LE DE&BLE
Orjoing Tes mains , et si deviens mes hom ; Je t'aiderai outre reson.
( Bulcbeuf. Miraclt rf« Tkéopliile.)
— Je suis d'Italie, dit l'abbé, et de noble parentage. Arrivé à l'âge de dix-huit ans, je me lançai en aveugle dans tous les plaisirs, jusqu à ce qu'un jour, ayant vu dans une cour plénière
une jeune damoiselle, d'une merveilleuse beauté, déployer ses griices en dansant, j'éprouvai de tels transports d'amour, que je crus avoir perdu mon bon sens. Cette folle passion envenima mon cœur si avant^ qullne fut rien que je ne tentasse pour parvenir à mes fins. Mais la damoiselle était sage, chaste et de bonne maison. En outre, elle était sévèrement surveillée et inabordable à tout autre qu'aux personnes de sa fa-' mille. Alors ma passion s'accrut en raison de l'impossibilité dans laquelle j'étais de la satisfaire, et ma tête s'égara au point qu'un soir je me donnai au diable, corps et âme, à tout jamais, et je signai de mon sang le contrat de cette donation. En échange, il me promit de m'^n-r voyer un magicien qui devait exécuter mes or-^ dres en toutes choses, et déployer, en ma faveur, toutes les ressources de son art infernaî; En effet, à peine Satan eut-il quitté ma mAison> que je vis entrer l'homme qu'il m'avait aflnbncé. Il ne me laissa pas le temps de lui contei^ mon cas. •■■■-' -»'V cii,-.. •.;jjij.:'>]'J !;«/>
— Je sais, me dit-il, ce que Vous 'voulez: ii'é moi, et quoique la chose soit difficile, néanmoins je la mettrai à fin. Écoutez, bien, messire , ce que vous avez à faire : n'^pMri ".:f
Restez en votre logis, et demain matin, sur les quatre heures, la damoiselle ne manquera pas d'aller heurter à l'huis de votre chambre ; mais si vous tenez à sa vie , gardez-vous bien de vous endormir en ce moment : car si vous aviez ce malheur, la damoiselle tomberait morte à votre porte, sans rémission.
-i— N'ayez peur, répondis-je en souriant, le martel que j'ai en tête m'empêchera bien de dormir. D'ailleurs, depuis que j'ai vu la damoiselle pour la première fois, le sommeil n a pas approché de ma paupière, ^jj^enécromant me quitta, et comme la nuit était déjà avancée, je m'assis dans un faldistoire pour attendre la proie qui m'était promise. Bientôt je m'endonuis malgré moi d'un profond sommeil, et quand, long-temps après, je m'éveillai, il faisait jour. Les paroles du magicien me tiçyinrent alorsà la pensée, et, hors de moi, je m'élançai à la porte de ma chambre. Je l'ouvris en tremblant. Dieu ! la jeune damoiselle était étendue sans vie sur le seuil. Je la cousidéraiquelque temps -en silence, et il ne faut pas demande^ quel était alors l'état de mon esprit. Bientôt je me précipitai hors de mon logis et je me présentai au magicien.
— Misérable , s ecria-t-il du plus loin qu'il me vit, vous vous êtes endormi.
— Hélas ! oui, répondis-je avec effroi, le cadavre est étendu devant ma porte, que dois-je faire ? je suis perdu si on le voit.
Le nécromant tira alors un billet de parchemin de son escarcelle et me dit :
— Allez en toute hâte à votre hôtel, mettez ce billet entre les deux seins de la morte, et aussitôt que vous l'aurez fait, elle se relèvera toute seule et s'en retournera à sa maison.
Je pris le billet en hésitant, comme si j'eusse craint qu'il me brûlât, et je revins en mon logis en la plus gTande diligence que je pus. Là , j'ouvris le parchemin et j'y lus d'une voix basse et tremblante ces vers étranges , disposés dans un ordre bizarre :
Bagahi laça bachahe Lamac cahi achabahe
Harrelyos Lamac lamec bachalyos Cabahagi sabalyos
Bariolas Logozatha cabiolas Saraahac et pamyolas
Barrahya.
Je remplis exactement les instructions que
l'îioinme de Satan m'avait données, et, pres-^ qu'aussitôt, le cadavre , à mon grand étonne- Mient, se leva et reprit le chemin de sa maison, comme s'il eût été plein de vie.
Le soir même, je fus invité à un festin de noces, auquel devaient se trouver les dames et damoiselles les plus distinguées de la ville. Je m'empressai de m'y rendre, pour faire diversion SLUK îortares intérieures que j'éprouvais, et je noyai dans le vin et dans la bonne chère, les remords et la terreur dont j'étais dévoré. Après le repas, la danse commença; moi-même je l'ouvris avec la jeune mariée; mais je faillis cheoir de mon haut, quand j'aperçus devant moi Satan lui-même, vêtu en gentilhomme, et cachant ses pieds fourchus dans de longs souliers à la poulaine, qui dansait avec la damoiselleque j'avais vue le matin devant ma porte. 11 avait, ainsi que sa compagne^ une agilité surnaturelle, dont les assistans étaient émerveillés, et cependant l'on voyait bien qu'il retenait son élan de peur de s'élever trop haut. J'étais pétrifié de terreur, et le maudit grimaçait d'un sourire moqueur en me lançant un regard oblique.
Cependant j'entendis parler à côté de moi Uti enchanteur qui ne pesait pas un grain de
moins que celui avec lequel J'avais eu affaire.
— JVIesseigneurs, disait-il à deux gentilshommes, vous voyez bien cette jeune et belle damoiselle qui danse si agréablement avec ce chevalier de haute taille : eh bien ! je veux perdre la vie si ce n'est pas un cadavre que le diable fait ainsi mouvoir.
— Vous nous la baillez belle, messire , répartit l'un d'eux qui connaissait la pucelle, tandis que l'autre riait aux larmes.
— Assurez-vous-en vous-même, répartit l'enchanteur. Ayez seulement le courage d'aller lever le billet de parchemin que vous apercevez entre ses deux seins, puis vous verrez si je dis vrai.
— Puisque diable il y a , dit le gentilhomme, que le diable m'emporte si je ne tente l'épreuve!
Sur ce, il s'avança, et après avoir fait une profonde révérence à la damoiselle, il lui leva le billet, et, soudain, le corps tomba lourdement à terre, en verdoyant et en exhalant une odeur telle, que l'assemblée s'empressa de vider la salle en toute hâte. Quant au chevalier à la haute taille, il avait disparu.
Le magicien qui avait parlé aux deux gentilshommes fut saisi. 11 accusa celui qui avait com-
mis ce maléfice, et ce dernier k son tour me dé-« nonça moi-même; mais je n'avais pas attendu ses révélations pour me cacher, et toutes les perquisitions qu'on ordonna contre moi furent vaines. Les deux magiciens furent brûlés vifs en vomissant des blasphèmes affreux, et en se re-r prochant mutuellement leurs crimes. Quant à moi , j'attendis que le souvenir de cette épouvantable affaire fût un peu calmé, et je saisis la première occasion pour fuir à jamais ma ville natale et l'Italie.
Je vins à Paris. C'est là que Dieu, dans sa miséricorde, m'inspira la pensée de me consacrer à son service dans ce cloître, et d'y expier mon crime, en employant le reste de ma vie à le pleurer. Mon cher fils, j'ai passé vingt ans dans la pénitence la plus austère, mais quoique indigne de cette grâce, je suis fondé à croire que le Très-Haut m'a pardonné l'iniquité de ma jeunesse ; car, une nuit que je priais devant l'image du Sauveur, je fus ravi en esprit. Je vis l'archange Michel qui, d'une main, tenait son épée flamboyante; de l'autre, il me montrait le contrat que j'avais passé avec le démon, et qu'il venait de reconquérir sur TEnfer.
Après la inort de l'abbé qui avait reçu mes
vœux de religion, je fus choisi par mes frères pour lui succéder. Effrayé de l'honneur auquel on voulait m'élever, et que je méritais si peu, je refusai long-temps, mais à la fin les paroles du prophète Daniel se représentèrent à mon esprit : Qui ad justitiam erudiunt multos fulgehunt quasi stellœ in perpétuas œternitaies , et je fus sacré par févéque de Paris,
La volentez de son coraig« Toz jorz en un panser lo tient; De Fenice li resovient , Que loing de lui son cors travaille.
Talanz li prent que il s'en r'aille.
(Chrcslieo dt Xrorei. Roman dt Cligit.]
Après ce récit, continua Arnold, je rentrai dans ma cellule, et, ma prière faite, je me li\Tai au repos. Mais les songes que j'avais déjà eus se représentèrent à moi à plusieurs reprises et avec
les mêmes circonstances. Je me réveillai, persuadé qu'ils ne pouvaient venir que d'en haut , et j'en fis part de nouveau à l'abbé , en lui annonçant en même temps l'intention où j'étais de retourner à Cilia, pour apprendre moi-même k mon père la vie que j'avais embrassée, et recevoir son dernier soupir, comme la voix divine me l'avait ordonné pendant mon sommeil. L'abbé chercha vainement à me détourner de cette résolution ; mais voyant que j'y persistais , il me donna sa bénédiction et le cloître me fut ouvert.
Je dirigeai ma route vers la Hongrie^ oii j'arrivai après une marche longue et pénible. Parvenu à Cilia, je ne trouvai que le châtelain avec quelques hommes d'armes. Le reste était parti avec mon père pour la croisade.
Sans m'arrêter, je me remis en route pour Venise , où mon père s'était embarqué pour la terre d'Egypte : là, de nouveaux croisés n'atlendaient que le vent pour se mettre en mer; je me fis inscrire parmi eux , et , quelques jours après, le navire qui me portait cingla vers Damiette.
Débarqué sur la plage, la première chose que j'appris fut la mort de mon père , tué , comme je te l'ai dit , en combattant contre toi. Son sang
criait vengeance ! et avant d'être moine j'avais été chevalier ! Je déchirai donc ma rohe, et sur mon dos courbé par la prière je jetai le harnois de bataille ; suivi du bon Evrard , l'écuyer de mon père , je m'élançai sur les tiens : il me fallait du sang', mon cœur ulcéré en avait soif; aussi en ai-je répandu à flots et du plus pur de ton armée. Enfin , Dieu a voulu que je tombasse entre tes mains ; que son saint nom soit béni, car j'ai retrouvé l'étoile de ma vie !.
0 Lisbeth ! ne baisse point pas tes yeux , mon cœur se ranime à leur flamme et s'enivre de bonheur.
Seigneur Sarrasin , ajouta Arnold , je te l'ai dit , tu peux maintenant faire de moi ce qu'il te plaira. Ma vie est accomplie , car j'ai vengé mon père et revu ma bien-aimée ; permets-moi seulement d'apprendre de Lisbeth comment elle a été amenée dans cette terre maudite. Je désire savoir si je dois prier Dieu de me rendre mon frère, ou élever la voix contre lui au grand jour du jugement.
— Je te l'accorde, répondit Malek-Kamel,.
Bertain ont abatue, n'i ont plus arresté ;
A force li ouvrirent la bouche , outre son gré ;
A guise de cheval que on a enfreiné
Li ont mis celé coide, ce fut grant cruauté ;
Derrier le haterel li ont si fort noué ,
Que pour cent mille mars n'éust mot sonné,
Les mains li ont loiés par leur desloiauté,
Desus un lit l'abatent, un drap ont sus geté.
Ore en ait Diex pité li rois de majesté !
( Romau de Berihe aux grands pieds.)
Lisbeth alors commença à parler d'une voix tremblante qui se rassura peu à peu; elle dit : - ■■'<'* — Après ton départ pour la Prusse, mon cher Arnold, je me retirai dans ma chambre dont' je
ne sortis plus que pour prendre mes repas dans la grand'salle, avec ton père à qui Dieu octroie pardon ; encore n'y serais-je jamais descendue, s'il ne m'en eût priée pour l'amour de lui. Mais à peine assise à ma place, mes yeux se portaient sur la tienne, et, la voyant vide, ils se remplissaient de larmes, etjenepouvaismanger.Envain ton père m'offrit de me conduire à la promenade, en vain de me mener à la cour de Bude; je refusai tout. Les plaisirs , qui en étaient pour moi alors que tu les partageais, m'étaient devenus insupportables, et j'aurais volontiers consenti à ce qu'on retranchât de ma vie tout le temps que devait durer ton absence.
Cependant aussitôt après ton départ, Goetz, qui jusqu'alors ne m'avait regardée que d'un œil de haine et de jalousie, changea tout à coup de manière à mon égard. A chaque instant du jour, il venait dans ma chambre sous divers prétextes, et il y restait pendant des heures entières, occupé à me dire tout ce qu'il croyait devoir me flatter; mais je n'avais aucun plaisir à l'entendre, car il ne parlait jamais de toi. Néanmoins je ne lui dissimulai pas la joie que j'éprouvai en le voyant revenir à de meilleurs sentimens envers moi, et je souffris ses soins
plutôt pour entretenir la bonne harmonie entre nous deux que pour nourrir les espérances que ses paroles laissaient entrevoir.
Un jour ton père me manda. Je m'empressai de me rendre auprès de lui, et je le trouvai abîmé de douleur entre un pèlerin et Goelz, qui le soutenaient. Tremblante, je demandai la cause de sa désolation. En entendant ma voix, ton père releva la tête et me tendit ses bras. Je m'y précipitai, et, sans savoir encore quel malheur j'avais à pleurer, je mêlai mes larmes aux siennes.
— Ma fille, s'écria-t-il avec effort, Arnold... mon fils... ton prétendu...
— Arnold ! ... eh bien! quoi? m'écriai-je moimême avec terreur.
— Il est mort, me dirent tous à la fois les assistans d'une voix lugubre.
Je jetai un cri perçant et je tombai sans connaissance.
Après un évanouissement dont je ne saurais déterminer la durée, je me réveillai dans ma chambre, et mon premier regard rencontra celui de Goetz qui, debout au chevet de mon lit, s'efforçait de pleurer.
— Arnold, m'écriai-je d'une voix entrecou-
8o JOB.
pée de sanglots, il n'est pas mort. . . C'est impossible. . . Je l'ai encore vu en songe la nuit dernière, il m'annonçait son retour ! . . . On m'a trompée ! Mais enfin qui en a apporté la nouvelle?
— Damoiselle, me dit une de mes chambrières, c'est un écuyer venu du pays maudit de Prusse. Il a vu messire Arnold succomber sous les coups d'une armée de païens dont, lui dixième de chevaliers, il soutenait le choc.
— Calme ta douleur, ô Lisbeth! ajouta Goetz, Arnold est maintenant dans le ciel, plus heureux que nous qui restons sur cette terre de tribulations pour le pleurer. Je ne te l'avais pas dit; mais la nuit passée, je l'ai vu en tète de la sainte milice des martyrs, qui chantait les louanges de Dieu, une palme verdoyante à la main; lui seul, il portait une épée à double tranchant teinte de sang jusqu'à la poignée, et Dieu jetait sur lui un regard de prédilection.
— 0 mon Dieu! dis-je à mon tour, s'il en est ainsi , accorde-moi la force de résister à la violence de mon affliction, pour que je puisse te servir encore au fond d'un cloître, et mériter pai* là d'être un jour réunie à mon bien-aimé, dans ton saint paradis.
A ces mots Goetz pâlit, comme s'il ne se iiU
pas attendu à mes paroles, il laissa échapper un geste de dépit et mordit sa lèvre inférieure avec violence.
Le temps, sans diminuer en rien ma douleur, en rendit l'expression moins fréquente et plus calme, et fit succéder une mélancolie douce et résignée à la frénésie qui s'était emparée de moi à la nouvelle de ta mort. Ce fut alors qtié je voulus mettre à exécution le projet que j'avais formé de me retirer dans un cloître ; mais ton père, à qui j'en fis part, me rappela le désir qu'avait manifesté le mien à son lit de mort :
— Ma chère enfant, me dit-il en pleurant , si tu me quittes, qui donc me restera pour comprendre et partager mes peines ? Sans doute, lit ne saurais trouver un époux plus digne de ta tendresse que celui à qui tu l'avais accordée; mais enfin, il n'est plus, et il me reste encore un fils qui n'a jamais forligné. ^
— Moi ! épouser Goetz ! m'écriai-je , oh ! non , jamais î
— Lisbelh, me dit ton père, tu sais que depuis que ta tutelle me fut confiée, je n'ai jamais manqué aux devoirs sacrés qu'elle m'impose.' Tu sais aussi que dans les conseils que je te donne, ce n'est pas mon intérêt personnel ni ce-
lui des miens qui me guide, mais bien la sollicitude que j'éprouve pour ton bonheur? Eh bien ! écoute-moi.
Groetz, quoique étourdi et frivole, a néanmoins les qualités qui constituent un chevalier accompli. Il est large et généreux, et sa valeur n'est pas moindre que celle de son père et de ses ancêtres. Quant à son extérieur , ses traits ( je n'ai pas besoin de le le dire ) rappellent ceux de son malheureux frère, qui ne l'a précédé dans la vie que de peu d'instans. Enfin, Goetz t'aime et n'aspire qu'au bonheur de réaliser celui que tu espérais goûter dans ton union avec Arnold. Goetz, qui m'a prié détre son interprète auprès de toi , attend avec impatience que tu lui permettes de venir lui-même le jurer à tes pieds.
— Mon père, répondis-je, je renonce volontiers , pour l'amour de vous , à entrer dans un cloître; je me plnis aussi à reconnaître la vérité de tout ce que vous venez de me dire; mais je vous déclare que puisque celui à qui j'avais donné ma foi n'est plus de ce monde, je n'appartiendrai jamais à aucun autre époux, quand même il s'en présenterait im l)eau et preux comme Lancelot, amoureux comme Tristan ,
paissant comme Charlemagnc ou sage comme Salomon .
Ton père n'ajouta pas un mot à mes paroles et se retira. Quelque temps après, ainsi que tu l'as dit, il se mit enroule pourStrigon, afin d'assister à l'installation de messire Jehan, ton oncle. Son départ me plongea dans la tristesse; car, sans prévoir le moins du monde la conduite de Goetz à mon égard , je redoutais de m^e trouver dans le château seule avec lui.
Un jour, il vint de bon matin dans ma chambre, et se jetant à mes pieds, il me conjura de revenir sur la résolution que j'avais prise de ne jamais l'épouser, ni lui, ni tout autre. Je restai inébranlable. Alors il parut résigné^ et m'offrit la main pour me conduire à la chapelle où la messe, disait-il, allait commencer plus tôt qu'à l'ordinaire. Je le suivis sans défiance ; mais à peine entrée dans le lieu saint, j'en vis la porte se refermer sur moi , et je me trouvai seule avec Goetz, son écuyer et damp Gautier, le chapelain ; ce dernier, revêtu de son étole, tourna le dos à l'autel, et demanda à Goetz ce qu'il voulait.
— Doux abbé , dit celui-ci, le sire de Pesth, à qui Dieu veuille octroyer pardon, sentant que
son heure était venue, manda mon père, el lui lit jurer que sa fille, qu'il lui confiait, serait un jour unie à l'un de ses fils. Lisbeth, quoique présenleàcet entretien, était alors trop jeune pour le comprendre , mais lorsque l'âge eût mûri sa raison, elle apprit le dernier vœu de son père, et consentit k l'accomplir en choisissant Arnold. Depuis, Dieu a appelé mon frère à lui, nous en sommes malheureusement trop certains. Or, puisqu'il en est ainsi, n'est-il pas de toute justice que je l'épouse?
— Oui, certes, dit l'abbé. Cette damoiselle, sire chevalier, la demandez- vous pour femme ?
— Il y a long-temps que je l'ai demandée, fit Goetz, et mon père qui, pour le présent, est hors du château, me l'a accordée. Ainsi je la veux épouser et recevoir de votre main.
— Et vous, pucelle, me dit l'abbé, voulezvous avoir ce chevalier pour seigneur et mari ?
— Non, certes, répondis-je vivement.
Quand Goelz entendit ces paroles, il se tourna
vers l'abbé, et lui dit :
— JNe faites nulle attention à ce qu'elle peut dire. Mariez-nous seulement, et demain vous vous enquerrez du fait tout k loisir. Vous voyez bien que nous ne serions pas venus ici , si,
premièrement, nous n'avions pas été d'accord.
— Pardonnez-moi, sire chevalier, dit alors l'abbé, mais je ne saurais me rendre à vos désirs sans avoir le consentement de ladamoiseîle de Peslh, quand même maintenant tout le monde serait d'accord.
A ces mots , Goetz se tourna vers moi , enflammé de colère :
— Ah ! ribaude, s'écria-t-il, tu refuses le bien dont tu n'es pas digne; mais écoute, si je t'avais épousée , j'aurais fait de toi mon vouloir pendant une seule nuit, puis, le lendemain, je t'aurais chassée de ma couche et abandonnée à mes serviteurs.
— Vassal félon et traître, lui répondis-je, tu en as menti par la gorge. Tu n'aurais pas agi de cette manière avec la fille d'un comte, quand même elle eût été assez peu jalouse de son honneur pour consentir à s'unir à toi. Mais , s'il plaît à Dieu, tu paieras cher les paroles que tu viens de prononcer.
Sur ce, je lui donnai un tel coup sur le visage que son sang jaillit et coula sur son manteau.
Alors , Goetz s'élança sur moi en «rinçant des dents, il me saisit aux cheveux, et, probablement, je ne t'aurais jamais revu, mon cher Ar-
nold, si son écuyer et l'abbé lui-même ne m'eussent tirée de ses mains.
— Femme folle, s'écria-t-il en me faisant un geste de menace pendant qu'on l'entraînait hors delachapelle,souviens-toiquequand je t'épouserai, je me passerai de Dieu et de sa mère, et que ni prêtre ni abbé ne sera appelé pour bénir le lit sur lequel, malgré toi, je jouirai de ta personne.
— Que n'étais-je là ! s'écria Arnold, en portant, avec la rapidité de l'éclair, la main à son côté gauche, comme pour y chercher son épée.
Lisbeth reprit :
— Quand je revins de la stupeur dans laquelle celte scène m'avait plongée, je rajustai ma chevelure et mes vêtemens qui avaient été dérangés dans ma lutte avec Goetz, et sans attendre que le bruit s'en répandît parmi les gens du château, je fis appeler un varlet en qui j'avais confiance.
— Walther, lui dis-je, prends le meilleur cheval qui soit dans les écuries de céans, et ne cesse de chevaucher jusqu'à ce que tu sois arrivé à Slrigou. Tu iras droit au palais de l'archevêque. Là, tu trouveras monseigneur le comte , et tu lui diras de ma part que , sans tarder, il revienne à Ciiia pour une atfaire urgente.
Le varlet ne répondit que par une profonde
révérence, et peu d'inslans après, je le vis, de ma fenêtre, galopper sur la route deStrigon.
Je restai enfermée dans ma chambre tout le jour, et quand la nuit fut venue, je me couchai à mon heure accoutumée; mais les événemens de la journée avaient imprimé à mon sang une agitation fiévreuse, et je ne pus m'endormir. Il était environ minuit lorsque j'entendis un bruit de pas s'approcher de plus en plus, puis s'arrêter tout à coup. Je fis le signe de la croix, et je me recommandai à Dieu et à tous les saints. Je croyais m'étre trompée ; mais bientôt j'entendis de nouveau le bruit de mêmes pas, et pendant que mon esprit se perdait en conjectures sur ceux qui troublaient ainsi mon sommeil, ma porte s'ouvrit, et je vis entrer dans ma chambre, Goetz et son écuyer qui portait une lampe à la main. Ton frère s'avança vers moi, l'épée au poing, et me demanda si je savais ce que Waliher était devenu.
— Oui, lui répondis-je en tremblant, je l'ai envoyé à Strigon pour mander à votre père qu'il revienne en diligence au château oii je ne suis plus en sûreté avec vous.
— Je l'avais deviné ! s'écria Goetz; damoiselle de Pesth, ajouta-t-il, si vous tenez h la vie, levez-
vous promptement et apprétez-vous à nous suivre. Nous vous attendons à îa porte.
Je m'habillai en silence derrière mon lit, pour succomber avec honneur, si ton frère exécutait sa menace; car j'étais résolue h périr plutôt que dejle suivre.
I' Quand il me vit habillée à point, il me saisit la main pour m'entraîner hors de ma chambre; mais je le repoussai en appelant au secours.
— Crie tant que tu voudras, me dit Goelz avec un rire écrasant, mais nous avons pris nos précautions hier au soir, et les gens du château seront bien étonnés de se réveiller aujourd'hui vers le milieu du jour.
En même temps Goetz jeta ses bras autour de moi et me renversa sur mon lit. Pendant qu'il m'y tenait immobile, son écuyer m'enveloppa dans la courte-pointe, comme dans un linceul, et comprima tous mes mouvemens à l'aide de plusieurs courroies qui me serraient avec une telle force, que je ne pouvais plus crier. Dans cet état, ils m'emportèrent «H travers les corridors dont 1rs voûtes grondaient sous leurs pas, et descendirent l'escalier de la tourelle que j'habitais; puis je fus déposée sur quelque chose de solide qui se mouvait, et j'entendis le bruit
de deux rames qui fendaient l'eau en cadence. Un instant après, le bruit cessa, et je fus de nouveau soulevée par la tête et les pieds et transportée sur un palefroi. Ce fut alors que les courroies qui emprisonnaient tous mes membres furent déliées, et que je pus respirer en liberté et regarder le ciel brillant d'étoiles. Je tournai ensuite mes yeux pleins de larmes vers le château, et je vis devant moi la poterne par laquelle j'en étais sortie et une barque que balançait encore l'onde agitée des fossés.
— En route, s'écria Goetz d'une voix émue. En même temps il s'élança en croupe derrière moi, et enfonça ses éperons dans les flancs de son palefroi; puis voyant que je chancelais, il le remit à l'amble et m'enlaça de ses bras que je sentais agités d'un tremblement convulsif. Je cherchai à m'en dégager, mais ce fut en vain : j'étais sans force et je ne dus qu'à la fraîcheur de la nuit de ne pas perdre connaissance.
Bientôt le palefroi reprit le galop et les environs du château que nous avions si souvent parcourus ensemble, ô mon ami! s'enfuirent derrière moi avec une vitesse étourdissante; je voulus leur adresser un dernier regard, mais
en me retournant je rencontrai celui de mon
ravisseur et je fus obligée de renoncer à ce triste
plaisir.
Cependant nous chevauchâmes durant toute la nuit dans un profond silence par des routes de traverse. Vers le matin ^ j'aperçus un che- Talier qui venait au-devant de nous. Goelz et son écuyer cherchèrent à l'éviter en se jetant dans les bois qui bordaient le chemin ; mais avant qu'ils eussent pu se dérober à sa vue :
— Sire chevalier, m'écriai-je d'une voix que le désespoir animait d'une force surnaturelle, pour l'amour de Dieu et de sa sainte mère, soyez en aide à une malheureuse damoiselle que des traîtres veulent ravir par force.
En entendant mes paroles, Goetz me serra à m'étouffer et vomit contre moi des injures si horribles qu'un vilain rougirait de les répéter. En même temps, le cheviUier inconnu piqua des deux et fut en un clin d'œil h une portée de lance en face de mes deux bourreaux.
— Beaux seigneurs, leur dit-il, faites-moi le plaisir de m'apprcudre pourquoi vous emmenez ainsi celte damoiselle contre son gré?
— De ceci ne vous chaut, répondit brusquement Goelz, continuez votre route sans vous