‹ JocelynChapitre 18 sur 24 · SUITE DES LETTRES A SA SOEUR · texte numérisé non relu

SUITE DES LETTRES A SA SOEUR

f> mai 1798.

Voulez-vous maintenant, ô mes ange-s, savoir

(lomment je fais toucher le matin et le soir.

Et par quelle insensible et monotone chaîne

l>e jour s'unit au jour et forme la semaine?

Ah ! chaque heure le sait quand elle s'accomplit

La cloche avant le jour m'arrache de mon lit ;

.le crois entendre, au son de sa voix balancée,

L'ange qui du sommeil appelle ma pensée.

Et lui donne à porter son A^rdeau pour le jour.

.fe convoque à l'autel les maisons d'alentour;

Des vieillards, des enfants, quelques pieuses femmes,

Ceux qui sentent de Dieu ]>liis de soif dans leurs âmes.

D'un cercle rétréci m'entourent à genoux ;

Le Dieu des humbles fois descend du ciel sur nous.

Combien la sainte aurore et ses voûtes divines

Entendent de soupirs s'échapper des poitrines

Et d'aspirations de terre s'élancer!

Et combien il est doux, ô ma sœur, de penser

Que tous ces poids du cœur que cette heure soulève.

Sur ses propres soupirs au ciel on les élève ;

Qu'à chacun à leur place on rapport^ un saint don,

Grâce, miséricorde, amour, paix ou pardon ;

Que l'on est leuceiisoir où tout cet encens brûle,

Et la corbeille pleine où le pain qui circule,

iSvmbole familier du céleste aliment,

Va nour^'ii tout ce peuple avec un pur froment!

Du Maître en peu de mots j'explique la parole :

Ce peuple du sillon aime la parabole,

Poème évangélique, où chaque vérité

Se fait image et chair pour sa simplicité.

Lorsque j'ai célébré le pieux sacrifice.

J'enseigne les enfants, et me fais leur nourrice,

Et donne goutte à goutte à leurs lèvres le lait

D'une instruction simple et tendre, et qui leur plaît.

Je rentre ; et, du matin la tâche terminée,

A ma table, de fruits et de lait couronnée,

Je m'assieds un moment, comme le voyageur

Qui s'arrête à moitié du jour et reprend cœur.

Le reste du soleil, dans mes champs je le passe

A ces travaux du corps dont l'esprit se délasse;

A fendre avec la bêche un sol dur; à semer -

L'orge qu'un court été pressera de germer;

A faucher mon pré mùr pour ma blonde génisse ;

A délier la gerbe afin qu'elle jaunisse ;

A faire à chaque plante, à son heure, pleuvoir

En insensible ondée un pesant arrosoir;

Car de l'homme à la fois cette terre réclame

La sueur de son front et la sueur de l'âme.

Le soir, quand chaque couple est rentré du travail,

Quand le berger rassemble et compte son bétail,

Mon bréviaire à la main, je vais de porte en porte.

Au hasard et sans but, comme le pied me porte ;

M' arrêtant plus ou inoins un peu sur chaque seuil ; A la femme, aux enfants, disant un mot d'accueil ; Partout portant un peu de haume à la souffrance, Aux corps quelque remède, aux âmes l'espérance, Un secret au malade, aux partants un adieu, Un sourire à chacun, à tous un mot de Dieu.

Ainsi passe le jour sans trop peser sur l'heure. jNIais quand je rentre seul dans ma pauvre demeure, Que ma porte est fermée, et que la longue nuit, Excepté dans ma tempe, a fait tomber tout bruit. Ah ! ma sœur, c'est alors que mon âme blessée Sent son mal, et retourne en saignant sa pensée, Comme on retourne en vain le fiévreux dans son lit; C'est alors qu'une image ou l'autre m'assaillit ; Que vous m'apparaissez, vous, ma sœur et ma mère. Avec tout ce qui rend l'absence plus amère. Avec vos traits si doux, avec vos douces voix. Vos tendresses, vos mots, vos baisers d'autrefois; Et que de ce passé la présence est si forte. Que je vous tends les bras, que mon âme m'emporte Vers vous, et dans le sein d'autre fantôme cher; Que je crois les revoir, leur parler, les toucher, Et qu'en ne retrouvant qu'un chevet solitaire Mon cœur comme en tombant s'écrase contre terre. Alors, pour m'arracher par force à ce transport. Pour desserrer les dents du serpent qui me mord, Le front brûlant, collé sur ma table de chêne, J'attache mou esprit, comme avec une chaîne, A ces livres usés du regard qui les lit,

Où le jour de ma lampe ea m'colairant pâlit.

Comme un espi'it du doute et de la solitude,

J'enivre ma raison de science et d'étude :

Tantôt, dans ces débris que l'histoire a laissés

Comme des siècles morts les pas presque effacés,

Je cherche à retrouver les traces d'une route.

Ce vain fil qui se brise entre les mains du doute.

Ce long dessein de Dieu qui mène les humains.

Fait de leurs monuments la fange des chemins.

Dissipe leur empire et leur foi comme un rêve.

Sur leur propre monceau de débris les élève,

Et du dogme et du temps qui ne croit plus finir

Ne fait qu'un marchepied pour l'obscur avenir.

Mais ce fil dans mes mains se brouille, à chaque haleine,

Dans l'énigme de Dieu dont chaque page est pleine ;

Des choses, des esprits l'éternel mouvement

ÎV'est pour nous que poussière et qu'éblouissement :

Le mystère du temps dans l'ombre se consomme;

Le regard infini n'est pas dans l'œil de l'homme,

Et devant Dieu, caché dans sa fatalité,

Notre seule science est notre humilité !

Tantôt, las de sonder ces obscures merveilles, Je livre aux bardes saints mon âme et mes oreilles ; J'écoute avec le cœur ces chœurs mélodieux Qui, se brisant à terre en retombant des cieux. En soupirs immortels sur la harpe éclatèrent. Et pour diviniser leurs plaintes les chantèrent. Oh ! de l'humanité ces hommes sont la voix : Les mots harmonieux s'ordonnent à leur choix

Comme au signe de Dieu s'ordonnent ses ouvrages, Et vibrent en musique ou brillent en images ; Leurs vers ont des échos cachés dans notre cœur; Ils versent aux soucis cette molle langueur, Cet opium divin que, dans sa soif d'extase. Le rêveur Orient puise en vain dans son vase : Mais eux, l'ange des vers leur apporte aux autels, Pour s'enivrer de Dieu, des rêves immortels! Ils versent goutte à goutte en mon âme attendrie. Comme un sommeil du ciel, leur tendre rêverie; Mon songe, enfant des leurs, les suit; et quelquefois. Comme une voix qui chante entraîne une autre voix, Ma lèvre, s'abreuvant aux flots de leurs ivresses, Se surprend à chanter avec eux ses tristesses.

Plus souvent, desséché par mon affliction, Je trempe un peu ma lèvre à \' Imitation, Livre obscur et sans nom, humble vase dai'gilc. Mais rempli jusqu'au bord des sucs de rÉvaiigile, Oîi la sagesse humaine et divine, à longs flots. Dans le cœur altéré coulent en peu de mots : Où chaque âme, à sa soif, vient, se peijche et s abiciivo Des gouttes de sueur du Christ à son épreuve ; Trouve, selon le temps, ou la peine ou l'effort, Le lait de la mamelle ou le pain fort du fort, Et, sous la croix où l'homme ingrat le .crucifie. Dans les larmes du Christ boit sa philosophie!...

Ainsi lisant, priant, écrivant tour à tour,

Tajitôt le cœur tï'op plein et débordant d'amour,

SIXIEME EPOQUE aoi

Tantôt frappant mon sein sans que l'onde en jaillisse,

IVe trouvant quune lie au fond de tout calice ;

Puis regardant fumer ma lampe qui pâlit ;

Puis tombant à genoux sur les bords de mon lit,

Mouillant de pleurs mes draps qu'entre mes dents je froisse

En sanglots étoulTés comprimant mon angoisse;

Puis, quand du coup au cœur tout le sang a coule,

Relevant vers la croix un regard consolé,

Ouvrant mes deux volets pour respirer à l'aise

Les brises de la nuit dont la fraîcheur m'apaise,

Le front pâle et terni d'une moite sueur,

Dans mes veilles sans fin je ressemble, ô ma sœur,

A ce Faust enivré des philtres de l'école.

De la science humaine éblouissant symbole, ■

Quand, dans sa sorabi'e tour, parmi ses instruments,

On l'entendait causer avec les éléments.

Et qu'au lever du jour, dans son laboratoire.

On ne retrouvait plus qu'un peu de cendre noire.

Hélas ! si ce n'était la grâce du Seigneur,

Que retrouverait-on le matin dans mon cœur ?

Oui, c'est Faust, ô ma sœur, mais dans ces nuits étj anges

Au lieu d'esprits impurs, consolé par les anges !

Oui, c'est Faust, ô ma sœur, mais Faust avec un Dieu!

Que de choses encor! La cloche sonne, adieu.

(Un graod nombre de pages manquaient ici au manuscrit.)

Du village de sa naissance, 3 juillet 1800.

Pressentiments secrets, malheur senti d'avance,

Ombre des mauvais jours qui souvent les devance..

Instincts qui de ma mère annonciez le trépas.

Je vous croyais trop peu : vous ne me trompiez pasl

Dans quel état, û ciel! mes j'eux l'ont retrouvée!

Hélas! par ma présence un moment soulevée,

La vie, en concentrant trop d'amour dans son cœur,

Semble avoir décimé les jours de sa langueur ;

De jeunesse et d'amour cette âme encore si pleine

Tarit sous chaque aurore et tremble à chaque haleine j

Elle ne compte plus c{ue soleil à soleil ;

Et lorsque nous baisons ce front pâle au réveil.

Je ne puis de longtemps en détacher ma lèvre,

Car je sens qu'il m'échappe et que la mort me sèvre,

Que le dernier anneau du coeur va se briser.

Et ne tient plus peut-être, hélas! qu'à ce baiser!...

Elle a voulu revoir ce ciel de son enfance, Revenir et mourir au lieu de sa naissance.

Paiùs était jjour elle un séjoui' étranger,

Son exil à ses yeux n'avait fait que changer :

Cette ville banale était pour elle amère.

Ah ! la seule patrie est, pour 1 œil d'une mère,

Aux lieux où lui sourit, où l'aima son époux.

Où son doux premier-né grandit sur ses genoux.

Où ces anges gardiens du printemps de la femme

Laissèrent en partant leur rayon dans son âme!

Que ce séjour pourtant a d'angoisse à ses yeux ! Revenir étrangère aux champs de ses aïeux, Pau\Te et nue au village où son humble opulence Des détresses du pauvre était la providence! De ceux qu'on reconnaît voir les yeux se baisser, D'autres se détourner de peur de vous" blesser, D'autres, nouveaux venus, en secouant leurs têtes, D un air indifférent demander qui vous êtes! Louer une chaumière en un coin du hameau. Pour respirer un peu de l'air de son berceau; Jeter un œil furtif, de là, sur la demeure Où l'on naquit, sur l'herbe ou l'arbre qui vous pleure; Craindre qu'on vous impute à crime ce coup d'œil ; Se détourner, de peur d'en rencontrer le seuil; Et n'avoir pour jardin, pour abri, pour ombrage, Que la ronce qui traîne aux sentiers du village, Ou l'arbre sépulcral, le séculaire ormeau. Dont l'ombre que l'on fuit n'appartient qu'au tombeau, Et qui voit tous les soirs, au cercueil de famille, S asseoir un fils avec une mère et sa fille :

Voilà pourtant sa vie et la nôtre en ce lieu.

Oh! courage, ô mon cœur! la patrie est en Dieu!

Même lieu, i8 juillet 1800.

Qu'après avoir pleuré, comme morte, la femme A qui, jeune, on donna les prémices de l'âme, Des bords lointains du monde à son toit revenu. On la trouve vivante aux bras d'un inconnu • Kntre l'étonnement, la douleur et la joie, l.e cœur plein et serré dans ses larmes se noie, S'interroge soi-même, et frémit de savoir Lequel est plus affreux de perdre ou de revoir. Ainsi, cette maison que j'avais tant pleurée, Qne je me figurais des flammes dévorée. Elle est encor debout... mais pour nous repousser! Ce seuil qui fut à nous, nous n'osons le passer; Et mon cœur déchiré, que ce souvenir tue, Ne sait s'il l'aime mieux intacte qu'abattue!

Même lien, 9.0 juillet.

Hier, fatale idée! elle conçut l'envie De revoir pas à pas la scène de sa vie, La maison, le jardin, et de tout parcourir. D'y revivre un moment, fallût-il en mourir! Ma sœur et moi, cédant à tout par complaisance. Du nouveau possesseur épiâmes l'absence.

2o6 JOCELYN

Et, profitant de l'heure, appuyée à nos bras. Jusqu'au seuil de l'enclos nous traînâmes ses pas. Le concierge, attendri par ces deux voix de femmes. Ouvrit furtivement la porte, et nous entrâmes. Soit confiance en nous, ou soit cette pudeur Qu'ainsi que l'innocence inspire le malheiu". Cet homme, retournant à ses travaux champêtres, Du jardin, du logis, sembla nous laisser maîtres. Oh ! que son sentiment soit béni dans son cœur ! Ma mère, dont la joue avait repris couleur. Ma mère, dont la force, un moment ranimée, Empruntait de la vie à cette terre aimée. Parcourant du regard et le ciel et les lieux, Voyait tout son passé remonter sous ses yeux; Le nuage des pleurs qui flottaient sur sa vue Laissait à chaque aspect percer son âme émue. Elle nous entraînait piu*tout d'un pas rêveur, Montrait du doigt de loin chaque arbre, chaque fleur ; Voulait s'en approcher, les toucher, reconnaître S ils ne frémiraient pas sous l'œil qui les vit naître. Voir de combien de mains avaient grandi leurs troncs. Les comparer de l'œil comme alors à nos fronts, En froisser une feuille, en cueillir une branche ; Appeler par son nom chaque colombe blanche. Qui, partant de nos pieds pour voler sur les toits, Rappelait à son cœur nos ramiers d'autrefois; Ecouter si le vent dans l'herbe ou la verdure. L'onde dans la rigole, avaient même murmure ; Eprouver si le mur de la chère maison Renvoyait aussi tiède au soleil son rayon ^

Ou si l'ombre du toit, sur son vert seuil de mousse, Au penchant du soleil s'allongeait aussi douce. C'était à chaque chose une exclamation, Un soupir, puis un mot de résignation, Puis de son bras au nôtre une étreinte plus vive, Qui trahissait l'élan d'une ûrae convulsive. Enfin de la demeure ouverte, d'un coup d'œil Et d'un élan rapide elle franchit le seuil ; Elle nous entraîna d'un pas involontaire Dans toute la maison, comme en un sanctuaire Qu'elle semblait fouler avec recueillement, N'osant ni respirer, ni faire un mouvement, Comme si du passé l'image tendre et sainte Devait au moindre bruit s'enfuir de cette enceinte.

Dans notre toit d'enfant presque rien de changé;

Le temps, si lent pour nous, n'avait rien dérangé :

C'était toujours la salle ouvrant sur la pelouse,

Le réduit qu'obscurcit la liane-jalouse.

La chambre maternelle où nous vînmes au jour.

Celle de notre père, à côté, sur la cour.

Ces meubles familiers qui de cette humble vie.

Sous notre premier toit, semblent faire partie.

Que l'on a toujours vus, connus, aimés, touchés;

Cette première couche où Dieu, nous a couchés,

Cette table où servait la mère de famille.

Cette chaise où la sœur, travaillant à l'aiguille

Auprès de la fenêtre en cet enfoncement,

Sous ses cheveux épars penchait son front charmant;

Sur les murs décrépits ces deux vieilles gravures

2o« TOCELYN

Dont les regards étaient toujours sur nos figures ; Et, près du vieux divan que la fleur nuançait, L'estrade où de son pied ma mère nous berçait. Tout était encor là, tout à la même place ; Chacun de nos berceaux avait encor sa trace ; Chacun de nous touchait son meuble favori. Et, comme s'il avait compris, jetait un cri.

Mais ma mère, entrouvrant la chambre paternelle

Et nous poussant du geste : « A genoux! nous dit-elle,

Kiifants, voilà le lit où votre père est mort! »

Puis tombant elle-même à genoux sur le bord.

Et des mains embrassant le pilier de la couche,

(^omme nous en pleurant elle y colla sa bouche ;

Ses larmes sur le bois ruisselaient à grands flots,

Kt la chambre un moment fut pleine de sanglots...

Mais des pieds de chevaux dans la cour résonnèrent.

Le marteau retentit et les cloches sonnèrent.

A ce bruit tout à coup reprenant nos esprits.

Et comme des voleurs craignant d'être surpris.

Emportant dans mes bras ma mère évanouie,

Dont cette émotion venait d'user la vie.

Dérobés aux regards par le mur de jasmin,

.Fe regagnai tremblant la porte du chemin.

Soutenant sur mon cœur ma mère à demi morte ;

Et, dans le moment même où la secrète porte

Se fermait doucement sous la main de ma sœur,

J entendis les enfants du nouveau possesseur,

Sortant de la maison en joyeuse volée,

Courir de haie en haie et d allée en allée,

Et leurs cris de Ixinlieur monter et retentir Sur les pas de la mort qui venait d'en sortir.

Même jour, le soir.

O vraie et lament;;i)le image de la vie!

La joie entre par où la douleur est sortie ;

Le bonheur prend le lit d'oîi fuit le désespoir;

A ce qui naît le jour Dieu fait place le soir.

La coupe de la vie a toujours même dose ;

Mais une main la prend quand l'autre la dépose.

Hélas ! et si notre œil pouvait parfois sonder

Ces coupes de bonheur qui semblent débbrdfer.

Ne trouverions-nous pas que chaque joie htunaine

Des cendres et des pleurs d'un autre est toujours pleine ?

21 juillet 1800.

C'en est donc fait ! ma mère... Ah ! ce dernier effort De sa vie expirante a brisé le ressort ! O nuit de l'agonie et de la délivrance, Ecris-toi dans mon Cime en larmes d'espérance!

Je veillais, en priant, seul, au bord de son lit. L'étoile du matin parut; elle me dit : « Courage, mon enfant! Je sens que je vous quitte; De ses derniers élans mon cœur pour vous palpité ; Avant que cette étoile ait pâli dans le jour,

Je vous embrasserai de l'éternel séjour!

Oh! réjouissez-vous, les vrais jours vont m'éclore.

Pourtant sur cette terre erabrassons-nous encore :

Va réveiller ta sœur!... Non, je te le défend.

Ecoute : dans son sein elle porte un enfant;

cette heure d'agonie est à voir trop cruelle :

Il faut la lui sauver pour son fruit et pour elle ;

Il faut laisser ce voile entre elle et le trépas ;

Et mon dernier baiser, tu le lui donneras !

Tu sais quels saints devoirs ce grand moment réclame

Accomplis-les, mon fils, je te livre mon âme!

Va, tu n'es plus pour moi que le prêtre de Dieu. »

Oh ! béni soit Celui qui du suprême adieu

M'adoucit à ce point l'heure toujours amère,

Et fait ouvrir le ciel par le fils à la mère!

Vous en fûtes témoins, anges du Dieu vivant! Ah! si mon faible cœur se révolta souvent. Si, trouvant le joug lourd et le devoir austère, Je traînai comme vui poids mon sacré caractère, De tout ce qu'ici-bas j'avais sacrifié, Ah! par ce seul moment je me sentis payé. Puisque Dieu permettait que par ce sacrifice Cette mort pour ma mère adoucît son calice.

J'allumai ces flambeaux de la dernière nuit. Double image du jour qui commence et qui fuit ; Dans le vase caché de l'humble Eucharistie Des mourants, à sa voix, j'allai puiser l'hostie, Et, penché sur son front, de ma tremblante main,

Tout naouillé do mes pleurs, je lui rompis le pain. La splendeur do sa foi rayonnait dans la chambre; ' Du chrême des mourants je touchai chaque membre. Ce front où mes baisers voulaient suivre mes doigts. Ces flancs qui sur son cœur m'avaient couvé neuf mois, Ces bras qui, m'entourant, tout petit, de tendresse, M'avaient fait tant de fois un berceau de caresse, Ces pieds qui les premiers frayèrent mon chemin. Dont toute trace allait disparaître demain! Absorbée et présente à chaque grand symbole, Quand tout fut accompli, reprenant la parole : « Jocelyn, me dit-elle, encore, encore un don! — Et lequel, ô ma mère ? — O mon fils, ton pardon Non le pardon de Dieu, qui sur moi surabonde, Mais le pardon du fils que je laisse en ce monde! De ton amour pour nous pauvre jeune martyr. Une mère jamais n'aurait dû consentir A te laisser tenter ton dévouement sublime. Ta vie est un désert, ton cœur est un abîme Que tu ne peux combler qu'à force de vertu; C'est moi qui l'ai creusé; dis, me pardonnes-tu.? » Je collai sur ses mains mes lèvres en silence. « Oh ! que ma douce mort te soit ta récompense ! Je t'ai fermé le monde, et c'est toi dont la main Du ciel ouvert par toi m'aplanit le chemin ! Je vais t'y préparer, dit-elle, une demeure Plus durable, à mon tour, ô mon fils, et meilleure; Ici le cœur tarit, les longs bonheurs sont courts ; Ton âme a sa patrie où l'on aime toujours! » Puis sentant que la mort affaissait ses paupières .

« Récite-moi, mon fils, ces divines prières

Qui de l'âme fidèle accompagnent l'essor,

Afin qu'en expirant elle bénisse encor. »

J'obéis: sous mes pleurs, je lui lus, dans ses Heures,

La tristesse de l'âme à ses dernières heures :

Ses lèvres, dont l'accent paraissait s'assoupir.

Murmuraient les répons de ce pieux soupir,

Comme l'écho lointain d'une voix affaiblie

Qui s'éloigne, et déjà répond de l'autre vie.

Tout à coup au refrain je ne l'entendis plus :

Elle achevait au ciel les chants interrompus!

Le livre s'échappa de mes mains, qui s'ouvrirent.

Et l'hymne de la mort.... mes sanglots le finirent.

\" août 1800, la nuit, au cimetière, 7>rès du tombeau de sa mère.

0 nuit ! oh 1 couvre-moi de ta noire épaisseur ;

Demain quoi! c'est demain que j'emmène ma sœur'.

Demain j'aurai quitté pour jamais cette terre. Ce sépulcre où mon Ame entre auprès de ma mère! Ah! sur ce lit d'argile oix sa dépouille dort, iS'ayant entre elle et moi que ce rideau de mort. Cette couche de cendre, hélas! si peu profonde. Qu'un cœur soulèverait, et qui sépare un monde. Nuit qui deviens mon jour, laisse-moi me coucher Près du sol remué d'hier, et le toucher; M'enivrer de tristesse ainsi que d'une joie. Écouter ce qu'au cœur de lù-t»as Dieu m'envoie,

SEPTIÈME ÉPOQUE :ii3

Et, la bouche collée au sol mystérieux,

Le pétrir de raes mains, l'arroser de mes yeuv!...

Béni sois-tu, mou cœur, et toi, ma foi diviue,

De me parler si haut, si fort dans la poitrine !

En ce moment où l'œil ne voit que le trépas,

Que serais-je, grand Dieu, si vous ne parliez pas?

Si de mon seul instinct l'infaillible espérance

IVe me répondait pas que tout n'est qu'apparence.

Qu'un peu d'argile ici sur l'argile jeté

N'ensevelit pas l'âme et l'immortalité?

Que la vie, un moment détournée en sa course.

Ne s'anéantit pas en montant à sa source,

Ainsi que le rayon qui s'enfuit de nos yeux

Ne s'éteint pas là-haut en remontant aux cieux?

Non! tu vis, tu m'entends, tu me réponds, tu m'aimes;

Nos places ont changé, nos rapports sont les mêmes.

Ame qui fus ma mèi'e, oh! parle! parle-moi!

INIa conversation est au ciel avec toi.

Seulement ici-bas, séparés par l'absence.

Nos cœurs qui se cherchaient souffraient de la distance;

Tu m'entends maintenant de partout ; ton regard

Ne connaît plus ni lieu, ni retour, ni départ;

Ton amour ne tient plus dans ce doux cœur de femme,

Mais comme une atmosphère enveloppe mon âme!...

Aussi sur ce gazon mouillé de mes regrets

Si je viens dans la nuit te pleurer de plus près,

Ce n'est pas que mon cœur rêve que cette cendre

Se réchauffe à mon souffle et puisse mieux m'entendre

Non, c'est l'aveugle instinct de la tendre douleur

Qui mène à notre insu les pieds où va le cœur,

Et, dans l'illusion que le regret embrasse.

Nous fait chercher encor le pas où fut la trace.

Oh! coulez! oh! coulez! mon cœur, épanche-toi! O terre, bois mes pleurs! ces pleurs, c'est encor moi! O sol de mon berceau, que ne puis-je te rendre Ce corps pétri de toi ! que ne puis-je répandre Toute ma vie en eau de mes yeux épuisés, Restituer ccs pleurs où je les ai puisés, . Comme le filet d'eau qui, lassé de sa course. Tarit et rentre en terre à deux pas de sa source!

Mère, sous ton regard de tendresse interdit. Non, tu ne savais pas, je ne t'ai jamais dit, Je ne me suis jamais dit peut-être à moi-même (C'est quand on a perdu qu'on sait comment on aime). Non, je ne savais pas, je ne dirai jamais De quelle âme de fils, ô mère, je t'aimais!

SEPTIÈME lîPOQUE 2i5

L'aimer! Mais pour l'aimer étais-je un autre qu'elle?

N'étais-je pas nourri du suc de sa mamelle,

Éclos de son amour, réchauffé dans son flanc,

La moelle de ses os, le plus pur de son sang?

L'air qu'elle respirait dans sa chaste poitrine

Ne fut-il pas neuf mois celui de ma narine ?

De son cœur près du mien le moindre battement

Ne m'inspirait-il pas le même sentiment ?

Mon corps n'était-il pas tout son corps, et mon âme

Un foyer emprunté qu'allume une autre flamme ?

De cette âme du ciel chaque vibration.

En me communiquant la même impulsion.

N'imprimait-elle pas à ma jeune pensée

La même impression en moi recommencée,

Comme un son dans les sons imprime un même accord.

Ou comme un flot du flot reçoit le pli du bord ?

Cette pensée, ainsi de la sienne venue,

Est-ce une âme qui naît ? une qui continue ?

Et plus tard, quand, bercé, grandi sur tes genoux, Mon oreille s'ouvrait à tes accents si doux, Que du monde et du ciel l'obscure intelligence A travers ton sourire éclairait mon enfance, Que tes saintes leçons façonnaient ma raison, Que le bord de ta robe était mon horizon, Et que toute mon âme, attentive à la tienne. N'était que la lueur d'une autre dans la mienne,

2i6 JOCÇLYN

O mère, qui pouvait démêler d'un regard

Cette existence à deux, faire à chacun sa part,

Distinguer toi de moi dans cette âme commune,

Restituer ei\ de«x ce qui sentait en une.

Dans nos doubles clartés voir laquelle avait lui,

Et, sans mentir au ciel, dire : « C'est elle ou lui? »

Aussi qu'étais-je ici que ta vivante image?

Ton œil semblait avoir façonné mon visage;

Jeune, dans la maison on ne distinguait pas

Le timbre de nos voix ni le. bruit de nos pas;

Par le frémissement de chaque même idée

Dans le même moment notre âme était ridée ;

Le même sentiment battait dans nos deux cœurs ;

Si tu devais pleurer, mes yeux roulaient des pleurs ;

S'il passait sur mon front quelque fraîche pensée.

D'un sourire avant moi ta lèvre était plissée :

Un en deux, toi le tronc, moi le tendre rameau.

Toi la voix, moi le son, toi la source et moi l'eau!

Union si profonde et si forte des âmes.

Que Dieu seul peut de l'œil en démêler les trames,

Que lui seul peut savoir, en sondant nos deux cœurs,

Si c'est toi qui survis ou si c'est moi qui meurs i

Meurs? oh non, car je crois! Meurs? oh uon, car tu vis!

Ma mère, dans ta mort je suis encor ton fils !

Dans l'éternel bonheur où hi vertu t appelle,

Un ciel remplirait-il une âme maternelle?

Non! si Dieu lui donnait le ciel sans son enfant,

Son cœur demanderait son fils ou le néant.

Oh ! je crois au néant plutôt qu'à ton aijsencc !

Sur la loi de mon cœur je marche en ta présence.

Je sens ce cœur brûlant sous ta main s apaiser;

Mon front baissé frémit comme sous ton baiser.

Ah ! de tout ce qui s'aime et de tout ce qui prie

La présence est en Dieu : car Dieu, c'est leur patrie!

Paris, i6 septembre 1800.

J'ai ramené roa sœur aux bras de son époux.

Que ce retour fat triste, et pourtant qu'il fut doux !

Comme ces beaux enfants, sur ces genoux de femme,

Des larmes au bonheur faisaient flotter cette âme'

Sous la morne couleur de sa robe de deuil.

Que de joie en son sein, d'amour dans son coup d'œil!

Dans le cœur de la mère, hélas! la vie est double :

Quand son passé se ferme et son couchant se trouble.

Elle voit l'avenir, plein de jour et d'espoir,

Du front de ses enfants rayonner sur son soir ;

Son âme, pour aimer, sur eux se multiplie.

Chaste amour, dans ta coupe il n'est donc point de lie !

Paris, 20 septembre 1800.

Avant de retourner à mon nid pour toujours. Ils veulent me garder avec eux quelques jours, Pour que ma pauvre sœur par degrés s'accoutume

Aux séparations; et puis, je le présume, Pour qu'avant de rentrer dans mon obscur réduit Mon oreille du monde ait entendu le bruit. Comme au pied de la dune on monte sur la crête, Pour écouter la vague et nour voir 'a tempête.

Oh ! que le bruit humain a troublé mes esprits ! Quel ouragan de l'âme il souffle dans Paris! Comme on entend de loin sa grande voix qui gronde, Pleine des mille voix du peuple qui l'inonde. Semblable à l'Océan qui fait enfler ses flots, Monter et retomber en lugubres sanglots ! Oh! que ces grandes voix des grandes capitales Ont de cris douloureux et de clameurs fatales, D'angoisses, de terreurs et de convulsions ! On croit y distinguer l'accent des passions, Qui, soufflant de l'enfer sur ce million d'âmes, Entrechoquent entre eux ces hommes et ces femmes, Font monter leur clameur dans le ciel comme un flux, Ne forment qu'un seul cri de mille cris confus, Ou qu'on entend le bruit des tempes de la terre Que la fièvre à grands coups fait battre dans l'artère. Quel poids pèse sur l'àrae en entrant dans ces murs. En voyant circuler dans ces canaux impurs Ces torrents animés et cette vague humaine Qu'un courant invisible en sens contraire entraîne, Qui sur son propre lit flotte éternellement, Et dont sans voir le but on voit le mouvement! Quel orageux néant, quelle mer de tristesse, Chaque fois que j'y rentre, en me glaçant m'oppresse!

HUITIÈME ÉPOQUE ait

Il semble que ce peuple où je vais ondoyer Dans ces gouffres saus fond du flot va me noVer; Que le regard de Dieli lue perd dans cette foule; Que je porte à moi seul le poids de cette houle ; Que son immense ennui, son agitation. M'entraînent faible et seul dans son attraction; Que de ces passions la Kèvre sympathique. En coudoyant ce peuple, à moi se communique ; Que son âme travaille et souffle dans mon sein; Que j'ai soif de sa soif, que j'ai faim de sa faim; Que ma robe en passant se salit à ses crimes ; Et que, tourbillonnant dans ses mouvants abîmes. Je ne suis pas pour lui plus qu'une goutte d'eau Qui ne fait ni hausser ni baisser son niveau. Un jet de son écume, un morceau de sa vase. Une algue de ses bords qu'il souille et qu'il écrase; Et que, si je venais à tomber sous ses pas, Cette foule à mes cris ne s'arrêterait pas, Mais, comme une machine à son but élancée, Passerait sur mon corps saus même une pensée!...

Et puis, faut-il le dire? il est ici pour moi -Un éternel sujet de tristesse et d'effroi. Je me surprends sans cesse à penser, à me dire. Tout tremblant : « C'est ici que Laurence respire; C'est ce bruit qu'elle entend, c'est ce ciel qu'elle voit, Ce pavé qui la porte, et cette eau qu'elle boit; C'est dans cet océan, dans ce désert immonde, Que cette perle pure est enfouie au monde. » Quand je lève mes yeux vers ces brillants séiours

Dont les flambeaux le soir ressuscitent les jours

Je me dis, en voyant une ombre à la fenêtre :

« Cette ombre que je vois, c'est la sienne peut-être! ■>■

Chaque char en roulant me semble l'emporter.

Ce coude que le mien le soir vient de heurter,

La trace de ce pied, la robe que je froisse.

Qui sait si ce n'est pas... ? Une poignante angoisse

De chaque aspect pour moi sort et vient m'assaillir;

J'entends des sons de voix qui me font tressaillir;

J'entends des noms qui font rougir jusqu'à mon âme;

Je frémis de lever les yeux sur une femme ;

Je tremble qu'à son front, rencontré par hasard,

Mon cœur ne meure en moi, foudroyé d'un regard.

Puis je rentre, l'esprit courbé de lassitude,

Mais poursuivi des cris de cette multitude,

Trouvant l'isolement, mais jamais le repos.

Le cœur amer et vide, et plein de mille échos;

Le bruit assourdissant de l'humaine tempête

Monte, gronde sans cesse, et m'enivre la tête ;

Et seul, sans qu'il me tombe une goutte de foi.

J'entends à peine, hélas î mon cœur qui prie en moi.

Oh! nuit de ma montagne, heure où tout fait silence

Sous le ciel et dans moi ; lune qui se balance

Sur les cimes d'argent du pâle peuplier,

Que l'haleine du lac à peine fait plier;

Blanches lueurs du ciel sur l'herbe répandues,

Comme du iin lavé les toiles étendues ;

Des brises ou de l'eau furtif bruissement;

Des chiens par intervalle un lointain aboiement;

HUITIÈME ÉPOQUE aîB

Le chant du rossignol par notes sur des cimes; Silence dans mon âme, ou quelques bruits intimes Qu'un calme universel vient bientôt assoupir, Et qu'un retour vers Dieu change en pieux soupir? O jours d'un saint labeur ! douces nuits de Valneige ! Oh! que le temps me dure! Oh! quand vous reverrai-je ?.

PiH'is, 21 septembre 1800.

Quel spectacle. Seigneur, vous donnez à vos anges. Dans ces grands chocs d'idée et ces luttes étranges! Sur ce peuple qui peut savoir votre dessein ? Vous avez mis, grand Dieu, deux âmes dans son sein L'une, d'un vague instinct vers l'inconnu guidée. Sonde la mer du doute et découvre l'idée. Lui donne, en pétrissant le verbe dans sa main, I>a forme qui la rend palpable au sens humain, La tire comme l'or de sa mine profonde. Et la frappe en monnaie à l'usage du monde; L'autre, âme de soldat, toujours ferme et debout, (^omme un volcan divin dans sa poitrine bout. Aspire aux quatre vents le souffle de la guerre, Et pour champ de bataille a pris toute la terre ; Et, par cette âme double à la fois agissant, Il sert Dieu de son cœur et l'homme de son sang! Semblable de nos jours au peuple de Moïse, Qu'en deux parts au combat le prophète divise, L'une dans le vallon mourant pour Israël. L'autre sur les hauteurs levant les mains au ciel!...

Pour lancer tous ses Ris à sa lutte iitégale,

Paris semble des camps la grande Capitale;

On voit par chaque porte entrer ses batai41ons,

Renaissante moisson dé ses f^anglants silloiis,

Qui, pour combler aux camps les lignes décimées,

Ressortent en chantant vei-s les quatorze armées ;

On ne voit qu'étendards par le plomb déchirés

Entraînant des soldats sous leurs lambeaux sacrés ;

On n'entend retentir que le canon sonore

Dont des boulets vomis la gueule est pleine encore ;

Et la ville ne voit briller à son réveil

Que d épaisses forêts de fusiFs au soleil.

Et comme cette foule est prodigue de vie!

Et comme tout à coup, au grilnd homme asservie,

Elle, qui ne pouvait subir un joug plus doux.

Du tyran de sit gloire embrasse les genoux.

Sous son geste nerveux d'elle-même s'incline.

Accepte sans effort sa rude discipline.

Et semble, en se pliailt à son poignet d'airain,

Le cou de son cheval ou le gant de sa main !

Ah ! c'est qu'aussi le peuple A Cet iilstlhct rapide

Qui le fait s'élancer sur les pas de son guide;

C'est que dans le péril la faible humanité .

De Dieu rtiême a reçu l'instinct dé l'Utllté,

Et que, pour ériger en grand peuple une foule.

Le bronze extravasé doit couler dans le moule.

Où les pousse pourtant ce vague entraînement? Pourquoi vont-ils combattre et mourir si gaiement ? Leur esprit ne sait paS, leur ihstitlbt sait d'àvHftcè

HUITIÈME EPOQUE 2a

Ils vont, comme uu boulet, où la force les lance,

Ébranler le présent, démolir le passé,

Effacer sous ton doigt quelque empire effacé,

Faire place sur terre à quelque destinée

Invisible pour nous, mais pour toi déjà née.

Et que tu vois déjà splendide, où nos esprits

N'aperçoivent encor que poussière et débris!

Ainsi, Seigneur, tu fais d'un peuple sur la terre

L'outil mvstérieux de quelque grand mystère;

Sans connaître jamais ses plans sur l'univers,

A la trame des temps travaillant à l'envers.

Les nations, de l'œil à leur insu guidées,

Sont dans la main de Dieu les instruments d idées;

Et riiomme, qui ne voit que poussière et que sang.

Et qui croit Dieu bien loin, se trompe en maudissant;

Il ne sait pas, captif dans sa courte pensée.

Que d'une œuvre finie une autre est commencée,

Et qu'afin que l'épi divin puisse y germer.

On laboure la terre avant de la semer.

Oh! que nos jugements sont courts, et feraient rire Dans le livre de Dieu celui qui saurait lire! Que nous comprenons peu les dénoùments du sort ! Et que souvent la vie est prise pour la mortl

La caravane humaine un jour était campée Dans des forêts bordant une rive escarpée, Et, ne pouvant pousser sa route plus avant, Les chênes l'abritaient du soleil et du vent ; Les tentes, aux rameaux enlaçant leurs cordages, I. ï5

2a6 iOCELYN

Formaient autour {[es troncs des cités, des viHages,

Et les hoinnies, épars sur des gazons épais,

Mangeaient leur pain ;i l'ombre et conversaient eu paix.

Tout à coup, comme atteints d'une rage insensée,

Ces hommes, se levant à la même pensée.

Portent la hache au tronc, font crouler à leurs pieds

Ces dômes où les nids s'étaient multipliés; .

Et les brutes des bois, sortant de leurs repaires.

Et les oiseaux, fuyant les cimes séculaires,

Contemplaient la ruine avec un œil d'horreur.

Ne comprenaient pas l'œuvre, et maudissaient du cœur

Cette race stupide acharnée à sa perte,

Qui détruit jusqu'au ciel l'ombre qui l'a couverte.

Or, pendant qu'en leur nuit les brutes des forêts

Avaient pitié de l'homme et séchaient de regrets,

L'homme, continuant son ravage sublime.

Avait jeté les troncs en arche sur l'abîme ;

Sur l'arbre de ses bords gisant et renversé,

Le fleuve était partout couvert et traversé.

Et, poursuivant en paix son éternel voyage.

Lu caravane avait conquis l'autre rivage.

C'est ainsi que le temps, par Dieu même conduit, Passe pour avancer sur ce qu'il a détruit. Esprit saint! conduis-les, comme un autre Moïse, Par des chemins de paix à la terre promise! ! !..,

ilLllTIKiME EJ'OnUE ^27

Paris, 21 septfinhic i8oo, le soir.

Quelle fièvre! Oh! chassez liuiage cjui me tue!

Est-ce un songe ? est-ce une ombre ? est-ce elle quej ai vue ?

Ah ! c'est elle ! n mon cœur, tu ne peux t'y tromper ;

Nulle autre d'un tel coup ne pouvait te frapper.

La revoir!... mais montrée au doigt, mais avilie!

Oh ! dans ma coupe encore il manquait cette lie !

Hier jetais allé le soir dans un saint lieu.

Pour entendre prêcher la parole de Dieu

Par un vieillard du temple, échappé du martyre,

Dont la voix sur ce peuple a reconquis 1 empire.

La foule remplissait le portique et les murs.

Caché dans l'ombre, au pied d'un des piliers ol>scurs

Oîi les cierges du chœur, qui brûlaient par centaines,

Jetaient obliquement leurs lueurs incertaines,

J'attendais que le flot du peuple débordé.

Tribunes, stalles, nef, chœur, eût tout inondé.

Et le front daus mes mains, a})puyé sur la pierre.

J'entendais sans les voir les pas rouler derrière.

Et tout autour de moi les groupes curieux

Qui causaient à voix basse en promenant leurs yeux.

Tout à coup s'éle^^a comme un murmure immense

D'épis sur les sillons, quand la brise y commence;

J'entendis frôler l'air; d'un plumage mouvant

Sur ma brûlante peau mon front sentit le vent.

Les rangs pressés s'ouvraient d'eux-mêmes, faisaient place,

Et puis se refermaient soudain sur une trace.

Ce n'était que rumeur et qu'exclamation

D'étonnement, d'ivresse et d'admiration.

Un instinct machinal me fit tourner la tête

Pour voir 1 objet charmant de la foule distraite ;

Mais il n'était plus temps : la femme avait passé,

Son sillon dans l'église était presque effacé.

Je ne vis qu'une taille et des épaules nues,

Où flottaient sous des fleurs des tresses répandues,

Et qu'un sourire errant et l'amoureux regard

Annonçaient, devançaient, suivaient de toute part.

« C'est bien elle, disait un jeune homme; oh! c'est elle!

Ce ciel dont on nous berce en a-t-il d'aussi belle ?

Non, jamais ces pavés n'ont frémi sous les pas

D'anges aussi divins que l'ange d'ici-bas.

— Elle! lui répondait son voisin; c'est son ombre Peut-être : car du temple elle craint jusqu'à l'ombre, Et jamais ses beaux pieds, d'adorateurs suivis,

IV ont foulé pour prier la poudre des parvis. C'est là son seul défaut, hélas! la tendre femme! On dit qu'au désespoir elle a vendu son âme; On ne la vit jamais s'approcher du saint lieu : Elle fait croire au ciel, et ne croit pas à Dieu!

— C'est elle cependant. Tiens, en veux-tu la preuve? Regarde sa ceinture et son collier de veuve.

Vois celui qui la mène. — Eh bien ! — Eh bien, c'est lui. Lui, le martyr d'hier et l'élu d aujourd'hui.

Qu'il se hâte au bonheur! car demain Quel dommage

Qu'une beauté si pure, ôDieu! soit..si volage! Ou plutôt quel bonheur qu'elle fasse courir

La coupe où chacun veut s'enivrer et mourir!

— Mais au sermon, mon cher, que viendrait-elle faire?

— Elle y vient comme nous, ma foi, pour se distraire. Pour entendre des mots saintement cadencés.

Ou sur l'orgue des airs qu'elle n'a pas dansés; Car on dit que, depuis sa première aventure. De l'orgue dans ses nuits elle aime le murmure, Sans doute en souvenir du beau mugissement Qu'elle entendait si haut chez son premier amant, ïu sais?... » Mais l'orateur, se levant de la chaire. Murmura sourdement son texte et les fit taire; Il parla du bonheur de mourir pour la foi, Des martyrs immolés pour l'Eglise et le roi. Et, sur leurs orphelins évoquant leur mémoire. Toucha jusqu'aux sanglots son immense auditoire. Des larmes de pitié montaient à tous les yeux ; Chacun se dépouillait de son denier pieux. Une femme (on disait qu'orpheline elle-même. Des malheurs de ces temps elle était un emblème]. Du vieillard précédée, une bourse à la main, Parmi les rangs émus se frayait un chemin. Et, faisant résonner le don dans la corbeille, A la sainte pitié sollicitait l'oreille. On n'entendait au loin que sa timide voix. Le prêtre qui frappait le pavé de sa croix. Ou du denier sacré la chute monotone Qui sonnait en tombant dans l'urne de l'aumône. Des rangs voisins du mien bientôt elle approchait; D'avance dans mon sein déjà ma main cherchait L'obole de l'autel, quand, relevant la tête,

23o JOCELYN

Mon regard dans le sien se rencontre et s'arrête; Et, comme fasciné par l'œil qu en vain il fuit, Chacun de nos regards suit l'autre qui le suit. Elle semblait chercher à travers un nuage A distinguer de loin les traits de mon visage. Et je voyais le sien dans mon œil revenir Comme une ombre montant du fond d'un souvenir. A chaque pas de plus, la fatale figure IM'entrait plus rayonnante au cœur; mais à mesure Que mon œil ébloui, qui plongeait dans le sien. Fixait son œil ouvert et fixe sur le mien. Comme si tout son sang eût coulé par sa vue. Je la voyais pâlir et changer en statue, La prunelle immobile et le pied suspendu, Le cou penché, le doigt vers ma place étendu. Faire un pas, reculer, dans son sein qui se pâme Chercher un cri qui meurt et cjui manque à son âme, Puis enfin, sans couleur, sans voix et sans regard. Glisser inanimée aux bras du saint vieillard ! Moi-même, sans jeter un cri, sans faire un geste, J'étais mort de sa mort, et j'ignore le reste....

Quand je me réveillai comme de mon tombeau, La nef était muette et vide ; un seul flambeau Brillait comme une étoile au cintre de 1 église, Le soir dans les vitraux faisait tinter la brise, L'heure sonnait huit coups au cadran de la nuit; De piliers en piliers je m'échappai sans bruit;

HUITIEME ÉPOQUE aBi

A force de douleur mon âme était tarie.

La revoir, c'était trop ! mais la revoir flétrie.

Mais la revoir tombée, ange d'illusion,

Le scandale du monde et sa dérision,

Par moi, par mon amour, par ma vertu peut-être !

Oh! quel doute mortel en moi je sens renaître!

Ange que le bonheur aurait sanctifié,

Dieu, ce serait... c'est moi qui t'ai sacrifié!

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