‹ Job, ou, Les pastoureaux, 1251Chapitre 9 sur 15 · JOD · texte numérisé non relu

JOD

mais l'yalhagnn, levé sur sa IcHe, était renirc dans le fourreau h la vue du firman si"iié de la propre main du sultan d'Egypte, dont le chrétien était porteur. Après avoir visité les saints lieux, Arnold s'était embarqué à Acre, et était arrivé en Italie. Delà, il était allé à Cilia, pour savoir des nouvelles de Goetz, en cas qu'il y fût revenu ; et cependant Arnold n'eût pas voulu pour mille mai'cs d'or, se trouver en la

présence de son frère; car Il frissonnait à la

seule pensée du crime auquel sa haine pouvait le porter, et en se rappelant le supplice de Gain.

A Cilia, nul n'avait revu Goetz, ni même entendu parler de lui depuis sa i'uite.

Arnold, sans accorder un seul jour aux prières de ses vassaux et de ses anciens amis, continua sa vie voyageuse. Il quitta la Hongrie , traversa FAllemagne, et revint en France.

En ce temps-là les deux frères du roi, le duo d'Anjou et le comte de Poitiers, venaient de rentrer en France, en apportant avec eux une lettre de saint Louis, par laquelle ce prince demandait des secours de toute espèce pour soutenir la croisade. Cette lettre fut lue dans toutes les églises du royaume ; mais il en résulta un eiî'et tout autre que celui ([uc l'on en allendail. Le

poupîe, las (le procîiguor son avoir pour solder -des barons et des gens d'armes dont la valeur n'était rien moins qu'heureuse, pensa assez généralement que le Seigneur, irrité -du luxe des prélats, de l'avidité et de l'orgueil des chevaliers, les aTait rejetés de son service, et avait choisi, pour faire éclater sa gloire, les hommes humbles, les pâtres et les laboureurs; enfin, tout ce qu'il y avait de plus faible, pour confondre ce qu'ily avait de plus fort. Pleins de cette opinion, les vilains et les hommes mécaniques attendaient avec confiance celui que Dieu devait susciter pour les guider à la conquête de la Terre- Sainte.

Arnold ne pouvait passer inaperçu parmi un peuple dont l'esprit était ainsi préoccupé, et q-ui se souvenait que la première et la plus glorieuse des croisades avait eu pour chef un ermite obscur. Une taille imposante, une figure pâle et mélancolique, une longue barbe qui lui couvrait lapoitrine,son langage biblique et oriental lui donnaient l'air d'un prophète. Dans le premier bourg oii il entra, les habitans s'amassèrent autour de lui et le contemplèrent avec un étonnement mêlé de respect et de terreur ; puis lorsque Arnold ;, assis au pied de la croix de

pierre de la grantrplace, raconta ù la foule son pèlerinage h Jérusalem et les maux que les Sarrasins faisaient éprouver aux chrétiens d'Orienf, un cri de douleur et d'indignation interrompit son récit; tous, d'une voix unanime, jurèrent , en étendant la main vers la croix, de suivre ses pas partout où il irait, jusqu'à ce que leur nombre fût assez gTand, et que le temps fût venu de passer la mer.

— Et de l'argent? et des navires? s'écria Arnold .

Alors un homme se leva , et sa voix forte et inspirée domina les exclamations de la foule :

— Dieu n'abandonnera pas ses serviteurs ; il saura , comme pendant qu'il habitait la terre que nous sommes appelés h délivrer, renouveler le miracle de la multiplication des cinq pains et des deux poissons. Quant aux navires, nous n'en avons nul besoin ; car, que dit la prophétie ?

(f Dieu a détourné sa face de ses enfans à cause de leurs iniquités.

w Et cependant le basilic a dardé sa langue contre eux, et les a chassés de leur héritage, pour y établir sa demeure.

u Alors, 6 Tout-Puissant! ta colère s'est dis-

siace; tu t'es souvenu de ta miséricoi-de et tu as <lit:

(( Quand les abominations du basilic auront comblé la mesure,

« J'enverrai parmi vous un de ces hommes que je tiens en réserve pour les grandes choses ;

« Vous le reconnaîtrez au sceau que j'aurai imprimé sur son front, et à sa parole puissante CDmme une épée à deux tranchans.

« 11 rejettera le secours de ceux qui se confient dans leurs chars , dans leurs chevaux et non dans ma toute-puissance;

(( Mais il s'adressera aux simples de cœur, aux pauvres d'avoir et d'esprit, et ceux-ci entendront sa voix ;

« Il fera porter devant lui le signe de l'agneau, et ceux-ci le suivront, comme les brebis suivent leur pasteur.

(( Et quand les temps seront accomplis , il s'avancera à l'Orient et les eaux de la mer se retireront avec respect devant ses pas. ))

L'homme descendit des marches de la croix sur lesquelles il était monté et se perdit dans la foule.

— Noël ! Noël ! s'écriaient les uns.

— Amen! disaient les aulres.

D'anircs, enfin, poussaient des cris d'adnniration , sans proférer aucune parole.

Le siîence se rétablit et dura quelques instans. Arnold avait les yeux levés au ciel, et tout son extérieur révélait l'agitalion à laquelle il était en proie. La foule, immobile autour de lui, avait ses regards fixés sur le pèlerin et retenait sa respiration, de peur de troubler l'extase dans laquelle elle le voyait plongé. Bientôt Arnold abaissa ses yeux autour de lui et dit avec un air de conviction :

— Ainsi-soit-il !

Alors les assistans s'écrièrent de nouveau, et rbomme qui avait dit la prophétie prit sa course vers l'église. Il en sortit bientôt, en rapportant dans ses mains la bannière paroissiale, sur laquelle on voyait la figure de l'agneau. Il se plaça à la tète de la foule :

— Allons, s'écria-t-il, et Dieu nous soit en aide!

A ces mots, les vilains et les Pastoureaux se précipitèrent sur ses pas en entraînant Arnold au milieu d'eux.

La gcnt encontre II de. toutes pars vcnoit ; A grant procession chascuns moult l'onnoroit.

(Roman dcDcrlha aux grands pinds.)

Ils parcoururent ainsi la Flandre, la Picardie et le Bcauvoisis, vivant au jour le jour de ce que la pieuse crédulité des fidèles leur accordait, et croyant devoir leur subsistance quotidienne au

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pouvoir qu'ils supposaient à Job, de multiplier les pains, comme Jésus-Christ. Ils entrèrent dans la ville d'Amiens. Bien loin de redouter leur approche, les bourgeois vinrent à leur rencontre, portant des branches vertes, en signe de joie, et chantant des cantiques; quant aux Pastoureaux, ils avaient à la main des lances, des faux, des épées nues , dont les éclairs enivTaient la foule d'espérance et d'ardeur.

— Gloire à Dieu! mort aux païens! Paix aux pauvres d'esprit! Hosannah qui venit in nomine Dominil

On n'entendait que ces acclamations de toutes parts.

Les bourgeois et lesPastoureaux se mêlèrent et entrèrentdans la vilîe,où ces derniers furent reçus avec transport, et traités comme des hôtes vénérés, attendus depuis long-temps. Aucuns, frappés de l'air mystérieux et inspiré de Job, se prosternaient devant lui, et le suppliaient de prendre leurs biens et tout ce qu'ils possédaient, et de les recevoir eux-mêmes à son service, jurant qu'ils le suivraient jusqu'au bout du monde, s'il l'ordonnait. C'est en ce moment que Job ouvrit son cœur au démon, qui y établit sa demem-c jus-

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qu'à la fin. Le malheureux! il se laissa persuader qu'il était envoyé du Très-Haut pour changer la face du monde, et oubliant Lisbeth et les conseils du saint abbé qui avait reçu ses vœux , il s'abandonna en aveugle à son guide impur.

Job sortit d'Amiens avec nne suite deux fois plus nombreuse que lorsqu'il j était entré; mais, semblable à la Somme, qui entraîne dans son cours toutes les immondices de la ville , sa troupe s'était grossie d'une foule de vagabonds, de truands, de robeurs, et de femmes folles de leur corps.

Job arriva aux portes de Paris. Il les trouva ouvertes; et, à son passage, les archers qui étaient chargés de les garder se jetèrent à genoux en lui demandant sa bénédiction. A peine entré dans la ville, deux chevaliers se présentèrent devant lui, et le prièrent courtoisement de venir au palais par-devant la reine Blanche, qui désirait ardemment de le voir. Job abaissa la tête en signe de consentement, et, précédé de celui qui portait sa bannière, il suivit ses guides à travers les rues de la ville, dont les maisons vomissaient sur ses pas une foule sans cesse renaissante. Tous les yeux étaient fixés sur lui, et de

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toutes les poitrines s'élançaient des cris d'éton-

nement et des souhaits de bonheur.

La reine était à une des fenêtres de son palais ; du plus loin qu'elle aperçut Job, elle descendit de sa chambre et alla le recevoir au perron avec tous les témoignages de la plus profonde vénération. Elle le prit par la main et l'emmena dans une salle où se trouvaient rassemblés tous ses courtisans. Job voulut s'agenouiller devant la reine; mais elle ne le souiïrit pas, et le força à s'asseoir sur le faldistoire qui lui était destiné à elle-même.

— Messire, lui dit Blanche , comment vous appelle-t-on ?

— Je me nomme le maître de Hongrie, dit Job.

Puis, sur l'invitation de la reine, il raconta tout ce qu'il savait du roi Louis, et de l'état dans lequel se trouvait la Terre-Sainte. 11 raconta aussi comment les Pastoureaux , reconnaissant en lui l'homme prédit, l'avaient suivi, vivant de sa parole et de ses miracles. Il termina en annonçant que sous peu il allait prendre sa route vers les royaumes d'outre-mer, dont la prophétie lui avait promis la conquête.

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"Blanche était êmcrvcillce. Le ton d'assurance avec lequel Job lui avait ])arlc ne lui permettait pas de douter de tout ce qu'il venait de dire : «ussi elle le crut et lui offrit de riches présens. Job les accepta; car, je vous l'ai déjà dit, l'ennemi de tout bien était entré dans son cœur.

Job enfin demanda à la reine la permission de retourner au milieu du troupeau dont Dieu , disait-il, lui avait confié la garde ; mais, avant sa sortie du palais. Blanche manda par devers elle les prévôts de Paris, Henri d'IIièrcs et Eudes Le Roux, et leur commanda qu'ils eussent h obéir en tout à Job, car elle tiendrait pour bien fait tout ce qu'il ferait. Ces ofîiciers promirent d'exécuter les ordres qu'ils venaient de recevoir, et Job, après avoir donné sa bénédiction à la reine et h ceux qui l'entouraient, sortit du palais et dirigea ses pas vers les halles. En passaiit devant l'église Saint-Eustache, il y entra pour faire sa prière; il la trouva pleine de Pastoureaux, dont les uns, assis sur les stalles du chœur, chantaient l'ofTiee de vêpres, revêtus de rochets et de chapes; les autres poussaient à fenvi des cris inarticulés, pour le seul plaisir de faire résonner les voûtes élancées de la basilique. D'autres enfin, dans les

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nefs latérales, jouaient aux dés des vases d'or, des ornemcns sacerdotaux et des joyaux qu'on voyait briller çà et là sur les dalles de pierre de liais, à côté des rosaces et des mosaïques étincelantes qu'un dernier regard du soleil avait détachées des vitraux. Plus loin, spectacle affreux! la porte de la sacristie était enfoncée et teinte du sang d'un vieillard étendu sans vie sur le seuil. A sa tète tonsurée, à son costume, dont les assassins n'avaient sans doute pas osé le dépouiller, on reconnaissait sans peine le curé de Saint-Eustache : il avait essayé de défendre les richesses de son église contre la fureur sacrilège des Pastoureaux.

A l'arrivée de Job, de toutes les parties de l'église les Pastoureaux s'élancèrent vers leur chef et s'aaenouillèrent devant lui. Alors on n'entendit plus le moindre bruit; le chœur même qui, ii n'y a qu'un instant, mugissait du chant des psaumes, était redevenu en un clin d'œil désert et silencieux. Tous étaient devant Job, et son coeur se gonflait de vanité et d'orgueil. Malheur à lui! Deposuit poientes de sede, chantait le chœur quand Job entra : c'était une prophétie!

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Le Maître de Hongrie étendit le bras et promena sa bénédiction sur ]es assistans : à peine eut - il fini que les cris recommencèrent avec une nouvelle force , et les principaux d'entre les Pastoureaux entraînèrent leur chef à fautel , où l'un d'eux lui posa sur la tête une mitre épiscopale , dérobée à la châsse d'un saint. D'autres le revêtirent d'ornemens sacerdotaux, et tous attendirent en silence sa parole. Job alors parla, ou plutôt un autre parla par sa bouche : car ses lèvres, agitées par une force étrangère, laissaient échapper , à travers des flots d'écume , une voix qui n'était pas la sienne ; ses cheveux étaient hérissés,sesyeux immobiles flamboyaient, et tout son être semblait lutter contre une puissance invisible. Les assistans, subjugués par une terreur religieuse, l'écoutaient dans le plus profond silence. Mais bientôt le feu qui animait Job s'éteignit, ses bras se croisèrent sur sa poitrine et sa figure contractée reprit son expression habituelle. Alors des applaudissemens et des acclamations prolongés mugiront de toutes parts. Job fut enlevé et porté hors de l'église , sur un âne que quelques Pastoureaux venaient de ravir , par force , à un vilain , et

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promené ainsi par toute la ville, comme autrefois le Sauveur dans Jérusalem.

Arrivé devant le cloître des Bernardins, Job voulut revoir l'église où il avait prononcé ses vœux de religion. Il fit donc signe de s'arrêter et étendit l'index vers la porte de l'église ; elle s'ouvrit: avec fracas sous les efforts des Pastoureaux, et le lieu saint fut en un moment envahi par eux et par la populace qui les suivait. Job, sans descendre de sa monture , entra ^dans Téglise où un moine seul était en prière devant l'autel, la face contre terre. Job, sans prendre garde à lui, monta à l'r.mbon, où les diacres avaient coutume de lire l'épître au peuple, et prit la parole :

— Mes chers frères , s'écria-t-il d'une voix tonnante qui fit tressaillir le moine abîmé dans la prière , Dieu, dont les jugemens surpassent en profondeur les abîmes de la mer , m'a tiré de la foule pour les faire exécuter dans ce monde; de stercore erigens paiiperem. Comme il vous l'a déjà annoncé , il m'a armé de sa parole ainsi que d'un glaive à deux tranchanspour chasser de son sanctuaire les ennemis déclarés de son saint nom , et ceux qui , sous'^des peaux

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de brebis, cnchent des loiips ravissans. Mes chers frères, je parle des Sarrasins, des Juifs et des clercs. Parmi ces derniers, les frères mineurs et les prêcheurs sont des vagabonds et des hypocrites ; les moines de Cîteaux ne songent qu'à intenter des procès injustes, afin d'envahir ks terres et dévorer les troupeaux d'autrui ; les moines noirs sont des goinfres et des orgueilleux ; les chanoines sont demi-séculiers et ne se nourrissent que de cygnes , de faisans , de paons et autres viandes de prix ; les Templiers et les chevaliers de rîîôpital , font de leurs maisons des cavernes de voleurs et de meurtriers , en y accueillant, à bras ouverts, tous- ceux qui ont tué ou dérobé leur maître ; les nonains livrent leurs corps à l'impudicité des moines^ et étouflent les enfans qui proviennent de ce commerce infâme ; les évêques et leurs ofîîcialités ne courent qu'après l'argent et sont plongés dans les délices ; enfin fapôtre de Rome luimême et sa cour qui devraient présenter le modèle de toutes les vertus, réunissent à eux seuls tous les genres d opprobres.

Le moine se leva brusquement; sa voix tremblait de colère.

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— Tais-toi, hérétique, s'écria-t-il en lançant à Job un geste de menace, tais-toi, maudit plein du diable, tu trompes ce peuple innocent en mentant par la gorge.

Un moment de silence succéda à cette apostrophe; Job, altéré, n'osait lever ses yeux sur celui qui venait de l'interrompre ; mais ses veines gonflées, son visage pâle et pourpre tour à tour, ses doigts raides et écartés disaient assez l'état de son âme. Quant aux assistans, surpris de l'audace du moine, ils restaient immobiles en contemplation devant sa face qui ressemblait , d'une manière frappante, à celle de Job. Scène éclairée parla lueur sépulcrale d'une lampe qui tombait de la voûte.

Job enfin releva la tête, et la tempête longtemps contenue dans son sein éclata terrible.

— Tu mourras, s'écria-t-il d'une voix délirante.

Et il s'élança de sa chaire sur le moine qui tomba frappé par Job, sans lui opposer la moindre résistance. En même temps la foule , avec de grands cris, se précipita sur l'infortuné, pareille à une meute de chiens qui n'ose approcher d'un sanglier plein de vie et de fureur, et

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qui le déchire alors qu'il vient d'être abattu par un chasseur.

Le moine poussa un soupir, puis tout fut dit.

La lampe était éteinte, et l'abomination était au comble dans la maison de Dieu. Job se releva couvert de sang et de sueur, et chercha à sortir de l'église; mais la foule était si pressée qu'il fut forcé d'attendre le moment où elle serait moins épaisse. En effet, elle s'écoulait rapidement au milieu des blasphèmes, des gémissemens et des cris de ceux qu'elle froissait ou qu'elle écrasait sous ses pas. Job enfin gagna le seuil; mais prêta le passer, il posa le pied sur le cada\Te du moine, que les Pastoureaux, en se disputant ses misérables dépouilles, y avaient traîné. Job jeta un regard effrayé sur lui, à la lueur des torches que portaient les gens du guet.

— Ah ! s'écria-t-il.

Et il tomba en proie à d'affi'euses convulsions.

Le moine qu'il avait tué était Goetz, son frère, son propre frère.

Xllï.

Là véissicz e.lor et fort et adurû ; Là ot tant astc fraite et tant escu troc , Tant clavain <lesroii)|>u et tant hiaunie fimsé. Li foiicr ne se poenl ne tenir ne tanser Et guerplssfut lu pruic , an fuie sont toaii'

(Koiiiaii d<! Piirhc la iiuihts:e.\ ,

Quand Job revint à lui , il était loin de l'abbaye des Bernardins. Ses compagnons l'avaient transporté de l'autre côté de la Seine, fout près de l'église Sainte -Marie l'Égypiienne , dans

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«ne taverne où il avait établi son quartier-général. La salle était pleine de Tastoureaux.

— Ecce bonum viimm, veniie potemas, di-^ saient les nns, en parodiant d'une roix nazale et gTotesque, le chant d'église que vous savez, et ne s'interrompaient que pour vider de profonds hanaps qu'ils alimentaient à de larges brocs , posés sur des tables massives devant lesquelles ils étaient assis.

— Trois!... Six!... A toi!... Gagné!... Tu triches , criaient les autres en jouant aux dés.

Dans les angles de la salle, d'autres prenaient sans voile et sans pudeur, de honteux ébats avec des prostituées, à la voix rauque et fêlée, à la parole cynique.

Et Job?

Il était immobile. Soit qu'il ouvrît les yeux, soit qu'il les fermât et les détournât de côté ou d'autre, il retrouvait toujours une taclie de sang que tous les flots de la mer, voire même les eaux réservées dans les cataractes du ciel pour un nouveau déluge, n'auraient pu laver. Sang pour sang! c'était écrit !

En ce moment on frappa violemment à la porte.

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— Beaux seigneurs, ouvrez, criait une voix du dehors; ouvrez, de par haute et puissante dame, madame Blanche de Castille, mère du roi notre sire, régente de France.

La porte s'ouvrit promptement, et un page à la livrée de la reine remit une lettre scellée du sceau royal, à Job, qui la reçut et la lut surle-champ. En la terminant, il laissa échapper un sourire amer et douloureux.

— Annonce à celle qui t'envoie, dit-il au page, que demain après le coucher du soleil, nul de nous ne sera dans Paris. Maudite soit l'heure à laquelle j'y suis entré ! Va.

Job retomba dans son immobilité silencieuse, et le page, après s'être incliné profondément devant lui, se retira tout effrayé du spectacle hideux que la taverne lui avait offert. La reine l'attendait avec impatience. Quand elle eut appris la réponse de Job, elle se jeta à genoux et remercia Dieu, avec les expressions les plus énergiques que son amour pour son peuple lui put suggérer. En effet, les désordres et les crimes des Pastoureaux lui avaient ouvert les yeux sur l'imprudence qu'elle avait commise en leur donnant pleine et entière autorité dans Paris, et

presqu'en même temps, sur l'avis qu'elle reçut d'un combat qui venait de s'engager entre une troupe de Pastoureaux et des bourgeois du faubourg Saint-Marcel, joints à des écoliers de l'uuiversité, elle expédia Tordre de fermer les portes du Petit-Pont. Ce qui fut fait surlheure, et bien fait; car les pillards, privés de toute communication avec leurs compagnons, furent massacrés jusqu'au dernier.

Le lendemain les Pastoureaux quittèrent Paris ç>ar bandes de cinq et dix mille hommes, et se dirigèrent vers les côtes de la Méditerranée. La troupe que Job commandait se rendit à Bourges, et cette ville devint le théâtre des plus violens désordres. Tous les prêtres que ces brigands purent appréhender, furent égorgés sans miséricorde. Les bouroeois et les mao^istrats étaient plongés dans la consternation; mais bientôt apprenant que Blanche avait rassemblé une armée pour punir les excès de ces redoutables pèlerins, ils reprirent courage, et par le moyen des intelligences qu'ils pratiquèrent avec certains d'entre eux, ils firent arrêter quelques-uns des chefs qui furent pendus en plein jour sur la grand'place de la ville. Les autres , cffravés de

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cet exemple, s'ameutèrent, se ruèrent dans les maisons, où ils brisèrent les eoHres pour piller l'or, l'argent, et tout ce qui leur tombait sous la main; ils violèrent les femmes et les jeunes filles, incendièrent des maisons avec ceux qui les habitaient, puis, repus d'or, de sang et de fumée, ils continuèrent leur route; mais l'armée de Blanche arriva. Réunie avec le bon peuple de Bourges, elle se mit à la poursuite des Pastoureaux, et les atteignit entre Mortemer et Yilleneuve-sur-le-Cher, où, malgré leur nombre et leur confiance en la toute puissance de Job, ils furent mis en déroute et reçurent la juste punition de leurs brigandages. Job seul retarda de quelques heures cette; catastrophe; dans d'autres temps il eût gagné la victoire; mais sa bouche, souillée par le blasj)hème, n'invoquait plus le nom de Dieu qu'il avait chassé de son cœur, et l'épée était mal assurée dans sa main humide encore du sang de son frère.

Job s'enfuit avec quelques centaines d'hommes, et, après un mois de marche environ, il arriva à Marseille, où 11 croyait que le bruit de sa mésaventure ne pouvait être parvenu. Malheur à lui! trois fois malheur h lui! Le baillif

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de Bourges, instruit du dessein des Pastoureaux, avait envoyé trois messagers sur leurs pas, et aussitôt que Job eut passé les portes de la ville, lui et sa troupe se virent cernés de toutes pai-ts, et obligés de se rendre sans combat.

Et puià scit pendu maternent Cuni traître et larron vistement , Que puissent ver tute génie Pur quei est pendu , en quel entent.

,Pa»slii piifrl Iliigonis de Linrnlniâ.;

Job est dans un cachot obscur, un carcan do fer est rivé autour de son cou, et ses deux mains sont étroitement liées derrière son dos. C'est ainsi qu'il avait été en Prusse; mais alors il était

pur de toute souillure, et son bras n'avait versé que le sang des ennemis de Dieu; alors la mort s'offrait à lui moins terrible; elle lui souriait en lui présentant d'une main la palme des martyr?, et en lui montrant de l'autre une place au milieu de la milice céleste. Mort en Prusse, Job aurait été pleuré, maintenant...

Et il mordait ses chaînes à les couvrir de sang, et à y incruster ses dents broyées.

Lui , Arnold , comte de Cilia , tombé de si haut ! lui ressaisi dans la boue pour être pendu comme un vilain! lui, Job, moine deClairvaux, damné à tout jamais ! Lisbeth dans la couche

d'un mécréant! Dieu tout-puissant! tu sais

bien te venger.

— Oh! sois-tu maudit, s'écria-t-il, fils de Marie, trois fois, mille fois maudit, niinc et sempert et in secula seculorumî Amen.

En ce moment Job se retourna , et aperçut le geoherdont les yeux étincelaient d'une joie féroce. Il était accouru à la voix de son prisonnier , qui, égaré par le désespoir, n'avait pas entendu ouvrir sa prison, ni remarqué la lueurdela lampe que portait cet homme. Celui-ci se retira , et revint quelques heures après avec un clerc de jus

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tice et le lx>urrcau. Job crut toucher h sa dernière heure; oh non ! Le clerc toussa pour se rendre la voix plus claire, puis il lut :

(( Attendu que le nommé Job a prêché une croisade parmi les vilains et les bergers, en s'annonçant faussement comme l'envoyé de Dieu ;

«Attendu que ledit Job a, par ses prédications , porté les serfs à quitter le lief dont ils faisaient partie, à massacrer les clercs et h piller les églises;

« Attendu que le susnommé a osé combattre contré les troupes royales ;

(( Le tribunal déclare ledit Job atteint et convaincu de lèse-majesté divine et humaine, de meurtre, de vol et de révolte à main armée.

« Pour ces causes , le tribunal, statuant, condamne ledit Job à être pendu par son cou, avec ses fauteurs et complices, jusqu'à ce que mort s'ensuive.»

— Ce n'est pas tout, dit le clerc en jetant un coup d'œil sur le prisonnier, pour voir l'effet que sa lecture venait de produire, et il continua:

«Attendu que ledit Job a, dans sa prison, blasphémé le saint nom de Dieu, comme il appert par le témoignage de Jehan Tranchart , le geôlier, qui l'a entendu clairement;

tt Le susiiommé aura la langue percée d'un fer rouge, en exécution de l'ordonnance, concernant ce cas, rendue par le roi noire sire ;

(( Et de l'araent saisi sur ledit Job, ou de celui qui proviendra de la vente de ses effets, sera distraite une amende de quarante livres, dont le tlénonciateur aura le quart, et la justice l'autre quart; le troisième quart appartiendra, de plein droit, à haut et puissant seigneur, monseigneur Charles, comte de Provence, d'Anjou et du Rïaine ; et la dernière partie sera mise en réserve pour récompenser ceux qui dénonceront les méfaits des pauvres sur lesquels on ne pourra lever aucune amende. »

A peine le clerc eut-il achevé que le bourreau s'avança, portant à, sa main droite une espèce de dague, qu'il avait fait rougir hors du cachot; de l'autre il ouvrit violemment la bouchedeJob, lui lira la langue avec des tenailles et la perça lentement. Job tomba sans connaissance en vomissant un sang noir et bouillonnant.

Lorsqu'il revint de son évanouissement il seniil ses pieds délivrés des ceps qui les tenaient à Lj gêne, et tout son corps glacé par une fioide iujmidité. Il venait d'être dépouillé p;ir le bonr-

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rcau, qui ne lui avait laissé que sa chemise, et s'occupait en ce moment à rompre rextrcmité de sa chaîne attachée au carcan : ce qu'il faisait en la frappant à coups redoublés avec une énorme masse de fer. La chaîne céda bientôt et tomba sur les dalles en entraînant le prisonnier dans sa chute, tantelleélait lourde etlui faible! Le bourreau, en la ramassant, le releva brutalement.

— Allons I lui dit-il en lui présentant une torche allumée.

Job la prit machinalement, et le lugubre cortège se mit en marche. A la sortie de la prison, il fut escorté par une nombreuse troupe d'archers k laquelle, un peu plus loin, se joignit une confrérie de pénitens. En tête de ces derniers on voyait une bannière à l'image de l'agneau ; amère dérision de celle que Job, dans ses jours de puissance, faisait porter devant lui; mais il était écrit que rien ne devait manquer à son supplice.

Autour d*eux tourbillonnait la foule , hurlant des cris de mort et de malédiction, impatiente d'assister à une agonie et d avoir h flairer un cadavre. Cependant, à chaque église, le'cortége s'arrêtait et Job fiiisait amende honorable , au

milieu du jjIus profond silence, puis les cris recommençaient comme de plus belle :

— Mort au mécréant !

— Mort à l'hérétique !

— Allons donc, messeigneurs les archers, vous vous prélassez comme si vous assistiezàune procession ! 11 y a deux heures que nous sommes là à vous attendre.

— Holà! maître, vous m'enfoncez les côtes,

— Dam 1 je veux voir , moi.

— Prenez garde qu'on ne cherche à vous voir aussi un jour en pareil arroi.

— Ohé ? la fiancée du diable I C'est toi au contraire qui m'as l'air de vouloir servir quelque jour de pendant d'oreille à madame la potence.

— Ma commère, comment est-il?

— Il est fort bien, par ma foi, quoique un peu iiiaigT^e.

— Le pauvre malheureux! c'est dommage ; les beaux hommes sont si rares !

— Ouais ! ne dirait-on pas que je suis borgne, bossu, boiteux, ou inhabile de mes membres?

— Commère, entendez-vous mon mari .^ Ah î ah!

— Sus !. sus ! aux fourches !

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— Habemus corda ad Doniinum, la corde à messire!

Job arriva au pied de la potence, et le bourreau y pendit son cadavre. Aussitôt après que ce dernier fut descendu et eut retiré l'échelle, des pierres et des projectiles de mainte espèce partirent de tous les points de la foule contre le patient, et lorsque l'un d'eux l'atteignant, le balançait dans l'espace, ou le blessait à répandre son sang, les assistans applaudissaient avec de grands cris et de longs éclats de rire.

En ce moment un pigeon volait au-dessus de Ln place, et, étourdi par les cris qui fendaient la nue, peut-être même frappé d'une pierre, il décrivit une longue parabole et tomba à quelque distance du gibet. Tous alors s'élancèrent à sa poursuite, et avant d'arri vef à lui , il y en eut plus d'un qui fut renversé et foulé aux pieds; mais enfin deux hommes furent plus heureux que les autres, et le saisirent en même temps. En se le disputant,ils arrachèrent une aile h l'oiseau, et un billet tomba à leurs pieds. Un troisième, qu'à son habit on reconnaissait pour un clerc, le ramassa vivement, et brisa le sceau ; mais à peine eut-il jeté les yeux sur l'écriture, qui y était tracée, qu'il

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poussa un cri de terreur et laissa tomber le billet, en se secouant les doigts comine s'il eût pris par mégardc un fer ardent. Les assistans, saisis d'une frayeur panique, s'enfuirent de toutes parts, et lorsqu'ils furent à distance , ils se pressèrent autour du clerc pour lui demander ce qu'il avait vu dans le billet.

— Messeigneurs , dit-il d'une voix émue, j'ai fait mes études à l'université de Paris, où, comme chacun sait, l'on apprend toutes les sciences du monde, et les divers signes qui sont employés pour arriver à leur connaissance; mais, foi que je dois à Dieu et à sa sainte mère, je n'ai jamais vu d'écriture qui ressemblât à celle de ce billet maudit. Cette dernière est composée de caractères semblables aux flammes de l'enfer, qui sont peintes dans les missels. Il m'est avis que c'est quelqu'épître que Satan envoie à l'un de ses serviteurs.

En disant ces mots, le clerc se signa dévotement ; ainsi fil la foule, qui , bien loin de se retirer, attendit jusqu'au soir, dans l'espoir d'être témoin de quelque miracle.

Le bruit de celte aventure ne tarda pas à se répandre dans toute la ville. Il parvint jusqu'aux

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oreilles d'honorable et scientifique personne, maître Honoré Vidal, curé de Saint-Victor, qui manda sur-le-champ les clercs de son église, et leur ordonna de se trouver au chœur le lendemain, au lever du soleil. Ce qui fut dit fut fait, et le jour suivant, le clergé se rendit au lieu indiqué. Là, le curé chanta la messe, et aj)rès Vite mîssa esty tous sortirent de l'église et s'avancèrent en procession vers le lieu oui le billet était tombé la veille ; il s y trouvait encore. Maître Honoré Vidal s'avança sans crainte à travers la foule qui environnait le mystérieux papier, et, après l'avoir exorcisé et aspergé par trois fois d'eau bénite, il le ramassa et y promena ses yeux pendant quelque temps, puis il le donna à son vicaire, qui à son tour le fransmit à un clerc nommé Dicudonné. Celui-ci avait été sarrasin; mais depuis il avait renoncé à Mahomet et à ses pratiques diaboliques, pour se consacrer au service de Jésus-Christ. Dieudonné prit donc le billet, et au premier regard qu'il y jeta, il sourit, puis il continua son inspection. Quand il eut terminé, il lendit le papier aux autres clercs qui confessèrent qu ils ne savaient ce qui pouvait y être écrit.

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