‹ Job, ou, Les pastoureaux, 1251Chapitre 8 sur 15 · JO · texte numérisé non relu

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inquiéter des lamentations de cette femme. Vous voyez biefi qu'elle est hors de sens.

— Sire chevalier, m ecriai-je d'une voix suppliante, pour l'amour de Dieu et de votre dame, délivrez-moi des mains de ces deux scélérats, qui ne savent que mentir et mal faire.

Et je me débattis entre les bras de Goetz si violemment, que je tombai du palefroi.

L'écuyer se hâta alors de mettre pied h terre pour me relever et m'empécher de fuir. En même temps, Goetz se plaça en selle et s'apprêta au combat. Le chevalier inconnu en fit autant de son côté, et tous les deux fondirent l'un sur l'autre. Le choc fut terrible : le chevalier brisa sa lance , dont il ne lui resta qu'un tronçon dans la main, et Goetz ajusta si bien la direction de la sienne, qu'elle atteignit son adversaire au défaut de la cuirasse, et l'enferra d'outre en outre. En le voyant tomber, je poussai un cri perçant et je perdis connaissance. Quand je revins à moi, j'étais seule sur le palefroi, soutenue par Goetz , qui était monté sur le destrier du chevalier qu'il avait tué, et |>ar son écuyer.

Agoa li Ja respondist taat :

« Bailez rnéi icel enfant Pour trente deners ben pesant ; Vei-les ici demaintenaDt. »

.' Pauio pmtri Uugonit dt Linctlnii.)

Lisbeth s'élait arrêtée pour prendre quelques instans d'un repos que son émotion présente et le souvenir de ses maux passés lui rendaient nécessaire, puis elle continua :

— Enfin,après plusieurs jours de marche pendant lesquels je refusai de prendre toute nourriture, nous arrivâmes dans une forêt à peu de distance d'une ville que je ne connaissais pas, et dont à travers les arbres j'apercevais les clochers et les remparts crénelés. Goetz fit faire halte. Là il renouvela ses instances, s'excusa des mauvais traitemens qu'il m'avait fait soutfrir, et jura de me les faire oublier à force de soins et de complaisance, si je consentais enfin à m'unir à lui. Ma réponse fut ce qu'elle devait être, brève, négative et méprisante.

Alors sa fureur ne connut plus de bornes.

— Va, dit-il à sonécuyer, chez le juif Moise- Sabtaï-ben-David , tu lui manderas que je l'attends ici pour le payer de ce que je lui dois. Je jure, sur ma part du Paradis, que je ne lui ferai aucun mal.

Puis se tournant vers moi :

— Damoiselle de Pesth,mc dit-il d'un ton amer, pour vous prouver que je suis capable de tenir ce que je vous promettais il n y a qu'un instant, je vais, malgré que vous ayez rejeté mon ottre, vous annoncer une nouvelle qui vous fera plaisir.

Cet Arnold que vous m'avez préféré n'est pas

mort, et le soldat qui disait revenir du pays de Prusse, cl l'avoir vu succomber sous les coups des païens, n'était autre chose qu'un mendiant déguise à qui j'avais appris son rôle. Je vous aimais alors, et j'ai risqué le salut de mon âme pour vous posséder; mais puisque vous m'avez dédaigné, je veux jouer mon reste et vous faire sentir jusqu'où peut aller ma haine.

Goetz dit encore d'autres paroles, mais je n'entendais plus: celles qu'il venait de prononcer sifflaient encore à mes oreilles comme une grêle de flèches, et déchiraient mon cœur.

Bientôt le juif parut avec celui qui l'avait amené.

— Que la bénédiction du Dieu d'Abraham soit avec vous, messire, dit-il en s'inclinant profondément devant Goetz.

— Combien te dois-je, mécréant? lui demanda Goetz.

— Dix besans d'or fin, répondit le juif, cherchant dans son escarcelle ; si vous en doutez, regardez mon livre. D'autres que moi...

— Je n'ai que faire de regarder ton grimoire, répondit Goetz en repoussant violemment le livre sur la face duyieillard. Mais dis-moi, eom-

bien peut valoir cette dnmoiselle? ajouta-t-il en étendant l'index vers moi.

— Messire, dit le juif tout ébahi, que voulez-vous dire? Je ne comprends pas.

— Chien de mécréant, s'écria Goetz avec fureur, faut-il que je t'ouvre l'entendement avec la pointe de mon épée. Je te demande, pour la seconde et dernière fois, combien Yaut cette femme. Je te la veux vendre.

Le juif s'approcha de moi en tremblant de tous ses membres ; et , après avoir longuement promené sur toute ma personne ses yeux verts , pareils à ceux d'un chat, il calcula sur ses doigts:

— Ses vétemens et tout ce qu'elle porte sur elle, dit-il en se tournant vers Goetz, sont-ils du marché ?

— Oui, lui répondit-il.

Le juif alors se remit à compter, et de temps en temps il interrompait son calcul pour porter ses mains impures sur ma robe et essayer la qualité de l'étoffe. Je ne l'en empêchai pas, et je le regardais avec indifférence, comme s'il se fût agi de toute autre chose que de moi.

— Et le cheval sur lequel elle est venue, dit le vieillard après avoir fini son examen, doit-il être compris dans la vente?

— Oui ! oui ! s'écria Goetz en frappant du pied. 0 juif de malheur! puisscs-tu un jour être atlaché à sa queue et parcourir ainsi toute la longueur du chemin qui mène d'ici au DanulDe!

— Messire, dit le mécréant sans paraître ému de ce qu'il venait d'entendre, pour vous être agréable, je prendrai le tout à raison de cinq besans d'or; et encore j'y perdrai , j'en suis sûr.

— Prends le tout pour ce que je te dois, dit Goetz, à moins que tu ne veuilles être payé de la différence par une grêle de coups. Allons, rends-moi mon obligation et va-t-en au diable. Souviens-toi bien, surtout, que si dans la suite j'apprends qu'on ait revu cette femme en HongTie ou ailleurs, je te ferai pendre à un gibet plus haut encore que la potence d'Aman.

Sur ce, le juif tira en soupirant de son escarcelle le billet que Goelz lui avait fait, et celui-ci, après y avoir jeté un coup d'oeil, le remit à son écuyer qui le serra.

Puis l'un et l'autre remontèrent sur leurs chevaux et disparurent en poussant de bruyaus éclats de rire que je crois entendre encore.

Après leur départ , le juif, voyant que je n'avais pas la force de me mouvoir, m'aida à

monter ou plutôt me porta sur le palefroi, puis il prit les rênes dans sa main et me conduisit par un chemin doux et (h voirie tapis de verdure dont il était couvert ) peu fréquenté, jusque dans une petite maison entièrement cachée par des chênes et des mélèzes.

Là, il s'arrêta, jeta un regard rapide et défiant autour de lui pour voir s'il n'apercevait pas quelqu'un, et tira ensuite de son escarcelle un trousseau de clefs avec lesquelles il ouvrit trois ou quatre serrures dont la porte était garnie. Puis il attacha le palefroi à un arbre et me transporta dans l'intérieur de la maison. Il me posa sur un lit, et s'empressa de refermer chaque serrure à double tour. Je remarquai qu'en outre la porte était encore renforcée en dedans par une douzaine de barres de fer croisées les unes sur les autres.

Le juif revint à moi et me saisit le bras.

— Vous avez la fièvre, me dit-il, mais ce ne sera rien. 1

Et il tira d'une huche un pot dont il versa le contenu dans un hanap d'argent richement ciselé, qu'il avait sans doute reçu en nantissement de quelque débiteur; puis il approcha le vase de

mes lèvres et mefit avaler par force un breuvage amer et épais.

Je m'endormis d'un profond sommeil, et eu me réveillant, je me sentis sifaible que je ne pouvais me retourner sur ma couche.

Enfin, pour tout dire en quelques mots, je restai dans cet état pendant plusieurs mois, et le juif, sans jamais m'adrcsser la parole, me soignait comme si j'eusse été sa propre fille.

Un jour il vint vers mon lit et m'engagea à prendre un peu de nourriture.

Je fis de la tète un signe de refus. Alors il pâlit et se mit à réfléchir : et quelques instans après, il rompit le silence.

— Ma fille, me dit-il en essayant de prendre un air affectueux, l'écuyer qui, sur l'invitation de Goetz, son maître, m'a amené dans la forêt, m'a tout dit. Je sais que vous êtes de haut lignage, que vous avez donné votre foi à messire Arnold, le fils aine du bon comte de Cilia; qu'ensuite, malgré la nouvelle de la mort de votre ami , vous avez refusé d'épouser Goetz, qui favnit fabriquée. Je sais aussi que, pour se venger de .votre dédain, il vous a fait souffrir mille outraaes et mille maux. Il a cru trouver ei^^moi un çQmnlice : il s'est .bien fourvoyé.

Oui, noble damoiselle, je veux vous ramener à Cilia, au|3rès du comte et de son fils, qui probablement est maintenant revenu de la croisade.

J'étais ivre de joie.

— Messire , m'écriai-je, si vous faites ce que vous venez de dire, je vous comblerai de biens. Je le puis, car la ville de Pesth, le pays d'alentour et tous les habitans qui le peuplent sont à moi. Quant aux menaces queGoetzvousa faites en partant, de vous faire pendre si je reparaissais en HongTie, n'en ayez nul souci, je saurai bien vous en garantir. Partirons-nous bientôt? pourquoi pas aujourd'hui même 1

En disant ces paroles, je touIus me lever; mais le vieillard m'en empêcha , et ramena sur mes épaules la couverture que dans mon impatience j'avais rejetée.

— Ma fille, me dit-il, vous voulez entreprendre un long voyage, et vous ne sauriez seulement mettre vos pieds l'un devant l'autre. Attendez au moins d'être en convalescence, et, pour cela, il faut bannir de votre esprit toute idée pénible, et surtout vous soumettre entièrement au régime que je vous imposerai.

Je le crus, et depuis, lorsqu'il me présentait quelque breuvage , je l'avalais , quelqu'amer

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qu'il fût, d'un seul trait ; puis, je lui rendais le hanap avec un sourire de reconnaissance, ou un souhait de bonheur.

Je reprenais des forces de jour en iour, et nîes joues recouvraient une fraîcheur et un embonpoint qu'elles avaient perdus depuis bien long-temps. Quand partirons-nous .'' disais-je à chaque moment au vieillard.

— Sous peu de temps, répondait-il en m'indiquant un jour plus ou moins éloigné.

Enfin , ce jour si désiré se leva : le vieillard parut dans ma chambre, habillé en marchand chrétien , et portant dans un sac de riches vètemens de femme, tissus d'or et de soie. Il m'invita à m'en parer; en même temps, il me donna des parfums de l'Orient, dans lesquels je baignai ma chevelure, et je lavai mes mains et mon visage. Oh! combien j'étais heureuse en me voyant si bclle,et en pensant que j'allais bientôt me trouver dans tes bras.

Je montai ensuite sur un des deux palefrois qui étaient dans la cour, et le vieillard, après avoir refermé avec attention les quatre serrures de la porte par laquelle nous venions de sortir, se mit en selle, puis en route, en tenant dans sa main les rênes de ma monture.

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Nous cheminâmes ainsi pendant quelques heures, lui silencieux ou ne prononçant que des monosyllabes rares et sans suite, dans un langage qui m'était inconnu ; moi,joyeuse et murmurant le chant d'amour que tu m'as appris, ô mon Arnold !

A l'entour de midi, nous arrivâmes dans une petite bourgade, et nous nous arrêtâmes chez un juif, avec qui Moïse-Sabtaï-Ben-David entretenait des relations d'amitié. Nous y passâmes le reste de la journée et la nuit.

Lelendema'n, au point du jour, nous nous remîmes en chemin, et chaque jour de mcme, jusqu'à ce qu'enfin nous vînmes dans une grande ville peuplée d'hommes dont la physionomie était totalement différente de celle des habitans de notre pays. Ils ne parlaient pas non plus de même, car en traversant les faubouros. des marchands parcouraient les rues en criant leurs denrées dans une langue que chacun semblait comprendre, et qui ne m'offrait pas de sens.

— Messire, dis-je au juif, où sommes-nous donc? Tout ce que j'aperçois ou entends ici, ne ressemble en rien à ce que j'ai vu jusqu'à présent.

— Nous ne sommes pas à deux journées de Cilia, me dit le méercant sans relever la tète; (juant au langai^e du bas peuple de cette ville, que vous entendez, ce n est qu'un patois inintelligible pour tout autre que pour ceux qui le parlent.

Je n'en demandai pas plus.

Nous descendimes chez un juif de la ville, qui parut très joyeux de la venue tle Moïse. Il causa quelque temps à voix basse avec lui, puis me conduisit dans une chambre richement ornée. Là, celui qui m'avait amenée prit congé de moi, en m'annonçant qu'il avait une attaire h traiter dans le voisinage, et qu'il serait de retour sous peu d'instans. En effet, je le vis bientôt revenir avec un homme dont la figure m'effraya. Cet homme m'examina long-temps en silence, puis se retira en touchant dans la main du vieillard et en lui parlant dans la langue que j'avais entendue à mon arrivée.

Au coucher du soleil. Moïse revint me chercher pour souper avec son hôte. En entrant dans la salle du repas, je trouvai une assemblée nombreuse de juifs, parmi lesquels j'aperçus l'homme à la figure sinistre, que Moïse avait amené dans ma chambre. Au fond de la salle,

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près de la fenêtre, était une petite tabfë avec un seul couvert. C'est là que ma place me fut assignée.

Je fus tentée un instant de ne pas toucher aux mets qui me furentofterts, sachant qu'ils avaient été préparés par des mains impures ; mais la crainte de fâcher Moïse, et encore plus la faim dont je sentais Taiguillon, vainquirent ma'répugnance,et je fis honneur au repas. Bientôt, je ne sais comment, irw tête s'apesanlit et mes paupières se fermaient malgré rates i eflbrts. Moïse, qui avait constamment Ife regard iixé^sur moi, me demanda ce que j^f^ssentaikiij^^ —

— Messire, lui répondis-je, bien que 'je n'aie bu que de l'eau , mon cerveau se trouble et j'ai sommeil.

-— Ce n'est rien, ma fille, dit le vieillard en souriant, al lez Vous reposer, et demain vous n'y penserez plus. - . . ;j -»^;,.;; :;o.>

Sur ce, il quitta Sc1^!ticè,'èl me tîOtiduisit dans la chambre où j'étais avant le souper. Après Son départ, je me ïnis au lit ; mais je ne J)US m'endormir, soit que mon esprit agité par r<*spoir cVétre bientôt en ta présence, soit que le bruit qui se faisait dans la salie du repas, séparée de la mienne par tme mince cloison, en

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fassent la cause. Cependant, lorsqu'un instant af«*ès, Moïse revint clans ma chambre, je fis semblant d'être en proie à un profond sommeil. Je voulais, en agissant ainsi, lui enlever l'inquiétude que je lui supposais, et dont je croyais avoir la preuve dans cette visite.

Le mécréant approcha son visage du mien, car je sentais son haleine, et quand il me vit sans naouvement, il sortit sur la pointe du pied, laissa. ma porte entrouverte, et retourna parmi les convives. i^l.iïi

— Dort-elle ? Ibi dit-on à voix basse.

— AUeiuia., s'éçriia Moïse, ce narcotique est mer.ve|llfiïtît; poUr éveiller cette nazaréenne, il ne faudrait rien mioins que les quatre trompettes du Jugement; par Abraham! elle sera bien étonnée, à son réveil, du lieu et de la compagnie dans laquelle elle se trouvera.

— Comment cela ? dirent quelques voix.

—Commçnt cela? répartit le juif; oh!oui,c'est

que vous ne savez pas, vous autres, que le jour est venu où je dois reporter aux lèvres de cette jeune hlle la coupe d'affliction que sou père m'a forcé de vider jusqu'à la lie. C'est que vous lie savez pas qu'aux derniers momcns de ce chrétien, j'ai secoué la poussière de mes san-

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dales devant sa por^e , et proféré contre lui les paroles du roi prophète : Heureux qui pourra tenir tes enfans et les écraser contre la pierre. Eh bien ! je veux vous conter ma vie ; puis, tous, tant que vous êtes, vous me direz ensuite s'il est une douleur pareille à la mienne, et si ma vengeance est légitime.

Oez , seignor, Dex vos croise bonté!

Quel aventure et quel aversité Et quel dolor et quel oribleté Avint al conte Olivier le membre.

(Bertrand. — Kiiraaii Girard de Fieiine)

Tous se turent cl Moïse commenea :

— Je suis né à Bnde , à quatre heures, le lundi, jour de la constellation de Mars, ii du mois Tamuz, l'an 4960 de la création du

monde. Peu de mois aj3rès ma naissance, mon père fut appelé à Peslh par les intérêts de son commerce. Il s'y rendit, et bientôt trouvant la ville agréable et bonne, il y transporta définitivement sa demeure; là il confia mon éducation à rabbi Zadok-Ben-Uriel, son grand et juste ami ; celui-ci guida mon esprit dans l'étude de la sagesse et de la médecine, et m'enseigna à trouver des paroles agréables.

Cependant mon père mourut, que sa mémoire soit en bénédiction! Je me trouvai seul pour continuer son commerce et faire rentrer des créances dont la totalité composait la plus grande partie de mafortune; je quittai donc avec regret l'étude h laquelle je m'étais exclusivement livré jusqu'alors, et comme j'avais vingt ans, je songeai à prendre une épouse pour m'alléger le poids de la vie, et m'aider dans l'état que j'embrassais. Je jetai les yeux sur Rachel, la fille aînée de Chasdaï-Ben-Ménachem, et son père me l'accorda.

Je vécus un an avec mon épouse, car l'année suivante elle trépassa en me donnant une fille que je nommai Lia, du nom de ma mère. Je la vis grandir et s'embellir de jour en jour, loin de tout regard profane, semblable à un lys qui croit

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dans une vallée solitaire et qui n'est caressé que

par la brise qui l'a semé.

Un jour (jour de ta colère, ô Adonaï!) j'étais seul avec nia fille dans la cour de ma maison : un chrétien entra, avec l'impudence d'un homme d'armes. C'en était un, et il portait la livrée du comte de Pesth.

— Mécréant, me dit-il, messire te mande devers lui. Sus, ne te fais pas attendre.

Je pâlis, je craignais que le comte ne voulût me faire éprouver quelque vexation.

— Mon père I s'écria Lia avec inquiétude en me prenant la main comme pour me retenir.

— Par Lucifer I dit fhomme d'armes que la voix de ma fille avait étonné, y aurait-il ici une perle dans le fumier? Dent-de-Dieu ! si le plumage de cette colombe ressemble à son ramage, il m'est avis que c'est un excellent oiseau à croquer.

En même temps il s'avança, et, avant que j'eusse pu l'en empêcher, il releva le voile de ma fille ; mais, à son aspect, il resta immobile et la bouche béante.

Je l'aurais déchiré en lambeaux, ce misérable! cependant, je me contins.

— Eh bien! partons-nous ? lui dis-je.

— Eh oui! partons, me réj)ondit-il. Mais > rai-

iTient, tu as bien fait de me rappeler à mon devoir, sinon je crois que je serais resté jusqu'au soir en contemplation devant cette jeune fille!

Eh! la belle, sans adieu.

Et en disant ces paroles, il s'approcha de Lia comme pour l'embrasser, mais elle le repoussa avec dignité et sortit en fermant la porte sur elle.

— Bel ami, dis-je à Thomme d'armes d'un ton sévère, votre maître vous a-t-il donné l'ordre d'agir de la sorte chez moi, envers ma propre fille?

— Eh! non, vieillard stiipide, me répondit-il tout déconcerté; ce n'est qu'une plaisanterie.

Nous nous mîmes aussitôt en chemin pour le château. Le comte me reçut avec courtoisie, et je compris, à ses manières, qu'il me mandait pour m'emprunter de l'argent. Je profitai de ce moment pour me plaindre de la conduite de son messager, et il me promit d'en flaire prompte et bonne juslice. Après être convenus des conditions auxquelles je lui prêterais la somme qu'il me demandait :

— Quand vous plaît-il, messire, lui dis-je en m'apprêtant à me retirer, que je vous apporte cet argent?

— Mais, si je ne me trompe, me répondit-il,

tu m'as dit tout ii i heure que tu avais une fille d'une grande beauté. Eh bien! ne te donne pas lapeinederevenir au château, j'irai tout à l'heure en ton logis avec un de mes varlets pour chercher la somme en question et voir en même temps si ta fille est aussi belle que tu le dis.

Oh ! combien je me repentis d'avoir manifeste mon orgueil de père ! Je ne répondis au comte qu'en lui demandant la permission de me retirer, sous prétexte de prévenir ma fille de sa venue, afin qu'elle pût se préparer à paraître avec honneur devant luij mais le comte ne le voulut pas :

— Maître, me dit-il, il n'est nul besoin de préparatifs; nous allons partir ensemble sur-lechamp; car, je te fai dit, je suis vraiment impatient de voir ta fille.

Je tremblais, car le comte n'avait que vingt xms, et la renommée m'avait appris qu'il était avide de nouvelles amours et que, lorsqu'une femme lui plaisait, nul obstacle ne pouvait l'empêcher d'en venir à ses fins.

Je partis avec lui, la tête baissée et la terreur dans l'âme.

— Par le saint-sang, me dit le comte en se rapprochant de n.oi dans la rue, lu marches avec

précaution et tu grimaces comme si la route était semée d'épines.

— Messire, lui répondis-je, c'est que je ne suis plus jeune et en bonne santé comme autrefois.

INous arrivâmes trop tôt à mon logis, je frappai et Lia vint elle-même ouvrir la porte. A son aspect, le comte ôta son couvre-chef et se[pencha vers moi :

— Tu as dit vrai, s'écria-t-il avec feu et à voix basse.

Lia se disposait à se retirer, mais le comte la retint et la força à s'asseoir. Maloré tous les efforts que je faisais pour attirer son attention , ses yeux ne se détachaient pas de ma fille, et il ne répondait à mes questions qu'en lui adressant des complimens et des éloges sur sa beauté.

— Moïse, me dit-11 enfin après un moment de silence, tu sais la médecine?

— Oui, messire, lui répondis-je, croyant avoir réussi à détourner son attention de ce qui semblait l'occuper exclusivement.

— Eh bien! me dit-il, dès aujourd'hui je te retiens pour mon médecin. Je te vais faire préparer un logement an château pour toi et ta fille.

Hors de moi, je balbutiai quelques mots inintelligibles. Le comte reprit:

— Trêve de remercîmens , maître, tu me rcniercîras alors que j'aurai accompli tout ce que j'ai le dessin de faire pour toi, si tu sais t'en rendre digne. Pour le présent, outre l'honneur d'être attaché à ma personne, tu mangeras avec ma maison et tu toucheras des gages bien supérieurs aux profits que peut te rapporter ton commerce.

11 me promettait de l'argent, lui qui venait de m'en emprunter à de gros intérêts !

Après être resté environ trois heures chez moi, il se retira avec sa suite qui l'attendait à la porte. Je poussai un soupir. En effet j'étais dans la plus grande perplexité. Si j'accepte l'emploi que m'a offert lecomte, me disais-je dans l'amertume de mon cœur, si même je reste à Pesth avec Lia, je ne puis éviter le déshonneur de ma fille; d'un autre côté, si je refuse et si je me retire dans une autre contrée, il me faut renoncer à emporter mes biens avec moi, et à recouvrer janiais l'aroent que j'ai prêté au comte et à ses vassaux ; et puis peut-être ma fuite serait-elle connue, avani que je fusse parvenu à l'eirocluer, et alors je serais en butte aux plus mauvais Iraitemeus.

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Enfin je me mis en la garde de Dieu et j'attendis. Le lendemain je vis arriver chez mol une foule de varlcls du comte dont l'un me manda, de par son maître, que j'eusse à venir siir-lc-champ corps et biens au château; et en même temps les autres, sans m'adresser la parole, chargèrent mes meubles sur des voitures et eurent bientôt rendu mon logis net comme ma main. Les maudits varlets! ils me brisèrent je ne sais combien d'objets précieux qui m'avalent été remis en gage pour des sommes plus ou moins fortes, et d'autres qui m'appartenaient. Quant à Lia, je remarquai avec satisfaction qu'aucun de ces rustres ne l'insulta : chose qui m'étonna et que j'attribuai aux ordres du comte.

Dès les premiers temps que je fus au château, je n'eus qu'à me louer de son propriétaire; mais bientôt ses largesses , ses attentions multipliées pour Lia et pour moi , me firent redouter que la honte de ma fille ne fût le prix qu'il en attendait. Je ne me trompais malheureusement pas; car un jourl'infiime osa me proposer de lui hvrer la chair de ma chair pour en faire sa concubine. A sesparoles, je me jetai la face contre terre, et m'arrachai les poils de la barbe. Le chrétien me releva et s'excusa de m'avoir ajïiigc de la sorte :

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— Moïse, me dit-il, calme-toi, je pensais qire mes propositions vous seraient agréables à tons les deux , eu éi»ard aux avantages qui seraient résultés pour vous, si vous les avie zacceptées; en outre je n'avais nullenjent l'intention de détourner Lia de la religion de ses pères ; mais puisque tu me refuses, n'en parlons plus, et sois-moi fidèle comme devant.

Je m'inclinai en essuyant mes larmes.

Depuis, le comte prit à tâche de me faire oublier ce qu'il m'avait dit, et de me prouver que sa passion s'élait brisée devant la douleur d'un père. Piège que tout cela ! vous allez en juger.

Une nuit que j'étais à observer les astres sur la plate-forme de la tour que j'habitais, un varlet me manda que j'eusse à me rendre auprès de son maître. Justement étonné du moment que choisissait le comte pour me communiquer ses ordres, je sondai le varlel; mais je n'en lirai pas plus que de fhuile d'un mur. Je le suivis.

Le comte était assis devant un grand feu el paraissait très agité. Quand il me vit entrer il leva la tèle, me lit signe de m'asseoir, cl ordonna ■au varlet de se retirer.

; 0,-— Maître, me dit-il, lu parais surpris que je

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te mande à l'heure qu'il est; en voici la raison. J'ai besoin d'un messager sûr et intelligent pour porter ces lettres à Wilhem de Zolnok, qui est mon homme, comme tu le sais. Pars sur-lechamp, et en lui remettant ce que je te donne, tu lui diras , de par moi, qu'il exécute mes ordres en tout point.

— Beau sire, lui dis-je, puisque tel est votre vouloir, je vous prie de m'accorder encore quelques instans pour observer la constellation de Mars sous laquelle je suis né, et qui est en conjonction avec le Maadim.

— Tu l'observeras une autre fois, repartit le comte, monte à cheval et mets-toi aux champs.

— Messire , lui répond is-je, laissez -moi au moins retourner dans ma chambre pour prendre ma robe de voyage, des titres de créances sur Jhan Busching de Zolnok, et pour dire adieu à ma fille.

— Partiras-tu, juif maudit? s'écria le comte en se levant avec violence , et en me lançant un geste de menace.

Je pris la lettre et je sortis. En levant les yeux au ciel , j'aperçus mon étoile dont la position m'annonçait les plus grands malheurs; ma.s il n'y avait pas à reculer, et puis c'était

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écrit. Je montai à cheval en gémissant, et je

me mis en route escorté par quatre Jiommes

d'armes.

Le lendemain vers midi, je me trouvai devant le château. A notre arrivée, les sentinelles reconnaissant les hommes d'armes du comte de Peslh, baissèrent le pont et allèrent prévenir leur maître.

— Messire , dis-je à ce baron, mon très haut et très puissant seigneur, le comte de Pestli , m'envoie à vous pour vous présenter cette lettre, et vous sommer, par la foi que vous lui devez, d'exécuter en tout point ce qui est contenu en icelle.

Et je lui tendis la lettre; il se la fit lire à l'écart par son clerc. Quand celui-ci en eut achevé la lecture :

— Voilà tout"? me dit messire A\ ilhem.

— Oui, messire, répondis-je; maintenant je vous prie de me donner congé avec un écrit par lequel je puisse , h mon retour, prouver à mon seigneur le comte , que j'ai fait mon devoir.

Le sire de Zolnok se prit à rire aux éclats.

— Messire Barrabas, me dit-il, je te crois bien ; mais cet écrit , si je te chargeais de le porter au comte, serait loin de prouver que moi-même

]ai fait mon devoir; d'aillears je serais désolé que iQ partisses de céans sans nui séjour.

Puis, sans attendre ma réponse, il appela ses hommes d'armes à haute voix; ceux-ci accoururent en foule :

— Appréhendez-moi, dit-il, ce mécréant, et conduisez-le au psallérion.

A ces mots, douze chrétiens se jetèrent sur moi et me traînèrent d^uis un cachot au la lumière des cieux ii!avait jamais pénétré. J'y restai deux ans en proie à toutes Les douleurs ; et si ma vie y résista , ce fut sans doute parce que j'avais conservé l'espoir de revoir ma hlle.

Un jour mon geôlier, peu de temps après m'avoir apporté dxi pain et de l'eau, revint dans mon cachoi:, contre son habitude. . -^ fRhirr3;j

— N'es- ta pas médecin? me dit-il 4*un« voix rude.

— Oui, répond is-je en tremblant.

— Eh bien! viens avec nioi^.rpprit le geôlier, lîotre sire est torjibé dans ij^ic gj-aye maladie, a laquelle son médecin n'entend goutte; si tu es plus habile que lui et que tu parviennes à détruire le mal, ta fortune est laite et ta liberté assurée, sinon nous t'enverrons^exercer toa art auprès de messire Salanas. .

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Mes fers tombèrent à l'instant, et sous la conduite de mon geôlier, je traversai la cour : ce que je n'aurais pu faire seul, car mes yeux étaient aveugles parle passage subit d'une obscurité de deux ans à l'éclat du soleil de juin.

Parvenu à la chambre du malade, }e le trouvai en proie à une fièvre ardente, dont je m'appliquai à observer les symptômes; ils étaient alarmans, et je ne m'étonnai plus que le médecin ordinaire de messire Wilhem eût reconnu son insuffisance. Quant à moi , je pouvais à mon gTo détruire ou activer la maladie; mais qu'eussé-je gagné à la mort de ce chrétien? Peut-être, de la part de ses gens, des traitemens encore plus affreux que ceux que j'avais déjà soufferts. Je me décidai donc à le sauver, bien que je comptasse très peu sur la reconnaissance de messire AVilhem, qui sans doute, me disais-je, n'ira pas jusqu'à me rendre la liberté qu'il me promet quand il est en danger de mort, car il se mettrait en g n erre ouverte avec son suzerain, par f ordre duquel il m'a plongé dans le sein de l'abîme. Le malheur m'avait fait mal présumer de lui. En efict, aussitôt après sa guérison, il s'excusa de ïa'captivité et des autres maux qu'il m'avait fait soufirir, sur l'obéissance qu'il devait à son sei-

gneur, dont il me montra la lettre ; de plus, il me donna une grande somme d'argent, et me fit reconduire en prison, mais la nuit suivante il me l'ouvrit et assura ma fuite à Tinsu de tout le château, après m'avoir fait prêter serment de ne jamais retourner à Pesth. Je n'eus garde de l'enfreindre. Je me relirai à Bude^d'où j'envoyai quelqu'un en secret pour savoir des nouvelles de ma malheureuse fille. Écoutez ce qu'il me rapporta.

Le comte de Peslh, le }>cre de la jeune damoiselle qui dort ici a côté, avait séduit ma Lia j mais il ne put le faire si secrètement qu'il n'en vint quelque chose aux oreilles de ses prètresl Ceux-ci l'excommunièrent et exploitèrent si bien, qu'ils le forcèrent d'abandonner ma fille qui fut jetée dans une abbaye, 011 elle a depuis renié le Dieu d'Abraham, et sacrifié sur l'autel de Baal I

Un long murmure d'indignation accueillit ces paroles, et c'était à qui maudirait plus énergiqucment les chrétiens.

— Dej)uis, reprit le juif, le soleil a bril'é tant de fois qu'il a dissipé entièrement, comme vous le voyez, les ténèbres de ma barbe; et cependant je n'ai pas laissé passer un scid jour sans élever au Tout-Puisssant ma voix brisée de douleur.

pour lui demander vengeance. Ilosanna! il a enlin exaucé ma prière, et le vent de sa colère s'est , déchaîné sur le comte. Après l'avoir renversé lui-même, il ne s'est arrêté que lorsqu'il a eu poussé sans défense sur mon chemin son unique rejeton. La damoiselle de Pesth est en mon pouvoir, un de ceux à qui sa garde avait été confiée me Ta vendue dix besans d'or. C'est cher, n'estce pas? mais je crois que pour l'avoir j'en eusse

donné encore une fois autant. Oh ! j'aurais bien pu alors lui faire subir la jjeine du talion! mais

elle était telle que je pensai qu'il valait bien mieux la vendre, afin de rentrer dans mon argent avec quelque bénéfice.

— C'est juste! répondit l'assemblée d'une

seule voix.

En ce moment je m'endormis, reprit Lisbeth.

Le lendemain, je poussai un cri de terreur en me réveillant dans une autre chambre que celle oi^i je m'étais couchée la veille, et je faillis perdre connaissance en la sentant chanceler. Quel changement ! sur la paille qui me servait de lit, un homme, dont je ne pouvais apercevoir la fiffure, dormait non loin de moi. Au lieu des parfums que Moïse me j^rodiguait, je n<.' sentais que l'odeur infecte du goudron, et mes

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oreilles frémissaient du cri dos poulies et du bruit des pas que j'entendais retentir au-dessus de ma tête.

Enfin l'homme se leva et mon sang se glaça dans mes veines , quand je reconnus celui que Moïse avait amené la veille, celui qui m'avait examinée avec tant datlention. Je compris alors ce dont ils étaient convenus ensemble. Les misérables! j'étais sur un navire.

Après un mois de traversée, je suis arrivée en Egypte. Là , Ihonmie que je t'ai dit, Arnold, m'amena sur la grand'place do Mansourab, après m 'avoir coiffée d'un chapeau de verdure, ainsi que les chevaux, au front desquels on attache un bouquet d'herbe quand on les veut vendre. Les serviteurs du roi passèrent par lîasard, et après m'avoir long-temps marchandée, ils se décidèrent enfin à m'acheterpourle compte de leur maître, mais ce ne fut pas sans me soumettre prélablement à des épreuves auxquelles j'eusse cent fois préféré la mort.

A peine Lisbeth eut-elle achevé de parler, qu'Arnold la serra de nouveau sur son cœur avec délices, sans prêter la moindre attention au sultan qui les contemplait avec un sanghoid imperturbable.

Par un accident dont la cause a lassé mes conjectures^ les feuillets qui contenaient la suite de ceronian ont été perdus. Comme je ne me suis aperçu de ce déficit qu'au moment de livrer le tout à V impression , je n ai pas eu le courage de le réparer^ surtout parce que je doutais de faire aussi bien que la première fois. Mon esprit, absorbé par le chagrin de cette perte, se refusait à revenir sur des situations quil avait usées, et à se rappeler les détails et les expressions qui constituaient son pjemier travail.

Je prie donc ceux entre les mains desquels tombera mon livre , de vouloir bien suppléer dans leur intelligence à tout ce qui manque ici, et lire la suite, qui peut-être leur épargnera cette peine. '*

xn.

Mais nus ne vous porroit descrire Dt'I tout, ne raconter ne dire Les loenges que faites ont De chou que si saint homme s'ont IMolt le Guident eslre saint homme Phis que raiiostoile de Romrae.

(Alcsmidrc du Pont. — Komaii de Miihuincl.;

Arnold, pour accomplir son vœu, avait fait le pèlerinage de Jérusalem, qui était alors au pouvoir des musulmans. Mille fois, dans son chemin, il avait été arrêté par les infidèles;

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