VIII
La pucelle par la main prent,
Si 11 a dit : « Dame , montez ;
c Ne vaut riens quanque me contez. »
Cela tint embronchié le vis ;
Mes volentiers ou à envis
La fait monter li dux de Mae.
Vont s'en, que ne demeurent mes,
Et Euriaus souspire et pleure
Et moût maudit que vit l'éure
Qu'ele onques de mère fust née ;
Moût a grant doleur dt'menée.
(Gibert de MoDtreuil. — Roman de la rioltdc.
A minuit, j'étais à la porte de Loïse. Bientôt elle sortit, couverte d'un costume dliomme darmes, A la visière de son heaume baissée. Je la soutins dans mes bras jusqu'au bas de l'escalier
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où nous trouvâmes deux palefrois et un varlet en qui j'avais toute confiance. Nous passâmes le pont en tremblant, et, quand il se releva, nous entendîmes, parmi les grincemens de ses pivots, c«mme l'éclat de rire d'une femme qui nous glaça d'effroi. Depuis, le varlet me raconta qu'il avait vu la protectrice delà maison de Lusignan, la fée au corps de femme et de serpent, Mélusine enfin , debout sur la grand'tour, qui se tordait les bras avec toutes les marques d'un violent désespoir.
L'air était pur et la lune luisait clair; nous cheminâmes en silence toute la nuit, guidés par le varlet ; car, en proie à une foule de sentimens pénibles, j'étais incapable de ce soin, et je ne m'aperçus pas même que la route que nous avions prise nous éloignait de plus en plus de la retraite où nous étions convenus avec la comtesse d'attendre le moment du retour. De son côté, Loïse sanglottait et tournait de temps en temps ses yeux remplis de larmes vers la grand'tour du château de Lusignan, qu'o!> apercevait encore dans le lointain a(fec la sentinelle, dont la
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coiffe d'acier, regardée parla luçejbrillaitcomme un diamant, puis elle se rapprochait vers moi dans la crainte de tomber de douleur; vers moi, à qui elle sacrifiait tout ce qu'elle avait de plus (Mer au monde, et nos yeux s'enivraient d'un regard mutuel. 0 mon fils ! par la croix de notre Sauveur, je souffris plus dans ce voyage qu'en une croisade entière!
Enfin, vers le matin , je reconnus que cette route n'était pas celle que nous devions suivre; j'en fis la remarque au varlet, qui me répondit qu'il s'était trompé , mais qu'il serait toujours loisible d'en donner avis à la comtesse de Lusignan. Je le crus : d'ailleurs il était trop tard pour retourner; Loïse succombait de douleur et de fatigue. Bientôt nous arrivâmes dans cette forêt, chez un ménétrier nommé Guillaume, à qui maintes fois j'avais fait largesse. 11 nous reçut avec gTand'joie, et nous promit son aide en toutes choses. En effet, à ma prière, il partit le lendemain pour Lusignan , où, sous prétexte de pratiquer son gai savoir, il devait indiquer notre retraite à la comtesse, et s'informer de ce *qui
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s'était passé dans le château après notre fuite..
Nousaftendimes long-temps, bien long-temps, un mois tout entier; enfin Guillaume revint un soir. J étais aloj's debout sur le seuil de sa nlaLson. Quand il m aperçut, il ralentit sa marche en baissant la tête, et ne répondit d'abord que j)ar un mornesiience aux questions multipliées que ]e lui adressais.
— Messire, s'écria-t-ii enfin avec un profond soupir, Dieu vous soit en aide!
— Quelles nouvelles nous apportez-vous, mon cher Guillaume"?
Lors le ménétrier ne sonna mot , mais leva les yeux au ciel.
Je frémissais d'impatience et de terreur.
— Eh bien ! votre langue est -elle donc rouillée? ou bien serait-ce que vous auriez ru le loupgarou ?
Guillaume me regarda eu dessous et me dit
a V'ix basse :
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— J'ai vu une créature pire encore que lui, pire que Satan et ses légions , j'ai vu la comtesse de Lusignan !
Oui , messire , au lieu de chercl^r à apaiser son époux, comme elle vous l'avait juré , elle a tout mis en œuvre pour redoubler encore la fureur qui l'a saisi en apprenant l'eçlèvement de sa fille. La comtesse ( Dieu la maudisse ! ) , ne lui a laissé aucun repos qu'il n'allât à Paris solliciter votre condamnation auprès* du roi , notre sire, et de son parlement. Hélas! elle n a que trop bien réussi , l'infâme !
— Qu'est-il donc advenu ? m'écriai -je égaré.
— Le roi et son parlement vous ont déclaré, messire, atteint et convaincu de félonie, et, à défaut de votre personne, la terrible sentence a été. exécutée en effigie. Le bourreau a traîné à la queue d'un cheval votre écu, la pointe en.bas, dans la fange , puis il a dégagé vos vassaux du serment de fidélité, et a proclame bâtards et déshérités vos enfans prcsens et futurs.
— J'en appelle à ma lance et à mon épée , . .
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Je ne dis que ces mots, incapable d'en prononcer d'autres, je me tordis les bras de désespoir.
Loïse accourut avec le varlet , compagnon de notre fuite pelle se jeta à mes pieds, et, avec de douces paroles , elle me demanda la cause de ma désolation. Je ne répondais rien : la vue de Tinfortunée meiuait. Enfin", son regard se leva sur le ménétrier ; elle comprit tout et tomba sur moi, pâle et inanimée.
Quelques instans après, Guillaume reprit :
— Après la funèbre cérémonie, je me rendis à Chauvigny où je trouvai vos hommes d'armes et vos vassaux dans la consternation; je les rassemblai secrètement au château, je leur dis le piège infernal que vous avait dressé- la comtesse de Lusignan, le lieu de votre retraite, et tous, d'une seule voix, me supplièrent de les conduire vers vous pour qu'il leur fût permis de partager votre destinée. Us viennent, messire, je ne les ai devancés que de très peu.
— Mais, lui dis-je, nous sommes tous perdus,
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car tu as sans doute révélé à la digne veuve de l^ssassin anglais, la contrée oii nous sommes ?
— Oh î non, répliqua Guillaume, car, avant d'ouvrir la bouche, je voulais m'assurer si la peau de brebis ne cachait pas un loup ravissant.
— Moi aussi ! s'écria le varlet; dame Jésabel m'avait trop fortement commandé de la tenir au courant de vos démarches, par le moyen de ses émissaires, pour qyiie je n'eusse pas quelque défiance. Tenez, ajouta-t-il, en jetant une bourse à mes pieds , voilà le prix de votre sang qu'elle me força d'accepter.
Le varlet avait à peine achevé de parlei; que je vis arriver ceux que le ménétrier m'avait annoncés. Ils étaient environ cinquante, tous bien armés et experts en l'art de férir de lance et d'épée; ils se jetèrent à mes genoux en pleurant force larmes et en jurant qu'ils ne me quitteraient pas avant que j'eusse tiré vengeance de mespersécuteurs et recouvré ma terre. Je leur fis signe de se relever :
— Mes amis, leur dis -je, vous me sacrifiez
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votre vie et votre fortune : c'est bien, j 'eu eusse fait tout aurant pour tous. Désormais nous atlons vivre, tous ensemble, une vie àe plaisir, une vie de vengeance. Ces hauts barons, ces magnifiques seigneurs aux chefs couronnés, ces pairs du royaume, qui condamnent un bon chevalier abusé par l'engin d'une fille du diable, pour dévorer" sa dépouille, nous les abattrons l'un après l'autre, et leurs éetfs serviront de litière à nos chevaux. Paix et secours aux clçrcs, aux marchands et aux vilains, mais guerre à outrance, guerre à mort contre tous ces quocardeaux blasonnés. Je n'ai plus de fief; mais, avec votre aide, mes amis, toutes les contrées où nbus irons relèveront de moi, car j'y exercerai le droit de haute Justice.
Tous me répondirent par de vives acclamations, et je retournai vers Loïsc, à qt^je dis tout. Bientôt quelques-uns de mes hommes, que j'avais apostés sur la route de Paris, arrêtèrent un prêtre, comme je le leur avais recommandé, et me l'amenèrent sans lui faire de mal. Je le rassurai de mon mieux, je lui contai ma vie et je
le décidai facilement à nous donner la bénédiction nuptiale, à Loise et à moi. Après la cérémonie, je lai fis doii d'un besan d'or fin, que l'homme de Dieu reçut avec grandjoie, tout en serrant étroitemejit une bourse cachée sous sa robe , et en protestant qu'il ne possédait rien au monde.
Neuf mois après , tu vins au monde , mon cher fils,- et ta naissance nous fit oublier tous nos malheurg passés. Insensé ! je ne prévoyais pas le coup qui nous menaçait et qui ne sembla m'épargner que pour retomber ensuite sur mon âme de tout son poids.
Un soir, nous étions non loin de Lusignan, dans un lieu dont je ne saurais me rappeler le nom. Tous, autour d'un grand feu, nous devisions gaîment sur les dangers de notre position et sur la terreur que nous avions portée dans plusieurs châteaux; tout à coup nous fumes interrompus par l'arrivée d'un des nôtres que j'avais envoyé à la découverte.
— Saint Gabriel ! bonnes nouvelles ! Demain,
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nous dit-il, à la pointe du jpur , l'iiïfame Jésabel passe par ici pour aller à Poitiers ! c'est £;hose sûre. •
— Dieu soit béni ! m'écriai-je ; mes amis , préparez-vous au combat, aiguisez les pointes de vos lances, c'est demain que sera le grand jour! Surtout qu'aucun de vous ne soit si hardi qu'il touche à la comtesse de Lusignan : il me la faut vivante. Je? veux la contempler couchée à mes pieds comme un lévrier baltu^ l'entendre crier merci, puis la percer lentement moi- même de ma dague et retourner la lame dans sa plaie; je veux lui ouvrir le sein, lui arracher le cœur,
si elle en a un, et le lui jeter à la face Noii!
elle n'expiera jamais les maux qu'elle a faits.
Le lendemain nous attendîmes avec impatience la proie qui-nous avait été annoncée. Aussitôt que la comtesse et sa suite parurent, nous nous ruâmes sur eux, comme des faucons sur une compagnie de perdrix , sans regarder au nombre. Imprudence fatale ! ils étaient deux cents et nous cinquante ! Enfin, après une heure de combat, je tombai atteint d'un coup de maillet
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de fer, mais pas assez tôt pour ne pas voir ma ï|OÏse et toi, mon enfant, entre les mains de nos ennemis.
— Mon pauvre père ! s'écria Audefroi.
Le sire de Chauvigny serra son fils, dans ses bras , et tous deux mêlèrent leurs larmes.
Messire Aubert continua : Quand je repris connaissance, j'étais loin du champ de bataille, sur le bord d'un ruisseau où ceux de me§ compagnons, échappés au carnage, m'avaient transporté . Mais mon é|X)use , mais mon fils n'étaient plus à mes côtés; dans ma douleur je cherchai mon épée ; elle me manquait aussi I
Enfin, je résolus de vivre pour la vengeance, qui maintenant m'était un devoir; je recrutai une foule de mécontfens qui , réunis avec les débris de mes vassaux, fornièrent bientét une troupe formidable. Cependant je renvoyai Guillaume à Lusignan recueillir quelques lumières sur le sort de Loïse et sur le tien ; mais il ne put rien apprendre de certain , sinon que , trois jours avant celui où le combat avait eu lieu, la fée Mélusine