec précaution et Iransporlcr délicalen.ent d:ius l'intérieur de la forêt.

AUDEFROl-LE-BATARD. 225

tandis que ses hommes se hâtaient, après avoir dépouillé les morts, de les enterrer les uns avec les autres dans un grand trou qu'ils comblèrent et ornèrent d'une croix de bois grossièrement faite.

Après une inarche longue et difficile dans les bois, l'on arriva à une chaumière qu'une triple rangée d'arbres serrés les uns contre les autres dérobait à la vue et rendait inaccessible. Le chef siffla d'une certaine manière, et soudain une porte masquée s'ouvrit, et ne se ferma que lorsque toute la bande et ceux qui portaient les blessés furent entrés dans l'intérieur de l'enceinte.

Audefroi fut assis sur le gazon contre un arbre, et le chef s'approchant, s'empressa de lui demander qui il était.

■ — Que t'importe? lui répondit brusquement le prisonnier en relevant sa tête, qu'il tenait baissée comme un loup quand il se sent pris; fais de moi ce qu'il te plaira; quant à mon nom, tu ne le sauras pas.

226 AUDEFROI-LE-BATARD.

— C'est ce que nous verrons. Es-tu gentilhomme?

Audefroi ne repondit rien.

— Hé bien ! s'écria le chef en frappant du pied avec impatience.

— Peut-être, dit Audefroi avec indifférence. Mais, puisque tu tiens tant à le savoir, je suis trouvère,

— Ah ! chanteur, mon ami ! ah ! ah ! par Lucifer! tu nous as joué tout à fheure une johe quarole, tellement qu'aucuns de ceux qni ont entendu de ta musique n'en entendront jamais d'autre. Tu ne manies pas mal l'archet.

Audefroi sourit de satisfaction.

Le chef reprit t

— Nous allons voir dans un instant si tu sais aussi bien danser. Mais non; malgré que tu nous aies baillé le tour un peu trop vert, tu ne seras pas pendu, c'est une faveur que nous ré-

AUDEFROI-LE-BATARD. 227

servons aux gentilshommes. Veux-lu être des nôtres ?

— Non.

— Et pourquoi ?

— Pourquoi ? misérable ! j'aime mieux être assassiné par toi qu'assassiner avec toi.

— Ah! je suis un misérable! Sus! qu'on le saisisse et qu'on le fouette jusqu'au sang. Mon jeune rossignol, on te va faire chanter, ne fût-ce que pour savoir si tu as mérité le manteau dont le comte de Meulan t'a fait l'aumône.

— Un instant, messire! s'écria un des brigands, qui s'était emparé de la harpe d'Audefroi, je vais accompagner la chanson.

Sur ce, il promena son doigt sur la harpe avec un air grotesquement inspiré, et en fit jaillir une harmonie barbare qui excita les éclats de rire de toute la bande.

Audefroi fut relevé avec brutalité et dépouillé de sa jaquette. Le chef le considérait en silence,-

228 AUDEFROl- LE-BATARD.

tout à coup il s'élança et repoussa ceux qui s'apprêtaient à exécuter la sentence. Il était pâle, il tremblait, et de gTosses larmes roulaient dans ses yeux. Le blessé retomba lourdement à terre.

— Jeune homme, dit-il à Audefroi avec un accent vif et suppliant, en quel pays avez-vous pris naissance?

Audefroi ne répondit que par un geste d'impatience et de mépris.

Le chef alors laissa tomber sa tête sur sa poitrine et se livra à une douleur violente qui redoublait, quand par fois il jetait un regard sur son prisonnier.

Audefroi fut étonné et touché en même temps de ce spectacle.

— Eh bien! sécria-t-il, je te dirai tout. J'ai passé mon enfance à Meaux, dans l'abbaye de Saint-Faron , à la porte de laquelle mes cruels parens que je n'ai jamais connus, m'ont déposé. Je me nomme Audefroi-le-Batard.

Et le brigand se jeta sur lui comme avec fu-

AUDEFROI-LE-BATARD, 229

reur. Il le serrait contre sa poitrine suftoquée de sanglots, il l'arrosait de larmes, et ce ne fut qu'après un long espace de temps qu'il retrouva assez de force pour s'écrier d'une voix étouffée: Audefroi , mon cher fils !

Audefroi resta immobile, comme frappé d'un coup de foudre. Il retrouvait son père; mais quel père, grand Dieu !

Toute la bande, retirée à l'écart, considérait cette scène avec admiration et attendrissement. Bientôt elle accourut , et quatre brigands soulevèrent Audefroi qui, sous le coup de tant de sensations vives et imprévues, avait perdu connaissance entre les bras de son père. Ils le portèrent dans la chaumière, et l'un d'eux visita sa plaie qui n'avait été bandée qu'à la hâte avec le gonfanon d'une lance : elle était peu dangereuse. Il la pansa avec soin et se retira en invitant chacun à en faire autant, pour que le blessé pût goûter un repos qui lui était devenu si nécessaire.

23o AUDEFROI-LE-BATARD.

Le lendemain le chef retourna vers son fils, et l'embrassa de nouveau en pleurant.

— Mon pauvre enfant! soufFres-tu beaucoup encore?

Audefroi rougit et balbutia quelques mots inintelligibles.

Le chef sourit avec amertume.

— Tu crois que ton père est un voleur, un assassin dont la vie n'est qu'un guet-à-pens continuel contre les autres hommes, tu crois que de gaîté de cœur il est allé se tapir dans les bois pour s'élancer ensuite sur chaque passant, et tu rougis à son aspect ?. . . . Tu te trompes, Audefroi. Écoute mon histoire.

Ha ! ma dame , sauf vostre grasce , Jà Diex ne voille que je face A uului riens que loyauté:

En moi éust grant fausseté.

(Eomou de la Dame à la licorae et du beau CljCTalier.)

Je suis Aubert, sire de Chauvi gny. Fils d'un père illustre par sa naissance et par ses prouesses, j'entrai à quinze ans chez messire Hugues de Lusignan, comte de la Marche, en qualité

234 AUDEFROI-LE-BATARD.

d'écuyer. Dès les premiers jours, ce baron fut si charmé du zèle que j'apportais à remplir mes nouvelles fonctions, et à apprendre tout ce qui touchait à la chevalerie, qu'il me prit en amitié et me mena bientôt avec lui aux fêtes et aux tournois.

A vingt ans, je l'accompagnai dans un voyage qu'il fit à Paris; là, messire Hugues me présenta au roi Louis VIIl, qui, sur sa requête, m'arma chevalier un jour de Pentecôte, et me donna cette épée.

Et le sire de Chauvigny porta avec fierté la main sur le glaive qui pendait à son côté, et jeta un regard perçant sur Audefroi. Il reprit :

Le comte de Lusignan avait eu de sa première épouse une fille qui avait coûté la vie à sa mère. Quand je revins de Paris , Loïse avait quinze ans. Elle était belle, si belle que je ne sais à quoi la comparer ; affable et sans orgueil, elle parlait gracieusement à tous les chevaliers de son père, et quand c'était à moi, sa voix avait quelque chose que je n'ai su définir (juc

plus tard. Pauvre Loïse, tu m'aimais ! depuis tu me l'as bien prouvé.

Cependant messire Hugues me nomma châtelain de Lusignan, charge qui me donnait pleine autorité dans le château pendant que le comte en était absent, ce qui arrivait quelquefois. Je profitais de ces occasions pour voir Loïse plus souvent, et mon esprit travaillait sans cesse à trouver des prétextes à ces visites. Enfin, nous nous comprîmes et nous fîmes le serment de nous aimer jusqu'à la mort.

Un jour le comte revint d'Angouléme et m'annonça qu'il allait bientôt se marier avec Isabelle, veuve de Jean-sans-Terre. Effectivement il l'épousa quelques jours après , et Loïse , soumise aux moindres désirs de son père, fit les honneurs du château à sa belle-mère , et fut un des plus beaux ornemens des fêtes qui suivirent ce mariage.

Cependant cette union nous contrariait. Nous prévoyions , Loïse et moi, que nous serions sévèrement surveillés par la nouvelle épouse du

236 AUDEFROI-LE-BATARD.

comte : nous ne nous étions pas ti^ompés ; seulement nos prévisions furent dépassées par la vérité,

La comtesse, jalouse de Loïse et de l'admiration que la jeune damoiselle causait à tous ceux qui la voyaient ^ et peut-être mue par d'autres motifs, profita de l'ascendant qu'elle avait pris sur son époux pour l'irriter contre sa fille. Elle n'y réussit que trop bien, et Loïse ne sortait presque plus de sa chambre, oii elle se livi'ait à la prière et aux ouvrages de son sexe. Un matin que je m'abandonnais h la douleur de ne plus la voir, un écuyer vint médire queje me rendisse sur-le-champ chez la comtesse, qui me mandait. J'essuyai mes larmes, et je le suivis jusqu'à la porte de la chambre de dame Isabelle, où je fus introduit par une femme en qui elle avait toute confiance. La comtesse était couchée. Quand elle me vit, elle me salua en rougissant, et fit signe à ma conductrice de se retirer, ce que celle-ci exécuta tout de suite.

— Messire,me dit-elle en me prenant la main dans la sienne queje sentais trembler, je vous ai fait mander à celle fin de vous annoncer des

AUDEFROI-LE-BATARD. 23;

choses qui probablement ne vous causeront que de la joie.

Depuis que je suis en ce château, j'ai eu souvent occasion d'admirer votre belle tournure et les autres qualités qui éclatent en vous. Hé bien! je vous choisis pour mon chevalier.

— Dame, lui répondis-je en m'inclinant avec reconnaissance, je ne suis certes pas digne d'une si haute faveur; mais je chercherai à la mériter en remplissant en tout les obligations qu'elle m'impose.

— Messire, répartit la comtesse, cela ne vous sera pas difficile ; il vous suffira pour cela d'être toujours le même.

Mais ce n'est pas tout : je vais vous ouvrir mon âme tout entière. Comme vous le savez, promise dès ma plus tendre enfance à Hugues de Lusignan, que j'aimais alors, élevée dans sa famille, je fus, au moment de l'épouser, enlevée par Jehan-sans-Terre, roi d'Angleterre, qui me força de recevoir sa main. J'eus de cet époux

plusieurs enfans. On ne le dirait pas, est-il vrai, messire ?

— Non, madame, lui répondis-je d'un air distrait.

— Oh! vous me flattez! Je continue. Après sa mort, je revins en France, et retrouvant messire Hugues veuf aussi et toujours amoureux de moi, je l'épousai; mais remarquez que ce n'était nullement pour sa personne, que je n'aime point, je vous jure. J'avais, en agissant ainsi, un motif tout-h-fait politique; je voulais liguer mou époux avec mon fils Henri HI,roi d'Angleterre, et les autres grands vassaux de la couronne de France, contre Blanche de Castillc, dont l'orgueil et la tyrannie sont odieux à tout le royaume.

Ainsi, messire, je vous requiers d'amour

Mais, vous paraissez interdit?

— Dame,m'écriai-je, m'avez-vous cru capahle de trahir mon seigneur?

La comtesse se hâta de m'intcrrompre.

— Que vous êtes simple, mon cher Auberl ; si

AUDEFROl-LE-BATARD. aSg

je vous croyais capable de trahir le comte mon époux, je serais la première à l'en prévenir. Mais non, il s'agit seulement ici du bonheur de deux personnes, qui ne troublera nullement celui de messire Hugues, et dont il ne saura jamais rien. Enfin, Aubert, le comte peut mourir, et le nouvel époux que je prendrais deviendrait

par ce mariage un haut baron Ah! si tu

voulais, nous serions si heureux!

Et la comtesse, se soulevant sur son lit, m'enlaça ses bras autour du cou, et chercha à m'altirer sur son sein gonflé d'amour.

Je me dégageai vivement, et reculant avec indignation :

— Dame, j'aimerais mieux mourir que de me rendre coupable d'une telle félonie. Après cet aveu, je le sens, ma présence vous est odieuse; hé bien! rassurez-vous, ce soir même je quitte le château, où je ne puis plus rester sans trahir mon seigneur, ou vous déplaire, madame. Je me retire.

— Messire Aubert, dit la comtesse en simulant

24o AUDEFROI-LE-BATARD.

un air grave à travers lequel perçait un dépit mal déguisé, restez.

Par Dieu ! beau sire , votre réponse n'est pas aussi gracieuse que je m'y attendais, et vous êtes bien orgueilleux, pour refuser ainsi l'amour d'une dame de haut lieu comme je suis. Mais avez-vous cru sérieusement que je pensais tout ce que je vous ai dit ? Vous auriez eu grand tort. J'ai épousé messire Hugues par amour, et je lui serai toujours fidèle. Si je me suis exprimé de manière à vous faire croire le contraire, c'é-^ tait seulement dans le but de vous éprouver et de savoir à quel point vous méritiez la haute estime que chacun vous porte. Continuez, messire, à remplir la charge qui vous a été confiée, et surtout gardez-vous bien d'ouvrir jamais la bouche sur ce que vous venez d'entendre. Allez.

Je ne restai pas long-temps sans remarquer que la comtesse m'épiait, curieuse qu'elle était de savoir la cause de ma tristesse; cependant elle parut revenir à de meilleurs sentimens envers Loïse,et ne la traitait plus que comme sa propre fille. Bien loin de gêner nos entretiens ,

AUDEFROT-LE-BATARD. 241

elle semblait les provoquer en nous mettant sans cesse en présence l'un de l'autre, et en se retirant ensuite sous quelque prétexte.

•* Un jour la comtesse me manda devers elle.

— INÏessire, me dit-elle , comme vous êtes connu pour un homme d'expérience et de bon conseil, je vous ai mandé à celle fin de prendre votre avis sur un projet que j'ai en tête.

Thibaut, comte palatin de Champagne et de Brie, vient de perdre Agnès de Beaujeu, son épouse; il est dans l'intention de demander la main de Loïse, et messire Hugues et moi nous sommes assez portés à resserrer par cette union les liens qui existent entre les maisons de Champagne et de Lusignan. Qu'en pensez-vous, messire?

Je fus anéanti.

— Dame, répondis-je en balbutiant , vous savez mieux que moi le parti qui peut être le meilleur.

342 AUDEFRl6iI-LE-BATARD.

La comtesse vit clairement mon embarras et semblait en jouir; mais bientôt :

— Qu'avez-voiis , messire ? vous êtes pâle comme une aube de prouvaire. Ce mariage dérangerait-il quelqu'un de vo§ projets? Allons! donnez-moi votre confiance, voussavezbien que je ne veux que le bonheur de Loïse et le vôtre.

Elle savait tout. . .

— Dame, m'écriai-je en me jetant aux genoux de la comtesse, j'aime Loïse de «œur loyal, et si j'avais été plus riche d'avoir , je vous laurais déjà demandée pour épouse.

La comtesse m'interrompit.

— Messire Aubert , pourquoi' donc ne m'en avez-vous pas parlé plus tôt .'* Messire Hugues et moi nous nous serions crus heureux de pouvoir récompenser, en vous accordant la main de notre fille bien-aimée, les nonrateux services que vous nous avez rendus.

Je poussai un cri de désespoir.

AtlDEFROl-LE-BATARD. 243

La comtesse né l'entendit pas. Elle semblait en proie à une violente agitation intérieure. Elle ne me regardait plus, et sa bouche, mue par sa pensée, laissait échapper par intervalle quelques monosyllabes inintelligibles. Ses yeux enfin retombèrent sur moi. Elle rougit.

— Il en est encore temps, s'écria-t-elle , espérez tout.

Je me retirai plein de joie, et m'empressai de rapporter à Loïse l'entretien que je venais d'avoir avec sa belle-mère.

Nous attendîmes pendant long-temps la décision de notre sort. Le jour, quand j'apercevais la comtesse, je cherchais h lire dans ses yeux la confirmation ou la ruine de mes espérances, et la nuit, des songes analogues à la situation de mon esprit,- mais contradictoires, portaient au plus haut point mon anxiété.

Enfin la comtesse m'appela de nouveau auprès d'elle, et me dit :

— Messire Aubert, j'ai plaidé chaudement

244 AUmiFROI-LE-BATARD.

votre cause auprès de mon é^oux; mais, séduit par les avantages que lui présente le mariage de sa fille avec le comte de Champagne, il s'est borné à regretter que vous ne lui ayez pas exposé plus tôt vos intentions.

— Et tout est dit? m'écriai-je d'une voix sourde,

— Il est bien encore un moyen ; mais je doute fort que vous l'employiez.

— Dame, dites, je vous en supplie, quel est-il?

— Fuir avec Loïse loin du château, dans la tour de Bérages. Le comte, vaincu parla nécessité et par mes prières , ne tardera pas à se repentir de son refus; alors je vous ferai avertir, et vous reviendrez tous deux vous jeter à ses pieds.

Jour de malheur ! nous cédâmes!

Page 1