STANCES A LAURENCE
22 «epteirbre i8co.
Vous l'ange d'autrefois, maintenant pauvre femme. Vous ne vous trompiez pas, Laurence, c'était moi! C'était moi qui cherchais la moitié de mon âme. Hélas! et qui la pleure en toi!
Tu vis!... De quelle vie, ô ciel! quels mots étranges? Dans le cuivre et le plomb diamant enchâssa, Que Dieu laissa tomber sur la route des anges. Et que l'impie a ramassé!
Souviens-toi de ce ciel vu de si près ensemble
Du jour de la rencontre et du jour de l'adieu! Oui, je fus meurtrier! oui. cette main qui tremble T'immola; mais c'était à Dieu!
Sacrifice insensé que ta faute condamne. Vaine immolation de mon cœur combattu ! Ce que je respectais, un autre le profane, Et l'enfer rit de ma vertu!
O Laurence! un retour au Dieu de ton jeune âge! Un retour vers l'ami!... Grand Dieu! dans ma douleur
Je n'avais ici-bas conservé qu'une image : Ne la ternis pas dans mon cœur.
Reviens, reviens au ciel qui te pleure et qui t'aime. Si ce n'est pour ton âme, ô Laurence, pour moi ; Et s'il te faut de l'eau pour un second baptême, Oh! mes yeux en pleurent pour toi!
Ici deux, un plus haut ! de notre double vie. Non, il n'est pas brisé l'invisible lien ; Ton cœur avec mon cœur monte et se purifie Où mon cœur saigne avec le tien!
Oh! quand, jetant ton âme aux voluptés impures. Tu ternis ce lis blanc que je t'avais gardé. Penses-tu quelquefois que tu souilles d'ordures Ce cœur où Dieu s'est regardé?
Penses-tu quelquefois que tu troubles cette onde Qui, sous un souffle humain bien loin de se ternir. Ne devait réfléchir au soleil de ce monde Qu'un espoir et qu'un souvenir?
Ah! moi qui te voyais dans mes songes, Laurence, A travers tant de pleurs, chaste auprès d'un épout, Une ombre sur le front, au cœur une espérance. Et des enfants sur tes genoux!...
23 i JOCTELTN
A Pail';, 26 septembre 1800.
Nuit funeste! depuis qu'elle m'est apparue Et que je sais le nom, et l'hôtel, et la rue, Chaque fois que je sors, l'instinct traîne mes pas Vers ce seuil de mon ciel que je ne franchis pas, Mais oii, couvert de nuit, j'écoute de la porte Oue quelque voix du ciel ou de la terre en sorte, Comme Adam, exilé des jardins du Seigneur, Écoutait s'éloigner les voix de son bonheur.
Cette nuit, comme hier, je m'y glissai dans l'ombre :
Des nuages au ciel rendaient l'hôtel plus sombre.
Et la pluie, en lavant les pavés à grands flots.
De mes pas dans la rue étouffait les échos.
Les pieds dans le ruisseau, le front sous la gouttière,
Je m'assis dans un angle au bord du banc de pierre,
Sur la borne en granit du coude m'appuyant.
Et tout caché dans l'ombre ainsi qu'un mendiant.
C'était l'heure où Paris, en jour trans.formant l'ombre,
En tonnerre incessant roule ses chars sans nombre ;
Où sur la roue en feu ses enfants emportés
Vont^chercher au hasard leur mille voluptés.
Aux cris des serviteurs, les portes colossales
Aux chars retentissants s'ouvraient par intervalles.
Et j'y voyais briller à travers le cristal
Des fronts resplendissants de l'ivresse du bal ;
J'entendais au dedans ces voix d'hommes, de femmes,
Ces sons des instruments, ces ])ourdonnements il'àmes
Où loreille en vaia cherche une phrase à saisir.
Qui ne sont que la i)rise errante du plaisir.
Cette joie, en sortant de ces froides murailles.
M'enfonçait citaque fois un fer dans les entrailles.
Et j'aurais moins souffert (pardonne à mon remord.
Seigneur!) d'en voir sortir l'agonie et la mort.
Un torrent de pensers me )'oulait dans la tête :
Si j'entrais tout à coup au milieu de la fête ?
Si, frappant d'un regard ses veux pétrifiés,
Comme l'ombre des temps par son cœur oubliés,
Et renversant du pied ces vases de délices.
Du nom tonnant de Dieu j'effrayais tous ces vices?
Si, dérobant cet ange à l'air qui la corrompt.
Je rendais l'innocence et la vie h son front?...
Hélas! et de quel droit? suis-je encore son père?
N'ai-je pas renoncé même au doux nom de frère ?
Et ne sommes-nous pas, depuis l'heure d'adieu.
L'un à l'autre étrangers partout, hormis en Dieu?
Oh ! c'est donc en Dieu seul que je puis en silence
Bénir, prier, nommer, chercher, pleurer Laurence!
Elle pour qui cent fois j'aurais voulu mourir.
Seul à son aide, ô Dieu! je ne puis accourir!...
Et de la froide borne en embrassant la pierre
Mes yeux fondaient en onde et ma bouche en prière.
Pardonne-lui, mon Dieu! de chercher ici-bas Cet amour que tu mis tout enfant sous ses pas;
Après avoir vécu deux ans dans ces délices.
De le puiser encore aux profanes calices !
Ah! moi seul, ô mon Dieu, j'ai creusé dans son cœur
Ce vide que ne peut combler un froid bonheur.
Que la peine sur moi retombe avec le crime!
Frappez le tentateur et non pas la victime !
O tendre, ô bon pasteur, rapporte dans tes bras
Cette brebis tombée aux pièges d'ici-bas.
Cette âme qui puisa l'amour avec la vie,
Et qui l'aspire encore à sa source tarie!
Si tu n'avais brisé sa coupe entre ses dents.
Oui sait ce que le ciel aurait versé dedans?
Qui sait de quels trésors cette âme est encor pleine ?
Et comme des cheveux d'une autre Madeleine,
Pour laver dans ses pleurs ses péchés oubliés.
Ce qu'il en coulerait de parfums sur tes- pieds?
Oh ! que les miens, Seigneur, comptent à ses paupières !
Que par mes nuits sans fin, mes jeûnes, mes prières.
Que par l'eau de mes yeux son péché soit lavé !
Et j'allais à genoux tomber sur le pavé.
Quand les groupes joyeux du bal qui se retire'
M'éveillèrent du ciel par des éclats de rire.
Le bruit avait cessé, le monde était sorti. Des gonds et des verrous l'air avait retenti ; J'entendis sur ma tête ouvrir une fenêtre. La lune dans le ciel venait de reparaître ;
IITITTIKME EIM)(^)IE x^-j
L'ombre des lourds balcons, me couvrant d'un paii iioit;
Me noyait dans sa nuit, d'où je pouvais tout voir.
Une femme parut au balcon : c'était elle î
Quoique pâle et lassée, ô Dieu qu'elle était belle!
Comme le monde avait, sous son précoce été,
Mûri sans la flétrir l'angélique beauté!
Comme sous ce costume et cette autre apparence
Mes regards trait pour trait retrouvaient tout Laurence !
Lui dans elle agrandi, mais toujours elle en lui !
Son cou penché semblait porter un vaste ennui ;
Son coude s'appuyait sur la rampe dorée,
Sa joue au clair de lune était décolorée.
Ses blonds cheveux, déjà de son front détachés,
Sur le fer du balcon flottaient tout épanchés,
Et je sentais l'odeur du vent qui les caresse
S'échapper en parfum de l'or de chaque tresse!
Oh ! des fleurs qui tombaient de ses cheveux l'odeur.
Comment n'eùt-elle pas enivré tout mon cœur!...
Elle leva la tête, et regarda la lune
Longtemps, comme quelqu'un qu'une image importune;
Avec un lent soupir elle étendit les bras,
Puis, en les refermant sur son cœur, dit : « Hélas! »
Puis d'un accent distrait, qu'un regard accompagne,
Mvirmura dans ses dents notre air de la montagne,
A voix basse et tremblante en chanta quelques mots..
L'air manqua sur sa lèvre et finit en sanglots ;
a38 JÔCELYN
Elle s interrompit comme aver violence, Referma la fenêtre, et tout «f^-vint silence.
Olil mon image alors, Laurence, était en toi!
Je n'avais que deux pas entre mon ciel et moi;
Qii une vague de l'air, pour y monter, à fendre.
Qu'un souffle à laisser fuir, qu'un nom à faire entendre
Et mon amour perdu retombait dans mes bras,
Et l'enfer ni le ciel ne l'en arrachaient pas!
Des doux sons de sa voix mon oreille était pleine ;
L'air qu'elle respirait lui portait mon baleine;
Un cri sorti du cœur, un geste, un mouvement.
Et nos cœurs confondus n avaient qu'un battement;
Et dans un seul élan nos âmes assouvies
Franchissaient pour s'unir l'abîme de nos vies.
Tu triomphas, mon Dieu, de ma fragilité!
Mon silence entre nous remit l'immensité ;
Je m'éloignai tremblant, son ombre sur ma trace;
Et je remis mon âme et la sienne à ta grâce.
Ea roule, 28 septembre.
L'aurore dans Paris ne me retrouva pas,
Et mon cœur est déjà là-haut où vont mes pas.
Valneige, 12 octobre 180O.
O nid dans la montagne où mon âme s'abrite !
Me voici donc rentré pour jamais dans mon gîte,
Comme le passereau sans ailes pour covirir,
Qui dans un trou du mur s'abrite pour mourir.
Oh ! d'un peu de repos que mou âme pressée
Y devançait de loin mes pas par ma pensée !
Que l'ombre des grands monts se noyant dans les cieux,
Quand je fus à leurs pieds, fut amie à mes yeu\!
Comme je respirais, en montant leurs collines,
Les vents harmonieux exhalés des ravines,
Ces vents qui du mélèze au rameau dentelé
Sortent comme un soupir à demi consolé !
Que du premier sapin l'écorce me fut douce !
Que je m'étendis las et triste sur sa mousse!
Que j'y collai ma bouche en silence et longtemps,
N'entendant que les coups en ma tempe battants,
Et l'assaut orageux de mes mille pensées.
En larmes plus qu'en mots sur les herbes versées î
Combien de fois je bus dans !e creux de ma main
24o JOCELYN
Un peu d'eau du torrent qui horde le chemin!
Que souvent mon oreille, à ses flots attentive,
Crut reconnaître un cri dans ses bonds sur sa rive,
Et, d'un frisson glacé me ridant tout entier.
M'arrêta palpitant sur le hord du sentier!
Enfin, le soir, je vis noircir, entre les cimes
Des arbres, mes murs gris au revers des abîmes.
Les villageois, épars sur leurs meules de foin,
Du geste et du regard me saluaient de loin.
L'œil fixé sur mon toit sans bruit et sans fumée,
J'approchais, le cœur gros, de ma porte fermée.
Là, quand mon pied poudreux heurta mon pauvre seuil,
Un tendre hurlement fut mon unique accueil ;
Hélas! c'était mon chien, couché sous ma fenêtre.
Qu'avait maigri trois mois le souci de son maître.
Marthe filait, assise en haut sur le palier.
Son fuseau de sa main roula sur l'escalier;
Elle leva sur moi son regard sans mot dire ;
Et, comme si son œil dans mon cœur eût pu lire.
Elle m'ouvrit ma chambre et ne me parla pas.
Le chien seul en jappant s'élança sur mes pas,
Bondit autour de moi de joie et de tendresse.
Se roula sur mes pieds enchaîné de caresse,
Léchant mes mains, mordant mon habit, mon soulier,
Sautant du seuil au lit, de la chaise au fo^er,
Fêtant toute la chambre, et semblant aux murs même,
Par ses bonds et ses cris, annoncer ce qu'il aime;
Puis, sur mon sac poudreux à mes pieds étendu,
Me couva d'un regard dans le mien suspendu.
NEUVIÈME ÉPOQUE -^ii
Me pardonnerez-vous, vous qui n'avez sui- terre
Pas .même cet ami du pauvre solitaij-e ?
Mais ce regard si doux, si triste de mon chien,
Fit monter de mon cœur des larmes dans le mien.
J'entourai de mes bras son cou gonflé de joie;
Des gouttes de mes yeux roulèrent sur sa soie :
« O pauvre et seul ami, viens, lui dis-je, aimons-nous!
Car partout où Dieu mit deux cœurs, s'aimer est doux! n
Hélas! rentrer tout seul dans sa maison déserte. Sans voir à votre approche une fenêtre ouverte. Sans qu'en apercevant son toit à l'horizon On dise : « Mon retour réjouit ma maison ; Une sœur, des amis, une femme, une mère, Comptent de loin les })as qui me restent à faire ; Et dans quelques moments, émus de mou retour, Ces murs s'animeront pour ra'abriter d'amour! '> Rentrer seul, dans la cour se glisser en silence, Sans qu'au-devant du vôtre lui pas connu s'avance, Sans que de tant d'échos qui parlaient autrefois Un seul, un seul au moins tressaille à votre voix ; Sans que le sentiment amer qui vous inonde Déborde hors de vous dans un seul être au monde, Excepté dans le cœur du vieux chien du fo} er, Que le bruit de vos pas errants fait aboyer ; N'avoir que ce seul cœur à l'unisson du vôtre, Oîi ce que vous sentez se reflète en un autre; Que cet œil qui vous voit partir ou demeurer, Qui sans savoir vos pleurs vous regarde pleurer, Que cet œil sur la terre où votre œil se repose, X. i6
JOCEL\IV
A qui. si vous manquiez, manquerait quelque chose.
Ah i c'est affreux peut-être, eh bien ! c'est encor doux! - (
O mon chien ! Dieu seul sait la distance entre nous ; Seul il sait quel degré de l'échelle de l'être Sépare ton instinct de l'âme de ton maître; Mais seul il sait aussi par quel secret rapport Tu vis de son regard et tu meurs de sa mort, ¥A par quelle pitié pour nos cœurs il te danne. Pour aimer encor ceux que n'aime plus personne. Aussi, pauvre animal, quoique à terre couché, Jamais d'un sot dédain mon pied ne t'a touché; Jamais, d un mot brutal contristant ta tendresse, Mon cœur n'a repoussé ta touchante caresse. Mais toujours, ah ! toujours en toi j'ai respecté De ton maître et du mien l'inelTable iwnté, Comme on' doit respecter sa moindre créature, Frère à quelque degré qu'ait voulu la nature. Ah! mon pauvre Fido, quand, tes yeux sur les miens, Le silence comprend nos muets entretiens ; Quand, au bord de mon lit épiant si je veille, Un seul souffle inégal de mon sein te réveille ; Que, lisant ma tristesse en mes yeux obscurcis, Dans les plis de mon front tu cherches mes soucis, Et que, pour la distraire attirant ma pensée, Tu mords plus tendrement ma main vers toi baissée ; Que, comme un clair miroir, ma joie ou mon chagrin Rend ton œil fraternel inquiet ou serein, Que l'âme en toi se lève avec tant d'évidence. Et que l'amour encor passe l'intelligence;
Non, tu n'es pas du cœur la vaine illusion,
Du sentiment humain une dérision,
Un corps organisé qu'anime une caresse.
Automate trompeur de vie et de tendresse !
Non ! quand ce sentiment s'éteindra dans tes yeux,
Il se ranimera dans je ne sais quels cieux.
De ce qui s'aima tant la tendre sympathie,
Homme ou plante, jamais ne meurt anéantie :
Dieu la brise un instant, mais pour la réunir ;
Son sein est assez grand pour nous tous contenir.
Oui, nous nous aimerons comme nous nous aimâmes.
Qu'importe à ses regards des instincts ou des âmes?
Partout où l'amitié consacre un cœur aimant,
Partout où la nature allume un sentiment,
Dieu n'éteindra pas plus sa divine étincelle
Dans l'étoile des nuits dont la splendeur ruisselle
Que dans l'humble regard de ce tendre épagneul
Qui conduisait l'aveugle et meurt sur son cercueil! ! !
Oh! viens, dernier ami que mon pas réjouisse, \'' crains pas que de toi devant Dieu je rougisse ; Lèche mes yeux mouillés, mets ton cœur près du mien, Et, seuls à nous aimer, aimons-nous, pauvre chien!
Valneige, 9 novembre 1800, un soir d'hiver.
Oh ! que l'année est lente, et que le jour s'ennuie- Pendant ces mois d'hiver où la sonore pluie,
Par rouiagan fouettée et battant les vitraux, Du verre ruisselant obscurcit les carreaux ; Que l'horizon, voilé par les brumes glacées, Ainsi que mes regards, rétrécit mes pensées, Et que je n'entends rien que le vent noir du nord Sifflant par chaque fente uu gémissant accord, Des cascades d hiver la chute monotone, L'avalanche en lambeaux qui bondit et qui tonne, Et quelques gloussements de poules dans la cour, Et Marthe à son rouet, qui fde tout le jour ! Alors, ah! c'est alors que mon âme isolée. Par tous les éléments dans mon sein refoulée. Comme un foyer sans air se dévorant en moi. Veut se fuir elle-même et cherche autour de soi, Et sent l'ennui de vivre entrer par chaque pore, Et regarde bien loin si quelqu'un l'àime encore, S'il est un seul vivant qui, par quelque lien. M'adresse un souvenir et se rattache au mien," Et, ne voyant partout qu'indifférence et tombe. Dans son vide sans bord de tout son poids retombe.
Tel, par la caravane au désert oublié, L homme cherche de l'œil la trace d'un seul pied, Et regarde, aussi loin que peut porter sa vue. S'il voit à l'horizon quelque point qui remue. Quelque tente qui fume, ou quelque palmier vert Qui rompe à son regard la ligne du désert, Mais qui, n'apercevant que des sables arides Dont le vent du simoun a labouré les rides,
NEUVIEiME EPOQUE l'O
Sans espoir (ju'.'iurun pied vienne le secourir, Ferme les yeuv au jour et s'assied pour mourir.
Puis, comme un cœur brisé qu'un mot touchant ranime,
Et criant vers le ciel du fond de mon abime,
le jette à Dieu mon âme, et je me dis : < En lui
F'ai les eauv de ma soif, la fin de mon ennui;
F ai l'ami dont le cœur de tout amour abonde,
La famille immortelle et l'invisible monde! »
Et je prie, et je pleure, et j'espère, et je sens
L'eau couler dans mon cœur aride, et je descends,
Oans mon jardin trempé par les froides ondées,
visiter un moment mes plantes inondées;
le .regarde à mes pieds si les bourgeons en ]>leurs
])nt de mes perce-neige épanoui les fleurs ;
fe relève sous l'eau les tiges abattues,
fe secoue au soleil les cœurs de mes laitues,
t'appelle parleurs noms mes arbres en chemin,
fe touche avec amour leurs branches de la main,
^omme de vieux amis de cœur je les aborde : ...
^ar dans l'isolement mon âme, qui déborde y" ' r.^/- f7f3
)e ce besoin d'aimer, sa vie et son tourment,
Lu monde végétal s'unit par sentiment;
Ct, si Dieu réduisait les plantes en poussière,
t'embrasserais le sol et j'aimerais la pierre!...
e caresse, en rentrant, sur le mur de ma cour ^'aile de mes pigeons tout frissonnants d'amour, )u je passe et repasse une main sur la soie )e mon chien, dont le poil se hérisse de joie ;
Ou, s'il vient un rayon de l)lanc soleil, j'entends Gazouiller mes oiseaux qui rêvent le printemps; Et, répandant ainsi mon Ame à ce qui m'aime. Sur mon isolement je me trompe moi-même; Et l'abîme caché de mon ennui profond Se comble à la surface, et le vide est au fond !
-^,\JLA. v~«-^fi*>iiLco* 8 décembre i8oo.
Le pau\Te colporteur est mort la nuit dernière.
Nul ne voulait donner de planches pour sa bière;
Le forgeron lui-même a refusé son clou :
« C est lin juif, disait-il, venu je ne sais d'où.
Un ennemi du Dieu que notre terre adore.
Et qui, s'il revenait, l'outragerait encore.
Son corps infecterait un cadavre chrétien :
Aux crevasses du roc traînons-le comme un chien.
La croix ne doit point d'ombre à celui qui la nie,
Et ce n'est qu'à nos os que la terre est bénie. »
Et la femme du juif et ses petits enfants
Imploraient vainement la pitié des passants,
Et, disputant le corps au dégoiit populaire.
Se jetaient éplorés entre eux et le suaire.
Du scandale inhumain averti par hasard,
J'accourus; j'écartai la foule du regard;
Je tendis mes deux mains aux enfants, à la femme;
Je fis honte aux chrétiens de leur dureté d'âme,
NEUVIÈME ÉrOQUE 2 ',7
Et, rougissant poui" eux, pour qu on l'ensevelît : « Allez, dis-je, et prenez les planches de mon lit ! » Puis, y)Our leur enseigner un peu de tolérance, La première vertu de l'humaine ignorance. Et comment le soleil et Dieu luisent pour tous, Et comment ses bienfaits s'épanchent malgré nous, Je leur ai raconté la simple et courte histoire Qui dans mon cœur alors tomba de ma mémoire.
« Au temps où les humains se cherchaient un séjour.
Des hommes près du Xil s'établirent un jour.
Amoureux et jaloux du cours qui les abreuve,
Ces hommes ignorants firent un dieu du fleuve;
« Il donnera la vie à ceux qui le boiront,
« Dirent-ils ; et c'est nous ! et les autres mourront ! »
Et lorsque par hasard d'errantes caravanes
Voulaient en puiser l'eau dans leurs outres profanes,
Ils les chassaient du bord avec un bras jaloux,
Et se disaient entre eux : « L'eau du ciel n'est qu'à nous n ^ j^^
« On ne vit qu'en nos champs, on ne boit qu'où nous sommes:
« Ceux-là ne boivent pas et ne sont pas des hommes. » *
Or, l'ange du Seigneur, entendant ces discours.
Disait : « Que les pensers de ces hommes sont courts ! »
Et, pour leur enseigner à leurs dépens que l'onde ^
Du ciel qui la répand coule pour tout le monde, . — cfU^TL >^^ -^
Il amena de loin un peuple et ses chameaux, '^/' '^ '
Oui voulaient, en ])assant le Nil, boire à ses eaux;
Et, pendant que du dieu les défenseurs stupides
Interdisaient son onde à leurs rivaux avides.
lo&^ȣ
l/aiige, du ciel fermé rouvrant le réservoî/*, Sur l'une et l'autre armée à torrents fit pleuvoir. Et le peuple étranger but au lac des tempêtes ; Et l'ange dit à l'autre : « Insensés que vous êtes, « La nue ahn'euve au loin ceux que vous refusez, « Et sa source est plus haut que celle où vous puisez. « Allez voir l'univers : chaque race a son fleuve « Qui descend de ses bois, la féconde et l'abreuve; « Et ces mille torrents viennent du même lieu, « Et toute onde se puise à la grâce de Dieu : « Il la verse à son heure et selon sa mesure, « En fleuves, en ruisseaux, plus bourbeuse ou plus pure. « Si les vôtres, mortels, sont plus clairs et plus doux, « Gardez-vous d'être fiers, et moins encor jaloux; « Sachez que vous avez des frères sur la terre ; « Que celui qui n'a pas ce qui vous désaltère « A la pluie en hiver, la rosée en été, « Que Dieu lui-même puise au lac de sa bonté, « Et qu'il donne ici-bas sa goutte à tout le monde : t « Car tout peuple est son peuple et toute onde est son onde. »
« Cette religion qui nous enorgueillit,
C'est ce fleuve fait dieu dont on venge le lit.
Vous croyez posséder seuls les clartés divines,
Vous croyez qu'il fait nuit derrière vos collines,
Qu'à votre jour celui qui ne s'éclaire pas
Marche aveugle et sans ciel dans l'ombre du trépas :
Or, sachez que Dieu seul, source de la lumière,
La répand sur toute ame et sur toute paupière ;
Que chaque homme a son jour, chaque âge sa clarté,
Chaque rayon d'en haut sa part de vérité, Et que lui seul il sait combien de jour ou d'ombre Contient pour ses enfants ce rayon toujours sombre î Si le vôtre est plus piir et plus tiède à vos yeux, 3Iarchez à sa lueur en rendant grâce aux cieux. Et n'interposez pas entre l'astre et vos frères L'ombre de vos orgueils, la main de vds colères; Pour faire à leurs regards luire la vérité, Réfléchissez son jour dans votre charité : Car l'ange qui de Dieu viendra faire l'épreuve Juge le culte ail cœur, comme à l'onde le fleuve! L'arc-en-ciel que Dieu peint est de toute couleur, Mais l'éclat du rayon se juge à sa chaleur! »
Cette morale en drame a retourné leur Ame, Et l'on se disputait les enfants et la femme.
(Ici manquaient plusieurs feuilles du manuscrit.
LES I^BOUREURS
Au hameau de Valneîge, i6 mai i8oi.
Quelquefois dès l'aurore, après le sacrifice, Ma Bible sous mon bras, quand le ciel est propice, Je quitte mon église et mes murs jusqu'au soir, Et je vais par les champs m'égarer ou m'asseoir, Sans guide, sans chemin, marchant à l'aventure, Comme un livre au hasard feuilletant la nature, Mais partout recueilli, car j'y trouve en tout lieu Quelque fragment écrit du vaste nom de Dieu. Oh! qui peut lire ainsi les pages du grand livre Ne doit ni se lasser ni se plaindre de vivre!
La tiède attraction des rayons d'un ciel chaud Sur les monts ce m?tin m'avait mené plus liant; J atteignis le sommet d'une rude colline Qu'un lac baigne à sa base et qu'un glacier domine, Et dont les flancs boisés, aux penchants adoucis, Sont tachés de sapins par des prés éclaircis. Tout en haut seulement, des bouquets circulaires De châtaigniers croulants, de chênes séculaires. Découpant sur le ciel leurs dômes dentelés. Imitent les vieux murs des donjons crénelés. Rendent le ciel plus bleu par leur contraste sombre,
NEUVIÈME ÉPOQUE 5t5i
Et rouvront à leurs piods quelcjups champs de lenr (i!ul)re.
On voit en se penchant hiire entre leurs rameaux
Le lac dont les ra\ ons font scintiller les eaux,
Et glisser sous le vent la barque à l'aile blanche.
Comme une aile d'oiseau passant de branche en branche.
Mais plus près, leurs longs bras, sur l'abîme penchés
Et de 1 humide nuit goutte à goutte étanchés.
Laissaient pendre leur feuille et pleuvoir leur rosée
Sur une étroite enceinte au levant exposée,
Et que d'autres troncs noirs enfermaient dans leur sein.
Comme un lac de culture en son étroit bassin;
J'y pouvais, adossé le coude à leurs racines,
Tout voir, sans être vu, jusqu'au fond des ravines.
Déjà, tout près de moi, j'entendais par moments Monter des pas, des voix et des mugissements : C'était le paysan de la haute chaumine Qui venait labourer son morceau de colline. Avec son soc plaintif traîné par ses bœufs blancs. Et son mulet portant sa femme et ses enfants ; Et je pus, en lisant ma Bible ou la nature, , Voir tout le jour la scène et l'écrire à mesure. vSous mon crayon distrait le feuillet devint noir. O nature, on t'adore encor dans ton miroir!
Laissant souffler ses bœufs, le jeune homme s'appuie Debout au tronc d'un chêne, et de sa main essuie La sueur du sentier sur son front mâle et doux ;
La femme et les enfants tout petits, à genoux
Devant les bœufs privés baissant leur corne à terre,
Leur cassent des rejets de frêne et de fougère,
Et jettent devant eux en verdoyants monceaux
Les feuilles que leurs mains émondeut des rameaux.
Ils ruminent en paix, pendant cpie Tombre obscure
Sous le soleil montant se replie à mesure.
Et, laissant de la glèbe attiédir la froideur.
Vient mourir, et border les pieds du laboureur.
Il rattache le joug, sous la forte courroie, /yi'-.c-^ '■■
Aux cornes qu'en pesant sa main robuste ploie.
Les enfants vont cueillir des rameaux découpés.
Des gouttes de rosée encore tout trempés,
Au joug avec la fouille en verts festons les nouent.
Que sur leurs fronts voilés les fiers taureaux secouent,
Pour que leur flanc qui bat et leva" poitrail poudreux *
Portent sous le soleil un peu d'ombre avec eux.
Au joug de bois poli le timon s'équilibre.
Sous l'essieu gémissant le soc se dresse et vibre;
L'homme saisit le manche, et sous le coin tranchant,
Pour ouvrir le sillon, le guide au bout du chaujp.
0 travail, sainte loi du monde.
Ton mystère va s'accomplir!
Pour rendre la glèbe féconde.
De sueur il faut l'amollir.
L'homme, enfant et fruit de la terre, Ouvre les flancs de cette mère
neuviemp: kpoque 253
Où germent les fruits et les fleurs ; Comme l'enfaut mord la mauielle, Pour que le lait monte et ruisselle Du sein de sa nourrice en pleurs !
f^a terre, qui se fend sous le soc qu'elle aiguise, En tronçons palpitants s'amoncelle et se brise, Et, tout en s'entr'ouvrant, fume comme une chair Qui se fend et palpite et fume sous le fer. En deux monceaux poudreux les ailes hi renversent; Ses racines à nu, ses herbes se dispersent; Ses reptiles, ses vers, par le soc déterrés, Se tordent sur son sein en tronçons torturés. L'homme les foule aux pieds, et, secouant le manche. Enfonce plus avant le glaive qui les tranche; Le timon plonge et tremble, et déchire ses doigts ; La femme parle aux bœufs du geste et de la voix; Les animaux, courbés sur leur jarret qui plie, Pèsent de tout leur front sur le joug qui les lie ; Comme un cœur généreux leurs flancs battent d'ardeur; Ils font bondir le sol jusqu'en sa profondeur. L'homme presse ses pas, la femme suit à peine; Tous au bout du sillon arrivent hors d haleine; Us s'arrêtent : ie bœuf rumine, et les enfants Chassent avec la main les mouches de leurs flancs.
Il est ouvert, il fume encore
Sur le sol, ce profond dessin! Ù/iiJtenc
O terre, tu vis tout éclore
Du premier sillon de ton sein ! ^
Il fut un Éden sans culture ; /oLé^^^ <£e -^ji^cJCl.
Mais il semble que la nature,
Cherchant à l'homme un aiguillon,
Ait enfoui pour lui sous terre
Sa destinée et son mystère
Cachés dans son premier sillon.
Oh ! le premier jour où la plaine, S' entr' ouvrant sous sa forte main, But la sainte sueur humaine Et reçut en dépôt le grain.
Pour voir la noble créature ' Aid^er Dieu, servir la nature.
Le ciel ouvert roula son pli.
Les fibres du sol palpitèrent.
Et les anges surpris chantèrent J^e secoudjjEodige accompli !
Et les hommes ravis lièrent Au timon les bœufs accouplés; Et les coteaux multiplièrent Les grands peuples comme les blés ; Et les villes, ruches trop pleines, Débordèrent au sein des plaines; Et les vaisseaux, grands alcyons.
Comme à leurs nids les hirondelles,
NEUVIÈME EPOQUE %b5
Portèrent sur leurs larges ailes Leur nourriture aux nations î
Et, pour consacrer l'héritage -i f^f**^'-^-^
Du champ labouré par leurs mains, j ■ ^ t .m
Les bornes hrent le partage t ^
De la terre entre les humains ; *" '^'-^'^ ^ ff / ''
Et l'homme, à tous les droits propice,
Trouva dans son cœur la justice.
En grava le code en tout lieu,
Et, pour consacrer ses lois même,
S'élevant à la loi suprême.
Chercha le juge et trouva Dieu!
Et la famille, enracinée Sur le coteau qu'elle a plante.
Refleurit d'année en année, Collective immortalité; ,
Et sous sa tutelle chérie Naquit l'amour de la patrig.
Gland de peuple au soleil germé, Semence de force et de gloire.
Oui n'est que la sainte mémoire Du champ par ses pères seméï
Et les temples de l'Invisible Sortirent des flancs du rocher, Et, par une échelle insensible.
L'homme de Dieu put s'approcher.
Et les prières qui soupirent.
2J(3 JOCELYiV
El les vertus qu'elles inspirent,
Coulèrent du cœur des mortels.
Dieu dans 1 homme admira sa gloire,
Et pour en garder la mémoire
Reçut l'épi sur ses autels. - ^^a-'-*»- de /^^^^^^^
Un moment susjiendu. les voilà qui reprennent
Un sillon parallèle, et sans fin vont et viennent
Dun bout du champ à l'autre, ainsi qu'un tisserand
Dont la main, tout le jour sur son métier courant, -^
Jette et retire à soi le lin qui se dévide.
Et joint le fil au fil sur sa trame rapide.
l^a sonore vallée est pleine de leurs voix ;
Le merle bleu s'enfuit en sifflant dans Les bois,
Et du chêne à ce bruit les feuilles ébranlées
Laissent tomber sur eux les gouttes distillées.
Cependant le soleil darde à nu ; le grillon Semble crier.de feu sur le dos du sillon. Je vois flotter, courir sur la glèbe embrasée L atmosphère palpable où nage la rosée Qui rejaillit du sol et qui bout dans le jour, Comme une haleine en feu de la gueule d'un four. Des boeufs vers le sillon le joug plus lourd s'affaisse; L'homme passe la main sur son front, sa voix baisse, ■"« Le soc glissant vacille entre ses doigts nerveux ;
%-^Xjl, La sueur, de la femme imbibe les cheveux.
^^'^•dA. Ils arrêtent le char à moitié de sa course ;
NEUVIEME ÉPOQUE l'â']
ffl
Sur les flancs d'une roche ils vont lécher la source, Et, la lèvre collée au granit humecté, Savourent sa fraîcheur et son humidité.
Oh! qu'ils boivent dans cette goutte
L'oubli des pas qu'il faut marcher! û-^*- ■* y-
Seigneur, que chacun sur sa route
Trouve son eau dans le rocher !
Que ta grâce les désaltère !
Tous ceux qui marchent sur la terre
Ont soif à quelque heure du jour :
Fais à leur lèvre desséchée
.faillir de ta source cachée
La goutte de paix et d'amour !
Ah ! tous ont cette eau de leur âme :
Aux uns c'est un sort triomphant,
A ceux-ci le cœur d'une femme,
A ceux-là le front d'un enfant;
A d'autres l'amitié secrète.
Ou les extases du poète :
Chaque ruche d'homme a son miel.
Ah ! livre à leur soif assouvie
Cette eau des sources de la vie! i..^'&étA>6L ^ J"^*^*»-
Mais ma source à moi n'est qu'au cie;. /<V«-i.a^«7'*wje ?
,cU^ 'ï^'e^" d'ici-bas n'a qu'amertume u^^^^ ^ / '^LUj. Aux lèvres qui burent l'amour, pp .' '
^^'X'^^-.rua^ C^-^^...^ f-^/^ ti/^r^ ^ ^ *^
Et de la soif qui me consume L'onde n'est pas dans ce séjour; Elle n'est que dans ma pensée Vers mon Dieu sans cesse élancée, Dans quelques sanglots de ma vdIx, Dans ma douceur à la souffrance ; Et ma goutte à moi d'espérance, C'est dans mes pleurs que je la boisi
Mais le milieu du jour au repas les rappelle :
lis couchent sur le sol le fer; l'homme dételle
Du joug tiède et fumant les bœufs, qui vont en paix
Se coucher loin du soc sous un feuillage épais.
La mère et les enfants, qu'un peu d'ombre rassemble,
Sur l'herbe, autour du père, assis, rompent ensemble
Et se passent entre eux de la main à la main
Les fruits, les œufs durcis, le laitage et le pain;
Et le chien, regardant le visage du père.
Suit d'un œil confiant les miettes qu'il espère.
Le repas achevé, la mère, du berceau
Qui repose couché dans un sillon nouveau.
Tire un bel enfant nu qui tend ses mains vers elle,
L'enlève, et, suspendu, l'emporte à sa mamelle.
L'endort en le berçant du sein sur ses genoux.
Et s'endort elle-même, un bras sur son époux.
Et sous le poids du jour la famille sommeille
3ur la couche de terre, et h chien seul les veille,
Et les an^es de Dieu d'en haut peuvent les voir, Et les songes du ciel sur leurs têtes pleuvoir.
Oh ! dormez sous le vert nuage De feuilles qui couvrent ce nid.
Homme, femme, enfants leur image, Que la loi d'amour réunit! .
O famille, abrégé du monde.
Instinct qui charme et qui féconde Les fils de l'homme en ce bas lieu.
N'est-ce pas toi qui nous rappelle Cette parenté fraternelle Des enfants dont le père est Dieu?
Foyer d'amour où cette flamme
Qui circule dans l'univers
Joint le cœur au cœur, l'âme à l'âme,
Enchaîne les sexes divers,
Tu resserres et tu relies
Les générations, les vies.
Dans ton mystérieux lien ;
Et l'amour, qui du ciel émane,
Des voluptés culte profane,
Devient vertu s'il est le tien!
Dieu te garde et te sanctifie L homme te confie à la loi.
Et la nature purifie Ce qui serait impur sans toi..
26o JOCELYN
Sous le toit saint qui te rassemble, Les regards, les sommeils ensemble, Ne souillent plus ta chasteté.
Et, sans qu'aucun limon s'y mêle, La source humaine renouvelle Les torrents de l'humanité.
Ils ont quitté leur arbre et repris leui* journée.
Du matin au couchant l'ombre déjà tournée
S'allonge au pied du chêne et sur eux va pleuvoir;
Le lac, moins éclatant, se ride au vent du soir.
De l'autre bord du champ le sillon se rapproche.
Mais quel son a vibré dans les feuilles ? La cloche,
Comme un soupir des eaux qui s'élève du bord.
Répand dans l'air ému l'imperceptible accord.
Et, par des mains d'enfants au hameau balancée,
Vient donner de si loin son coup à la pensée :
C'est l'Angélus qui tinte, et rappelle en tout lieu
Que le matin des jours et le soir sont à Dieu.
A ce pieux appel le laboureur s'arrête;
11 se tourne au clocher, il découvre sa tête.
Joint ses robustes mains d'où tombe l aiguillon,
Klève un peu son âme au-dessus du sillon,
Tandis que les enfants, à genoux sur la terre.
Joignent leurs petits doigts dans les mains de leur mère
Prière, ô voix surnaturelle "fijJÀJt. ^**^ 7
Qui nous précipite à genoux! dt a*o oTiepK^,
Instinct du .cjel qui nous rap})elle ^i/u-^^iu.
Que la patrie est loin de nous !
Vent qui souffle sur l'àme humaine,
Et de la paupière trop pleine
Fait déborder l'eau de ses pleurs.
Comme un vent qui, par intervalles,
Fait pleuvoir les eaux virginales
Du calice incliné des fleurs !
Sans toi que serait cette lange ?
Un monceau d'un impur limon.
Où l'homme après la brute mange Les herbes qu'il tond du sillon.
Mais par toi son aile cassée Soulève encore sa pensée Pour respirer au vrai séjour, La désaltérer dans sa course, Et lui faire boire à sa source L'eau de la vie et de l'amour!
Le cœur des mères te soupire,
L'air sonore roule ta voix, j^^f ^ aô, ^i^t u^
La lèvre d'enfant te respire, - k*^"^* v-,Z«- ex*£
L'oiseau t'écoute aux bords des bois ; '-^"^
Tu sors de toute la nature
Comme un mystérieux murmure
Dont les anges savent le sens ;
Et ce qui souffre, et ce qui crie,
Ȑ4 JOCKLYN
Et ce qui chante, et ce <jui prie,
]\'est qu'un cantique aux mille accents.
0 saint murmure des prières,
Fais aussi dans mon cœur trop plein, Gjmme des ondes sur des pierres.
Chanter mes peines dans mon sein; Que le faillie bruit de ma vie En extase intime ravie
1 S'élève en aspirations ;
Et fais que ce cœur que tu brises, .Instrument des célestes brises, £a^^ dufAi*,^^ yEclate en bénédictions !
Un travail est fini, l'autre aussitôt commence. Voilà partout la terre ouverte à la semence : ■ée^ - -\iL^ corbeilles de jonc puisant à pleine main, En nuage poudreux la femme épand le grain ; Les enfants, enfonçant les pas dansson ornière, Sur sa trace, en jouant, ramassent la poussière Que de leur main étroite ils laissent retomber, Et que les passereaux viennent leur dérober. Le froment répandu, l'homme .attelle la herse, i Le sillon raboteux la cahote et la berce : r^J'é"- En groupe sur ce char les enfants réunis Effacent sous leur poids les sillons aplanis. Le jour tombe, et le soir sur les herbes s'essuie; Et les vents chauds d'automne amèneront la pluie ;
NEUVIÈMK JiPOQUK .»63
Et les neiges d'hiver, sous leur tiède tapis,
Gîuvriront d'un manteau de duvet les épis;
Et les soleils dorés en jauniront les herbes ;
Et les filles des chauips viendront nouer les gerbes,
Et, tressant sur leurs fronts les bluets, les pavots,
Iront danser en chœur autour des tas nouveaux;
Et la meule broiera le froment sous les pierres ; ;
Et, choisissant la fleur, la femme des chaumières,
Levée avant le jour pour battre le levain,
De ses petits enfants aura pétri le pain ;
Et les oiseaux du ciel, le chien, le misérable,
Ramasseront en paix les miettes de la table ;
Et tous béniront Dieu, dont les fécondes mains
Au festin de la terre appellent les humains!
C'est ainsi que ta providence
Sème et cueille l'humanité,
Seigneur, cette noble semence
Qui germe pour l'éternité.
Ah ! sur les sillons de la vie
Que ce pur froment fructifie !
Dans les vallons de ses douleurs, - •»*-***-*■ "-^ *'^^'"*"*
O Dieu, verse-lui ta rosée!
Que l'argile fertilisée
Germe des hommes et des fleurs !
(Ici plusieui's dates perdues.)
Valneige, juillet i8oi.
Deux frères aujourd'hui se disputaient un champ Dont la borne s'était déi)lacée en bêchant; '' * Us ont remis tous deux leur cause à ma parole, Et je les ai jugés dans cette parabole : — /oà
« Au premier temps du monde, oîi tout était commun,
Deux frères, comme vous, avaient deux champs en un.
Comme l'un prenait moins et l'autre davantage,
lis vinrent un matin borner leur héritage.
Un seul arbre, planté vers le sommet du champ,
Dominait les sillons du côté du couchant;
Un frère à l'autre dit : « L'extrémité de l'ombre
« De nos sillons égaux coupe juste le nombre :
<i Que l'ombre nous partage! >> Ainsi fut convenu.
Or l'ombre s'allongea cpiand le soir fut venu,
Et jusqu'au bout du champ en rampant descendue.
Fit un seul possesseur de toute l'étendue.
Vite il alla chercher les témoins de la loi, •
Et leur dit : « Regardez, toute l'ombre est à moi. »
Et les juges humains en hommes le jugèrent,
Et le champ tout entier au seul frère adjugèrent;
Et l'autre, par le ciel dépouillé de son bien,
Accusa le soleil, et s'en fut avec rien.
L'hiver vint : l'ouragan que la saison déchahie,
S'engouffrant une nuit dans les branches du chêne,
Et le combattant seul, sans frère et sans appui.
Le balaya de terre, et son ombre avec lui. Le frère dépouillé, voyant l'autre sans titre, ^^^T^ t^^^^Jj/^ ^J)escendant à son tour, alla chercher l'arbitre, /
Et dit : « Voyez plus d'ombre! ainsi tout est à moi! "
Et le juge, prenant la lettre de la loi,
Jugea comme le. vent, et le soleil, et l'ombre ;
Et, des sillons du champ sans égaler le nombre,
Lui donna l'héritage avec tout son contour ;
Et tous deux eurent trop ou trop peu tour à toui";
Et, descendant du champ où la borne ainsi glisse,
Ils disaient dans leur cœur : < Oîi donc est la justice? »
« Or un sage, passant par la, les entendit,
Ecouta leurs raisons en souriant, et dit :
« On vous a niai jugés; mais jugez-vous vous-même.
« Votre borne flottante est de vos lois l'emblème :
« La borne des mortels n'ej;t jamais^ au milieu.
« Mesurez la colline à la toise de Dieu.
« Elle n'est, mes amis, dans l'arbre ni la haie,
« Ni dans l'ombre que l'heure ou prolonge ou balaie,
« Ni dans la pierre droite avec ses deux garants,
« Que renverse le soc ou roulent les torrents ;
' Ni dans l'œil des témoins, ni dans la table écrite,
« Ni dans le doigt levé du juge qui limite.
<' La justice est en vous : que cherchez- vous ailleurs ? ,
<• La borne de vos champs! plantez-la dans vos cœurs. ( ^-^Aj-iic
« Rien ne déplacera la sienne ni la vôtre ; / AjttZuUL
« Chacun de vous aura sa parti dans l'œil de l'autre. » V
Les deux frères, du sage écoutant le conseil,
Ne divisèrent plus par l'ombre ou le soleil;
'idÛ JOCELYN
Mais, dans leur équité plaçant leur confiance, Partagèrent leur champ avec leur conscience, Et devant l'invisible et fidèle témoin Nul ne fit son sillon ni trop près ni trop loin. »
Valiieige, août 1801.
Quelquefois le passant insulte encor le prêtre ; J'accepte en bénissant comme mon divin Maître. Et ce soir, ])ardonnant au sarcasme moqueur, J'essayais dans ces vers de soulager mon cœur :
Peut-être il était beau, quand Rome, reine et mère, De l'empire du monde évoquant la chimère. Posait son pied d'airain sur la nuque des rois. Lançait du Gapitole une foudre bénie, Et tentait d'allonger sa double tyrannie Jusqu'où va l'ombre de la croix ;
Quand ces pontifes-rois, distributeurs du monde, Marquaient du doigt les parts sur une mappemonde, Donnaient ou retiraient les royaumes donnés, Citaient les fils d'Hapsbourg au ban du Janicule, Et tendaient à baiser la poudre de leur mule A leurs esclaves couronnés ;
Quand ces pêcheurs, quittant la barque évangélique, Tendaient sur l'univers leur filet politique. Au lieu d'âmes péchant des domaines de rois,
Et, pour combler le fisc d'une oisive opulence, Jetaient loi" ou le fer dans la sainte balance Où Jésus avait rnis ses poids ;
Lorsque, dans leurs palais regorgeant de délices, Tout l'or des nations coulait avec leurs vices; Que le Tibre, souillé de profanations, S étonnait de revoir des mains sacerdotales Mener le grand triomphe ou d'autres saturnales Sur les tombeaux des Scipions ;
Il était beau peut-être, avec Pétrarque ou Dante, D'allumer son courroux comme une lampe ardente, De jeter sur l'autel sa sinistre lueur. Et, du temple avili déchirant les saints voiles, De montrer sa souillure au soleil, aux étoiles. Et de crier sur lui : « Malheur ! «
Lorsque du cavalier la main rude et farouche Tourmente un mors d'acier et fait saigner la bouche, L'obéissant coursier peut parfois tressaillir; Quand on souffle longtemps le charbon sous le vase. L'eau dormante à la fin, comme un cœur qui s'embrase. Peut se soulever et bouillir.
Alors quelque péril honorait quelque audace ; Alors le fer sacré, plus prompt que la menace, Cimentait dans le sang le dogme universel : Ou l'interdit vengeur, ce dieu tonnant de Rome,
Grondait sur le blasphème, arrachait l'homme à l'homme, Maudissait le pain et le sel!...
Mais aujourd'hui, grand Dieu! que la ville éternelle Voit ses mornes déserts s'élargir autour d'elle ; Qu'en pleurs elle s'assoit, veuve, entre deux tombeaux ; Que le vent seul, hélas! soulève sa poussière, Et que le ïibre nu voit tomber pierre à pierre Sa ville morte dans ses eaux ;
Quand les martyrs du Christ, se levant de leurs tombes, Ont ramené deux fois son peuple aux catacombes, ? Et retrempé ses mains dans son sang répandu; Quand l'ire du Seigneur, rude, mais salutaire, A courbé du genou sa tête jusqu'à terre Pour redresser l'arc détendu;
Quand deux fois en dix ans les Gaulois, dans la poudre. Ont par leurs cheveux blancs traîné ces dieux sans foudre, Et mis à nu le temple et l'autel à l'encan, Et que de ces vieillards, qu'outrage encor la haine, L'un mourut sans tombeau, l'autre possède à peine L'ombre courte du Vatican;
Quand le monde affranchi nage en paix dans son doute. Que la croix du clocher redescend sous la voûte, / Et que, si nous venons pour prier au saint lieu, On fei'me à deux battants les portes de l'église,
De peur que des soupirs l'écho ne scandalise „ Ceux qui craignent l'ombre d'un Dieu; '
De l'insulte à nos fronts lancer l'écume amère. Ah! c'est noyer ragneau4lans le lait de sa nière,^ C'est fouetter l'innocent de son crime ex[)ié; La malédiction revient sur le prophète.
Et le trait ([ue l'injure a lancé sur sa tête Retombe et lui perce le pié !
Viens voir, jeune étranger, viens voir dans ma rabane Si mon luxe sacré brille d'un or profane : Tu n'y trouveras rien, dans son triste abandon. Qu'un bâton, un pain noir que le pauvre partage, Un livre que j'épelle aux enfants d'un village. Un christ qui m'apprend le pardon!
• fjUvJJ'^
Si pour vos soifs sans eau l'esprit de 1 Evangile ^ f m
Est un baume enfermé dans un vase d'argile, A'^'^
Hommes, sans le briser, transvasez la liqueur! Collez pieusement la lèvre à l'orifice.
Et recueillez les eaux de ce divin calice
Goutte à goutte dans votre cœur!
Un mendiant trouva des médailles en terre ;
Dans une langue obscure on y lisait : « Mystère î «
Méprisant l'effigie, il jeta son trésor.
" Insensé, lui dit-on, quelle erreur est la tienne!
Qu'importe l'effigie ou profane ou chrétienne? X
O mendiant, c'était de l'or! '> «
Valneigc, 8 août 1801
Et j'instruis les enfants du village, et les heures
Que je passe avec eux sont pour moi les meilleures ;
Elles ouvrent le jour et terminent le soir.
Oli ! par un ciel d'été, qui n'aimerait à voir
Cette école en plein champ oîi leur troupe est assise? .r
^v>- Il est deux: vieux noyers aux portes de l'église, /'*' . J,
Avec ses fondements en terre enracinés, r*'*""' «Qui penchent leur feuillage et leurs troncs inclinés ***''^ Sur un creux vert de mousse, où dans le cailloutage
S'échappe en bouillonnant la source du village.
De gros blocs de granit, que son onde polit.
Blanchis par son écume, interrompent son lit.
Sur ce tertre, glissant de colline en colline,
L'œil embrasse au matin l'horizon qu'il domine,
Et regarde, à travers les branches de noyer,
Les lacs lointains bleuir et la plaine ondoyer.
C'est là qu'aux jours sereins, rassemblés tous, leur troupe
Selon l'âge et le sexe en désordre se groupe :
Les uns au tronc de l'arbre adossés deux ou trois.
Les autres garnissant les marches de la croix ; Ceux-là sur les rameaux, ceux-ci sur les racines Du noyer qui serpente au niveau des ravines ; Quelques-uns sur la tombe et sur les tertres verts Dont les morts du printemps sont déjà recouverts, Comme des blés nouveaux reverdissant sur l'aire Où des' épis battus ont germé dans la terre. Cependant, au milieu de ces fils du hameau. Ma voix grave se mêle au murmure de l'eau. Pendant que leurs brebis broutent l'herbe nouvelle Sur la couche des morts; que l'agile hirondelle Fiase les bords de l'onde, attrapant dans son vol L'insecte qui se joue au rayon sur le sol. Et que les passereaux, instruits par l'habitude. Enhardis par leur calme et par leur attitude, Entourent les enfants, et viennent sous leur main S'abattre et s'attrouper pour émietter leur pain.
Je me pénètre bien de ce sublime rôle Que sur ces cœurs d'enfants exerce ma parole; Je me dis que je vais donner à leur esprit L'immortel aliment dont l'ange se nourrit, La vérité, de l'homme incomplet héritage, Qui descend jusqu'à nous de nuage en nuage, Flambeau d'un jour plus pur, que les traditions Passent de mains en mains aux générations; Que je suis un rayon de cette âme éternelle Qui réchauffe la terre et qui la renouvelle,
! L'étincelle de Dieu, qui, brillant à son tour.
I Dans la nuit de ces cœurs doit allumer son jouv ;
1 Et, la main sur leurs fronts baissés, je lui demande I De préparer mon cœur pour qu'un Verbe y descende, D'élever mon esprit à la simplicité De ces esprits d'enfants, aube de vérité; >.«<.•*. De mettre assez de jour pour eux dans mes paroles, y^ Et de me révéler ces claires paraboles
Où le Maître, abaissé jusqu'au sens des humains, Faisait toucher le ciel aux plus petites mains. ^e Puis je pense tout haut pour eus:; le cercle écoute,
< Et mon cœur dans leurs cœurs se rerse goutte à goutte.
^-'^ .Je ne surcharge pas leurs sens et leur esprit
h^^ Du stérile savoir dont l'orgueil se nourrit; .
Bien plus que leur raison j'instruis leur conscience : J x^**''*' i^a nature et leurs yeux, c'est toute ma science, ^ouy^^'i''-^ 2***^^ Je leur ouvre ce li\Te, et leur montre eu tout lieu ? L'espérance de l'homme et la bonté de Dieu.
our leur enseigner Dieu, son culte et ses prodiges,
Je ne leur conte pas ces vulgaires prestiges
Qui, confondant l'erreur avec la vérité,
Font dune foi céleste une crédulité.
Honte au Dieu trois fois saint prouvé par l'imposture!
S'on témoin éternel, à nous, c'est sa nature ;
Son témoin éternel, à nous, c'est sa raison!
Ses cieux sont assez clairs pour y lire son nom.
Avec eux chaque jour je déchiffre et j'épelle De ce nom infini quelque lettre nouvelle : Je leur montre ce Dieu, tantôt, dans sa bonté. Mûrissant pour l'oiseau le grain qu'il a compté;
NEUVIÈME ÉPOQUE yyî
Tantôt, dans sa sagesse et dans sa providence, Gouvernant sa nature avec tant d'c\idence; Tantôt... Mais aujourd'hui c'était dans sa grandeur. La nuit tombait; des cieux la sombre profondeur Laissait plonger les yeux dans res|)aro sans voiles, Et dans l'air constellé compter les litj> d'étoiles, 7 Comme à l'ombre du bord on voit sous des flots clairs La perle et le corail briller au fond des mers. « Celles-ci, leur disais-je, avec le ciel sont nées; Leur rayon vient à nous sur des millions d'années! Des mondes, que peut seul peser l'esprit de Dieu, Elles sont les soleils, les centres, le milieu; L'océan de l'éther les absorbe eu ses ondes Comme des grains de sable, et chacun de ces mondes Est lui-même un milieu pour des mondes pareils Ayant ainsi que nous leur lune et leurs soleils. Et voyant comme nous des firmaments sans terme S'élargir devant Dieu sans que rien le renferme!.. Celles-là, décrivant des cercles sans compas, Passèrent une nuit, ne repasseront pas.
Du firmament entier la page intarissable Ne renfermerait pas le chiffre incalculable Des siècles qui seront écoulés jusqu'au jour Où leur orbite immense aura fermé son tour. Elles suivent la courbe où Dieu les a lancées ; L'homme, de son néant, les suit par ses pensées... Et ceci, mes enfants, suffit pour vous prouver Que l'homme est un esprit, puisqu'il peut s'élever. De ce point de poussière et des ombres humaines, Jusqu'à ces cieux sans fond et ces grands phénomènes. I. i8
27 i JOCELYN
Car voyez, mesurez, interrogez vos corps ;
Pour monter à ces feux faites tous vos efforts!
Vos pieds ne peuvent pas vous porter sur ces ondes :
Votre main ne ))cut pas toucher, peser ces mondes;
Dans les replis des cieux quand ils sont disparus.
Derrière leur rideau votre œil ne les voit plus ;
Nulle oreille n'entend sur la mer infinie
De leurs vagues d'éther l'orageuse harmonie;
Le souffle de leur vol ne vient pas jusqu'à vous ;
Sous le dais de la nuit ils vous semblent des clous.
Et l'homme cependant arpente cette voûte ; >'-<-^-«-*-^ f^in-^ D'avance, à l'avenir nous écrivons leur route;
Nous disons à celui qui n'est pas encor né /^v Quel jour au point du ciel tel astre ramené
tL' ^ Viendra de sa lueur éclairer l'étendue, -à. * ! Et rendre au firmament son étoile perdue.
-^ /)' i Et qu'est-ce qui le sait? et qu'est-ce qui l'écrit? '^ ^jJ^ <^ejie ,soiit4Jas jv^os^enSj enfants! c'est donc Ijesprit! Ji». C'est donc cette âme immense, infinie, immortelle.
Qui voit plus que l'étoile, et qui vivra plus qu'elle !...
« Ces sphères, dont l'éther est le bouillonnement.
Ont emprunté de Dieu leur premier mouvement.
Avez-vous calculé parfois dans vos pensées
La force de ce bras qui les a balancées ?
Vous ramassez souvent dans la fronde ou la maui
La noix du vieux noyer, le caillou du cnemm;
Imprimant votro effort au poignet qui les lance,
Vous mesurez, enfants, la force et la distance :
F^'une tombe à vos pieds, l'autre vole à cent pas.
Et vous dites : « Ce bras est plus fort que mon bras ».
Eh bien! si par leurs jets vous comparez vos frondes,
Ouest-ce donc f[ue la main qui, lançant tous ces mondes,
Ces mondes dont Icsprit ne peut porter le poids.
Comme le jardinier qui sème aux champs ses pois,
Les fait fendre le vide et tourner sur eux-même
Par l'élan primitif sorti du bras suprême,
Aller et revenir, descendre et remonter
Pendant des temps sans fin que lui seul sait compter.
De l'espace et du poids et des siècles se joue.
Et fait qu'au firmament ces mille chars sans roue
Sont portés sans ornière et tournent sans essieu ?
Courbons-nous, mes enfants, c'est la force de Dieu!...
« Maintenant, cherchez-vous quelle est l'intelligence Qui croise tous les fils de cette trame immense. Et les fait 1 un vers l'autre à jamais graviter. Sans que dans leur orbite ils aillent se heurter? Enfants, quand vous allez paître au loin vos génisses, Aux flancs de la montagne, aux bords des précipices, Et qu'assis sur un roc vous avez sous vos pas Ce lac bleu, comme un ciel qui se déploie en bas. Vous voyez quelquefois l'essaim des blanches voiles Disséminé sur l'eau comme au ciel les étoiles, De tous les points du lac se détacher des bords. Sortir des golfes verts ou rentrer dans les ports.
Ou, se groupant en cercle, avec la proue écrire
Des évolutions que le regard admire :
Et vous ne craignez pas, mes amis, cependant,
Que ces frêles esquifs, l'un l'autre s'abordant.
Se submergent sous l'onde, ou que leurs blanches ailes,
Se froissant daus leur vol, se déchirent entre elles;
Car, quoique sous la voile on ne distingue rien
Dans cet éloignement, pourtant vous savez bien
Que de chaque nacelle un pêcheur tient la rame,
Que chacun des bateaux a son œil et sou âme
Qui gouverne à son gré sa course de la main, (\ |
Et lui fait discerner et choisir son chemin. p,
Eh bien ! pour diriger sur l'eau cette famille, . y
S'il faut une pensée à la frêle coquille, y
Ces mondes, que de Dieu l'effort seul peut brider, J*
A"en auraient-ils pas une aussi |X)ur se guider? v
Ils en ont, mes enfants ! Dieu même est leur pilote
C'est lui qui dans son ciel a fait cingler leur flotte ;
Chacun de ces soleils, éclairé par son œil,
Sait sur ces océans son port ou son écueil ;
Tous ont reçu de lui le signal et la route.
Pour paraître à son heure, à leur point de sa voûte
L'œuvre de chaque globe k son appel monté
Est de glorifier sa sainte volonté.
De suivre avec amour le sentier qu'il lui trace.
Et de refléter Dieu dans le temps et l'espace ;
Et tous, obéissant, de rayon en rayon.
Se transmettent son ordre et font luire son nom;
Et sa gloire en jaillit de système en système.
Et tout ce qu'il a fait lui rend gloire de même;
NEUVIÈME ËI'OQUE >77
Et, sans acception, son œil monte et descend De l'orbe des soleils aux cheveux de l'enfant, jL
Et jusqu'au battement de l'insensible artère L^*'* '
De l'insecte qui rampe à vos pieds sur la terre !^.-^ ^
« Et ne vous troublez pas devant -cette grandeur; '^^ i (y \â
Ne craignez pas jamais que dans la profondeur y^ ^^ v^
Des êtres, dont la foule obscurcit la p;ii!J2i^''^i* ^ «
L'ombre de ces grands corps vous cache sa lumière!
Ne dites pas, enfants, comme d'autres ont dit :
« Dieu ne me connaît pas, car je suis trop petit;
« Dans sa création ma faiblesse me noie ;
« Il voit trop d'univers pour que son œil me \ oie ! »
— « L'aigle de la montagne un jour dit au soleil
« Pourquoi luire plus bas que ce sommet vermeil ? ^ï"
« A quoi sert d'éclairer ces prés, ces gorges sombres, ^
« De salir tes rayons sur l'herbe dans ces ombres?
« La mousse imperceptible est indigne de toi!...
< — Oiseau, dit le soleil, viens et monte avec moi!... »
L'aigle, avec le rayon s'élevant dans la nue.
Vit la montagne fondre et baisser à sa vue;
Et, quand il eut atteint son horizon nouveau,
A son œil confondu tout parut de^jiiv^ui, *'^ - ■)
« Eh bien! dit le soleil, tu vois, oiseau superbe, V»^^*^
« Si pour moi la montagne est plus haute que l'herbe.
't Rien n'est grand ni petit devant mes yeux géants : o^jtti
« La goutte d'eau me peint comme les océans ; n/- ^ «^
« De tout ce qui me voit je suis l'astre et la vie;
a Comme le cèdre altier l'herbe me glorifie;
« J'y chauffe la foui^ni, des nuits j'y bois les pleurs, . ^^ « Mon rayon s'y parfume en traînant sur les fleurs! « *^ -m Et c'est ainsi que Dieu, qui seul est sa mesure, ^-
D'un œil pour tous égal voit toute la nature ! . . . Chers enfants, bénissez, si votre cœur comprend. Cet œil qui voit l'insecte et pour qui tout est grand. »
(Plusieurs dates manquent ici.)
21 novembre 1802.
Je suis le seul pasteur de ce pays sauvage ; Pauvre troupeau sans guide! Un homme tout en nage ^ik^*" Est monté jusqu'ici d'un village lointain,. o/' ^/.
Il a marché toujours depuis le grand matin. ,y^u*-^ '"''^ Dans un petit hameau du chemin d'Italie, c'4'aM>^ ^^^^^^'*^ Une femme malade est, dit-il, recueillie; ,jLs^
Jeune, belle et mourante, à ses derniers instants ' **" Elle demande un prêtre : arriverai-je à temps ?
A Maltaverne, sur la route d'Italie, 22 novembre 1802.
Une lampe éclairait seule la chambre obscure, Et l'ombre des rideaux me cachait la figure; Je ne distinguais rien dans cette obscurité Qu'un front pâle et mourant sur l'oreiller jeté,
NEUVIEME KPOQUE '^79
Et (le longs cl^eyeu.v blonds répandus en désordre, Que sur un sein deux mains d'albâtre semblaient tordre, '*^'''^^. Et qui, lorsque ces mains les laissaient s'épancher, x^^^ nJ-*^ Roulaient des bords du lit jusque sur le plancher.
• — « Mon père », murmura tout bas la voix de femme....
L'accent de cette voix alla jusqu'à mon âme ;
Je ne sais d'une voix quel vague souvenir v n^x
Y vibrait; je ne pus qu'à demi retenir t^'*'^
Un cri que le respect refoula dans ma bouche, ^^
Et je m'assis tremblant au chevet de la couche.
— -< Mon père, pardonnez, reprit la même voix ; .(, ■
Les chemins sont mauvais, les jours courts, les temps froids ■,^\
Je vous ai fait venir de loin, bien loin peut-être;
Mais vous vous souvenez que votre divin Maître,
Sans craindre de souiller ses pieds ni ses habits,
Rapportait sur son cou la moindre des brebis.
Hélas ! de sa bonté nulle ne fut moins digne :
Pourtant je fus marquée autrefois de son signe.
Et je veux, en quittant ce vallon^^ê^^^îlil'^"''' i»'^''*^
Revenir et mourir aux pieds du bon Pasteur.
J'ai tant perdu sa voie et rejeté ses grâces.
Qu'il a depuis longtemps abandonné mes traces. /-♦
Mais, avant de juger mes fautes dans la foi, .jn^ ^ jjK
Comme homme, comme ami, mon père, écoutez-moi! tv^^"^
Vous connaîtrez bientôt celles dont je m'accuse : L'
Plus mes péchés sont grands, plus j'ai besoin d'excuse.' yV*'*
Ma mère, qui mourut en me donnant le jour,
Me retira trop tôt l'ombre dé son amour; \
Mou père, qui m'aimait avec trop de tendresse,
28o JOCELYN
Ne me nourrit jusqu'à quinze ans que de caresse ;
J'étais libre avec lui comme l'oiseau des champs,
Et toutes mes vertus n'étaient que mes penchants. U*'^"*"'^
L'Ame va, comme l'onde, où sa pente l'incline :
Je ne savais qu'aimer. A quinze ans orpheline,
Dirai-je mon bonheur, ou mou malheur ? hélas !
Fit descendre du ciel un ami sur mes pas, J »r,vo-
Unjeune homme au front d'auge, et tel qu'un cœur de femme
En apporte en naissant l'image dans son âme.
Tel que plus tard, hélas! son cœur en rêve en vain,
Fier, tendre, à l'œil de flamme, au sourire divin,
Météore qui donne à l'âme un jour céleste,
Et de la vie après décolore le reste !
En un désert/ deux ans Ile sort nous enferma :
Je l'aimai sans penser que j'aimais; il m'aima
Sans distinguer l'amour d'une amitié plus pure.
Car des habits trompeurs déguisaient ma iigure ; ^
Et notre grotte vit les amours innocents /^
De ce ciel oîi l'amour n'a pas besoin des sens.
Il m'aima! Pardonnez, ô mon père, à mes larmes!
Pour ma bouche expirante, oui, ce mot a des charmes : /
Il m'aima! Lui? moi?... lui!... ce mot fait mou orgueil, J
Il résonne encor doux au bord de mon cercueil! '
Quels que soient les remords dont ma vie est semée,
Dieu me regardera, puisque jeu fus aimée!... »
Son accent s'élevait, mais je n entendais plus. i^ '
Laurence!... c'était elle! Un bruit sourd et confus a^ Tintait dans mon oreille et grondait dans ma tête ; Mon front, mon cœur, mon sang n'étaient qu'une tempête
Les objets s'effaçaient sous mon regard errant;
Mes pensers dans mon front roulaient coninie un torrent.
Et mon esprit flottant sur toutes, sur auryne.
Eu vain comme un éclair voulait en saisir une^
(Chacune tour à tour fuvait et m'enti'aînait ;
Dans mon chaos d^esprit tout croulait, tout tournait :
Si je p;u'lais, ma voix me ferait reconnaîti'e ;
Avant le saint pardon je la tuerais peut-èti-e!
Indiscret confident, si je nosais parler.
Ses douloureux secrets ;dlaient se révéler ;
Coupable de parler, coupable de me taire,
Jallais trahir sa vie ou mon saint ministère !
Pouvais-je, homme de Dieu, me récuser? Oh non!
Oh! qui lui donnerait mieux le divin pardon?
De quel cœur plus ami la brûlante prière
Appellerait la paix de Dieu sur sa paupière ? ^ ^^
Quels pleurs s'uniraient plus à ses pleurs ? quelle main ^^*'*'*'^ V
Du festin de la mort lui romprait mieux le pain? ^'' \ t^l^
Et quel adieu plus tendre, à ce départ suprême.
L'accompagnerait mieux que cette voix qu'elle aime?
Oh ! sans doute c'était Dieu qui me l'envoyait,
Et qui par ce seul jour en une heure payait
De mon amour vaincu le si long sacrifice :
Il m'avait l'éservé ce jour dans sa justice!
Me rapportant Laurence à son dernier moment,
Sa grâce du pardon nie faisait linstrument : ^^^^-'J-^a^ji-yaMi
J'allais donner le ciel dans l'auguste mystère
A celle à qui j'aurais voulu donner la teri'e.
Et j'allais envoyer m'attendre dans les cieux
Le souÉQe de mon sein, le rayon de mes yeux !
Dans la confusion de ce doute terrible.
J'étais sans mouvement comme un bloc insensible.
Le trouble de mes sens enfin s'atténua.
Sa voix reprit son timbre ; elle continua : l
<c Hélas! de lui, mon père, à peine séparée,
Le monde sait jusqu'où je me suis égarée!
L'époux à qui mon sort sans mon cœur fut uni o^»^
Du crime de m'aimer par mon cœur fut puni; -^
Mon dégoût lui rendait en horreur ses tendresses,
Et voyait un opprobre en ses moindres caresses.
Il mourut d'amertume, hélas! en ra'adoraut :
Je ne lui pardonnai de m'aimer qu'en mmirant!... ^
« Veuve et libre à vingt ans, et déjà renommée
J'our ma beauté partout avec mon nom semée.
Des flots d'adorateurs roulèrent sur mes pas.
Je les laissai m'aimer; mais moi, je n'aimai pas :
L"ombre dejnon ami. m'entourant d'un nuage.
Toujours entre eux et moi jetaiJL^a chèrejmage;
Et d'un œil attendri quand je leur souriais, 1>V^*X^
Hélas ! les insensés ! c'est lui que je voyais ; ^ 'k^^^*^
Tant d'un éclat trop pur l'âme jeune éblouie
Ternit toute autre chose ensuite dans la vie !
Ah! malheur à qui voit devant ses yeux passer
Une apparition qui ne peut s'effacer!
Le reste de ses jours est bruni par une ombre; Après un jour divin, mon père, tout est sombre!
« Pourtant, lasse du vide où mon cœur se pei'dait,
Ivre du souvenir brûlant qui débordait,
J'essayai quelquefois de me tromper moi-même,
De regarder un front et de dire : « Je l'aime! »
J'écoutais comme si mon cœur avait aimé;
Mais, froide au sein du feu que j'avais allumé,
Je sentais tout à coup défaillir ma pensée,
Transir mon cœur brûlant sous une main glacée ;
Je repoussais l'objet indigne loin de moi, -^
Je disais en courroux : « Va-t'en! ce n'est pas toi!... » Ui^
Et, cherchant au hasard parmi ce^q^ui^m^adore W^^ ,„
Une autre illusion, je la chassais encore! V ^<r^
D'un angélique amour l'ineffaçable odeur.
Au moment de tomber, me remontait au cœur;
Et la goutte du ciel, sur mes lèvres restée.
Rendait toute autre coupe amère et détestée.
Aussi, bien que tant d'ombre ait terni ma beauté,
Bien qu'un monde, témoin de ma légèreté.
Sur mes goûts fugitifs mesurant mes faiblesses,
M'ait mis au rang honteux des grandes pécheresses ;
Bien que j'eusse voulu, du mal faisant mon bien.
Venger sur d'autres cœurs les tortures du mien,
Ou payer de ma vie ou de ma renommée
La puissance d'aimer comme j'étais aimée;
Quoique ne regardant que d'un cœur ennemi
ITV^
(X/iA
u84 JOCELYN
Le Dieu ((ui m'arrachait mon frère et mon ami, j^
Je le dis devant vous, devant ce Dieu lui-même, ^ lyvV»
Devant la vérité qui luit au jour suprême, ; JUa>* '
Devant le cher fantôme et le saint souvenir
De celui qu'en mentant je craindrais de ternir,
Non par ma force, hélas! mais par mon impuissance,
Par mépris, par dégojût, plus que par innocence.
Mon cœur est resté vierge et pur jusqu'à ce jour!
Oui, mon âme est encor vierge à force d'amour,
Et rapporte au tombeau, sans l'avoir altérée, ff^^
L'image de celui qui l'avait consacrée! ,"^ci<.,uatUxctXir\K, p-*^
« Et cependant mes jours, brûlés par la -douleur,
S'en allaient desséchés et pâlis dans leur fleur;
Et je sentais ma vie, à sa source blessée.
Mourir, toujours mourir aux coups d'une pensée.
Comme un arbre au printemps, que le ver pique au cœur
Mon front jeune cachait ma mortelle langueur;
Mais je voyais la mort, là tout près, sur ma voie,
Et j'en avais dans l'âme une féroce joie :
C'était le seul remède à mon mal sans espoir.
Pourtant avant la mort je voulus encor voir
Le lieu de notre exil, ces monts, ce point de terre
Oui fut de mon bonheur deux ans le sanctuaire,
Et retrouver, en songe au moins, dans ce séjour,
Ma première innocence et mon céleste amour.
Je l'evis le désert et la roche escarpée,
NEUVIEME EPOQUE 28j
Et là du dernier roup mon Ame fut frappée. Tout mon bonheur passé se leva sous mes pas : .le pressai mille fois son ombre dans mes bras; Chaque pan du rocher, du lac, des précipices. Ramenèrent pour moi des heures de délices. Ce cœur qui les cherchait n'a pu les soutenir : (^omme on meurt de douleur, il meurt de souvenir! Et l'on me rapporta de la grotte, éperdue. Et mourant d'une mort que j'ai trop attendue... »
Elle se tut; ses dents grinçaient; puis reprenant : « Vous savez qui je fus, jugez-moi maintenant! » Sur sa couche incliné, l'œil au ciel, les mains hautes, .le la bénis du cœur, et j'entendis ses fautes. Quand elle eut achevé, je lui dis quelques mots Tout étouffés de pleurs, tout brisés de sanglots. Où l'accent altéré de ma voix trop émue A son oreille encor la laissait inconnue, .le cherchais dans mon cœur ces trésors de pardon Dont pour la dernière heure un Dieu nous a fait don; Puis, avant de verser l'innocence à son ame : « Vous en repentez-vous de ces péchés, madame? .le tiens sur votre front l'indulgence en suspens : Dieu n'attend que ce mot! — Oh oui! je me repens De tout ce que mon cœur reproche à ma pensée, De mes jours prodigués, de ma vie insensée, P'avoir tant soupiré pour rallumer ailleurs
o.^r^ JOr^ELYN
Ce que Dieu ii'allumu quune fois dans deux cœurs. De cet oubli du ciel dont je fus prévenue Par cette grâce même, hélas! (jui m'a perdue. De ce temps en soupirs poui- du vent consumé : Je me rej)ens de tout, liors de l'avoir aimé! Et, si devant ce Dieu mon amour est coupable, Que dans l'éternité sa vengeance m'accable! Je ne puis m'arracher du cœur, même aujourd'hui. Le seul être ici-bas qui m'ait fait croire en lui ; Et dans mes yeux mourants son image est si belle. Que j'aime mieux l'enfer qu'un paradis sans elle. Oh! s'il était là, lui! si Dieu me le rendait! Même à travers la mort, oh! s'il me regardait! Si cette heure à ma vie eût été réser\'ée. Si j'entendais sa voix, je me croirais sauvée : Sa voix m'adoucirait jusqu'au lit du tombeau!
— « Laurence! entendez-la! » criai-je. Le flambeau
Jeta comme un éclair du ciel dans l'ombre obscure ;
Elle se souleva pour iixer ma figure :
« Dieu ! c'est bien lui! dit-elle. — Oui, Laurence; oui, c'est moil
Ton frère, ton ami, là, vivant devant toi!
C'est moi que le Seigneur au jour de grâce envoie
Pour te tendre la main et t'aplanir la voie,
Pour laver plus que toi tes péchés dans mes pleurs !
Tes fautes, mon enfant, ne sont que tes malheurs.
C'est moi seul qui jetai le trouble dans ta vie ;
Tes péchés sont les miens, et je t'en justifie.
Peines, crimes, remords, sont communs entre nous ;
Je les prends tous sur moi pour les expier tous,
NEUVIÈME ÉPOQUE 9.Sn
J'ai du temps, j'ai des pleurs ; et Dieu pour innocence
Va te compter là-haut ma dure pénitence.
Ah! rerois do ce cœur au tien pi'édestiné
Le plus tendre pardon qu'il ait jamais donné!
Reçois de cette main, (\uo Dion srni t'a ravie,
'l'a ])récoce couronne et l'éternelle vie!
Réunis à l'entrée, au terme du cli&min.
Tous les dons du Seigneur t'attendaient dans ma main.
Aime-la pour ces dons de Dieu! crois, aime, espère !
Laurence, cette main t'absout, au nom du Père! »
Et, comme j'achevais le signe de la croix
Et que les mots saci'és expiraient dans ma voix.
Je sentis ses doigts froids saisir ma main contrainte,
L'attirer sur sa bouche en une ardente étreinte ;
Et quand à ce transport je voulus m'opposer,
Son âme avait passé dans'cé dernier baiser!
Et ma main, que serrait encore sa main roidie.
Resta toute la nuit dans sa main refroidie.
Jusqu'à ce aue. le ciel commençant à pâlir,
Les femmes du hameau vinrent l'ensevelir
Au hameau de Maltaverne, a4 norembre 1802.
Ouvert le testament. C'est à moi qu'elle donne
Tous ses biens; qu'en ferais-je? Elle prie, elle ordonne
Qu'au tombeau paternel son corps soit rapporté La nuit, par un seul prêtre à la fosse escorté. Pour que son cœur mortel s'endorme et ressuscite Au seul lieu d'ici-bas que sa pensée habite.
Ah! Laurence! ah! c'est moi, moi qui t'y coucherai; Dans ta tombe, ô ma sœur, c'est moi qui t'étendrai ! De cette voix, jadis si chère à ton oreille, Oh! que ce soit aussi moi seul qui t'y l'éveille! Ce corps, je le reçois; mais ces biens, je les rends : Ce n'est que dans le ciel que nous sommes parents. Mon nom, dans cet écrit, que le feu le dévore! Dieu le sait, il suffit ; que le monde l'ignore ?
20 Dovembre 1802, de I.i grotle des Aigles.
O mon Dieu! congédie enfin ton serviteur; 11 tombe, il a fini son œuvre de douleur!
NEUVlÈlMK EPOQUE