‹ Job, ou, Les pastoureaux, 1251Chapitre 6 sur 15 · GESTES DE LOUIS IX · texte numérisé non relu

GESTES DE LOUIS IX

PÂ.R GUILLAUME DE NANGIS , MOI^iiE DE SAllNT-DEISIS,

{Hist. de Saint-Louis , par Jehan, sire de Joinville, édit. du JLouvre, p. 221.)

. En l'an de grâce Nostre- Seigneur mil ii*^. u , commença la croiser rie de Pastouriaux et de moult d'enfans, desquels aucuns faignoient que il avoient veu pluseurs avisions , et faignoient souvent que il fesoient miracles et que Dieux les avoit envoies pour vengier le roy Loys de France, des Sarrazins qui pris J'avoient. Entre ces Pastouriaux avoit aucuns qui se fesoient apeler mestres, et

Ixx PUÉFyVCE.

firent en la cité de Paris yaue benoyto en la manière de évesque, et fesoient mariages et depeçoient à leur volenté.

Moult de homicides et de énormités firent aus clers , aus religieux et lays , pource qu'il n'estoit nviz qui leur alast à rencontre , et croisoient et descroisoient moult de gens à leur volenté; et si estoit apelez cilz qui les menoit , li grans mestres de Hongrie, liquels comme il eut trespassé à grant pompe par mi la cité d'Orliens et eut occis aucuns clers , s'en vint à Bourges et i fit moult de maus. Il entra sus les Juis, et puis les destruisi touz leur livres, et leur osla touz leurs biens ; mais quant il se fu partis de Bourges et il vint entre la ville que Ten nomme Mortemer et la Neuville

PRÉFACE. Ixxi

dessus un fleuve, aucuns des bourgois qui lesuirentl'ocirent iluec. Quantli Mestres de Hongrie fut ainsi occis, li autres mestres des bergiers se esparpillièrent en divers lieus, et furent occis ou pendus par leur mauvetié, et lors tous les autres s'enfuirent et esvanuirent comme fumée-

A ces renseignemens, si l'on joint ceux que fournissent les uinnales de TVa<^erley (i)l,- les Annales Alhiennes (a)/ le Livre de la Vie et des

(i) Historiée Anglicanœ Scriptores Quirujue (éd. Thoma Gale). Oxoiiiae, ex Theatro Sheldoniano, 1687 , in-fol. T. II , p. 209, sab anno laSi. Il y a huit lignes sur les Pastoureaux, et encore n'apprennent-elles rien de plus que Matth. Paris et Guillaume de Nangis.

(a) Scriptores Rerum Danicarum Medii jEui, éd. Jacobo Langebek. Hafnia;, typis viduae Andr. Hartv. Godiche, per Trider. Christ. Godiche, in-fol. t. i. 1772, p. aïo. Huit ligues et rien de nouveau.

Ixïij PRÉFACE.

Miracles de monseigneur de Saint- Loj's (i)j V Histoire des Croisades de M. Mlchaud (2); la collection de M.Petitot(5);etc., etc., l'on saura à peu près tout ce qui a été dit sur le fameux mouvement des Pastoureaux, en 1 25 1 .

Quant à Audefroi-le-Bâtard, principal personnage de la seconde nouvelle de ce volume, les antiquaires savent que c'est un poète fameux dans le XIIP siècle par ses romances et ses chansons d'amour (4). L'obscurité qui enveloppe sa vie a laissé libre cours à l'imagination du romancier.

(i) Manuscrit de la Bibliothèque Nationale , in-fol. n° 84o5 (fonds de la réserve), chap. XXXI, fol. 49» •^°• Mais le re'cit qu'H renferme n'est rien autre ciiose que la traduction de l'extrait de la chronique latine de Guill. de îSangis. Cependant ce manuscrit, exécuté au reste dans le XIV siècle , est. à voir , parce qu'il est orné d'une superbe miniature relative aux Pastoureaux.

(a) 4° édition. Paris, L. G. Michaud , 1837, in-S" , t. IV, p. 393-396.

(3) Collection complète des Mémoires relatifs à VHistoire Je France, t. II, Paris, Foucault , 1824 , in-8° , p. 118.

(4). M. Paulin Paris, employé aux manuscrits de la Bibliothèque Nationale , a fait sur ces charmantes poésies un travail intéressant, qui , nous en faisons le vœu , sera bientôt publié.

loh ou U0 l^a&touveaux,

.'ii

Seignor, oii;iion de Dieu , le roi de gloire , Or faites pais , si orrés une estoire : Li dit sont bel et la matère est voire ; Onques meillor n'en fist clers ne provoire.

Li clerS séoit en .j. angle dou port,

Sachiés qu'il n'ot ne joie ne déport ;

Quar ainz que s'oirre eust prins vers Babiloine ,

Soflfert avoit maint mal et mainte poine.

( Roman de Rainfroi d'Avenas. ]

Les croisés sont sur la plage, les uns regardent la mer avec un ctonnemcnt muet mêlé clé terreur, les autres, déjà familiarisés avec elle, n'y font nulle attention. Les barons s'occupent à

donner des ordres à leurs varlels, ou à rassembler leurs chevaliers. En même temps, on voit accourir de tous côtés des bourgeois et des vilains avec leurs femmes et leurs enfans; les tromj3ettes sonnent, les chevaux hennissent, frappent du pied la terre , et secouent la tête d'impatience. De nouveaux croisés arrivent en procession, précédés de prêtres qui portent des bannières à l'image du Sauveur et chantent des hymnes.

— Dieu le veut ! Dieu le veut ! s'écrie la foule.

Dans le port, on aperçoit un navire vénitien avec ses voiles blanches roulées autour des vergues, avec sa bannière a l'image de saint Marc , agitée par le vent de l'occident, et ses matelots, dont les uns dérouleiU des cordages et font crier des poulies; les autres, armés d'avirons, poussent vers le rivage des chaloupes légères, qu'ils ramènent au navire, chargées d'hommes et de chevaux.

Dans un des coins du port, un homme seul semble étranger aux passions diverses qui agitent la foule ; enveloppé dans son mantpau blanc dont la forme révèle un disciple de saint Bernard, un moine de Clairvaux, il contemple d un air insoucieux les préparatifs du départ. Il reste

donc en Italie ? Non ; vous le voyez, son épaule droite porte le signe de la croisade, et d'ailleurs, que lui importe l'Italie ? il n'y est pas né, et puis le moine n'a pas de patrie sur la terre ; en quelque lieu qu'il se trouve, quand son heure sera venue, il retournera assez vite dans le royaume qui lui est promis.

— Adieu , mon frère , Dieu vous soit en aitde î Puissé-je vous revoir bientôt, s'écrie un des assistans en s'arrachant avec peine des bras d'un des croisés, et en versant des larmes abondantes.

Le moine sourit avec amertume, et ses sourcils épais s'abaissèrent sur ses yeux flamboyans de colère.

— Adieu, ma douce amie, dit un chevalier d'une voix étoufiee, en serrant une jeune fille contre son sein, je ne tarderai pas à revenir; en attendant, pense à ton ami; quant à moi, ton souvenir, toujours présent à ma pensée j'orne soutiendra dans les aventures qu'il plaira à Dieu de m'envoyer.

Le moine alors baissa la tète, et ramena le bout de son manteau sur son visage, pour dérober à la foule la vue de ses larmes, que des souvenirs poignans faisaient couler.

— Mai4re Job !

Le moine se leva.

— C'est mol ! dit-il, avec im accent qui trahit son origine hongroise.

Et le patron du navire, qui l'avait ainsi appelé, Itii montra du doigt la barque qui n'attendait qu'eux deux pour amener à bord le reste des passagers.

Le moine alors, sansjelerun seul regard derrière lui , sauta dans la barque après le patron , et en peu de temps ils furent sur le navire.

Les matelots levèrent l'ancre, déployèrent les voiles, et le navire cingla en pleine mer, aux acclamations de la foule qui agitait des écharpes sur le rivage, et au chant du J^eni Creator qui partait du vaisseau.

Diex ! cora il est hardis et fiers !

Diex ! corn il est bons chevaliers!

Diex! com se joignent en lui bel UX^tJB '>«!ncl

Cuers de lion et cuers d'aignel!

tRomao de Parthenopex de Btoii.)

Granz fu Testor, roervillos e pesanzr ' " " ' •""

(Roman de Girard de Vienne. )

Après vingt-six jours de traversée, le navire toucha à l'île de Chypre, où il ne resfa que le temps nécessaire pour renouveler ses provisions. Le premier mai, on [remit à la voile. Le) j©ur

suivant, vers le matin, le pilote signala le Nil, et bientôt les croisés assemblés en foule sur le pont, purent apercevoir les remparts de Damiette surmontés du signe du salut. Oh ! combien ils furent joyeux en apercevant le but de leur longue course; en avançant, ils découvraient une nouvelle mer de verdure et de moissons. Le Nil,, couvert de vaisseaux chrétiens, étendait ses sept bras parmi des rizières, des bosquets d'orangers et de citronniers chargés de fleurs et de fruits, des bois de palmiers, de lentisques et de sycomores, des buissons de jasmins et de roses , dont la brise apportait les parfums aux pèlerins émerveillés. L'Egypte avait jeté au loin sa robe trempée de sang pour en revêtir une nouvelle qui devait bientôt avoir le même sort.

— Par mon saint patron ! s'écria un chevalier, il m'est avis que nous voyons la terre où fut jadis le paradis terrestre, qui depuis disparut par suite de l'iniquité de nos premiers parens. Qu'en pensez-vous , messire moine ?

— Mes livres ne m'ont rien appris à cet égard , répondit Job, et il retomba dans sa rêverie habituelle. Le chevalier crut qu'il priait et ne lui adressa pas de nouvelles questions.

Le navire aborda, et les passagers débar-

quèrent, en jetant des cris de joie, parmi les croisés italiens qui, chargés de la garde des vaisseaux, campaient sur le rivage. Alors les nouveaux venus se séparèrent en se rendant chacun au quartier occupé par ceux de leur nation. Job traversa une foule de Romains revêtus d'habits magnifiques, qui attendaient à la porte de la tente du cardinal Pelage le moment favorable pour être introduits auprès de lui. Plus loin, il trouva des Espagnols et des Gascons qui jouaient aux dés et joutaient de plaisanteries et d'éclats de rire ; enfin il arriva dans le quartier des Allemands et des Hongrois, où régnait un silence grave et religieux. En avançant, il entendit quelques paroles dans sii langue maternelle, et une teinte de satisfaction et de plaisir anima ses traits altérés par une cruelle souffrance intérieure.

— C'est grand dommage, disait un des interlocuteurs, que le comte de Cilia ait été tué par les mécréans; car il était preux, et chevalier accompli en toutes choses. Dieu ait son aine en son saint Paradis !

— ./df me/2 /répondit l'autre; mais certes il est plus heureux qu'il n'était sur terre, où il ne faisait que pleurer la disparition subite de ceux

qui devaient consoler sa vieillesse. Aussi, lorsque, percé d'un trait mortel, il a été rapporté dans sa tente, a-t-il maudit ses enfans, au milieu des convulsions de l'agonie.

Ccpcndanl Job promenait sa main crispée dans son sein et pâlissait de plus en plus. Quand il entendit ces dernières paroles, il poussa un grand cri et tomba sans connaissance.

Les deux Hongrois accoururent et relevèi*cnt le moine qu'ils crurent mort; mais bientôt celui-ci ouvrit les yeux, et, se dégageant des bras de ceux qui le soutenaient, il se rouia par terre avec fureur en s'écriant : — Mon père ! mon père !

Les deux chev allers s'écartèrent avec terreur, pensant qu'il était possédé de l'esprit malin.

Une foule d'hommes d'armes et de varlets accourut :

— Qu'est-ce?... qu'y a-t-ll?... Dieu!... quelle pitié! disaient-ils en voyant le moine la bouche écumante et les yeux égarés.

— Mon père ! mon père ! pardonne-moi, s'écriait Job eu s'arrachant les cheveux de désespoir.

Alors un honinie de haute taille s'élança à travers la foule. C'était l'écuycr du comte de Cilia; il releva le moine en pleurant.

— Messire Arnold ! . . . c'est bien lui ! votre

père ! . . . hélas !

Puis s'adressanthceux qui l'entouraient de loin: — Ah ! les cœurs de brebis qui tremblez devant un homme luttant avec la douleur! Eh ! sus ! venez donc et aidez-moi à transporter dans la tente de feu monseigneur son fils qui n'en peut mais.

Touchés du reproche , quelques chevaliers du comte s'avancèrent en hésitant, et mireftt Job sur un écu. Alors la foule qui grossissait sans cesse s'écarta avec frayeur devant eux, et quelques minutes après, ils entrèrent dans la tente du comte qu'ils refermèrent.

Arnold ( car Job était son nom de religion), fut déposé sur un tapis. Sa douleur était devenue moins violente, et un torrent de larmes avait succédé à ses violens transports. Tout à coup la trompette fit entendre le boute-selle. Les cris aux armes! les Sarrasins! retentirent dans tout le camp.

Arnold se releva avec vivacité, essuya ses larmes avec le pan de sa robe, puis la rejeta loin de lui. Il lança un coup d'œll rapide dans la tente, aperçut les armes de son père , s'en saisit et y colla ses lèvres avec force.

— Evrard, s'écria-t-il , aide-moi à revêtir les armes de mon père; je veux aujourd'hui le venger.

Le boa écujer le regarda avec douleur et lui dit :

— Cher sire, à l'heure qu'il est, vous ne pouvez vous soutenir, et vous avez besoin de calme et de repos. Laissez-moi aller tout seul avec vos hommes d'armes à l'encontre de cette gent maudite. Il m'est avis que, dans quelques instans, nous ramènerons ici nos chevaux, après les avoir baignés jusqu'aux genoux dans le sang des Sarrasins.

— Evrard! s'écria Arnold avec impatience, il le faut! Je veux venger mon père!

Le bon écuyer ne répondit mot, mais joignit ses mains et les leva au ciel. Il aida Arnold h se revêtir de la riche armure de son père, ternie çà et là par de larges taches de sang, et rayée de coups d'épée, puis il laça le heaume à la pointe aiguë sur sa tête tonsurée, et lui mil entre les mains un fauchard d'acier d'Allemagne tout neuf, car l'épée du comte défunt était ébréchée en tous sens : elle avait tant frappé!

— Partons! s'écria Arnold en s'élançant sur un destrier qu'un varlet avait amené. Dieu

JOB. i5

et mon saint patron nous soient en aide !

Et en un clin d'œll, Arnold et Evrard, la lance en arrêt, s'abattent sur les Sarrasins comme deux faucons, sans s inquiéter s'ils sont soutenus ou non. Leurs lances volent en mille éclats, ils saisissent leurs fauchards à deux mains. Les mécréaus, foudroyés par cette attaque imprévue, tombent. Les turbans et les têtes qu'ils ceignent volent dans la plaine comme des disques lancés par une troupe de joueurs. Allah! Allah î Saint André ! à la rescousse I Les cris se croisent, les flèches sifflent et viennent expirer en foule sur l'armure gémissante des deux chevaliers. Allah I Allah ! Les nacaires, les cors et les tambours raniment l'ardeur des infidèles. Evrard est tué aux côtés d'Arnold ; celui-ci en a maintenant deux à venger : malheur aux Sarrasins I 11 éperonne son cheval, et se promène comme la foudre dans les rangs des fils impurs de Mahomet.

Arnold frappe, semblable à l'ange exterminateur; il frappe, et comme lui il n'est pas frappé. Il a atteint un émir, son fauchard est levé sur la tête de l'infidèle; mais, en retombant, il rencontre l'yathagan du maudit, qui avait été forgé à Damas, et il se brise.

Les Sarrasins poussent alors un cri, et se jet-

i4 JOB.

tent sur Arnold comme une bande de loups sur un chien blessé; mais, espérant obtenir de lui une riche rançon, ils se gardent bien de le massacrer, et le combat ne continue qu'entre ceux qui se disputent la possession du prisonnier. Après avoir échangé, chacun en faveur de son droit, quelques argumens appuyés de coups de cimeterre, ils tombèrent d'accord, et emmenèrent Arnold, les mains liées, mais sans mauvais traitcmens, vers le sultan du Caire, Malek-Kamel; car l'armée chrétienne s'avançait, rapide et nombreuse, comme une trombe de sable promenée dans le désert par le brûlant simoun.

Et li Souldans, à moiit très grant bonté

Li dist: « Seignor, séés al mien costé.

Se vos volés, fist-il, estre meshom,

Jhesu laissier et aourer Maliom,

Jo vos doniai deniers, pré, bois et bours

Et mainte vile 'a ,xx. ou .xxx. tours, w

Rainfrois li biaus, qui ert fiers et preudorame,

Li respondi : « Sire, de ce lairorame;

Mes jo l'otroi, se me rendes m^amie

Qu'avés, Bertain, la blonde, reschevie. »

(Roman de Rainfroi d'Avenus.]

En proie à la douleur que lui causaient la perte de son père, la perte plus récente du bon Evrard, et d'autres infortunes dont le souvenir dévorait son cœur, Arnold semblait insensible à

i6 JOB.

tout ce qui se passait autour de lui. Son œil fixe et sans regard ne trahissait aucune frayeur, aucun étonnement, et sa bouche, accoutumée à louer Dieu jour et nuit, avait oublié la prière qui console. Il paraissait comme étourdi par la vitesse de son cheval , que les Sarrasins entraînaient au galop en se dirigeant vers la ville de MansoLirah. Bientôt ils y entrèrent, et ne s'arrêtèrent que devant le sérail du sultan. Alors ils se dispersèrent dans le camp, et il ne resta pour la garde du prisonnier que deux émirs, qui attendirent k la porte le moment d'être introduits auprès de leur seigneur. Quelques instans après, un eunuque leur apporta l'ordre de paraître devant Malek-Kamel , et les fit entrer dans le sérail. Là, ils traversèrent une longue suite d'appartemens et de cours ornées de jets d'eau, et parvinrent enfin à la porte du sultan. Deux Ethiopiens, à la face noire, aux yeux'étincelans, tenant en leurs mains un large yathagan;, en avaient la garde à l'extérieur. L'eunuque s'arrêta et appela , en frappant dans ses mains, un esclave auquel il fit signe d'ôter au prisonnier son heaume et ses solerets de fer. Celui-ci obéit , et , l'opération finie, l'eunuque fit un nouveau signe, et la porte du sultan s'ouvrit. mj/'m;

JOB. l'j

Malek-Kamel était sur un sofa , et avait une verge d'or à la main. Derrière lui se tenait un esclave qui balançait au-dessus de la tête du sultan un large éventail de plumes de paon , et, à quelques pas devant le sofa , était un juif renégat qui devait servir d'interprète. La porte s'était refermée, et deux Ethiopiens semblables aux premiers en avaient la garde intérieure.

— Qu'est-ce? dit le sultan aux deux émirs, n'avez-vous pris que cette tête pelée de giaour?

— Seigneur, répondit l'un d'eux, l'armée des infidèles était prévenue de notre projet de surprise; nous l'avons aperçue de loin, rangée en bataille devant son camp. Tout à coup ce giaour, suivi de son écuyer, s'est précipité sur nous comme un lionj après quelques instans de combat, nous avons tué son compagnon, et nous nous sommes emparés de lui.

Le sultan leur fit signe de sortil^

— Qui es-tu? dit-il à Arnold, qui était debout devant lui, et les mains en croix sur sa poitrine.

— Je suis, répondit-il , serviteur de Jésus- Christ, que des mécréans comme toi ont crucifié.

— Tu te trompes, giaour, dit le sultan; Issa,

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ton prophète, n'est pas mort, car Mahomet l'a dit. Les Juifs, que Dieu maudisse ! ont l'ait mourir à sa place quelqu'un qui lui ressemblait. Mais, à voir ta tête rasée, on dirait que tu es un iman des clirétiens?

— Tu dis vrai, répartit Arnold, je |e suis en effet.

^^ Puisqu'il en est ainsi, dit le sultan, pourquoi as-tu revêtu l'armure du chevalier? pourquoi as-tu mis la main à Fépée au lieu de la conserver pure pour la prière? Ignores-tu donc ce qui est écrit dans ta loi : «Celui qui aura pris i'épée périra par l'épée? »

— Je rougirais de l'apprendre d'un mécréant, répondit Arnold; aussi bien attentls-je de loi comme un bienfait que tu accomplisses sur moi la parole divine. Pourquoi je porte l'armure du chevalier? Cette armure que tu me vois, c'est celle de mon père, le comte de Cilia, qui a été tué en combattant contre tes soldats. J'avais aussi une épée, bonne épée, par saint Michel! car, en quelques instans, elle a plus répandu de sang que ton sabre n'en a jamais versé ; mais, en se promenant sur la tête de faspic et du dragon, elle s'est brisée! heureusement pour toi : car aucun de ceux qui m'ont amené ici n'y serait re-

venu, et tu ne m'aurais jamais vu que sur le champ de bataille.

A ces mots, les deux nègres, qui se tenaient immobiles devant la porte, levèrent la tète simultanément , en portant la main sur la poignée de leur yathagan, et leurs yeux sur Malek-Kameî. Celui-ci abaissa légèrement sa verge d'or, et les esclaves reprirent leur position habituelle.

— Mais, je te l'ai dit, continua Job, je me suis voué plus que tout autre au service de Jésus- Christ et de sa sainte Eglise. Va l mande tes prêtres et les docteurs de ta loi, et je les convaincrai d'imposture, et je lèverai le boisseau sous lequel ils placent le flambeau du salut, entends-tu? Puis tu feras de moi ce que tu voudras.

— Giaour, dit le sultan, il est vraiment dommage que tu ne sois pas musulman ; car, outre que tu paires bien, tu es encore en état de soutenir tes prédications les armes à la main, comme les vrais disciples du Prophète; mais, crois-moi, embrasse notre sainte religion, et ma main répandra sur toi une pluie de richesses. Tu auras un harem où, h chaque instant du jour, des houris aux yeux de gazelle viendront à tes pieds solliciter l'honneur de partager ta couche. Et toi , assis mollement sur le gazon, au fond de ton se-

rail, ta regarderas leurs jeux, ta écouleras le chant du rossignol et du bengalis, tu t'enivreras du parfum de la rose croissant sur les tendres rameaux, et semblable au doux incarnat qui colore la joue des beautés timides. Tu respireras le frais, à l'heure que la brise agite les branches flexibles de la même manière que le rin fait chanceler Fhomme ivre, et, à la fin du jour, le sommeil se glissera sous ta paupière, aussi doucement que l'eau dans la prairie.

— Les femmes dont tu me parles , s'écria Arnold, ne sont pas assez belles pour moi ! Il n'en est qu'une au monde pour qui je me sente capable de faire toute espèce de sacrifice, même celui de ma vie, même celui de ma part du Paradis; il est au monde... oh! non, le monde ne la possède plus cette perle de beauté. Elle était trop belle , trop aimante pour demeurer avec les fils des hommes.

— Écoute, giaour, dit le sultan, mes officiers ont acheté ce matin une jeune lille de ton pays, dont les charmes parfumeront ma couche. Tu la verras, puis ensuite tu me diras si vraiment il peut exister une beauté plus parfaite.

Sur ce, Malek-Kamel lit un signe à lun des noirs qui gardaient la porte, et lui dit quelques

mots. L'esclave s'inclina jusqu'à terre, sortit, et, quelques instans après, il revint prendre son poste en silence. Presque aussitôt la porte s ouvrit de nouveau , et un eunuque s'avança soutenant avec peine une jeune femme voilée , dont la poitrine agitée comme les flots de la mer, laissait échapper des soupirs précipités. Le sultan fit un nouveau signe , et l'eunuque releva le voile qui cachait la jeune fille. Arnold alors jeta sur elle un regard curieux ; mais tout à coup ses yeux se fermèrent, il poussa un cri perçant et tomba de son haut, sans connaissance.

Le sultan effrayé frappa dans ses mains à coups redoublés, et aussitôt plusieurs esclaves accoururent. Sur l'ordre de leur maître, ils re-^ levèrent Arnold qu'ils couchèrent sur un sofa, et à qui ils prodiguèrent tous les soins que son état exigeait. Pendant ce temps-là, la jeune fille, respirant avec peine, jetait quelques regards à la dérobée sur le chrétien qui gisait près d'elle, et son esprit, en proie à la plus vive agitation, cherchait à savoir quel était ce moine et la cause du mal subit qui l'avait terrassé. Cependant, par les soins des eunuques, Arnold revenait à la vie , mais ses yeux ne s'ouvraient que pour se refermer presque aussitôt. Enfin il les porta sur

la jeune lille, se dégagea des bras de ceux qui le soutenaient , s'élança sur elle, et, le regard au ciel, il la pressa en silence sur son cœur. Le sultan, muet d'étonnement, les contemplait et ne répondait rien aux yeux de ses esclaves qui, fixés sur les siens, attendaient des ordres.

— Lisbeth ! s'écria Arnold avec effort. La jeune fille pâlit et tomba sans force dans les bras qui l'étreignaient.

Prompt comme l'éclair, Arnold la posa à son tour sur le sofa qu'il venait de quitter, lui fit respirer les parfums apportés pour lui-même, et repoussa les esclaves qui s'étaient avancés pour partager ce soin. Bientôt elle fit entendre un soupir, ouvrit les yeux, et toute honteuse se remit sur son séant. Arnold saisit alors la main tremblante de Lisbeth , et de l'autre s'adressant au sultan :

— Tu as dit vrai , seigneur, s'écria-t-il, je n'ai jamais vu une beauté plus parfaite que celle que j'ai maintenant devant mes yeux ; mais je me trompe, cette jeune fille, elle était bien plus belle alors que tous deux, imprévoyans de l'avenir, nous n'aperce\àons autom' de nous qu'un horizon de bonheur, alors que nous sentant faits l'un pour l'autre, nous nous disions de ces dou-

ces paroles qui retentissent encore dans mon âme, comme les sons d'une harpe d'en haut; alors que Lisbeth me jura de n'être jamais qu'à moi. Oh ! c'était alors qu'elle était belle ! depuis, le vent de mort s'est levé, il a flétri cette tendre fleur jusque dans sa racine , et l'a jetée dans la vallée des pleurs ovi elle sera arrosée du sang de son bien-aimé.

Et Arnold porta la main à son côté en cherchant son épée absente , puis il se frappa la poitrine de désespoir.

— Par Allah ! dit Malek-Kamel , ton cas est merveilleux ! giaour, et j'aurais autant de plaisir à entendre le récit de tes aventures, que j'en ai éprouvé à la lecture des contes que Scheherazade contait si bien.

— Volontiers, messire Sarrasin, lui dit Arnold, en s'asseyant sur le tapis aux pieds de Lisbeth dont la main n'avait pas quitté la sienne.

Rara concordia fratrup:).

Je suis né en Hongrie, où mon père, le comte de Cilia ( dont lame soit en Paradis!), possédait plus de villes , de bourgs , de châteaux et de vilains, qu'il n'y en a dans toute l'étendue

detoi> royaume. En me donnant la vie, ma mère me donna aussi un frère jumeau qui devait m'aider à supporter les douleurs attachées à la nature humaine : ce devoir , dent de Dieu ! il l'a bien rempli, n'est-ce pas Lisbeth? mais, patience, nous le retrouverons au grand jour du jugement.

Quelques années après, nous perdîmes notre mère. Ce malheur nous affligea peu : nous étions alors trop jeunes pour en sentir toute l'étendue. Vers le même temps, le comte de Pestli trépassa de ce siècle en l'autre, sans avoir d'autre héri-f lier que cette damoiselle que tu as devant les yeux. A ses derniers momens, il manda mon père , qui avait toujours été son meilleur ami , et lui remit la tutelle de Lisbeth, en le priant de ^' , quand il en serait temps, à un de ses .on père le jura, et le comte de Pesth sait, s'endormit dans le Seigneur.

Après la cérémonie des funérailles, mon père evint dans son château, en ramenant avec lui la jeune orpheline et sa nourrice. Je reçus Lisbeth avec grand'joie, et je m'empressai de lui faire les honneurs du château. Quant à Goetz mon frère, il se tira à l'écart , et regarda Lisbeth d'un œil d'envie et de défiance, comme si elle

ne fût venue que pour lui ravir une portion de la tendresse paternelle. Je ne sais si la jeune fille s'en aperçut; mais, de prime abord, elle se familiarisa avec moi, et me choisit presque exclusivement pour le compagnon de ses jeux.

Le temps du bonheur passe vite. Bientôt j'eus seize ans et Lisbeth douze. Alors je ne jouai plus avec elle. Le besoin confus d'un bonheur autre que celui que j'avais goûté jusqu'alors, imprimait à mon âme une activité inquiète et dévorante. Pendant le jour, je recherchais Lisbeth, et néanmoins, lorsque j'étais près d'elle, je baissais les yeux et me hâtais de fuir pour lui dérober la vue de mon agitation, que sa présence portait au plus haut degré. La nuit était pour moi sans sommeil, et si mes yeux, accablés de fatigue, se fermaient quelques instans, ma jeune compagne m'apparaissait en songe, et son regard fixé sur le mien, donnait une nouvelle force au mal intérieur qui me consumait.

Cette situation d'esprit, jointe au travail de la nature, détermina bientôt chez moi une maladie qui, d'abord, ne présenta que peu de gravité. Aussi m.on père n'en conçut-il point d'inquiétude et n'hésita-l-il point à se rendre auprès du roi qui l'avait mandé. Il me quitta donc en

emmenant Goelz avec lui, et nous promit à Lisbeth et à moi, de revenir aussitôt que cela lui serait loisible.

Je restai donc seul avec mon amie , qui parut redoubler de soins pour moi. Elle ne quittait pas le chevet de mon lit, et me présentait de sa main les breuvages que le médecin avait ordonnés. Cependant , chose étrange ! ma maladie empirait de jour en jour et semblait l'avoir gagnée elle-même. Enfin , que te dirai-je déplus? Un soir, h la suite d'un évanouissement profond, je me réveillai dans ses bras, et je sentis sa bouche collée contre la mienne. Au premier mouvement que je fis, elle jeta un cri de joie, me serra plus étroitement contre son sein et m'arrosa de larmes brûlantes.

— Arnold, s'écria-t-elle d'une voix étouffée, ô mon ami ! que je suis heureuse ! je craignais que tu ne fusses trépassé !

Je ne lui répondis que par des baisers. Dès ce moment, tout nous fut révélé, tout, excepté les tribulations que l'avenir nous réservait, et ce fut entre nous à la vie, à la mort.

Mais j'étais trop faible pour supporter l'émotion que cette scène m'avait causée, et, tandis que Lisbeth se rétablissait, je déclinais chaque

jour. Enfin le médecin déclara qu'il fallait un miracle pour me sauver. La vie m'était chère alors! Je fis donc le vœu, si Dieu me rendait la santé , de consacrer mon bras, aussitôt après ma guérison , à la propagation de la foi en Prusse , et le chapelain de mon père, mandé à cet effet, attacha sur mon surcot le signe de la croisade. Plein de confiance, je m'endormis d'abord d'un sommeil paisible; mais bientôt une crise s'opéra en moi ; mes membres agités d'un mou^ vement convulsif,craquaient comme un vaisseau battu par la tempête; ma voix s'exhalait par intervalles égaux, comme le râle d'un mourant, et une sueur abondante inondait ma poitrine. Cependant , peu à peu ces convulsions s'effacèrent, et elles se terminèrent enfin par un assoupissement profond, à la suite duquel je sentis tlans |mes veines' une fraîcheur délicieuse succéder au feu qui les dévorait auparavant.

La force de ma constitution , les soins de Lisbeth, et par-dessus tout faide du Tout-Puissant, me mirent bientôt en état de remplir mon vœu. Sur ces entrefaites , mon père arriva avec Goetz ; il réprimanda le châtelain de Cilia de ce qu'il ne lui avait pas mandé, par un exprès, le danger que j'avais couru , et au demeurant, il rendit

gTÛces au Seigneur de ma prompte gucrlson. Quand il sut le vœu que j'avais fait, il fut en gTand'joie, et me tirant à part, il me dit de requérir Lisbeth, avant de me mettre en voie^ qu'elle me fît chevalier, et m'agréât pour le sien ; toutes choses qui étaient depuis long-temps dans ma pensée. Mais mon bonheur fut au comble, lorsqu'au même instant mon père m'apprit le serment qu'il avait fait au comte de Pesth, et l'intention où il était de le tenir, en me donnant, k mon retour, Lisbeth pour épouse. Je m'inclinai en signe de soumission entière à sa volonté, et m'empressai d'aller auprès de mon amie pour lui redire cet entretien. Elle versa des larmes de joie, me fit, deux ou trois fois, répéter les propres expressions de mon père , et , ce désir rempli, elle me serra dans ses bras, en me décrivant avec feu tout le bonheur que nous goûterions, alors que nous serions unis. Mais Dieu en avait ordonné autrement.

J'employai toute la nuit, dans la chapelle du château, à la veille des armes, et le lendemain Lisbeth m'arma chevalier par-devant mon père et toute ma famille qui s'était réunie à cet effet. Après la cérémonie, les fêtes et les tournois commencèrent. Les meilleurs chevaliers de la

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contrée s'y étaient donnés rendez- vous, et j'eus de rudes assauts à soutenir contre chacun d'eux; cependant, fort par le désir que j'avais de commencer avec éclat ma carrière, et surtout animé par la présence de Lisbeth qui s'écriait en agitant son écharpe, je désarmai ou renversai successivement tous ceux qui vinrent jouter contre moi. A la fin de la journée, lorsque j'étais prêt à recevoir, de la main de Lisbeth , le prix du tournois qui m'avait été décerné d'une voix unanime, par les juges du camp, je vis la barrière se lever, et un chevalier, revêtu d'armes noires, s'élancer vers moi, la visière de son heaume abaissée sur sa face. Je remis ma lance en arrél en lui en voyant faire autant, et tous deux nous nous ruâmes l'un sur fautre. Quoique fatigué par mes victoires successives, je retrouvai de nouvelles forces dans fimpatience oii j'étais de recevoir des mains de ma bien-aimée le prix de ma prouesse. Nous joutâmes long-temps, aux grands applaudissemens des spectateurs émerveillés ; car mon adversaire n'était pas de facile déconfiture ; quant à moi, seigneur, demande un peu à tes hommes si j'y vais de main morte. A la fin, par un coup habilement exécuté, je lui enlevai le heaume do dessus la tète, et ce ne fut

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dans toute l'assemblée qu'un seul cri d'étonnement, quand chacun reconnut dans le chevalier vaincu, Goetz, mon propre frère. Il était pourpre de honte et de colère, et se cachait le visage avec son gantelet. Enhn, soutenu par des hérauts d'armes, il quitta la lice; mais ce ne fut pas sans me lancer un regard oii je lus quelque chose de sinistre.

Cet incident avait troublé la fête; chacun cherchait à connaître le motif pour lequel mon frère avait voulu ainsi, sans être connu, me disputer le prix du tournois; et l'on en venait à penser que Goetz avait conçu de la jalousie contre moi : soupçon qui se corrobora, lorsque bientôt chacun put remarquer la joie mal dissimulée avec laquelle Lisbeth me remit le prix, et la rougeur qui me monta au visage, quand je me sentis si près de ma bien-aimée, en présence de tant de monde.

Après le tournois , l'assemblée entra dans la grand' salle du château, où les nappes venaient d'être mises. Le cor sonna, et pendant que chacun, averti par ce signal, se lavait les mains dans de grandes aiguières d'argent tenues piu-des varlets , je m'esquivai auprès de mon frère, curieux de savoir de sa propre bouche le motif

qui l'avait porté à jouter contre moi, à l'exclusion de tout autre.

— Un simple motif de curiosité, me répondit-il en balbutiant; j'étais avide de savoir si la nature, en te faisant naître quelques heures avant moi , t'avait donné des forces supérieures aux miennes.

— Mais, lui dis-je, tu savais, Goetz, que je relève de maladie, et lorsque tu es venu si brusquement te présenter devant moi, tu n'étais pas sans t'aperce voir, par les tronçons de lance qui jonchaient la terre, et enfin par tout ce qui se passait autour de toi, que j'étais resté vainqueur de mes nombreux adversaires, et que, partant, j'étais excédé de chaleur et de fatigue. Tu espérais donc avoir bon marché de ma personne? et puisque, dis-tu, ton unique but était de mesurer tes forces avec les miennes, tu pensais donc que le moment dont tu as fait choix, était propice à cette épreuve? INIais, en supposant un instant que mon bras eût failli à mon courage, et que les choses se fussent passées autrement quelles n'ont eu lieu, dis, Goetz, que fût-il advenu ? Tu aurais peut-être blessé ton frère; couvert de son sang, te serais-tu senti le cœur de lever la visière de ton heaume et de venir, le

front levé, réclamer le prix du tournois à Lisbelh désolée?

Goetz fit un geste de terreur et ramena ses mains sur ses yeux , d'où jaillirent de grosses larmes. J'étais attendri.

Au même instant, on frappa fortement à la porte. Je courus ouvrir. C'était mon père suivi de Lisbeth et d'une foule de convives, parmi lesquels je remarquai c'mq chevaliers que j'avais démontés quelques momens auparavant.

— Allons donc! mes enfans, s'écria-t-il, on n'attend que vous deux pour commencer. Vous vous expliquerez demain tout à votre aise. Tu pleures, Goetz, sans doute pour avoir été désheaumé par ton frère; tant pis pour toi, bel ami; c'est ta faute, pourquoi es-tu venu t'y frotter? Allons, Arnold, prends ton frère par la main et viens te livrer à la joie; pour l'amour de toi et des nobles seigneurs qui nous ont fait l'honneur de répondre à notre invitation , tout va aller par écuelles.

— Venez, beaux sires, dit un des chevaliers, et nous allons nous déduire de la belle manière.

— Bonufn viniun lœtificat cor homi/ns^ dit damp Gautier, le chapelain.

— AmeTi , répondirent pieusement les as-

sistaas qui croyaient entendre quelque verset.

— Mon très honoré père et messeigneurs^ dif. Gof^tz. d une voix étouifée, je vous remercie, mais je ne saurais vous suivre; car j'ai grand besoin de repos.

— Eh bien I nous te laissons , dit mon père; viens, Arnold.

Et ils m'entraînèrent avec eux. Je pris la place d honneur qui m'avait été réservée à côté de Lisbeth , dont La présence me fit oublier mon frère. Je ne pouvais manger ni boire , cependant ce moment fut un des plus doux de ma vie , car je contemplaLï ma bien-aimée avec une joie (lalme et silencieuse, tandis qu'autour de nous deux , les joveux devis, les éclats de rire, le son des inslmmens, le chant des ménétriers, et la voix des écuyers servans se croisaient sans interruption. Enfin, quand la nuit fut plus avancée, tout cessa, et chacun se retira pour se livrer au sommeil.

Le lendemain, les conviés prirent congé de raon père, et se mirent en chemin pour retourner en leui*s manoirs. Il n'en resta a Cilia qu'un petit nombre qui, s'étant, comme moi, croisé contre les Prussiens, étaient prêts a gagner en ma compagnie, les bords de rOder,où Christian,abbé

du monastère cVOliva, prédicateur et chef de la ci-oisade, attendait les guerriers dont le bras devait renverser les idoles du paganisme; car ton peuple et toi , seigneur, vous croyez en un seul Dieu, et mol aussi; la seule diti'érence qui nous sépare, c'est que le tien n'existe pas, ou plutôt n'est autre que Satan lui-même , comme je t'ai offert, il n'y a qu'un instant, de le prouver aux docteurs de ta loi , que Dieu maudisse !

Malek-Kamel, en entendant ces paroles, se contenta de dire d'une voix calme :

— Dieu est Dieu, et Mahomet est son prophète. Continue, giaour.

Lesjustises l'ont pris, moitié vont laidengant: Assez aura mais honte dés cest jor en avant. Dedanz .j. puis parfont, hoscur et non voianl firent . j.sege faire destros par dedevant ; Pilate i avallèrent ,Êqui forment va plorant, An .ij.pertuis libotent les douzpiez maintenant; Une buisli ferment et el col .j. carquant'. Tôt adès li seront tôt contreval pendant ; Desuâ firent .j. huis mervillos et tenant.

Limauz, lijéunersie destraint etconfont; Il destort ses .ij. poinz, et ses cheveux desront ;

Trestot avait pelu le visage et le front.

( Roman de U Prisa de Jérusalem.)

Arnold renrit :

— Mais le peuple dont je le parle, seigneur sarrasin, adore autant de dieux qu'il éprouve de besoins. Le pays qu'il habite est couvert de

ehénes qu'il regarde comme le sanctuaire de ses divinités, et non content de cela, il consacre encore des tilleuls, des sapins, des érables et des forets entières, des fontaines, des lacs et des montagnes. Dans certains endroits , outre leurs grands dieux, les Prussiens offrent encore leurs hommages à des serpens; dans d'autres, à des hiboux , des cisoones ou autres animaux. Tel était le peuple que nous allions combattre.

Enfin, je partis de Cilia avec mes compagnons, le jour suivant, avant le lever du soleil. Quoique très bien remis des fatigues de la veille, je chancelais sur mon cheval, et le cœur gros de soupirs, je m'avançais lentement, sans mot sonner. Je n'osais pas relever la tête et tourner mes regards derrière moi , de peur d'avoir trop grand regret, à la vue du château paternel qui renfermait tout ce que j'avais de plus cher au monde. Et puis , une voix intérieure me disait que je ne reverrais jamais mon père.

Mes compagnons firent tout pour me tirer de la mélancolie profonde dans laquelle ils me voyaient plongé.

— Corps-Dieu! s'écriait le sire de Leybach, messire Arnold, vous ressemblez à mon fils, quand après l'avoir amené moi-même à la cour du

roi noire sire, pour y apprendre k chevalerie, je voulus retourner en mon château. Comme vous, il pleura beaucoup; puis, après mon départ, il resta, sans mot dire, trois jours entiers, au bout desquels il fut saisi par la fièvre avec une violence qui allait sans cesse croissant, en telle sorte que je lus obligé, sur l'avis qu'on m'en donna, de le ramener h Leybach. Mais, beau sire , mon fils avait alors dix ans , et vous, la barbe vous pousse déjà au menton.

Je rougis et je me mêlai de mon mieux k la la joyeuse conversation de mes compagnons d'armes.

Nous arrivâmes enfin au but de notre voyage. L'armée nombreuse qui s'y était rassemblée ne nous avait pas attendus pour commencer à combattre, et notre venue ajouta encore à livresse d'une victoire qu'elle venait de remporter. On égorgea une partie des troupeaux que l'ennemi avait abandonnés dans sa fuite, on défonça des tonneaux de bieire, de cervoise et d'hydromel, et l'on fêta ces deux événemens par un grand festin. Alors le reste de ma douleur se dissipa devant la joie de mes compagnons de table, et nous passâmes la fin de la journée et une partie de la nuit dans la bonne chère et dans le ré-

eit des diverses prouesses qui avaient déjà eu liéni dans la croisade.

Au point du jour, oaprit les armes ; mais mescompagnons et moi, jaloux de signaler notre arrivée par quelque fait éclatant, nous nous portâmes seuls en avant. Parvenus à une épaisse forêt , nous fîmes halte pendant quelques instans; mais bientôt, enhardis par le profond silence qui y régnait, nous y entrâmes. Nous en avions déjà parcouru une assez grande étendue , lorsque, tout à coup, nous nous vîmes enveloppés d'une mer de barbares qui se ruèrent sur nous en poussant d'effroyables hurlemens. J'enfonçai mes éperons dans les flancs de mon destrier, et je promenai quelque temps la mort devant moi. Le gonfanon de ma lance roulé autour d'elle, dégouttait d'un sang noir et fumant; de leur côté, mes compagnons caracolaient, h travers une grêle de javelots et de flèches, renversant tous ceux qu'ils pouvaient atteindre, et écrasant sous les pieds de leurs chevaux, guerriers, femmes et enfans ; car, dans ce pays, seigneur, les femmes combattent à l'envi des hommes; elles se mêlent à la bataille, portant leurs enfans derrière leur dos, et poussent leur ardeur au point d'égorger elles-mêmes

leur propre époux, si elles le voient fuir, Mescompiigiions tombaient l'un après l'autre, et moi, arrosé de leur sang, jesemblais reprendre de nouvelles forces pour les venger ; oh ! i'espérais la victoire; mais bientôt je fus seul^ tout seul, et les mécréans s'épaississaient de plus en plus, comme les brouillards à l'entrée d'une nuit d'hiver. Mon destrier tressaillait sous le choc d'un millier de lances, piaffait sur des cadavres, et glissait en laissant tomber à la fois ses deux pieds crispés sur des tronçons roulans de javelots, parmi lesquels il s'enfonçait jusqu'aux genoux, îlfut tué. En tombant avec lui, j'entendis retentir sourdement dans le lointain la marche pesante d'une armée : c'était trop tard! Je tentai de me relever terrible : c'était trop tard ! j'avais perdu mon épée dans ma chute. Une foule de païens se précipitent sur moi , clouent tous mes membres à terre de leurs mains puissantes, arrachent mon baudrier, m'en lient les mains, et me transportent à pas de loups dans l'-ntérieur de la forêt. Les autres nous suivaient en portant dans leurs bras les dépouilles de ceux qui n'étaient plus, et les blessés dont les plaies pouvaient être guéries. Quant à ceux que nos coups avaient readus incapables de jamais manier une

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arme , iîs avaient été achevés par la main des leurs.

Nous arrivâmes enfin dans un lieu appelé Romové, dont le parfum , porté à ma rencontre par le vent, m'annonçait le spectacle horrible qui m'allait être offert. Au milieu de cette place s'élevait un chêne verdoyant, qui paraissait contemporain du monde. Son tronc colossal était couronné par quatre idoles, dont l'une représentait un homme courroucé, la barbe crépue (ils l'avaient arrachée à un prisonnier), et sa tête était environnée de flammes grossièrement sculptées.

La seconde offrait la forme d'un jeune homme et portait sur sa tête une couronne d'épis.

La troisième ressemblait à un vieillard. Elle avait les yeux et les cheveux peints en gris, le visage creux et blanc, et sa tête était enveloppée d'un drap mortuaire qui retombait jusqu'à ses talons.

La dernière n'était autre chose qu'une peau de chèvre élevée au-dessus d'une perciie de huit pieds, et couronnée de gerbes de blés.

Parmi le feuilhige de ce chêne, arrosé d'un sang encore vermeil, j'aperçus, avec effroi, des dépouilles humaines, parmi lesquelles se glissait un serpent. Au-dessous, était un am;»s d'osse-

mens humains, non loin desquels coulait une source sulfureuse, à côté d'un feu ardent. Je crus voir l'enfer.

Il y avait encore sous cet arbre u» vieillard assis. Il était revêtu d'une robe de peau d'ours, et son cou était chargé d'un large collier d'ambre jaune. Ce fut à lui que je fus présenté.

— Père, lui dit le chef en s'avançant vers lui avec une sorte de frayeur religieuse, nous l'amenons un prisonnier de marque. Nous le remettons entre tes mains , afin que tu décides de son sort.

— Devinant sa venue, j'ai consulté les dieux, dit le grand-prêtre en tournant sur moi des yeux morts et indifterens; jeune homme, ajouta-t-il en m'indiquant du doigt (car les païens me tenaient à distance de leur sanctuaire), dans quelques jours tu seras sacrifié à Perkunas.

Je ne répondis rien ; mais je pensai à mon père , à Lisbeth , même à Goetz , et je fis tous mes efforts pour retenir une larme prête à s'échapper.

Ceux qui me gardaient s'inclinèrent jusqu'à terre devant le vieillard, et m'emmenèrent vers une colline^sur le sommet de laquelle s'élevait un château-fort. Non loin de là était un puits

immense et sans eau, fermé par une pièce de bois chargée d'une pierre énorme. Quatre païens qui me précédaient la dérangèrent péniblement en réunissant leurs efforts, et mes gardes me firent descendre jusqu'au fond par un escalier étroit qui tournait autour du puits, et auquel il manquait plusieurs marches. Aussi aveuglé par la transition subite de la lumière à l'obscurité, à peine affaiblie par une torche de pin vert qu'on portait devant nous, je faillis souventes fois rouler jusqu'au fond de l'abîme ; mais , retenu à temps par mes gardes, qui connaissaient parfaitement le lieu, j'arrivai sans malencontre dans les entrailles de la terre. Une chaîne de fer terminée par un carcan était scellée dans le mur de ma prison; on m'attacha le carcan au cou, on déposa auprès de moi un vase rempli d'eau, et un autre de viande, puis je fus seul, tout seul, et le ciel, vers lequel s'élançaient mes regards, le ciel, dont la vue ranimait encore dans mon cœur un reste d'espérance, le ciel disparut bientôt avec un fracas pareil au tonnerre. Je tombai à terre, privé de sentiment.

Je ne sais combien de temps je restai dans cet état; mais quand je me ré veillai, je fus ébloui par l'éckt d'une lampe qfue tenait en silence une

femme immobile devant moi. Son vêtement, quoique plus élégant, était semblable h celui des femmes que j'avais aperçues dans la mêlée. Ses grands yeux bleus, fixés avec amoursur lesmiens, semblaient attendre de ma bouche l'expression de mon étonnement. En la voyant si belle, en . apercevant le tendre intérêt que ma situation paraissait lui inspirer, je pensai à la mère du Sauveur, et, persuadé que c'était elle-même qui était venue me visiter dans ma prison, pour me délivrer ou m'encourager au martyre, je voulus me jeter à genoux; mais mes membres glacés par l'humidité qui régnait autour de moi , s'y refusèrent. Je poussai un cri de douleur, et prêt à tomber, je fus soutenu par l'inconnue.

. — Jeune étranger, me dit-elle, sois sans crainte. Tu n'es pas abusé par une vision. Écoute-moi.

Je suis la fille de Worden-le-Puissant. Au dernier mois des bouleaux verts , un homme est venu, un homme à la parole sacrée ; il nous a tout dit, la naissance, la vie et la mort de celui qui est descendu du ciel pour sauver les hommes. Touchée par ses exhortations, je renonçai aux dieux de mes pères , et je reçus le baptême de sa propre main ; il m'avait promis de m'em-

mener avec lui dans la terre des chrétiens ; mais bientôt la fureur des prêtres de Perkunas s'é- Teina,et l'homme de Dieu mourut percé de flèches. 11 ne me reste plus de lui que le souvenir de sa parole, et cette croix trempée dans son sang.

Et la fille de Worden mit la main dans son sein et en lira une croix de bois qu'elle baisa en l'arrosant de ses larmes.

— Écoute, reprit-elle, j'ai suivi mon père dans la forêt. Je t'ai vu combattre seul, terrible comme une armée entière, et je t'ai admiré. Je t'ai vu tomber, et j'ai eu pitié de toi ; enfin quand tu fus présenté au grand-prêtre assis ■sous le chêne de Romové, et que je vis la figure pâle et belle comme la pleine lune, j'ai ressenti de l'amour pour toi.

— Écoute. Après Ion départ , les prêtres se sont assemblés sous le chêne, ils ont tous décidé que tu serais , sous peu de jours , sacrifié à Potrimpus, le dieu des eaux et des fleuves. J'ai attendu la nuit avec impatience^ et quand j'ai vu mon père enseveli dans un profond sommeil, j'ai passé le seuil de la porte pour te revoir.

Ici la jeune fille s'arrêta, comme si elle eût attendu quelques mots de ma bouche; mais je

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restai immobile et sans mot dire. Elle reprit::

— Jeune étranger, le temps presse; écoutemoi: je puis délier les chaînes, te tirer hors de ce gouttre, et assurer ta fuite ; mais je t'en supplie, soutire que j'en sois la compagne, jure-moi sur cette croix que tu m'emmèneras dans ton pays, que tu uniras ta vie à la mienne: tu ne saurais rougir de cette alliance, car je suis la fille de AV orden-le-Puissant.

A ces mots, ù Lisbethl une lutte violente s'éleva dans mon âme; d'un côté la mort, mort afireuse et sans gloire ; de l'autre la liberté, l'espérance de revoir mon père, de te revoir... oui, mais sans pouvoir jamais te posséder - Renoncer à toi, Lisbellî ! oh ! non I j'aimais mille fois mieux renoncer à la vie. Aussi ma réponse ne se fit-elle point attendre.

— Je ne le puis , m'écriai-je, car une autre a ma foi.

LafilledeWorden parut frappée comme par un coup de foudre. Sa tête retomba sur sa poitrine avec un sourd gémissement , et son bras s'appuya contre la parois de ma prison , comme si elle eût craint tl'ètre terrassée sous le poids de sa douleur. J'en eus pitié. Elle leva de nouveau les yeux sur moi.

— Oh ! je t'en prie , s'écria-t-elle , emmènemoi. Je ne prétends plus au bonheur d'être ton épouse ; mais que je puisse seulement te voir, entendre ta parole qui renouvelle ma vie , cela me suffira, oui, je serai ton esclave, et lorsque tu seras unie à la femme de ton choix, chaque jour je la parerai afin que sa beauté fasse naître un sourire sur tes lèvres, et que ton regard reconnaissant s'abaisse sur le mien.

— Je ne le puis, répondis-je d'une voix attendrie.

La fille de Worden se dressa alors de toute sa hauteur, et sa voix éclata avec une énersie que je ne lui aurais pas crue.

— Ah I tu me refuses, tu ne veux pas de moi à quelque prix que ce soit, tu veux mourir! tu mourras ! Tu seras attaché à l'arbre de mort, tu seras percé de flèches ! C'est alors que tu me reverras, non pas comme à présent, pour te rendre à la vie, à la liberté, non, il ne sera plus temps. Tu mourras ! Et lorsqu'en proie à une affreuse agonie, lu rouleras tes yeux égarés autour de toi, tu me verras, et le souvenir de la patrie, des tiens, que je puis encore te rendre, s'élèvera dans ton âme, paré de tous ses char-

mes, et tu sentiras les tourmens de l'enfer avant

ton heure.

— Que la volonté de Dieu soit faite, dis-je d'une voix calme.

La jeune fille me contemplait avec anxiété et douleur, son sein s'élevait et s abaissait successivement sous le choc de ses passions, comme la voile d'un navire livré à la fureur de vents contraires, et ses lèvres bleues, tranchant sur son visage pâle, tremblaient avec violence. Quand elle entendit mes dernières paroles, elle leva les yeux au ciel qu'on ne pouvait apercevoir, étendit les bras par un mouvement convulsif et laissa tomber la lampe qu'elle tenait. Je ne vis plus rien; j'entendis seulement des gémissemens et des pas lents retentir au-dessus de ma tète et s'éloigner de plus en plus ; puis autour de moi régna un silence de mort qui n'était interrompu que par le bruit de mon haleine.

Je ne pourrais jamais te dire, seigneur sarrasin, toutes les souftrances que j'éprouvai dans cette prison. Mes pieds, plongés dans la vase, communiquaient à tout mon corps un froid insupportable , et ma poitrine privée d'air, était sans cesse haletante et oppressée. Mes bourreaux restaient quelquefois trois jours sans m'appor-

ter de la nourriture , ou bien, s'ils pensaient k moi, sans se donner la peine de descendre jusqu'au fond du puits, ils me jetaient d'en haut, comme à iuichien,quelques morceaux de viande que j'étais obligé de ramasser dans la fange, d'essuyer avec ma main (carmes vêtemens, pourris par l'humidité, étaient tombés en lambeaux), et de déchirer ensuite péniblement avec mes dents endolories. Et puis la mort en perspective, à moi à peine entré dans la vie ! à moi que Lisbeth attendait au pied de l'autel nuptial! Oh! j'ai bien souvent maudit l'heure où il fut dit à mon père: Un fils vous est né.

Un jour , accablé par la fatigue et le sommeil, je me réveillai en sursaut en poussant un cri de douleur. Deux hommes étaient devant moi et tiraient violemment ma chaîne.

— Holà, chien, disait l'un, réveille-toi, ou ce bâton va retentir sur tes épaules comme la marche de Perkuuas.

Je me mis sur mon séant.

— Tiens, dit l'autre, voici à boire et à manger en abondance, maintiens-toi en santé, afin de faire honneur à la fête de Potrimpus. ' >

Aces mots, un accès de rage me saisit; je m'élançai sur le bâton du païen avec une telle

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force, que je rompis ma chaîne rongée par l'humidité de ma prison. Avec la rapidité du vent, je le repoussai de ma main gauche, et de l'autre, je l'étendis sans vie à mes pieds. Son compagnon poussa un hurlement et se jeta sur le bâton ensanglante que je levais sur sa tête; après une lutte acharnée, il me l'arracha; mais, sans lui donner le temps de s'en servir, j'étreins le barbare entre mes bras crispés par le désespoir, je le renverse, je parviens k ressaisir le bâton , à le poser en travers sur son cou ; ses forces s'évanouissent, les miennes croissent, et mon pied achève d'écraser ce ver impur.

Quand j'eus entendu son dernier soupir s'exhaler sanglant de sa poitrine brisée, je me jetai à genoux :

— Vrai Dieu ! m'écriai-je avec des larmes , sire Père , Fils et Saint-Esprit qui, par ta sainte grâce, voulus tirer Daniel hors do la fosse aux lions , je te remercie d'avoir opéré le même miracle en faveur de ton esclave. Ne détourne pas ton regard de lui, afin qu'il puisse échapper à ses ennemis qui sont aussi les tiens, sire Dieu, et faire éclater ta gloire. Amen.

Je me relevai , je dépouillai l'un des païens tlont les cadavres gisaient à mes pieds , je revê-

JOB. 5i

tis ses habits, et je montai hardiment les marches qui conduisaient à la bouche du puits. Arrivé à la dernière, je n'aperçus âme qui vive autour de moi; mais je ne savais où. aller, ni de quel côté tourner ma fuite, pour gagner l'armée des croisés ou la Hongrie, sans être inquiété. J'implorai de nouveau l'aide du Tout-Puissant, et je lui promis de faire le pèlerinage du Saint- Sépulcre, pieds nus et revêtu d'un sac, s'il daignait conduire mes pas sans méchef, hors de cette terre de malédiction.

lOCi

Floires demande a sa venue

Celé qu'il aime par amors :

« Bele mère , qu'est devenue

Ma dolce dame Blanceflors? »

— « Bels fils, grans duels nos en est sors...»

Floires Tentent , de duel tressue.

S'amie cuide avoir perdue ,

Sans recovrer et sans secors.

(Ilomanca de Tieir* et Blanehefleiir.)

Après avoir fait ma prière, je sentis mon cœur déchargé de toute inquiétude et je me mis en route à l'aventure. Je cheminai d'abord pendant quelques heures sans voir per-

sonne, sinon quelques païens qui chassaient dans îe lointain, et qui ne firent sans doute pas attention à moi , à cause du costume que je portais , et qui était en tout point semblable au leur. Enfin, après une marche longue et pénible, pendant laquelle j'eus à défendre ma vie contre la fureur des élémens, des bêtes sauvages et des hommes, cent fois plus cruels encore qu'elles, je touchai les frontières de la Hongrie, et, sans prendre un seul instant de repos, je continuai ma route vers le château de mon père; je re-doutais de livrer mon cœur à la joie, avant d'avoir serré dans mes bras ceux qui m'étaient chers; et en approchant de Cilia, mon sein battait avec violence; mais c'était autant de crainte que d'espoir. Enfin, au détour de la forêt, où, dans ma jeunesse, j'allais souvent m'ébattre avec Lisbeth et mon frère Gpetz, je me trouvai devant le château. En ce moment, mon père était à la fenêtre, et tournait ses yeux remplis de larmes, vers le pays de Prusse dont je venais.. Je le reconnus sur-le-champ, quoique son visage fût creusé par des rides profondes, et que sa barbe, que je n'avais vue que rousse, fût maintenant blanche comme la neige et plus longue que celle d'un centenaire. Je ni'avançai ver^

lui, en tendant la main et en lui demandant l'aumône pour l'amour de Dieu. Ma voix le fit tressaillir, il essuya du revers de sa main quelques larmes qui se perdaient dans les sillons de sa face, et me fit signe de venir à lui. En même temps il quitta la fenêtre, et prcsqu'aussitôt le pont se baissa. Mon père parut à l'extrémité, et sans attendre que je fusse entré, il me demanda tout ému de quel pays j'étais.

— Messire, lui répondis-je, je suis Danois et de noble lignage. Je me rendais à l'armée qui s'est croisée contre les Prussiens, lorsquç, saisi par une horde de ces païens, je fus dépouillé de tout ce que je possédais et jeté dans un cachot : j'attendais la mort qui devait mettre fin à mes maux ; mais elle vint plus vile pour mes bourreaux que pour moi, car un jour je rompis ma chaîne, et j'assommai mes deux geôliers avec un bâton dont ils m'avaient menacé. Depuis, parvenu à m'écliapper des entrailles de la terre, j'ai erré ii l'aventure, en cherchant toujours à regagner l'armée, et en demandant mon pain pour famour de notre Seigneur et de ses saints.

— Comment vous nommez-vous? me dit mon père dont l'agitation allait toujours croissant.

— Arnold, lui répondis-je vivement, sans songer au rôle que je jouais.

A ce nom, la désolation de mon père fut au comble. Il me saisit le bras qu'it serra avec force en versant des larmes amères.

— Arnold ! s'écria-t~il d'une voix cassée de douleur, Arnold ! c'était ainsi que se nommait mon tils aine. Comme vous, messire, il est allé se joindre à l'armée des croisés ; mais dans le premier combat qu'il eut à soutenir contre les païens, il a été tué. Depuis, mes yeux ont tant versé de larmes, qu'ils ne voient plus qu'à travers un brouillard épais, et ne sauraient le distinguer, si, par un bonheur que j'espère encore, il revenait sain et sauf au château de son père. En vous apercevant de la fenêtre oh j'étais, noble pèlerin, j'ai d'abord cru le revoir, je vous ai entendu parler, et j'ai cru entendre sa voix; votre nom d'Arnold a accru mon erreur; car vous êtes Danois, dites-vous? Il ne me reste donc plus qu'à mourir dans un cloitre, ajouta mon père d'une voix plus calme, sans revoir jamais ceux qui m'étaient chers.

— ^Et Goelz et Lisbeth! m'éçriai-je hors de moi.

A ces mots, mon père poussa un cri de joie,

el sans me repondre , il jeta ses bras à mon cou

et me dévorait de ses baisers. Puis (mais longtemps après) , sa face reprit son expression de tristesse habituelle.

— Goetzî... me dit-il, en me faisant entrer dans le château, Goetz !...

Écoule, Arnold, ta mort nous fut annoncée par un soldat qui disait revenir de Prusse et avoir vu, de ses propres yeux, tomber ta tète sous le fer d'un païen. A cette nouvelle, la douleur de Lisbeth et la mienne fut si grande, que tous les gens du château pensèrent que notre raison ne pourrait en soutenir le choc. Quant à Goetz, il ne pleurait point, il se tenait à part, ou s'il nous rencontrait, il nous citait l'histoire de Job et des préceptes des livres saints, pour nous prouver qu'il faut recevoir avec résignation les tribulations que Dieu envoie à ses serviteurs; mais, bien loin de se calmer à ses paroles , notre douleur s'augmentait encore à la vue de sa coupable indifférence. Je lui en fis le reproche, et lui me répondit d'un air hvpocrite, qu'il sentait autant que Lisbeth et moi toute l'étendue de la perte qui nous était annoncée, mais que sa force d'âme était supérieure à la nôtre. Je doutai et m éloignai en oémissant.

Environ un mois après, Goetz, après m'avoir

rappelé la promesse que j'avais faite au sire de Pesth, à son lit de mort, me demanda la main de Lisbeth. Persuadé comme je l'étais que tu avais perdu la vie, mon cher Arnold , je la lui accordai, sous la condition, toutefois, que Lisbeth j consentirait volontiers. Je m'empressai donc de lui en toucher quelques mots, mais dès mes premières paroles, elle se mit à pleurer et à déclarer que, puisque tu n'étais plus, elle n'aurait jamais d'autre époux que Jésus-Christ. Je mêlai ma douleur à la sienne, puis je rapportai sa réponse à Goetz. Celui-ci l'écouta avec calme; mais son visage prit une expression qui me fit frémir.

Quelques jours après, continua mon père, je me rendis à Strigon, auprès de ton oncle, qui venait d'en être nommé archevêque, et qui n'attendait que moi pour procéder à son installation. A peine y avait-il trois jours que j'y étais, lorsqu'un varlet de mon hôtel arriva et me manda de par Lisbeth, que j'eusse à revenir à Cilia le plus tôt possible, vu que le cas qui exigeait ma présence était pressant. Le varlet ne put m 'apprendre rien autre de plus positif.

Je montai sur mon palefroi , et je ne cessai de

chevaucher que lorsque je fus arrivé dans ma terre.

En rentrant dans le château, les figures de mes gens m'apprirent tout de suite que j'avais quelque nouveau malheur à déplorer. Je demandai Lisbelh, je demandai Goetz, et nul ne sut me dire ce qu'ils étaient devenus tous deux, non plus qu'André, l'écuyer de ton frère. Depuis, je ne les ai jamais revus. Mais j'oublie ma douleur en te revoyant, je reverdis, et dans mon cœur s'élève une fête ineffable. Viens , mon fils, viens, mon Arnold , quitte cet habit de païen déchiré en mille endroits, par les épines et la pourriture, vêtement de deuil qui nous rappelle à tous deux les douleurs du passé ; viens prendre avec moi un repas dont tu as grand besoin.j et qui m'est nécessaire à moi-même, car je ne dois plus aujourd'hui, comme auparavant, négliger les soins d'une vie que ta présence renouvelle.

Je restais immobile et l'œil fixe, sourd aux paroles de mon père.

— 0 Dieu! m'écriai-je avec rage, tu m'as donc marqué, en naissant, du signe de réprobation ? Du fond do l'abîme, ma prière s'est élevée jusqu'à toi, et tu ne l'as exaucée que pour

m'abreuver ensuite de la dérision la plus amère! Après avoir toujours suivi ta voie, quand je suis sur le point d'atteindre 1 être qui devait m'aider à surmonter les obstacles dont elle est semée, tu me renverses !

Et ma tête retomba sur ma poitrine agitée par un rire convulsif. Pâle et les larmes aux yeux, mon père me saisit la main et m'entraina dans la grand'salle, où le festin du retour m'attendait. Là, d'une voix suppliante, il m'invita à m'asseoir et à faire honneur à sa table.

— Mon très honoré père, lui répondis-je, grand merci. Je fais aujourd'hui le vœu solennel de ne jamais m'asseoir à aucune table avant d'avoir retrouvé Lisbeth.Dieu et ses saints m'en soient témoins, et veuillent m'aider dans mon entreprise !

Je pris à la hâte quelque nourriture, et après ce léger repas que je fis debout selon mon vœu, j'allai me reposer. ■'''■^

Le lendemain, je fis seller un palefroi, et, insensible aux larmes et aux prières que m'adres^ sait mon père pour que je restasse auprès de lui, je m'apprêtai à la recherche de Lisbeth.

— Mon fils , mon Arnold , s écriait mon père d'une voix à fendre le cœur, si tu me quittes,

6o JOB.

c'en est fait de moi; tu ne me reverras plus • Je ne le crus pas !... Je le serrai dans mes bras, et sans attendre qu'il eût retrouvé la pa-? rôle, je m'élançai sur le pont et je me mis aux champs tout seul.

Je chevauchai grand'erre, et pour te dire de longues peines en peu de mots, je parcourus toute la Hongrie et les pays qui en dépendent, savoir: la Dalmatie, la Croatie, la Bosnie, la Gallicie et la province du Lodomire, demandant en tous lieux et à tout le monde si l'on n'avait point vu Lisbeth et Goelz que je soupçonnais devoir être son ravisseur; mais chacun me répondait qu'il ne savait ce dont je voulais parler.

Le cœur navré, mais non découragé, je con-t tinuai ma roule et je parcourus l'Italie tout en-. tière sans plus de bonheur. Je me dirigeai ensuite sur l'Allemagne, puis je passai la mer et je vins en Angleterre; mais je ne pus recueillir au-^ cunes lumières sur le sort de ma bien-aimée.

Je passerai sous silence, seigneur, toutes les aventures que j'ai eues et les maux que j'ai soufferts pendant ces longs voyages. Mais tu les concevras sans peine quand tu sauras que j'eus bientôt dépensé tout l'argent que j'avais apporté de Cilia , et que , pour comble d'uifortuue , je

perdis presque en même temps mon bon palefroi. Mes habits se déchirèrent à travers les halliers ou se pourrirent par leur contact avec la terre, souvent humide, qui me servait de lit. Alors, pendant les jours brûlans de la canicule , j'ai exposé hardiment mon visage à tous ses feux, sans qu'aucun voile me couvrit, et n'ayant pour tout abri contre sa fureur qu'un surcot en lambeaux et une longue chevelure qui, agitée par le vent, se séparait en touffes épaisses.

Combien de fois, en Allemagne, n'ai-je pas traversé , à pieds , des déserts de neige et de glace, aussi nus que la surface d'un écu et vierges du pied des voyageurs! J'en ai parcouru toute l'étendue d'une extrémité à l'autre, et je me suis souvent traîné jusqu'au sommet de hauteurs inaccessibles que j'ai gravies, tantôt debout , tantôt à quatre pieds comme un chien.

Enfin j'arrivai en France. Après Tavoir parcourue presque tout entière, je revins sur mes pas et j'entrai un soir à Paris par la porte Saint- Marcel. En passant près l'abbaye Saint-Bernard, j'entendis l'orgue dérouler majestueusement sa puissante harmonie. Je m'arrêtai, et une voix s'éleva qui chantait, de concert avec la

mienne que dominait une force mystérieuse.

Confitehor tïbi, Domine, in toto corde meo , in concilia justorum et congre g adone.

Le lieu, le temps, l'état de mon âme, tout me fit croire que je n'avais exprimé qu'un ordre du ciel. J'entrai dans l'église, et, debout contre un des piliers , je mêlai ma prière à celle des hommes de Dieu. Après l'office, je suivis l'abbé dans la sacristie, je me jetai à ses pieds, et je le priai d'ouïr ma confession, 11 m'octroya volontiers ma requête. Alors je lui fis le récit de toutes mes aventur.^s, et, au demeurant, je le suppliai de m'accorder la grâce d'être admis au nombre de ses religieux. Il réfléchit quelque temps, et puis il ordonna qu'on sonnât la cloche de l'abbaye afin d'assembler le chapitre. En un instant ses ordres furent exécutés , et l'abbé , après avoir rapporté à l'assemblée le récit que je venais de lui faire, conclut à ce que ma demande fût favorablement accueillie. A peine eutil cessé de parler, que des acclamations universelles s'élevèrent et m'apprirent que mon souhait venait d'être exaucé. Commencer la vie par où j'aurais dû la terminer! vivre dans le calme du cloître, moi , dont le cœur était plein de tempêtes ! Chanter jour et nuit les louanges de Dieu,

et ne sentir de l'amour que pour une de ses créatures ! Je ne tins compte de rien et tout fut consommé. Je quittai en même temps mon ancien nom pour prendre celui de Job, qui convenait si bien à ma position.

D'abord je me félicitai du parti violent que j'avais pris, semblable à un malade qui vient, dans un moment de courage, de livrer l'un de ses membres à une opération cruelle de laquelle dépendent ses jours. Mais bientôt l'espoir de retrouver Lisbeth que j'avais cru étouffé dans mon cœur, le regret d'avoir quitté mon père, l'amour du pays natal, tout se réveilla cbez moi avec une force irrésistible. Le jour, je n'avais pas d'autres pensées, et chaque nuit, je croyais entendre la voix de Lisbeth qui me demandait du secours, ou voir mon père expirant qui me cherchait de fœil pour me donner sa bénédiction. Je fis part à l'abbé de toutes ces choses, et lui, comme un homme sage et de bon conseil, il m'exhorta à repousser par le jeûne et la prière, ce qu'il appelait les suggestions du démon.

— Mon fils, me dit- il, Dieu vous a arraché à la forêt périlleuse de ce monde, où le tentateur cherchait à égarer vos pas, il vous a conduit par

a main dans le sanctuaire de sa sainte Éalise contre laquelle il est écrit que les portes de l'enfer ne prévaudront point; niais le père de tout mal, furieux de se voir enlever sa proie, tourne autour de vous comme un lion rugissant pour vous dévorer. Au besoin, il saura prendre toutes les formes afin de vous effrayer ou de vous séduire. Veillezdonc et priez, moucher fils, amortissez ainsi le feu de votre imagination et la vi-* vacité des souvenirs de votre vie passée, qui sont les plus grands mobiles que puisse mettre en jeu l'ennemi de votre salut pour vous détourner de la sainte voie dans laquelle vous êtes entré. Veillez et priez; car, comme l'a dit notre divin sauveur à ses apôtres, l'esprit est prompt et la chair est faible.

A ces paroles, l'abbé en ajouta plusieurs autres, que je te rapporterais, seigneur sarrasin, si elles pouvaient servir à ton édification; mais tes yeux fermés à la lumière seraient éblouis par l'éclat des préceptes que l'Esprit Saint lui dicta en cette occasion. Je te dirai seulement que, ressentant une vive sympathie l'un pour l'autre, nous causâmes longuement; qu'enfin, enhardi par ses manières pleines de simplesse et de bonté, je lui demandai de me faire con-

naître les motifs qui l'avaient déterminé à entrer en religion.

— Volontiers, mon fils, me dit-il, et d'autant plus que le démon joue un grand rôle dans mes aventures de jeunesse. Le récit de ces mêmes aventures sera donc une suite naturelle des paroles que je vous ai dites tout à l'heure.

Ce début excita vivement ma curiosité. Je me rapprochai de lui et j'écoutai.

THEOPHILES.

Or vos vieng proier et requerre Que vous na'aidiés à cestbesoing.

LBDEABLE.

Requiers m'en-tu ?

THliOPHILES.

Oil.

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